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Full text of "La vie du R.P. Malebranche, prêtre de l'oratoire; avec l'histoire de ses ouvrages"

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BIBLIOTHÈQUE ORATORIENNE 

VIII 
LA VIE 

DU 

R. P. MALEBRANCHE 

PRÊTRE DE L'ORATOIRE 

AVEC L'HISTOIRE DE SES OUVRAGES 

PAR LE P ANDRÉ 

DB LA COMPAGNIE DE jâSUS 

PUBLIÉE PAR LE P. INGOLD 




PARIS 

LIBRAIRIE POUSSIELGUE FRÈRES 

RUE CASSETTE, 15 



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LA VIE 



DU 



R. P. MALEBRANCHE 



BIBLIOTHEQUE ORATORIENNE 



Vlll 



LA VIE 



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R. P. MALEBRANCHE 



PRETRE DE L'ORATOIRE 



AVEC L'HISTOIRE DE SES OUVRAGES 



PAR LE P. ANDRE 



DE LA COIIPAOXIE DE JESUS 



PUBLIEE PAR LE P. INGOLD 




PARIS 

LIBHAIHIE POUSSiELGUE FRÈRES 

RUE CASSETTE , lo 



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Droits de traduition et de reprodiu-tion réservés. 



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INTRODUCTION 



L'histoire du P. André a été faite, et trop bien 
faite 1 pour qu'il y ait lieu de l'entreprendre de nou- 
veau ici. On trouvera, d'ailleurs, dans ce volume 
môme % de nombreux détails sur ce célèbre jésuite, 
dont voici, enfin mise au jour, l'œuvre capitale 
si longtemps cherchée et désirée. 

Ce qui est moins complètement connu et qu'il 
importe de savoir, c'est l'histoire du manuscrit de la 
Vie de Malebrmiche. 

On se souvient des traverses et des persécutions 
qui remplirent la vie du P. André, à cause de sa 
fidélité à la doclrine el à la mémoire de Male- 
branche. Jeté à la Bastille en 1721, il vit tous ses 
papiers saisis, el parmi eux la vie de son maître qu'il 
avait à peu près achevée. Mais comme il survécut 
à la Compagnie de Jésus, dissoute en 17G2, il put 
ou bien remettre la main sur son manuscrit, ou 
encore retrouver les cahiers qu'il envoyait dès 
1718 à Paris, au P. Lclong et à l'abbé de Marbeuf, 

1 Cousis, Vie et correspondance inédite du P. André, dans les 
Fraçjments de philosophie ynodeine. — Ciiaiima et Mancei- , Le 
P.André, deux volumes iii-8°. 

- Voyez surtout le chapitre x.''. 



VI La Vie du R. P. Malebranche 

et, libre d'entraves, reprendre à ce moment son 
œuvre favorite. A sa mort, arrivée le 26 février 1764, 
M. de Quens, son ami et son disciple de la der- 
nière heure, et héritier de ses papiers, y trouva 
la Vie de Malebranche , écrite en entier de la main 
du P. André. Il songea d'abord à la donner lui-même 
au public. Puis ayant renoncé, on ne sait pourquoi, 
à se cliarger de ce soin, il confia l'ouvrage de son 
maître à un de ses amis, M. Coquille, bibliothé- 
caire de la Mazarine, lequel le donna, en 1807, 
à M. l'abbé Hemey d'Auberive, qui avait consenti 
à se charger de la publication de la Vie de Male- 
branche. 

Ici s'arrêtaient tous les renseignements sur cet 
ouvrage donnés soit par M. Cousin, soit par 
MM. Charma et Mancel, quand, en 1873, M. Ber- 
trand, professeur de philosophie au lycée d'Arras, 
annonça à M. Ollé-Laprune, alors professeur au 
lycée Henri IV, et aujourd'hui maître de conférences 
à l'École normale supérieure, qu'il avait entre les 
mains la Vie de Malebranche, par le P. André, et 
que ce manuscrit célèbre, propriété d'une certaine 
^me Marniier, allait être mis en vente à Paris. Ce 
manuscrit était bien, comme l'indiquait une note 
de M. de Quens et une autre de M. Hemey d'Aube- 
rive% celui qui avait été donné à ce dernier parl'in- 



* Voici ces deux notes qu'oa lit sur la garde du commencement 
du manuscrit : 

De la main de M. de Quens. 

Ce manuscrit appartient à M. de Quens, demeurant à Saint- 
Étienne de Caen. 

De la main de M. Hetney d'Auberive. 

M. de Quens, auquel ce manuscrit a été légué par le P. André, 
en a fait présent à M. Coquille, bibliothécaire de Mazarin, et 



Introduction vu 



lermédiaire de M. Coquille. M""* Marmier avait 
trouvé ce manuscrit dans la bibliothèque de son 
père, M. Mastrella, bibliophile de mérite, lequel 
avait habité Caen et avait dû y trouver ce manus- 
crit soit dans une vente, soit par un hasard analogue 
à celui qui fit découvrir la correspondance d'André 
et de Malebranche à MM. Charma et Mancel. 

M. Ollé-Lapriine obtint, non sans peine, commu- 
nication du précieux manuscrit. 11 l'examina atten- 
tivement, le compara à un manuscrit incomplet de 
la vie de Malebranche, découvert à Troyes par 
M. l'abbé Blam pignon, et où le savant professeur de 
l'École normale reconnut le premier des notes de la 
main du P. Lelong. M. Ollé-Laprune constata aussi 
que le manuscrit en question, quoique bien authen- 
thiquc, n'était pas delà main de l'auteur. Mais il ne 
poursuivit pas plus loin ses recherches. Induit en 
erreur par l'ouvrage de MM. Charma et Mancel, et 
croyant que le manuscrit de Quens devait être au- 
tographe, il ne trouvait pas son importance en rap- 
port avec les prétentions du propriétaire. 

Mis en vente publique^ et ne trouvant pas d'ac- 
quéreur pour le prix demandé, le manuscrit fut re- 
tiré des enchères, et enfin proposé à la Bibliothèque 

M. Coquille m'en a fait présent le 15 juillet 1807. Yves -Marie 
André, ex-jésuite, qui en est l'auteur, était né à Châteaulin, 
dans le comté de Cornouailles, le 22 mai 1675, et est mort à 
Caen le 25 février 1764. A la destruction de son ordre il s'éiait 
retiré à l'hôpital de cette ville ; il n'avait de liaison intiuje qu'avec 
M. de Ouens; ils se voyaient régulièrement tous les jours, et le 
P. André mourant laissa: à cet ami, non seulement le présent 
manuscrit, mais toute sa correspondance avec le P. Malebraïu-he. 
M. Coquille m'avait promis de me procurer cette correspondance, 
mais il vient de mourir, et je n'ai aucun moyen de suivre cette 
négociation. Paris, 20 février 1808, Hemey d'AuBERiVE. 

1 Dans la vente de la lubliothrque de MM. de Cessole et de 
Chateaugiron , Paris, Baclicliu-Deflurenne , mai 1874. 



VIII La Vie du R. P. Malebranche 



nationale qui en fît l'acquisition et où il est con- 
servé depuis ce temps '. 

Ce manuscrit est incontestablement celui qui fut 
envoyé par M. de Quens à M. Hemey d'Auberive 
pour être publié '. Mais, ainsi que M. Ollé-Laprune 
le constata, ce n'est pas l'autographe du P. André. 
M. de Quens cependant possédait cet autographe : 
il l'affirme dans ses lettres de 1782 et de 1790 ». 
Mais il ne dit nulle part ce qu'ont cru par erreur 
MM. Charma et Mancel et à leur suite M. Ollé- 
Laprune, que c'est cet autographe qu'il envoya à 
Paris. Cet autographe ayant disparu, il importait 
de savoir de qui était la copie, afin d'en pouvoir 
apprécier l'authenticité. M'étant rendu àCaen, un 
examen attentif des autres manuscrits, dits du 
P. André, qui y sont conservés, me fit constater que 
le manuscrit était de la main de M. de Quens. Il ne 
restait donc aucun doute sur son authenticité, et il 
n'y avait plus également à craindre que la décou- 
verte de l'autographe pût avoir de l'importance et 
nécessiter une nouvelle publication : M. de Quens, 
évidemment, avait copié le manuscrit tel que le 

1 Au Fonds français, Nouvelles acquisitions, n» 1038.— Donnons 
ici une courte description de ce manuscrit. C'est un gros in-folio, 
relié en parchemin. Les premiers feuillets semblent avoir été 
arrachés, mais anciennement, car le commencement y est, et la 
pagination, aussi ancienne que le texte, part du chiffre 1. Elle 
va jusqu'au chiffre 999, mais il y a, en réalité, 1016 pages. Ces 
dernières, non foliotées, contiennent une table des analyses, une 
table de l'histoire proprement dite, une table des portraits, puis 
une suite de notes non classées sur Arnauld, Nicole, la bulle 
Unigenilus, Molina; enfin quelques notes bibliographiques sur 
Malebranche. 

2 Outre la preuve que donnent les notes que nous avons citées, 
il y a concordance complète avec les descriptions que l'on possé- 
dait de ce manuscrit, et que l'on trouve soit dans Cousin, soit 
dans Charma et Mancel. 

3 Charma et Mancel, Op. cit., II, p. 156. 



Introduction \\ 



P. André l'avait laissé à sa mort. Il n'est même pas 
vraisemblable que les quelques lacunes de la copie 
soient comblées si l'on venait à découvrir l'auto- 
graphe. Ces lacunes en effet consistent surtout en 
l'absence des lettres écrites par le P. Malebranche, 
lettres que le P. André ne s'était pas donné la 
peine de recopier puisqu'il les avait sous la main et 
qu'il n'avait dessein de les insérer dans son travail 
qu'au dernier moment. 



II 



On est donc en possession de la Vie de Male- 
branche, dans la dernière forme que lui donna le 
P. André. Il ne sera pas inutile de la comparer ra- 
pidement avec les divers documents publiés jusqu'ici 
sur le grand philosophe oratorien. 

Le plus complet est sans contredit le travail de 
M. Blampignon, dont il a déjà été question. Outre 
le manuscrit de Troyes, M. Blampignon a fait con- 
naître au public la vie de Malebranche du P. Adry. 
Seulement, au lieu de reproduire intégralement ces 
deux documents, il s'est borné à en donner une 
analyse, faite trop à la hâte, comme on le verra tout 
à l'heure, et à en citer quelques fragments. En par- 
lant de cette Etude sur Malebranche dans le Journal 
des savayits \ M. Francisque Bouillier disait que 
M. Blampignon aurait acquis plus de titres à la re- 
connaissance du public s'il s'était décidé à publier 
les manuscrits eux-mêmes. Mais, de plus, le ma- 
nuscrit de Troyes est incomplet, et celui que 

» Août et septembro lfsG3, p. 522 et 590. 



La Vie du H. P. Ma'ebi'anche 



nous publions a encore cet avantage qu'il est pos- 
térieur au premier et que plusieurs des observa- 
tions faites sur la première ébauche du P. André 
par ses amis de Paris ont été mises à profit dans ce 
dernier travail. L'élude de M. Blampignon ayant 
servi de base à toutes les biographies de Male- 
branche qui ont été faites depuis, il s'ensuit que 
la présente publication les complète toutes égale- 
ment. 

Voilà donc enfin Malebranche mieux connu, et, 
par cette histoire définitive, en élat d'être plus équi- 
tablement jugé qu'il ne l'a souvent élé. Il n'y a pas 
lieu d'indiquer ici en résumé comment cette intéres- 
sante et originale physionomie se trouve complétée. 
Qu'il me soit cependant permis de rectifier deux 
erreurs capitales dans lesquelles sont tombés la 
plupart des historiens de Malebranche. 

On a fait de cet illustre métaphysicien un batail- 
leur acharné. On a écrit de lui qu'il « avait un ca- 
ractère trop absolu pour rester calme et serein en 
face des critiques de ses adversaires^ ». On a dit 
qu'il « forçait ses contradicteurs à l'attaquer " ». 
S'il répond, à la sollicitation de ses amis, et pour 
défendre la vérilé, aux lettres |)Osthumes d'Arnauld, 
on prétend qu'il manqua « de la sagesse, de la modé- 
ration et de la simplicité qui eussent si admirable- 
ment convenu ^ » Enfin, on va jusqu'à dire d'un 
seul coup que « durant toute sa vie se révéla cet 
esprit absolu, cecaractèreimpatienl decontradiction, 
facile à s'aigrir et à s irriter ^... » Eh bien , on verra 
par cette publication intégrale de l'ouvrage du 

1 M. Blampignon, Op. (jit.,i>. 63. 

2 lùid., p. 84. 

3 Ibid., p. 85. 
"• Ibid., p. 93. 



Introduction xi 



P. André % combien le véritable caractère de Male- 
branche a été mal compris, je dirai même travesti. 
Tout au contraire, le grand méditatif était , comme 
on pouvait à priori s'y attendre, le plus doux des 
hommes. On le verra, dans cette histoire, toujours 
pacifique, commençant toujours par refuser de ré- 
pondre à ses contradicteurs, ne s'y résignant qu'à la 
longue et après les instances répétées de ses amis. 
Sa paresse naturelle, « laquelle, disait-il souvent, 
était la plus forte de ses passions, » lui rendait la 
dispute importune. 11 y répugnait surtout par prin- 
cipe de charité, craignant de blesser ses adversaires, 
et aussi de donner au public « un spectacle plus 
dangereux que ceux contre lesquels on déclame 
tant ». Les affirmations sans preuves de M. Blam- 
pignon 2 ne sauraient prévaloir contre le témoignage 
précis et formel du P. André. 

1 Au témoignage du P. André on en pourrait ajouter facilement 
d'autres, celui de Batterel notamment, Mémoires mss., II, 
p. 319: «Il était naturellement ennemi de la dispute.» — «11 avait, 
à son grand regret , passé la meilleure partie de sa vie les armes 
à la main.» {Ihid., p. 3-24.) Ms^ Perraud, dans son livre sur 
l'Oratoire , ne s'est pas laissé tromper par l'Étude de .M. Blam- 
pignon : « Malebranche avait un génie essentiellement antipa- 
thique à la controverse. » (P. 302.) — « Le dégoût le prenait de 
ces querelles publiques dont les résultats contribuent ordinaire- 
ment si peu aux progrès de la science.» {Ibid., p. 305.) 

2 M. Blampignon ne se contredit-il pas lui-même, page 11, 
quand, après avoir cité ces lignes de Malebranche : «Je vous 
avoue que l'opposition que je trouve à la vérité me dégoûte fort 
d'écrire , et qu'il y a longtemps que je désire le repos et la pra- 
tique de la vertu, » il ajoute en note : « Comme ces lignes pei- 
gnent parfaitement le caractère de Malebranche ! » 



XII La Vie du R. P. Malebranche 



m 



Une erreur non moins grave est celle qui consiste 
à faire cleMalebranclie un janséniste décidé \ au moins 
à une certaine époque de sa vie. Il aurait, en 1673 , 
rétracté la signature de soumission à la condamna- 
tion de Jansénius, qu'il avait donnée auparavant'-. 
Ce fait, accepté ainsi sans contrôle par M. Blam- 
pignon après bien d'autres, il faut le reconnaître ^ se 
trouve avancé pour la première fois dans le recueil 
de Relations de religieuses de Port-Royal, in-4", 
tome P'". On y lit, à la fin de la relation de la sœur 
Eustochie de Brégy, ce qui suit : u On a entre les 
mains les originaux d'un grand nombre de rétrac- 
tations de la signature du formulaire... On donne ici 
celle du P. Malebranche... » 

Je réponds par une excellente note du manuscrit, 
ajoutée par M. Hemey d'Auberive, que celte asser- 
tion des Relations est « certainement une imposture. 
Car Malebranche, dans sa réponse au deuxième et 
au troisième volume des Réflexions philosophiques , 
dit: « Je ne suis jamais entré et je n'entrerai jamais 
« dans vos sentiments sur la grâce, /en ai toujours 
« eu de l'hcrreur. » El c'est à Arnauld qu'il dit cela, 
et l'on aura la simplicité de croire qu'Arnauld, 
ayant en main un démenti formel , acharné comme 
il l'était contre Malebranche, l'accablant d'injures, 

1 M. Blampignon, Op. cit., p. 175. 

2 Le 24 novembre 16G1 , avec tous les Oratoriens de Paris. 
Cette pièce capitale, autographe, est conservée aux Archives 
nationales, MM 563. 

3 Cousin, par exemple. Mais l'illustre philosophe, qui fait aussi 
du P. André un [laitisan de i'évèque d'Ypres, a-t-il jamais Lien 
su ce que c'était qu'un janséniste? 



Introduclion xiii 



de reproches humiliants, de calomnies \ se sera fait 
scrupule de lui donner ce démenti! Credal judœus 
Apella! Celte rétractation est une pièce forgée , dont 
on n'a eu garde de parler du vivant de Malebranche -, 
et pour lui donner quelque couleur, on l'inséra dans 
une lettre d'Arnauld. Car quelque opinion que j'aie 
de lui, je ne le crois pas complice de cette indigne 
supercherie '. » 

Qu'on me permette ici une remarque qui ne s'ap- 
plique pas à Malebranche*, qui a signé le formulaire 
et n'a jamais rétracté sa signature, mais qui pourrait 
être applicable à plus d'un bon catholique de son 
temps. Il ne serait point logique de prendre pour des 

1 « On est obligé d'humilier cet auteur, écrit Arnauld au 
P. Quesnel, car jamais homme ne fut si fier et si plein de lui- 
même... On se tient pour assuré qu'il rabattra la moitié de sa 
fierté quand il aura vu ce qu'on lui prépare... Le plus grand ser 
vice qu'on puisse lui rendre est de travailler à le guérir de cette 
enflure. » Dans une autre lettre il dit encore : « La fierté de ce 
bon Père est inconcevable : il se vante, comme d'une belle chose, 
d'avoir dit que tout ce que MM. de Port -Royal ont écrit de la 
grâce est un galimatias auquel on ne peut rien comprendre...; 
tout le reste du livre est du même air, toujours fier, toujours 
fanfaron , toujours impertinent. » 

2 Ni par conséquent du vivant d'Arnauld. 

3 Adry cependant n'hésite pas à accuser, à un autre propos, le 
grand Arnauld de fausseté. «Je n'ignore point, dit-il (I, § 16), 
que M. Arnauld assure dans une de ses lettres qu'il a bien fait 
revenir le prince de Condé et M. le duc, son fils, sur le compte 
du P. Malebranche. .Mais ce docteur n'est -il point suspect lors- 
qu'il parle contre le P Malebranche. Les mémoires manuscrits, 
qui nous servent de guide, ne nous apprennent rien de sem- 
blable, et quelques endroits même de ces mémoires nous per- 
suaderaient que celle assertion est de toute fausseté. » 

'' « J'avoue, écrivait-il dans la préface de sa Réponse à taie 
dissertation de M. Arnauld, que je ne me rends entièrement 
qu'à l'évidence (|uand la foi me laisse ma liberté. Ce n'est qu'à 
l'autorité de l'iùjlise que je me fais gloire de me soui/iettre 
aveuglément et sans réserve , parce je sais qu'alors j'obéis cer- 
tainement à Jésus-Christ, qui nous instruit par son Église plus 
sûrement que par l'évidence. » 



XIV La Vie du R. P. Malebranche 

partisans des doctrines jansénistes tous ceux qui ont 
eu des doutes au sujet de l'obligation de signer le 
formulaire. On s'expliquera facilement ces doutes, 
si l'on songe aux idées qui avaient cours en France 
à cette époque, même parmi des hommes « attachés 
par le fond de leurs entrailles à la chaire de 
Pierre ^ ». 

Du reste, tout au long de l'ouvrage que nous pu- 
blions, on verra Malebranche constamment aux 
prises avec ceux dont on prétend qu'il aurait partagé 
les sentiments. Constamment attaqué par le parti 
janséniste, il mourut, pour ainsi dire, la plume à la 
main pour réfuter leur système ^ Il est inutile de 
citer tous ces témoignages, puisque nos lecteurs le? 
trouveront sans peine à toutes les pages de ce vo- 
lume. Mais en voici quelques-uns que nous relevons, 
chose piquante, dans l'ouvrage même de celui qui 
n'a pas craint d'appeler Malebranche un janséniste 
décidé. « C'est un livre à voir, écrit Malebranche, 
que celui du P. Le Porcq ^ pour savoir les sentiments 
de saint Augustin sur la grâce, et que Jansénius n'a 
pas raison ^ » Dans une autre lettre : « J'ai fait un 
petit traité de la nature et de la grâce; j'espère, dans 
ce traité, faire revenir bien des gens qui ont donné 
dans les opinions de Jansénius =. » Qu'on remarque 

1 BossDÈT, Sermon sur l'unité de l'Église. Certains critiques 
se seraient épargné plus d'un jugement injuste s'ils avaient con- 
sulté un peu plus ce que M. Duchesne appelle excellemment « ce 
sens du développement qui nous empêche de nous voir toujours 
nous-mêmes et notre temps dans les personnes, la pensée et les 
faits des temps anciens». [Bulletin criticjue, 1883, p. 438.) 

- Son dernier ouvrage, publié l'année même de sa moit, fut 
dirigé contre la Prémotion physique de Boursier. 

3 L'ouvrage du P. le Porcq, de l'Oratoire, parut pour la pre- 
mière fois en 16S2. 

^ M. Blampigkon, Corresp. inéd., p. 4. 

= Ibid., p, 9. 



Introduction xv 



bien, à propos de celte dernière cilalion, que c'est 
pour ramener les jansénistes à la vérité, que Male- 
branche composa son traité, et c'est précisément à 
propos de la condamnation de ce livre, sollicitée 
par Arnauld et les jansénistes , que M. Blam- 
pig-non fait croire que Malebrancbe fut un disciple 
de l'évèque d'Ypres ^ En vérité, on ne saurait être 
plus inconséquent ^ 



IV 



Ce que le P. Lelong avait eu dessein de faire '; ce 
que, à l'origine de la restauration de l'Oratoire, le 
P. Adolphe Perraud, aujourd'hui évêque d'Autun 
et supérieur général de la congrégation, avait eu 
l'espoirde pouvoir entreprendre '*, j'ai donc la bonne 
fortune de le pouvoir mettre enfin à exécution. Il me 
reste à ajouter un mot sur la manière dont j'ai 
compris mon rôle d'éditeur. 

Toutd'abord je doisavertir les lecteurs que je n'ai pas 
reproduit, saufdans quelques cas (on verra à leur lieu 
les raisons qui expliquent ces exceptions), les longues 
analyses des ouvrages de Malebrancbe où s'attarde 
le P. André. Ce n'est pas sans avoir longtemps hésité 
que j'ai pris ce parti. Il est incontestable qu'une 

1 Op. cit., p. 80. 

2 Çà et là, en note, j'ai relevé bien d'autres erreurs du mémo 
ouvrage, mais de moindre importance. Le travail do M. Blampignon, 
où j'aurais préforé trouver moins à redire, est ainsi en bien des 
points si,i,Mialé comme inexact. 11 était nécessaire d'en avertir le 
public, afin qu'on cesse désormais d'y avoir recours, maliçré tout 
son mérite, comme à un document authentique. 

3 BiM. liistorique, 1, 11250. 

* L'Oratoire de France aux xvn'' cl xix' siècles, page ^03, 
note 1. 



XVI La Vie du li. P. Malebranchc 

analyse de Malebranche, failc par un philosophe de 
la valeur d'André, ne peut être sans mérite. Mais 
outre que la reproduction de toutes ces analyses eût 
démesurément grossi le volume, on ne saurait se 
dissimuler, en les lisant, que peu de lecteurs les 
goûteraient, et que, d'un autre côté, elles ne répon- 
dent pas aux exigences de la critique moderne. Du 
reste, pour ceux qui pourraient être désireux de les 
connaître, on a soigneusement donné en note les 
indications exactes des passages da manuscrit qui 
ont été omis. 

Je n'ai pas cru devoir non plus reproduire toutes 
les notes qui remplissent parfois les marges du ma- 
nuscrit. Je l'ai fait chaque fois qu'il m'a semblé que 
le texte avait besoin de ce commentaire et que ces 
notes avaient vraiment de l'intérêt. On remarquera 
facilement que plusieurs de ces notes sont, non du 
P. André, mais de M. de Quens, quelques-unes 
même de M. Hcmey d'Auberive. A ces noies j'en ai 
ajouté quelques autres de ma façon \ On les distin- 

1 Soit pour compléter le texte, soit pour signaler quelques 
erreurs. — Eu vo'ci une que j'ai oublié de relever à son lieu, 
p. 3. C'est celle qui fait naître Malebranche le 6 août 1638. 
C'est le jour précédent qui rst la bonne date. (Jal, Diction- 
naire, \). 825 ; d'après les Registres paroissiaux de l'église Saint- 
Merry où Malebranche fut baptisé le même jour.) 

Enfin voici encore un détail intéressant et tout nouveau sur 
Malebranche que j'ai retrouvé trop tard pour le mettre à sa 
place. Lors de la Révocation de l'édit de Nantes, le P. de Sainte- 
Marthe mit à la disposition des évéques plus de cent oratoriens 
pour aller donner des missions aux Protestants. Or, le 6 no- 
vembre 1685, un ordre du conseil de la Congrégation envoya le 
P. Malebranche « avec le P. Pollet (c'était un de nos plus fa- 
meux missionnaires et dont Bossuet faisait cas) de Paris à Rouen 
pour prêcher les nouveaux convertis. » (Archives nationales, 
MM. 584, page 179.) 

Voici ce que rapporte Batterel, dans ses Mémoires inédits 
(III, 2" t., p. 249) sur la mission à laquelle prit part Male- 
branche. « Nous avions quatre de nos pères à Rouen, savoir : les 



Introduction xvu 



guera sans peine des premières qui sont imprimées 
en caractères ordinaires, tandis que celles-ci sont en 
italique. Quelquefois la moitié d'une note appartient 
au manuscrit : le reste, toujours en italique, est de 
l'éditeur. 

Le P. André avait commencé à partager son ma- 
nuscrit en livres '. Pour en faciliter la lecture et 
simplifier les recherches, j'ai complété cette division, 
en partageant chaque livre en chapitres d'égale 
importance, précédés chacun d'un sommaire. 

Et là s'est bornée ma tâche 2, Je me suis rigou- 
reusement abstenu , dans mes notes, de prendre fait 

PP. d'Urfé, Pollet,Salmoii et MaleLranche, qui passèrent ensuite 
à Dieppe, où ils firent plus de séjour et beaucoup d'exercices de 
religion , entre autres une conférence publique de controverse , 
dans la salle de l'Oratoire, qui dura trente - six jours, fut suivie 
d'une bénédiction singulière sur les anciens catholiques, et du 
retour sincère d'un nombre assez consolant de nouveaux, le gros 
étant toujours demeuré également obstiné. Le P. d'Urfé écrivit 
« qu'il ne se pouvait rien ajouter au zèle , aux puissantes exhor- 
« tations et à la douceur avec laquelle ses compagnons traitaient 
« ces nouveaux convertis ; qu'ils avaient un monde terrible à 
« leurs instructions. » 

1 Le premier va jusqu'cà la page 79 du manuscrit; le second, 
de la page 79 à la page 233 , etc. 

2 Je ne crois pas qu'il faille longuement indiquer les sources 
où a puisé André pour écrire la vie de Malebranche. On les con- 
naît par les ouvrages que j'ai cités. Les plus précieuses, qui 
étaient la correspondance du philosophe avec gens qui s'appe- 
laient Bossuet, le grand Coudé, Leibnitz , etc., n'a malheureu- 
sement pas encore été retrouvée. Quant aux divers mémoires 
sur .Malebranclie de Lelong, du président Chauvin et du marquis 
d'AUemans, .M. Cousin les a publiés intégralement, d'après une 
copie ancienne, dont il n'indique pas l'origine, mais où j'ai re- 
connu facilement l'écriture du P. Adry. (Biblioth. Cousin, 
M. 366, in- 12 de 93 p. — 2 (i'nn. Une note d'Adry apprend qu'il 
a copié ces documents sur les originaux.) 

Pour la bibliographie de Malebranche, comme aussi l'indica- 
tion de tous les travaux dont il a été l'objet, on la trouvera 
dans la bibliothèque des ccrivavis de l'Oratoire à kuiueile je 
travaille, bien plus complète même qu'elle ne l'est dans ['Essai 
de bibtiograp/iie oratorienne. 



xviii La Vie du R. P. Malebranche 

et cause, soit pour Malebranche contre les jansé- 
nistes, soit pour les cartésiens contre les scolas- 
tiques, soit pour André contre les jésuites. Si j'avais 
eu à apprécier, au lieu de transcrire, j'aurais peut- 
être tenu mes lecteurs en garde contre la réaction 
antiscolastique à outrance du P. André; j'aurais 
probablement signalé l'exagération de son zèle, si 
touchant du reste, pour la défense de son maître; 
enfin, sans nul doute, j'aurais ajouté que les mau- 
vais traitements qu'il eut à subir, excusent, sans le 
justifier complètement, le ton d'aigreur qu'il prend 
malgré lui, quand il parle de ses confrères. Mais j'ai 
plus d'un bon motif pour me dispenser d'intervenir 
dans ces litiges. Que si, néanmoins, il m'était arrivé 
de laisser voir que je pencherais peut-être vers les 
doctrines professées par saint Thomas, je trouverais 
ma' justification dans les invitations si pressantes 
de Léon XII l de revenir à cette grande école. Quant 
à la sympathie pour la personne et les idées de 
Malebranche, si vivement qu'elle ail pu être exprimée, 
je ne pense pas qu'un oratorien soit obligé de s'en 
excuser. 

J'ai la confiance que mes lecteurs reconnaîtront 
que j'ai recherché sincèrement la vérité et voulu 
pratiquer la justice envers tous, sans distinction 
d'orthodoxes ou d'hérétiques, d'oratoriens , de jé- 
suites ou de partisans de Port-Royal. 

Sceaux, Pelit-Chnleau , 

le 15 décembre 18;5. 



LA VIE 



DU 



R. P. MALEBRANCHE 



CHAPITRE PREMIER 



Naissance de Malehranche (1638). — Ses étu'les. — Il entre à 
l'Oratoire ( IGfiO). — Il découvre sa vocation en lisant le Traité 
de l'homme de Descartes ( 1664), et se livre cà l'étude de la phi- 
losophie. — Il puhlie le premier volume de la Recherche de la 
vérité (167'»). — Succès extraordinaire de cet ouvrage. — il 
est attaqué par Foucher, chanoine de Dijon. 



Depuis qu'il y a des hommes on a toujours philosophé, 
c'est-à-dire toujours raisonué sur la nature des choses, 
dont nous trouvons dans nous-mêmes ([uel([ue notion 
claire ou éhauchéc, sur la nature de Dieu, sur celle de 
l'àme , sur les ressorts secrets et sur les causes profondes 
(|ui remuent ce vaste univers, dont le bel ordre annonce 
à tous les yeux altentifs la gloire de son Créaleur. Mais 
en phil()S0[)luint on a suivi diverses routes : les uns, 
comme Platon, se déliant do leur propre esprit, ont 
couru de royaume en royaume pour demander aux na- 
tions les plus anciennes et les plus savantes ([uellc était 
la tradition de leurs pères sur les matières dont ils vou- 
laient s'éclairer. Los autres, plus remplis d'eux-mèïnes, 

BiBL. OR. — vni 1 



Bibliothèque Oraiorienne 



comme Aristote, Zenon, Épicure, ont cru que, sans avoir 
besoin de recourir à l'autorité des premiers temps , il 
suffisait, pour s'instruire des vérités les plus cachées, 
d'ouvrir les yeux et de consulter la raison. Mais, parce 
que les uns et les autres n'avaient point de règle sûre, 
ni pour discerner les traditions vraies d'avec les fausses , 
ni pour distinguer la voix de la raison d'avec le bruit 
confus de leurs sens, ils donnèrent tous sans exception 
dans les plus folles erreurs. On ne doit pas s'en étonner : 
ces philosophes étaient païens, et la philosophie est 
chréîicnne. Oui, je l'ose dire, elle ne pouvait naître qu'à 
la lumière de l'Evangile. Car quoique la foi ne nous soit 
pas donnée pour nous apprendre les sciences naturelles, 
cependant il est visible que nous avons dans nos livres 
saints , sur la religion et sur les mœurs , des principes 
de raison qui nous délivrent tout d'un coup, par la voix 
courte et abrégée de l'autorité divine , des préjugés qui 
ont le plus arrêté les anciens dans la recherche de la 
vérité. 

Il faut donc être chrétien pour être bon philosophe : 
je dis chrétien tout court, qui ne soit d'aucun parti, 
d'aucune secte, ni janséniste, ni moliniste, ni cartésien, 
ni gassendiste ; en un mot, je dis simplement catho- 
lique , parce que la vérité, qui est une et universelle, ne 
peut souffrir tout ce qui la borne ou qui la divise. Mais 
cela ne suffit pas. 

Outre cet équilibre du bon sens, si nécessaire pour 
éviter l'erreur, on a besoin encore de bien d'autres avan- 
tages pour philosopher avec fruit et avec succès. 11 faut 
de la pénétration pour découvrir la vérité , de la force 
d'esprit pour l'approfondir, de la justesse pour la bien 
démêler de la vraisemblance , de la patience pour se la 
rendre familière par de fréquents retours sur les mêmes 
choses, de la sagesse pour s'arrêter où il faut, de la piété 



La Vie du R. P. Malebranche 



pour la rendre utile à la religion, de l'agrément pour la 
persuader, un génie étendu pour en envisager tous les 
rapports, tous les principes, toutes les conséquences; un 
cœur tendre pour elle, et un courage intrépide contre les 
persécuteurs qu'elle ne manque jamais d'avoir parmi 
des hommes corrompus, dont elle combat les préventions 
les plus agréables et les passions les plus emportées; sur 
toutes choses, il faut de la bonne volonté pour employer 
ces talents à la recherche d'une vérité que peu de gens 
estiment. 

Tel était le célèbre philosophe dont j'entreprends d'é- 
crire l'histoire. Dans le temps même que l'illustre 
M. Descartes faisait paraître au jour ses premiers chefs- 
d'œuvre sousle nom d' Essaispfdlosophiques'' , naquità Paris, 
le 6 août 1638-, le R. P. Nicolas Malebranche, prêtre de 
l'Oratoire, le plus fameux de ses imitateurs dans l'amour et 
dans la recherche de la vérité. Sa famille est assez connue^. 
Le parlement de Paris et celui de Metz en peuvent rendre 
témoignage. Son père % qui se nommait aussi Nicolas 



1 Descartes, né en 1596, publia en 1637 le célèbre Discours 
sur la Méthode avec la Dioptrique, les Météores et la Géométrie 
qui sont les essais de cette Méthode. Il mourut en 1650. 

2 Entre ti^ois et quatre heures du matin. (Adry.) 

2 II y a une famille de Malebranche à Rome, alliée aux Ursins. 
— Des documents contemporains et officiels (Archives natio- 
nales , MM 578 , f. 1. — Bibliothèque nationale , Cabinet des titres, 
vol. 1819, n» 42,002.) font précéder le nom du père de Male- 
branche et celui de l'oratorien de la particule de. M. filampi- 
gnon décrit ainsi les armes de la famille Malebranclie , d'a- 
près, dit-il, les listes des parlementaires : de gueule à une 
patte de lion d'argent, descemlante du flanc senestre. [Op. cit., 
page 9, note 1.) Cependant , jjarmi les pièces coiiservées au ca- 
binet des litres, la 47«, sorte de r/énéalogie de Malebranche , 
porte des armoiries un peu différentes. Voir encore , dans la 
Correspondance inédite, p. 117, un fragment de lettre sur la 
généalogie de la famille Malebranche. 

^ Mort secrétaire du lui, le 3 mai 1658. 



Bibliothèque Oralorienne 



Malebranche, était sous le minisLèrcdu canlinal de Riche- 
lieu seul trésorier des cinq grosses fermes. Sa mère , Ca- 
theiine de Lauzon , était alliée à la maison des Bochart 
de Champigny, et avait un frère conseiller d'Etat '. Mais 
ce ne sont ni les richesses ni les alliances qui ont rendu 
le nom de Malebranche si fameux dans toute l'Europe, 
c'est le mérite éclatant de notre philosophe. Il était le 
dernier de treize enfants -, dont il n'y en eut que huit qui 
survécurent à leur jeunesse =>. On peut lui appliquer à la 
lettre ce que dit l'Ecriture ^ : L'esprit est prompt, mais la 
chair est faible. Car s'il vint au monde avec un esprit des 
plus forts et des plus beaux qui aient jamais paru sur la 
terre, il était en même temps d'une faiblesse de corps =, 
qui ne lui laissa toute sa vie presque pas un moment 
d'intervalle sans douleur. Cela fut cause qu'on ne l'en- 
voya point au collège avec ses frères. S'il y gagna ou s'il 
y perdit, je n'en déciderai pas. Ce qui est certain, c'est 
qu'en peu de temps il dévora les premières difticultés des 
sciences avec une facilité d'esprit qui étonnait •=. Ses 



1 En 1632, il avait été vice-roi (le Canada, intendant de Bor- 
deaux, etc. — Adrij ajoute que le P. de Malehrancho était pa- 
rent de M'^'^ Acarie. Les Lauzon sont originaires du Poitou. 
Dreux du Hadier ( Bibliotiièque du Poitou) remarque que le 
P. Malebranche et Descartes tirent l'un et Vautre leur origine 
maternelle du Poitou. 

2 De dix , d'après liatterel et Adry. 

3 En 1703, un de ses aînés mourut conseiller de la Grande 
Chambre et fort estimé dans le Parlement. 

'' S. Matthieu, xxvi, 41. 

^ Il avait une conformation particulière : l'éiiine du dos tor- 
tueuse et le sternum extrêmement enfoncé. 

6 11 apprit les quatrains de PiLrac où il In avait du bon sens, 
surtout dans ce vers : 

Ce que l'on voit de riioiniiie n'est pas l'iiommc. 

J^ps Quatrains contenant préceptes et enseignements utiles pour 
la vie de l'homme... parurent pour la première fois en 1574, et 



La Vie du R. P. Malebranche 



frères, qui réussissaient de leur côté, en devinrent jaloux, 
La jalousie n'est jamais sans mauvaise humeur. Le jeune 
Malebranche en souffrit d'ahord heaucoup'. Mais, soit 
vertu, soit tempérament, sa douceur et sa patience lui 
rendirent hientôt leur amitié. C'est ainsi ([u'il triomplia 
de ses premiers adversaires. 

La faiblesse de sa complexion commença dès lors à le 
dégoûter du monde. Ne pouvant espérer d'y être fort 
longtemps, il tourna ses vues et ses désirs vers les objets 
de l'éternité. La poésie et l'éloquence, dont il venait d'ap- 
prendre les éléments, lui parurent bien frivoles et peu 
dignes " d'occuper un esprit immortel. On lui promit que 
la philosophie aurait plus de (juoi le contenter par les 
grandes vérités qu'elle enseigne, ce qui lui donna un 
désir extrême iVi^n faire l'expérience. A l'âge de seize ans, 
sa santé étant ua peuaflermie, il alla commencer son 
cours dans le collège de la Marche^ sous M. Rouillard, 
fameux péripatéticien. Après quelques jours d'exercice, 
le jeune philosophe s'aperçut bientôt qu'on l'avait trompé. 
Il ne trouva dans la philosophie ni rien de grand ni 
presque rien de vrai : questions de mois, subtilités fri- 
voles, grossièretés pitoyables, équivoques perpétuelles, 
nul esprit, nul goût, nul christianisme ^ 



eurent un succès jji-n/llf/ieiix. On les traduisit en grec, en latin, 
en titre, en arahe..., et an les réimprima constamment pen- 
dant les xvii'" et xvni" sièrlea. 

^ Il l'a avoué lui-uièuie depuis. 

2 Le texte porte : lui parurent une viande bien creuse pour 
occuper... La correction , qui est bonne , est de M. Ilintu'i/ d'Au- 
lierive. 

^ Le cnllè(/e de la Marche et Winrillf^ , fondé au xiV siècle, 
était situé près de la. place Maubert. Les parents de .M.iletiraiicho 
habitaient le cloître Notre-D.ime, dit Adry. 

'> Idées vaj^ues et absti'aites qui se Jettent pour ainsi dire à 
côté des clioses et n'y touchent point. ( I'ontknkllk , Kiogc d(; 
M. Tournefort.) — Il n'y a désormais presque personne qui ait 



Bibliothèque Oratorienne 



Cependant il crut qu'il était de son devoir de s'y ap- 
pliquer contre son inclination. Il le fit, et son professeur 
en était fort content, à une chose près, qu'il demandait 
toujours à voir clair, ne voulant rien croire sans raison, 
ce qui parut sans doute d'un fort mauvais augure aux 
sectateurs d'Aristote. Ayant fait à l'ordinaire son chef- 
d'œuvre, dans une thèse publique, il ne laissa point 
comme les autres d'être passé maître es arts ^ 

Les impertinences et les inutilités de la philosophie 
l'avaient rebuté. Il espéra se dédommager en théologie. 
Il alla donc en Sorbonne, bien résolu d'y étudier à fond 
sa religion. Car il ne pouvait se figurer que la théologie 
ne fût pas la science des choses divines, puisée dans 
l'Écriture et dans les traditions incontestables. Il y fut 
encore trompé. La théologie n'était principalement en ce 
temps-là qu'un amas confus d'opinions humaines, de 
questions badines, de puérilités, de chicanes, de raison- 
nements à perte de vue pour prouver des mystères in- 
compréhensibles; tout cela sans ordre, sans principes, 
sans liaison des vérités entre elles; barbarie dans le style, 
fort peu de sens dans tout le reste. On n'y donnait presque 
rien aux dogmes delà fui, au lieu qu'on s'arrêtait volon- 
tiers à ces disputes vaines que saint Paul nous ordonne 
d'éviter comme des folies -. L'abbé Malebranche (car 
c'est ainsi qu'on l'appelait alors, ayant pris depuis peu 
l'habit ecclésiasti(iue) fut surpris, au delà de ce qu'on peut 
dire, de voir des gens graves traiter sérieusement des 
questions la plupart si peu sensées. Accoutumé de bonne 



envie d'étudier la métaphysique de l'école, dit Bayle (Nouv. de 
la Rép. des lettres, mars 1684) : elle est si pleine d'épines, de 
cliimrres et de subtilités. 

1 En 1656, il prend les degrés de maître es arts dans l'uni- 
versité de Sta.c^ire. 

2 Épltre à Tite , ni, 9. 



La Vie du R. P. Malebranche 



heure à réfléchir, voici ce qu'il trouvait bizarre dans la 
méthode des écoles. Dans la philosophie, qui est tout 
entière du ressort de la raison , on voulait qu'il se payât 
de l'autorité d'Aristote, et dans la théologie, qui doit être 
uniquement appuyée sur l'autorité divine, qu'il se payât 
de raisons ou plutôt de raisonnements qui, pour l'ordi- 
naire, ne sont rien moins que raisonnables ■■. Le voilà 
donc encore une fois dégoûté de l'école ^ 

Cependant il perdit sa mère ^ : perte bien sensible pour 
un cœur aussi tendre que le sien. C'était une dame d'un 
esprit rare et d'une grande vertu. Elle s'était appliquée 
particulièrement à le former, et l'on peut dire que c'est 
à elle qu'il a la première obligation de ce langage bril- 
lant et naturel que l'on admire dans ses écrits. Quelque 
temps après on lui offrit'' un canonicat de Notre-Dame 
de Paris. Mais les réflexions que la mort de sa mère lui 
avaient fait faire sur la vanité du monde, lui firent songer 
à un établissement plus solide. Quoique fort agréable dans 
le commerce de la vie, il avait toujours pour la retraite 
un attrait singulier, qui, étant contre son naturel vif et 
tendre, ne pouvait avoir que Dieu pour auteur: son em- 
barras était de se déterminer. Il consulta des personnes 
sages % qui le tournèrent du côté de l'Oratoire % ce qui 

^ M. de Fontenelle , en parlant des cours de philosophie et de 
théologie du P. Malebranche, dit : Il les fit en homme d'esprit et 
non en génie supérieur. 

2 II étudia cependant trois ans la tliéologie scholastique en 
Sorbonne. (Adry.) 

3 Le 18 avril 1658, et le ^ mai suivant, son père. (Adry.) — 
M. Blampignon dit : « Le 18 août 1658, et le 5 mai de l'année 
qui suivit, il perdit son père. » C'est une double erreur. 

■* L'abbé de Lauzon. (Lelong.) 

s II consulta M. de Lauzon, chanoine de Notre-Dame de Paris, 
son oncle maternel. 

6 « Oii l'appelaient également la nature et la grâce », seloii 
le mot de Fontenelle. 



8 Bibliothèque Oratorienne 

en efTet lui convenait mieux que tout autre institut. C'est 
une congrégation d'ecclésiastiques qui vivent ensemble 
sans autre lien quela charité, sans autre engagement que 
la bonne volonté, instituée en lOll par le saint cardinal 
de Bérullc, pour imiter le sacerdoce de Jésus-Christ et sa 
vie apostoli(jue. Tout y est fondé sur le bon sens. On y 
a une honnéle liberté, et pourvu qu'on y soit régulier 
pour les mœurs et catholique pour la foi, on n'a droit, 
selon les règlements, de vous contraindre sur rien : ins- 
titut en cela plus sage que les autres sociétés régulières , 
où les particuliers sont obligés de suivre des opinions 
qui n'ont souvent d'autres preuves, sinon qui' l'ordre les 
soutient '. 

Ce fut au commencement de l'année lOBO*, de son âge 
la vingt-deuxième, que l'abbé Malebranche entra dans 
cette illustre congrégation, la([uelle sans doute ouvrit ses 

1 On a insrré ici, dan.'' le jnnnuacrit, sur une feuille détachée 
le « Portrait de l'Oratoire , par M. liosstiet » dant Voraison fu- 
nèbve du H. P. Bourrjoing , suivi de quelques rmiseiynemenls, 
extraits de divers auteurs, sur le P. Marin et sur Hersent. 

2 Le \S janvier, et non le 28, comme dit en note le P. André, 
ni le 21, comme dit M. Bhnnpignon. (Arcliives nalioiiaios , 
MM 229, liasse F.) Le même document nous dit que Maletjrancite 
fut (1 vestu le 26 janvier», et ajoute : « esprit médiocre, boiitil' 
(.«zc) et pieux; jugé propre. » Notre ami M. Bemus (Ricbard 
Simon, p. 20) a lu, au lieu de houtif, craintif. C'est incontes- 
tablement une erreur. Mais comment expliquer ce qualificatif 
que Von chercherait en vain dans les dictionnaires? On se rap- 
pelle involontairement le mot boutade: un homme \)Oni\ï pourrait 
donc être un homme agissant par hoata.àQ, quinteux. Nous sou- 
mettons le problème aux philologues. 

Cinq mois après son entrée à l'Oratoire , un des frères de 
Malebranche, Charles, son aîné de deux ans, siiivit son exemple. 
Son inconstance lui fit quitter, puis reprendre l'habit de l'Ora- 
toire , et finalement en sortir encore. Pour les distinguer, on ap- 
pela pendant quelque temps le P. Nicolas, Malebranche Despe- 
liei'S , dit Adry. Mais c'est une erreur qu'a répétée M. Blampi- 
gnon: les deux sont ainsi appelés dans les Begistrex du conseil. 
{ Arch. nat., MM 580 , p. 121 ; et MM 3S1 , p. 11 et 47.) 



La Vie du R. P. Malebrcmche 



portes avec joie à un si cligne sujet. Après les épreuves 
ordinaires ', où il se distingua par sa ferveur et princi- 
palement par sa dévotion tendre pour Notre-Seignenr 
Jésus-Christ % il songea aux sciences qui pouvaient con- 
venir à son état. Les plus habiles de l'Oratoire lui voyant 
un esprit si grand, si ouvert, si facile, voulurent l'en- 
gager chacun dans l'espèce d'étude qu'ils avaient em- 
brassée. Les théologiens ne lui prêchaient que leur 
scholasticiue, le P. Lecointe ' que son histoire, le P. Si- 
mon * que son hébreu et ses rabbins. Tout bien consi- 
déré, le P. Lecointe l'emporta. 

Le P. Maiebranche savait déjà les historiens profanes. 
11 étudia, sous la direction du P. Lecointe, les écrivains 
ecclésiastiques ^ On lui mit d'abord en main l'abrégé 
de l'histoire universelle « du P. Petau , jésuite, livre 
excellent, alîn de rapporter toutes ses lectures aux épo- 
ques justes qui y sont marquées. Gomme il savait par- 
faitement le grec, on lui lit lire ensuite Eusèbe, Socrate, 
Sozomène, ïhéodoret et tous les auteurs fonciers de 



1 .1 la maiso)i d'Institution ou de noviciat, et non à Saint- 
Magloive , comme dit M. Blampignon. Saint- Magloire n'a ja- 
mais été le noviciat de l'Oratoire : c'était le séminaire arcliié- 
piscopal de Paris, et les jeunes gens qui se disposaient à entrer 
à l'Oratoire étaient éprouvés pendant un an dans une maison 
spéciale appelée l'fnstitution. M. Blamjiif/non a confondu les 
deux maisons: jamais Maiebranche ne résida à Saint- Magloire. 

- Voici , d'après une note du manuscrit , les dates de ses or- 
dinations : infiO, 28 mars, tonsure et quatre ordres mineurs; 
1053, eu mars, sou s- diacre; en septembre, diacre; 1664, prêtre 
par l'évèque d'Acqs. {Notre P. Leboux.) Ces dates diverses, sauf 
les dernières, sont confirmées par MM 231, Arciiives nationales. 

3 Sur le P. Lecointe, voir le //<= volume de cette Bibliof/u}r/ue , 
p. 295. 

■'' Le célèbre Uichard Simon. 

^ Éloge du P. le Cointe , par M. Grolley, Èphémérides , ïroyes , 
1764. 

'' Le De docirina teniporum. 



10 Bibliothèque Oralorienne 

l'histoire ecclésiastique. Il apprenait les faits très aisé- 
ment. Mais il remarqua bientôt le défaut de cette étude, 
quoique très belle en elle-même, encore plus agréable que 
belle. 11 remarqua bientôt que les derniers faits qu'il 
avait lus effaçaient les premiers de sa mémoire, et qu'il 
n'apprenait presque rien de nouveau qu'aux dépens de ses 
anciennes connaissances. D'ailleurs il croyait qu'en ma- 
tière d'histoire on ne finit point ; ce qui le fit résoudre à 
l'abandonner, disant qu'il aimait mieux que tous ces 
gros volumes qu'on a écrits fussent dans la bibliothèque 
que dans sa tète. On ne laissa pas de l'en railler quel([ue- 
fois, mais en vain. Il demanda un jour à un savant^ 
enivré de cette science : « Monsieur, Adam était- il bien 
habile dans le paradis terrestre? » Ce docte lui ayant 
répondu assurément qu'oui, puisqu'il avait eu toutes les 
sciences infuses. « Eh bien ! lui dit le P. Malebranche, 
cet homme qui savait tout, ne savait pourtant ni histoire 
ni chronologie. » C'est pourquoi il borna tout ce qu'il en 
voulait savoir à l'Kcriture et aux histoires originales qui 
concernent l'établissement de la religion chrétienne dans 
le monde. M. Simon, qui était alors père de l'Oratoire', 
profita de cette disposition pour l'engager à l'étude de 
l'hébreu et du rabbinisme , sans quoi il prétendait qu'on 
ne pouvait bien entendre les Livres saints. La jeunesse 
est crédule, les beaux esprits sont curieux, le P. Simon 
était dans une estime générale. Il n'en fallut pas davan- 
tage pour faire un rabbin du P. Malebranche. Mais 
n'aya.nt point trouvé dans l'hébreu, moins encore dans 
les rabbins, les ouvertures qu'il y cherchait pour mieux 
entendre l'Ecriture, il se contenta de la méditer'. C'est 

^ Au P. Lecointe , d'après Lclong. 

2 II n'en fut exclu qu'en mai 1678, à la suite de la publi- 
cation de son Histoire critique. 

3 En 1673, le P. Malebranche donna à. l'hôpital une maison 



La Vie du R. P. Malebranche 11 

par là qu'il voulut se préparer au sacerdoce , qu'il reçut 
à Paris en 1664, âgé de vingt-cinq ans^ 

Dieu, qui destinait le P. Malebranche pour abattre l'or- 
gueil des faux savants aux pieds de la vérité, le condui- 
sait ainsi de sciences en sciences pour lui en faire con- 
naître par lui-même toutes les erreurs et tous les défauts. 
Il s'y appliquait d'abord avec une ardeur incroyable ; 
mais, la force de son esprit lui en découvrant bientôt le 
faible, il tombait dans une tristesse accablante, car, 
surtout en matière de sciences , on n'aime point à se voir 
détrompé. C'est redevenir ignorant de savant qu'on se 
croyait être. Le P. Malebranche ne pouvait donc man- 
quer d'être bien désolé à la vue de cette lumière inté- 
rieure, qui ne servait qu'à lui découvrir ses ténèbres. 
Confus d'avoir fait tant de pas inutiles dans la recherche 
de la vérité, il était comme un voyageur qui , après avoir 
longtemps erré par diverses voies, aboutit à l'entrée d'une 
sombre forêt, où il n'aperçoit ni route ni sentier. 

Telle était la situation du P. Malebranche lorsque, se 
promenant un jour sur le quai des Augustins ', il demanda 



située proche Saint-Roch, rue Saint- Honoré, se réservant une 
pension viagère de 1600 livres, Abandonnant tout le reste à ses 
frères du monde. — Ajoutoiis à cette note , qui n'est pas tout à 
fait à sa place, ce détail que , sur ces 1600 livres, Malebranche 
payait à l'Oratoire une pension de 500 livres. 

1 Tout ceci se passait à la maison de l'Oratoire , rue Saint- 
Honoré , que Malebranche vint habiter à la fin d'octobre 1661, 
après U7i séjour de quelques mois à Notre-Dame des Ardil- 
liers, près Saumur. (MM 231, liasse F.) Induit en erreur par 
M. Blampignon , M. Ol/é- Laprune fait séjourner Malebranche 
à Saint-Maglo/re de 1600 à 1664 (Op. cit., I, p. 6.), et suppose 
qu'il y a suivi les leçons de T/iomassin. (Ibid., 45 et 51.) Jamais 
Malebranche ne fut l'élève du grand thi^ologien de l'Oratoire , 
7nais des PP. Chancelier et Fauconier, qui étaient, le dernier 
surtout, de très zélés augustiniens. (Voir le Prétendu jansé- 
nisme du P. de Sainte-iMarthe , p. 10.) 

2 D'autres disent rue Saint-Jacques. (Adry.) 



12 Bibliothèque Oratorienne 



à un libraire s'il n'y avait point de livre nouveau. 
L'illustre M. de Clerscllier% mort en KiS'j, venait tout 
récemment de donner au public Vllommc, de M. Des- 
cartes*. Cet ouvrage posthume, tout informe qu'il est, 
a des beautés singulières. On le lui présenta. Quoicjue le 
P. Malebranche fût alors extrêmement prévenu contre 
ce nouveau philosophe, qu'il ne connaissait encore que 
par le mal qu'il en avait ouï dire autrefois à son régent 
de philosophie, il en parcourut quelque chose. 11 y trouva 
du bon sens, il en admira la méthode, il l'acheta. Ayant 
commencé à lire cet ouvrage tout de suite avec son appli- 
cation ordinaire, il y découvrit des vérités si lumineuses, 
déduites avec un ordre si merveilleux, et surtout une 
mécanique du corps humain si admirable, si divine, qu'il 
en fut extasié. Je ne saurais mieux exprimer l'impres- 
sion qu'il en ressentit, qu'en rapportant ce (|ue lui-même 
en a souvent raconté à ses amis : la joie d'apprendre un 
si grand nombre de nouvelles découvertes lui causa des 
palpitations de cœur si violentes, qu'il était obligé de 
quitter son livre à toute heure, et d'en interrompre la 
lecture pour respirer à son aise'. Tout extraordinaire 
que cela puisse paraître, je suis assuré (|ue les gens de 
bon goût qui connaissent ^\* Descartes, n'en seront point 
surpris, car il faut rendre justice à ce grand homme, 
malgré les gens d'école qui ne sont ses adversaires (|ue 
parce qu'ils le sont du bon sens. C'est le génie le plus 
grand, le plus original qui eût avant lui paru dans le 
monde: je n'excepte que saint Augustin'. On trouve 



1 Claude ClerselUer, l'oniei/ient pf l'appiii du caitésianifme , 
édita plusieurs des ouivr/ges de Descurtes. 

2 1664. 

^ L'invisible et inutile vérité, dit M. Fontenelle, n'est pas ac- 
coutuiuée à trouver tant de «ensibilité parmi les hommes. 
^ il. Descartes, dit M. de Fontenelle, auteur le plus original 



La Vie du R. P. Matebranche 13 



dans ses écrits tous les agréments capables de charmer 
la r;iison. Un goût de vérité qui saisit d'abord ; une 
clarté qui réveille, un ordre qui enlève; une manière 
d'écrire noble, fernie, courte, précise, avec une liaison 
de principes, une étendue d'esprit qui en donne à tous 
ceux (]ui ont les yeux assez forts pour envisager une si 
grande lumière. Profond dans ses principes et néanmoins 
facile, juste dans ses conséquences, son caractère parti- 
culier c'est d'être inventif, lié, suivi, raisonné, heureux 
en découvertes, ingénieux dans ses hypothèses, fécond 
en expédients pour les enchaîner ensemble et pour leur 
donner ce tour de système dont, avant la naissance de sa 
méthode, on n'avait d'exemple que dans l'astronomie et 
encore un exemple bien imparfait. Aussi a-t-il eu la gloire 
de changer la face de l'univers par ce goût de bon sens 
qu'il a eu le bonheur d'introduire dans toutes les sciences. 
Mais à qui en eut- il la principale obligation ? C'est ce 
qu'on va voir dans la suite de cette histoire ^ . 

qui ait peut-être jamais été, est le premier qat ait considéré les 
forces centrifuges des corps mus en rond, et le premier qui en ait 
prétendu tirer la pesanteur. Cette idée est si belle, si ingénieuse, 
si conforme au plan général de la nature, si agréable même pour 
ceux qui ont un certain goût de physique, qu'elle mérite de n'être 
abandonnée que pour des difficultés invincibles et qu'à la der- 
nière extrémité, et d'autant puisqu'il est fort à craindre qu'en y 
renonçant il ne faille aussi renoncer pour jamais à savoir ce que 
c'est que la pesanteur des corps. 

1 On avait philosophé trois mille ans durant sur divers principes, 
et il s'élève dans un coin de la terre un homme qui change toute 
la face de la philosophie, et qui prétend faire voir que tous ceux 
qui sont venus avant lui n'ont rien entendu dans les principes 
(le la nature, et ce ne sont pas de vaines promesses; car il faut 
avouer que ce nouveau venu donne plus de lumière sur la con- 
naissance des choses naturelles que tous les autres ensemble n'en 
avaient donné. Cependant, quelque bonheur qu'il ait eu à faire 
voirie peu de solidité des principes de la iihilosophie commune, 
il laisse encore dans les siens beaucoup d'obscurités impéné- 
trables à l'esprit humain. Ce qu'il nous dit, par exemple, de 



li Bibliothèque Oratoricnne 



La lecture de V Homme de M. Descartes ^ n'avait fait que 
mettre en goût la curiosité du P. Malebranche. Il voulut 
avoir tous ses ouvrages : sa Méthode, ses Méditations, ses 
Principes. Ayant d'abord conçu que et; n'était pas assez 
de les lire en courant, comme une histoire, il les médita; 
et parce que pour les bien entendre il faut savoir les ma- 
thémati([ues, il y joignit l'étude de ces belles sciences, 
qu'il apprit parfaitement, et afin que la tendre piété qu'il 
avait toujoLU's eue dès son enfance n'en souffrît pas, il 
résolut de rapporter toutes ces nouvelles études à la reli- 
gion. A la faveur de cette lumière qu'il avait toujours en 
vue, il envisagea la philosopbie de M. Descartes par tous 
ses côtés. De qucbjue manière qu'il la regardât, il y trou- 
vait un agrément singulier ^ fondée sur des idées claires, 
elle charmait son esprit, et comme tout y est appuyé sur 
l'existence d'un Dieu créateur et moteur de la nature, 
sur la spiritualité et l'immortalité de l'âme, son cœur 
était pénétré de joie de voir une philosophie si bien 
d'accord avec la religion, qu'elle ne peut faire un pas sans 
Dieu. 

Il donna trois ou quatre années à cette sorte d'étude, 
en y employant la méditation encore plus que la lecture. 
C'est par là qu'il se rendit tellement maître de la philo- 



l'espace et de la nature de la malière est sujet à d'étranges dif- 
ficultés, et j'ai bien peur qu'il n'y ait plus de passion que de lu- 
mière dans ceux qui paraissent n'en être pas effrayés. (Nicole, 
Essais de morale, t. I, p. 34, De la faiblesse de l homme.) 

1 La lecture de Descaries fit sur le P. Malebranche ce que la 
lecture de Malherbe acait fait vingt ans auparavant sur le cé- 
lèbre La Fontaine , qui était entré comme lui dans l'Oratoire , 
mais qui en était sorti deux ans après sans avoir pu soupçonner 
le rang qu'il devait tenir un jour sur le Paimasse français' 
mais qui , ayant lu par hasard une ode du père de la poésie 
française , se trouva ainsi comme changé en un autre homme, 
et pmt dire avec le Corrège , a la vue d'un tableau de Hapha'cl : 
Et moi aussi je suis peintre. (Adry.) 



La Vie du R. P. Malehranche 15 

Sophie de M. Descartes que, trente ans après, il l'avait 
encore assez présente pour pouvoir répondre à coup sûr 
si telle ou telle chose y était ou n'y était pas, en se rap- 
pelant seulement les principes dont il voyait aussitôt les 
conséquences par le moindre eiïort d'esprit. Ce n'est pas 
qu'il eût de ces vastes mémoires, qui retiennent un livre 
mot pour mot, et moins encore de ces génies bornés qui 
se laissent tellement préoccuper en faveur d'un auteur, 
qu'ils n'ont des yeux que pour ses belles qualités sans 
en avoir pour ses défauts. Non, le P. Malehranche recon- 
naissait dans M. Descartes, comme dans les autres 
hommes, des marques de la faiblesse de l'esprit humain ; 
entre autres choses il ne pouvait goûter quelques endroits 
de sa métaphysique, où parmi les vérités les plus lumi- 
neuses il apercevait bien des ténèbres, principalement sur 
l'essence des choses, sur la nature des idées, sur les 
vérités éternelles, etc. Il avait autrefois lu les ouvrages 
philosophiques de saint Augustin, où ces matières lui 
avaient paru mieux traitées et plus approfondies. Il les 
relut; et, en effet, après une longue méditation il trouva 
que le Docteur de la grâce avait mieux connu l'esprit, et 
que M. Descartes, qu'on peut justement appeler le doc- 
teur de la nature, avait mieux connu le corps : on verra 
bientôt en quoi. Il crut donc que de l'un et de l'autre on 
pourrait faire quelque chose d'accompli. Dans cette pen- 
sée, s'étant rendu maître de leurs principes, il les rap- 
procha pour les comparer ensemble. La vérité n'a point 
de peine à s'accorder avec la vérité. La métaphysique 
sublime de saint Augustin parut toute faite pour la phy- 
sique de M. Descartes, et la physi({ue de M. Descartes 
pour la métaphysique de saint Augustin. Ce premier 
succès l'encouragea. Il entreprit d'écrire ses pensées ; 
d'abord sans autre dessein que de s'instruire plus à fond, 
et aussi pour apprendre à s'exprimer nettement, ce qui 



16 Bihliothèqve Oratorienne 



ne s'apprend d'ordinaire que par le travail de la compo- 
sition. La Recherche de la vérité lui paraissait, comme à 
saint Augustin, d'une obligation indispensable à l'iiomme, 
qui est fait pour la connaître ; c'est la matière ({u'il se 
proposa et le lilre qu'il donna à son ouvrage. Cet ou- 
vrage, le plus fameux de son temps, fut commencé en 
1668% l'auteur n'étant encore que dans sa trentième 
année. Son dessein général est d'animer tous les hommes 
à la reclierche de la vérité, de leur montrer dans eux- 
mêmes les obstacle? qui s'y opposent, et de leur expliquer 
les moyens qu'on doit prendri; pour y arriver. Les obsta- 
cles sont les préjugés sans nombre et de toute espèce 
dont on s'aveugle. Les moyens se réduisent à quelques 
règles infaillibles pour se former un jugement sûr. 
Comme cet ouvrage est le fondement de tous les autres 
livres du P. Malebranclif, il est à propos d'en donner 
ici une analyse exacte: 1° afin de rassembler dans un 
seul point de vue tous ses principes, dont quelques lec- 
teurs peu attentifs ou peu éclairés ont de la peine à voir 
la suite ; 2° afin que l'on voie les motifs des oppositions 
que trouva d'abord le livre dans certains esprits pré- 
venus*. 



* C'est à l'annce suivante , 27 mai 11)69, que nous trouvons un 
oriive du conseil dp VOvatoire envoyant Malebranche àSaumur. 
(M.M 580, p. J21.) C'était j)robahl.enient pour le mettre avec son 
frère, dont l'inconsfance donnait des inquiétudes. « Mais je 
doute, dit Balterc'l (dans ses Mi'iiioiros, p. 312, et non dans If 
Registre du Conseil, comme dit M. Blanipi(j non pour avoir mal 
lu Adnj),je doute que cet ordre ait eu son exécution. (Voir 
encore p. 121, note 2, et p. 122, note 1.) 

2 On demandera peut-être, ajoute ici le P. André, pourquoi, 
au lieu de pousser les conquêtes du P. Malebranche dans le 
royaume de la vérité, je m'amuse à les décrire. Je réponds : 
\° qu'il faudrait eu être capable; 2" que je n'ai point les secours 
nécessaires pour y réussir; 3" il faudrait être à l'ai-is ou dans 
une" grande ville, ou etc.; je suis en province, etc.. il faudrait 



La Vie du R. P. Malcbranche 17 

Le P. Malebranche , ayant achevé' ces trois premiers 
livres de la Recherche de la vérité, les montra par forme 
de consultation à un de ses amis, qui en fut si charmé, 
qu'à l'heure même il conclut à l'impression. La qualité 
d'auteur qui a pour l'ordinaire tant d'attrails pour les 
jeunes savants, n'en avait point pour notre philosophe. 
L'intérêt en avait encore moins. 11 fallut donc le prendre 
par un autre endroit. On lui dit que le moyen de s'assu- 
rer de la vérité de ses principes, c'était de les abandonner 
à la censure du public, où, malgré la prévention et la 
cabale, il se trouve toujours quantité de personnes éclai- 
rées, sincères, équitables, qui ne man([ueraient pas de 
lui rendre justice. Il se rendit à cette raison, car il aimait 
qu'on lui découvrît ses erreurs et ses fautes. Mais comme 
il avait en horreur tout ce qui pouvait le distraire, il ne 
donna son manuscrit qu'à condition qu'on ne lui parlât 
point d'aller mendier des approbations et des privilèges 
pour l'impression. Son ami se chargea de tout. 11 porta 
d'abord l'ouvrage à M. Pirot% alors censeur des livres. 
Ce docteur, élevé dans les ténèbres de l'école d'Aristote, 
ne put voir sans chagrin qu'on y donnât tant d'éloges à 
M. Descartes, sans égard ni respect pour les décrets de 
la faculté qui l'avait interdit à ses collèges ^ Il refusa 

être libre, et je me trouve lié. Eq un mot, il faudrait qu'avec beau- 
coup de pénétration je me ti'ouva?se dans une situation plus favo- 
raLle , etc. (Suif, dans le manuscrit, une minutieuse analtjse 
de 60 2)ages in-folio, du premier volume de lu Recherche de la 
vérité.) 

1 C'est à Ilaroi/ (Seine-ef-Oise) , oii l'Oratoire avait depuis 
1624 îine ntaisoti de repos et d'études, que Malebranche aciteea 
son livre. (Adry, Bibliothèt/ue.) 

2 1631-1713. C'était un des théologiens les plus estimés du 
tetnps. liossuct l'honorait de son amitié. 

3 Arrêt du Parlenjciit en laveur d'Aristote contre les chimistes, 
en 1629. — Voir Cousin, De la persécution du cartésianisme , 
dans les rraf,'mcnts de philosophie moderne. 



18 Bibliothèque Oratorienne 

tout net son approbation, disant que ce livre sentait fort 
le cartésianisme, et qu'il ne voulait passe mettre en 
mauvaise odeur dans l'Université, en approuvant des opi- 
nions contraires à toute l'antiquité. 

L'ami du P. Mal(îl)ranche ne se rebuta pas. Il fit cou- 
rir dans Paris le manuscrit qu'on lui avait confié, de 
sorte que de main en main il tomba bcureusemcnt dans 
celles de M. l'abbé d'Aligre, fils du cbancelier de Franco, 
le second de ce nom. Cet abbé avait les deux qualités (juc 
le P. iMalebranche soubaitait le plus dans ses lecteurs : 
une solide piété jointe à beaucoup de pénétration d'esprit. 
Il était même plus babile que ne le sont ordinairement 
les plus savants abbés de sa condition. Si l'on en veut 
savoir davantage, on peut s'adresser à son al)baye de 
Saint-Jacques de Provins, où il mourut il y a cinq ou six 
ans ^ dans une si grande réputation de sainteté ' qu'il 
s'est acquise principalement par son esprit de retraite, 
par ses austérités extrêmes et par sa prodigieuse libéra- 
lité envers les pauvres. Lisant avec ces dispositions la 
'Recherche de la vrrité, cet ouvrage ne pouvait manquer 
de lui plaire inliniment. Il y voyait les matières les plus 
curieuses traitées d'une manière si chrétienne, qu'il en 
fut touché. Croyant donc que ce serait faire au public un 
tort considérable que de l'en priver plus longtemps, il en 
résolut l'impression. Comme il tenait les sceaux à la 
place de M. le chancelier son père, il n'avait qu'à parler. 
Mais parce qu'on lui dit que le censeur des livres avait re- 
fusé son sullVage à celui-ci, M. l'abbé d'Aligre le manda 
pour lui en demander les raisons. M. Pirot avoua sincè-^ 



1 Vers 1710. 

2 M. Arnaud dit d'un gentilhomme normand qu'il était allé à 
Provins auprès de M. l'abbé de Saint-Jacques pour mener la même 
vie que cet abbé, qui n'est pas moins pénitente que celle de la 
Trappe. {Letires,.lV, 1. 193.) 



La Vie du R. P. Malebranche 19 

rement que l'ouvrage ne contenait rien de contraire ni à 
la foi ni aux bonnes mœurs, que même il lui paraissait 
beau ; mais que, sentant le cartésianisme, il aimait mieux 
qu'un autre l'approuvât que lui. « Je ne vous demande 
point, dit le pieux abbé, d'autre approbation que l'aveu 
que vous me venez de rendre, » et après avoir fait don- 
ner l'ouvrage à M. de Mézeray, liistoriograpbe de France, 
pour examiner s'il ne renfermait rien de contraire aux 
maximes de l'Etat, il fit expédier gratis le privilège né- 
cessaire pour l'impression. Elle se fit chez André Pralard 
et fut acbevée le 2 mai 1674. A peine ce premier volume 
de la Recherche de la vérité parut-il au jour, qu'on lui 
donna des applaudissements extraordinaires'. On y 
admirait, entre autres, la beauté du dessein, l'ordre des 
matières, la clarté de la méthode, la majesté du style, 
la naïveté des tours, la pureté du langage, la pénétration 
de l'auteur, la profondeur de ses réflexions, la sublimité 
de ses principes, la justesse de ses conséquences, une 
éloquence naturelle, brillante, une érudition bien placée, 
des écarts de morale bien ménagés pour égayer la méta- 
physique, une intelligence rare des choses de Dieu, le 
fond de la nature découvert, nos facultés approfondies, 
les choses les plus abstraites revêtues de couleurs sen- 
sibles : raison, esprit, beaux sentiments, belles images, 
agrément partout, et, ce qui est infiniment plus estimable 



1 Ce livre fit beaucoup de bruit , et, quoique fondé sur des prin- 
cipes déjà connus, il parut original. L'auteur était cartésien; 
mais, comme Descartes, il ne paraissait pas l'avoir suivi, mais 
rencontré... La diction, outre qu'elle est pure et châtiée, a 
toute la dignité que les matières demandent, et toute la grâce 
qu'elles peuvent souffrir. Ce n'est pas qu'il eiit apporté aucun 
soin à cultiver les talents de l'imagination; au contraire, il s'est 
toujours attaché à les décrier, mais il en avait naturellement 
une fort noble et fort vive, qui travaillait pour nn ingrat malgré 
lui-même, et ornait sa raison en se cachant d'elle. (Fomenelle.) 



20 Bibliothèque Oratorienne 

que tout le reste, un certain goût de christianisme qui 
pénètre tous les bons cœurs. 

Il y eut encore une chose qui ne contribua pas peu au 
grand succès de ce livre. M. Arnauld, si connu par son 
génie étendu, par sa vaste érudition, par la fécondité de 
sa plume et bien plus par ses malheurs, jouissait alors 
avec ses amis de la paix que le bon pape Clément IX 
leur avait accordée en 1668 ^ Ce docteur, qui régnait 
depuis longtemps dans la république des lettres avec une 
réputation à laquelle ses persécutions passées donnaient 
encore un nouveau lustre, fut un des premiers qui se 
déclara hautement pour le P. Malebranche. Il en faisait 
l'éloge dans toutes les compagnies. Ses amis, de leur 
côté, ne s'y épargnaient pas. Il n'en fallut pas davantage 
pour donner à tout Paris la curiosité de le lire, et, pour 
peu que l'on eût d'esprit et de bon goût, cette lecture 
était toujours suivie d'admiration. 

Toutefois on ne peut pas dire que le succès de la 
liecherche de la vcrité fut entièrement complet. Toute la 
pédanterie de collège frémissait à la vue de ces applaudis- 
sements t|ue l'on donnait à un mérite qu'elle ne pouvait 
reconnaître, parce qu'il obscurcissait, ou plutôt parce 
qu'il éclairait trop le sien. Il semblait qu'il prévît ce qui 
est arrivé, que cet ouvrage serait sa ruine. Elle voulut 
donc en empêcher le débit. Mais, comme ces pauvres gens 
savent mieux crier ([u'écrire, on ne verra pas sitôt paraître 
leurs arguments. 

Les plus grands ennemis du P. Malebranche ne seront 
donc pas les premiers à lui déclarer la guerre. Un cha- 
noine de Dijon, nommé Foucher% en voulut avoir l'hon- 

1 On sait comhien cotte paix de Clément IX dura peu, et cotn- 
ment les violents des deux partis rendirent inutiles les essais 
de conciliation de ce papr. 

2 Sur ce philosophe et sa controverse avec Malebranche , voir 



La Vie du R. P. Malebranche 21 

iieur ; c'était un philosophe académicien, dont la secte, 
qui alTecte de ne rien savoir, cherche la vérité, non pour 
la trouver, mais pour se convaincre qu'on ne la trouve 
pas. Je doute fort que cet homme ait jamais pu ou même 
voulu se persuader à lui-même qu'il ne savait rien. 
Mais je ne doute pas que son petit ouvrage ' contre le 
P. Malebranche n'en persuade bien des gens, car il y fait 
paraître une ignorance profonde et du dessein et des sen- 
timents de l'auteur même qu'il entreprend de combattre. 
D'abord il prétend que le P. Malebranche a voulu don- 
ner une méthode dans les trois premiers livres de la 
recherche, par la plaisante raison qu'il a écrit méthodi- 
quement. II trouve mauvais qu'il ait supposé dans son 
lecteur quelque notion du bon sens, qu'il n'ait point 
prouvé ni les vérités nécessaires, ni celles de la foi, que 
contre la coutume des écoles païennes il ait parlé de 
Dieu en philosophant. Il lui attribue la contradictoire de 
son opinion sur les idées ; il confond sur la même matière 
ses principes avec ceux de M. Descartes, quoiqu'il soit 
visible qu'en ce point le maître et le disciple sont diamé- 
tralement opposés-. On me pardonnera si je n'en dis 
point davantage. On peut lire son livre, qui parut sur la 
fm de l'année 1(374 ou du commencement de la suivante 
avec ce tilre : Criiique de la Recherche de la vérité oà Von 
examine en même temps une partie des principes de M. Des- 
cartes, ou Lettre d'un académicien. 



l'ouvragr de M. Vahhii liabbe. (Paris, Didier, 1867, in -S".) 
M. fiable reproduit une partie des erreurs de M. Itlarnpignon , 
que nous avons signalées. 

' Son ouvrage était assez l.iieii éci'it. 

- Il attaque plutôt des propositions incidentes que le fond du 
livre. Brouillant tout en lionnète homme, plus de cœur que d'es- 
prit. 



CHAPITRE II 



Malcbranche. publie le deuxième volume de la Recherche de la 
vérité (1675). — Succès grandissant de cet ouvrage. — L'as- 
semblée générale de l'Oratoire vote des remerciements à Ma- 
lebrancbe. — Relations avec la princesse palatine Elisabeth. 

— Malebrancbe compose les Conversations chrétiennes {1616). 

— 11 publie, l'année suivante, les Méditations pour se disposer 
à l'humilité et à la pénitence (1677). — Objections qu'où fait 
sur certains points de la Recherche, 



Cependant le P. Malebrancbe, animé par le succès du 
premier volume de sa Recherche, travaillait fortement au 
second : ce qui l'obligea à ditférer sa réponse à M. le cba- 
noine Foucber. Mais une autre main s'arma incontinent 
pour sa querelle. Le P. dom Robert Desgabcts, bénédic- 
tin de la congrégation de Saint-Vannes', lit la Critique 
de la critique «. C'est le titre qu'il donna à son livre, où il 
fait bien voir qu'il n'entend guère mieux l'auteur qu'il 
défend que celui qui l'avait combattu. On peut bien ju- 
ger que celui-ci ne demeura pas sans répliquer % ni 

1 // y était entré en 1636, et ij mourut en 1G7S. C'était un 
habile métaphysicien , qui se rendit célèbre aussi par sa décou- 
verte de la transfusion du sang. 

2 Imprimée à Paris en 1075. 

3 Réponse à la critique de la Critique de la Recherche de Ici 
vérité sur la philosophie des académiciens, vers 1685. On avait 
déjà répliqué sur le reste de la critique de la Critique, dès 1679. 



La Vie du R. P. Malebranche 23 

celui-là sans repartir; mais cela ne vaut pas la peine 
qu'on s'y arrête. 

Pendant que ces deux auteurs se battaient ainsi, sans 
vouloir entendre le sujet de leur dispute, la Recherche de 
la vérité se trouva finie et parut tout entière vers la fin 
de l'année 1675. Le P. Malebranche mit à la tète du 
second volume une préface, où il répondit à M. Foucher 
d'une manière assez vive, lui reprochant surtout la né- 
gligence avec laquelle il l'avait critiqué , sans se donner 
la peine de le comprendre. Et, afin qu'on ne s'avisât 
plus désormais de l'attaquer dans l'espérance d'avoir 
une réponse , il déclare qu'il n'en fera point à ceux qui 
lui paraîtront avoir plus de zèle pour la dispute que pour 
la vérité. Et tels sont assurément la plupart des critiques. 
Ensuite, il reprend ses principes et continue son ouvrage, 
dont voici l'analyse des trois derniers livres ^ 

Tel était, à peu de chose près, le second volume de 
la Recherche de la vérité, qui parut à Paris avec une se- 
conde édition du premier, à la fin de septembre 1675. 
Comme il ne s'était pas trop fait attendre, il trouva les 
esprits dans la situation favorable où les avait mis le 
commencement de l'ouvrage. A la lecture qu'on en fit, 
les applaudissements redoublèrent. Le premier volume 
avait fait dire au public que jamais homme n'avait si 
bien connu l'esprit humain que le P. Malebranche, et 
celui-ci faisait dire hautement que les replis du cœur hu- 
main n'avaient jamais été si bien développés. Sa mé- 
thode, qui est celle de M. Descartes, mise dans le plus 
beau jour par des exemples propres pour les faire goûter, 
charmait également toutes les personnes que le démon 

On peut voir, sur cette discussion , l'ouvrage de M. Rabbe , que 
nous avons cité plus haut . 

1 Ci-tte analyse va, dans le manuscrit, de la patjc 79 à la 
paijc 140. 



i24 Bibliothèque Oralorienne 

de la pédanterie ne possédait pas. Les libraires avaient 
peine à suffire à la foule des curieux de Paris et des pro- 
vinces qui leur demandaient la Ikcherche de la vérité. Ce 
livre pénétra même jusqu'à la cour, pays pour l'ordinaire 
aussi inaccessible à la pbilosopbic qu'à la religion. Le 
duc de Chevreuse', qui avait hérité de son illustre père 
le duc de Luynes' toute la pénétration d'esprit néces- 
saire pour comprendre ces sortes d'ouvrages, fut celui 
qui se distingua davantage parmi les plus grands qui 
voulurent se défaire, par les leçons du P. Malebranche , 
de l'ignorance grossière qui, en ce temps -là, était un 
des apanages de la qualité. Nous verrons bientôt que 
des princes du sang ne rougirent point de suivre son 
exemple. 

Les pères de l'Oratoire tenaient alors à Paris leur as- 
semblée générale'. On peut bien juger que des per- 

1 Clutrles-Uimoré- Albert de Luynes ( lG4(i-1712 ). // est sur- 
tout connu par sa liaison avec Fcnelon. Voir sur lui Saint- 
Simon , qid l'appelle un ministre d'État incognito. 

2 Le célèbre ami de Port-Royal. (Voir Sainte-Beuve.) 

3 La quinzième. Vvici le texte de ces félicitations que ne 
donnent pas les Extraits imprimés : « L'Assemblée , ayant été in- 
formée des ouvrages modernes que plusieurs de nos Pères ont 
donnés au public avec beaucoup d'approbation et de succès dans 
le clergé et parmi les savants, en a été extrêmement consolée, 
et a nommé quelques-uns de ses Pères pour en témoigner sa 
satisfaction: au P. Charles le Cointe pour ses .innales de l'É- 
glise gallicane, au P. Cabassut pour ses ouvrages sur les con- 
ciles et sur le droit canon , au P. Pasquier Quesnel pour l'édi- 
tion nouvelle de Saint Léon, pour la Morale tirée de l'Évan- 
gile et pour ce qu'il a fait sur notre office de Jésus , comme aussi 
pour le recueil auquel il travaille pi'ésentement de quantité d'o- 
puscules du feu P. Morin. Pareilli-ment au P. Simon, pour divers 
ouvrages pleins d'érudition qu'il a faits; et enfin au P. Male- 
branche pour un traité qu'il a publié et qui est estimé de tout 
le monde. Elle a désiré aussi que le P. Tliomassin fût convié et 
prié de mettre en lumière l'ouvrage qu'il a fait sur V Incarnation 
et autres. » (Page 7 des Actes originaux, Archives de l'Ora- 
toire.) 



La Vie du R. P. Malebranche 



sonnes, que la seule charité unit ensemble, sans intérêt 
temporel (jui les divise, furent bien sensibles à l'honneur 
que répandaient sur eux les succès de leur confrère. Ils 
en furent si touchés, qu'ils ordonnèrent tout d'une voix 
que l'on ferait des remerciements au P. Malebranche de 
ce qu'il travaillait utilement pour le public. C'est ainsi 
que ceux qui gouvernent doivent marquer aux sujets qui 
sont utiles la reconnaissance que la jalousie n'étouile 
que trop souvent dans le cœur des particuliers. 

La réputation de la liechcrche de la vérité ne se ren- 
ferma point dans les bornes de la France. Elle se répan- 
dit aussitôt dans tous les États de l'Europe où les sciences 
ont quelque accès : en Italie, en Espagne, mais principa- 
lement en Allemagne, en Hollande, en Angleterre. En un 
mot, partout où la langue française est connue. C'est 
pourquoi on fut obligé d'en faire d'abord édition sur édi- 
tion \ de sorte que, depuis 1674 jusqu'en 1678, il en 
parut presque tous les ans une nouvelle : quatre de Pa- 
ris, une de Lyon sous le nom de Strasbourg, deux d'Am- 
sterdam, sans parler des traductions latines-, que l'on en 
fit en divers endroits, pour mettre l'ouvrage entre les 
mains de tous les savants. 

Un succès si complet et un applaudissement si général 
avaient sans doute de quoi flatter le P. Malebranche, 
mais voici une chose qui lui lit infiniment plus de plaisir. 
La princesse Elisabeth, (illc aînée du fameux électeur 
palatin % qui disputa si malheureusement la couronne 

1 1G77, nouvelle édition tic la lipchrrchp , on deux volumes, 
avec un troisième d'éclaircissements , achevée d'imprimer h; 
30 juin !(;78. — IB7S, nouvelle édition de la tiechcrclw , in-'t". 

2 Eu lOs'l , ]iremière traduction latine par M. l'Enfant, mi- 
nistre à HiTlin, à Genève. Le latin en est peu élégant, même 
grossier. 

3 Frédéric V, qui pprilit à la halaille de Pra;/iii' non seule- 
ment lu Bnlièine, inalx toux ses Etats. 



26 Bibliothèque Oratoriennc 

de Bohème à l'empereur Ferdinand II, fut si charmée de 
la Recherche, qu'elle en voulut connaître l'auteur. Cette 
illustre héroïne, que la philosophie avait consolée de la 
perte d'un royaume, était un de ces génies rares, à qui 
rien ne coûte. Joignant toute la délicatesse de l'esprit 
des femmes avec toute la force de l'esprit des hommes, 
elle brillait également dans les cercles de la cour et dans 
les assemblées des savants. Elle avait appris dans sa 
première jeunesse, comme par manière de récréation, 
tout ce qu'il y a de plus curieux dans les sciences, et ce 
que les plus beaux esprits ont bien de la peine à acqué- 
rir; elle avait une égale facilité pour les mathématiques 
et pour la métaphysique, pour les connaissances les plus 
relevées et pour les belles-lettres qui sont à la portée des 
moindres esprits. Mais ce qui me paraît plus estimable, 
elle avait un courage que toutes les disgrâces de sa mai- 
son ne purent ébranler; une humeur toujours contente, 
que les plus grands revers ne pouvaient altérer. Belle, 
vertueuse, agréable, en un mot, à sa religion près, qui 
était la protestante-cal vinicnne, c'était une princesse ac- 
complie. Aussi M. Descartes, qui se connaissait en mérite 
autant qu'homme du monde, la choisit, en 1641, préféra- 
blement à tous les princes de l'Europe, pour lui dédier 
son grand ouvrage des Principes de la philosophie. Elle 
n'avait plus les agréments de la jeunesse lorsque le livre 
du P. Malebranche lui tomba entre les mains. Mais, par 
la réflexion et par l'expérience, elle avait acquis une soli- 
dité de raison qui lui en fit goûter toute la profondeur. 
Depuis M. Descartes, elle n'avait rien lu de si beau. Elle 
en voulut connaître l'auteur. Pour cela, elle s'adressa à 
M'^oPabbcsse de Maubuisson, princesse palatine, sa sœur ' ; 

1 Voir, sur cette princesse, Saint-Simon (édition Cliéruel-Ré- 
gnier), VI, p. 2oS. 



La Vie du R. P. Malcbranche 27 

et elle voulut honorer l'auteur d'une lettre de compli- 
ments, dans laquelle cette grande princesse lui témoi- 
gnait une estime, une conllance, une bonté tout extraor- 
dinaires. 

Le P. Malcbranche était humble, sans être sauvage. Il 
fut très sensible à cet honneur et à tant de marques 
d'estime de la part d'une princesse qui passait pour un 
prodige d'esprit et de bon goût, d'autant plus qu'il 
croyait avoir trouvé la plus belle occasion de signaler 
son zèle, en s'eiForçant de ramener au sein de l'Église 
romaine une princesse , dont la conversion en aurait at- 
tiré infailliblement plusieurs autres. Dans cette vue, il lui 
écrivit, et, après lui avoir marqué sa reconnaissance dans 
les termes les plus tendres et les plus respectueux, il lui 
parla de philosophie, d'où il passa, selon sa méthode or- 
dinaire, à la religion. La lettre était forte et solide. Mais, 
soit que les préjugés en cette matière soient plus forts 
qu'en toute autre, soit que l'âge les eût rendus insur- 
montables, soit que la haine des ennemis de sa mai- 
son, qui étaient presque tous catholiques, eût attaché à 
leur religion des idées odieuses , qui lui en faisaient un 
monstre, ou plutôt parce que la conversion du cœur 
n'est point l'ouvrage du raisonnement ou de l'éloquence 
humaine, le P. Malebranche n'eut pas auprès de la prin- 
cesse Elisabeth le même succès que M. Descartes auprès 
de la reine Christine ^ 



1 L'entreprise était d'une extrême difficulté. La princesse Éli- 
sabetli avait contre l'Église romaine la prévention la plus forte , 
soutenue par les passions les plus puissantes. Car, sans parier 
de son éducation en Hollande, elle se voyait environnée de princes 
protestants, la jilupart ou ses jiarents ou ses alliés. Les oppres- 
seurs de sa maison étaient catholiques. Le pouvoir exorbitant 
que les flatteurs de la cour de Home attribuent aux jiapes, même 
pour les clioses spirituelles, par exemple pour les dispenses, 
lui paraissait uu scardale. Quelques abus tolérés parmi nous 



28 Bibliothèque Oratorienne 

La guerre contre le sieur Fouchcr lui réussit plus 
heureusement. Car ce bon chanoine ayant voulu répon- 
dre à la préface du second volume de la Recherche, où 
l'on montrait assez clairement une partie du mauvais 
goût de sa critique, le P. Malebranche lit un avertisse- 
ment de cin(| ou six pages dans lequel, n'attaquant que 
la première de ses réponses, il l'abattit avec tant de 
force, que son ennemi fut contraint de capituler. Un ami 
commun s'en mêla : Foucher s'excusa. Le P. Malebran- 
che pardonna, et, pour faire voir la sincérité de son re- 
dans le culte public, ou plutôt dans les dévotions populaires, la 
révoltaient contre tout le reste. « Considérez, je vous prie, lui 
écrÏA'it le P. Malebranche , madame la princesse votre sœur, qui 
souffre beaucoup sans doute de se voir séparée de comuiunion 
d'avec vous. Considérez parmi nous tant d'àmes saintes qui sont 
fort troublées de voir qu'une personne , aussi savante que Votre 
Altesse, autorise, par son exemple, ceux qui ont fait schisme 
avec leurs frères, et vous..., etc.» Le P. Malebranche accom- 
pagna sa lettre du troisième volume de la Rrrherchp de la vé- 
rité. M'"" de Maubuisson envoya l'un et l'autre à Herford, où ils 
pi'oduisirent des efl'ets bien différents. La princesse Elisabeth ad- 
mira les Eclaircissr)//enfs du P. Malebranche autant que ses 
autres livres. Mais quant à la lettre dont il les avait accompagnés, 
elle ne jugea pas à propos de la reconnaître comme de lui. Elle 
ne remarquait, disait- elle, ni son style, ni sa manière de rai- 
sonner. C'est ce qu'elle ré pondit à madame sasœur, ajoutant qu'elle 
priait l'auteur d'entrer avec elle en controverse , « mais s'il veut 
bien m'apprendre à aimer Dieu avec plus d'ardeur. » 

Les cœurs droits ne sont point à l'épreuve d'un soupçon d'ar- 
tifice. I\I'"<^ de Maubuisson souffrit impatiemment qu'on la crût 
capable d'une fraude , même pieuse ; car on appelle ainsi , par 
abus, les mensonges les plus exécrables. Mais elle fut encore 
plus touchée de l'aveuglement prodigieux oii elle voyait sa sœur, 
de ne pas comprendre que la foi étant une, selon l'Écriture, il 
ne peut y avoir qu'une seule confession qui sauve. Néanmoins 
elle regarda comme un bon présage que la princesse Elisabeth 
voulût bien être instruite sur la morale chrétienne. Elle crut que 
c'était une ouverture pour aller à tout le reste. Elle en écrivit 
au P. Malebranche. Elle le pria de faire une deuxième lettre. 
Elle espérait qu'elle serait plus efficace que la première. Le P. Ma- 
lebranche ne fut pas de son avis : il avait beaucoup de zèle, 



La Vie du R. P. Malebranche 29 

tour, il supprima généreusement, dans les éditions de son 
livre qui suivirent sa réconciliation, la préface et l'aver- 
tisscmcnt qui combattaient la critique et son apologie. 
Ceux qui savent combien les auteurs sont idolâtres de 
leurs moindres ouvrages pourront juger par là combien 
le P. Malebranche était au-dessus de ces petites fai- 
blesses qui déshonorent si fort la république des lettres. 
Ce fut environ ce temps- là qu'il entreprit son livre 
des Conversations chrétiennes; voici à quelle occasion: 
Vers la fin de l'été de 1676, étant à Marines', proche 



mais sou zèle était sage. Ayant remarqué, par la réponse de la 
princesse Élisabetli , qu'elle ne voulait point entrer en contro- 
verse, il douta que des exhortations fissent impression sur un 
esprit qui était en garde contre la vérité. 11 se contenta d'écrire 
à M""= de Maubuisson une lettre qui pût lui être envoyée. 11 y 
traitait, en peu de mots, le sujet qu'elle avait marquée, mais 
sans perdre de vue son dessein. Cette lettre n'eut pas plus de 
succès que la première. La princesse Elisabeth se détrompa vo- 
lontiers à l'égard de la lettre du P. Malebranche. Elle n'en fit pas 
de même à l'égard de la religion. Elle répondit qu'il était vrai 
que Jésus- Christ ne répand son esprit que dans ceux qui lui 
étaient unis , comme au chef de l'Église , conservant la charité 
avec leurs frères, qui en sont les membres; que cela est clair 
dans sa parole; mais qu'il n'était pas si clair que cette partie 
de l'Église, qui est unie au pape, fût l'Église tout entière; 
qu'ainsi elle s'en tenait à ce qui est indispensable jusqu'à ce que 
Dieu lui montrât une meilleure voie; que le changement de 
communion, bien loin de l'humilier, comme on lui disait, la 
pourrait, au contraire, enfier d'orgueil, parce qu'elle se verrait 
applaudie par la plus considérable partie du monde; qu'au reste, 
elle convenait avec le P. Malebranche dans les clioses essen- 
tielles; qu'elle lui était fort obligée du soin qu'il prenait de son 
àme; qu'elle se recommandait à ses prières, ne doutant pas (jn'il 
ne fût un véritable membre du corps de Jésus -Christ; mais 
qu'elle ne pouvait se rendre à ses préjugés ni espérer de vivre 
assez longtemps pour examiner toutes les controverses. En eft'et, 
elle ne survécut à sa réponse que peu de mois. Car elle mourut 
vers la fin de 1679. 

1 L'Oratoire y avait un établissement depuis Ui 1 8. Matebraneke 
aimait à aller s'y l'epo^er. 



30 Bibliothèque Oraloricnne 

Pontoisc, chez M. Je duc de Chevreuse, dont nous avons 
déjà parlé, ce duc, homme d'esprit et fort zélé, qui avait 
remarqué dans la Uecherche de la vérité plusieurs beaux 
endroits pleins d'onction , et qui lui semblaient très pro- 
pres pour démontrer la religion et la morale de Jésus- 
Christ, le pria de les recueillir en un petit volume, afin 
de les rendre plus utiles au public. La proposition était 
trop conforme à l'inclination du P. Malebrancbe pour 
n'être pas acceptée. Il mit aussitôt la main à l'œuvre : et, 
pour donner un nouveau tour aux principes qu'il avait 
déjà établis dans la Recherche, il prit le style des conver- 
sations. 11 crut que cette manière d'écrire, étant moins 
sérieuse et plus éloignée de la méthode ordinaire, serait 
plus du goût du commun des hommes, qui voudraient 
bien apprendre la philosophie, mais sans philosopher ^ 

Le P. Malebrancbe , ayant achevé les Conversations 
chrétiennes en 1676, les fit imprimer à Paris la même 
année, sans nom d'auteur; ce qui donna occasion à un 
autre de se les attribuer. Voici le fait : on y voit d'une 
part un exemple de vanité assez commune, et, de l'autre, 
un exemple de modestie fort rare. Cet ouvrage avait été 
fait à la campagne avec beaucoup de précipitation. Il 
s'agissait de satisfaire la curiosité d'un ami et d'un grand 
sur une matière aussi intéressante que la raison et la re- 
ligion. C'en était trop pour obliger le P. Malebrancbe à 
se hâter. Aussi le style des Conversations était d'abord si 
négligé, qu'il n'était pas facile d'y reconnaître l'auteur de 
la Recherche de la vcrité. Ce;endant, comme elles trai- 
taient les sujets du monde les plus beaux et d'une manière 
fort ingénieuse, et que d'ailleurs Paris était au goût de 
philosopher, la première édition fut bientôt enlevée. Un 

1 L'analyse des Conversations s'étend de la page 144 du mss 
jusqu'à la page 199. 



La Vie du R. P. Malebranche 31 

ecclésiastique de province, apparemment lyonnais, qui 
se trouvait alors à Paris, vint s'offrir au P. Malebranche 
pour en faire faire une seconde édition à Lyon. Le père 
y consentit, retoucha son ouvrage en plusieurs endroits, 
et lui en confia l'exemplaire corrigé. Il faut remarquer 
que cet ecclésiastique était binôme, c'est-à-dire de ces 
gens qui ont un nom pour Paris et un autre pour la pro- 
vince. Je ne sais point le premier : Vaugelade était le se- 
cond. Ayant donc obtenu ce qu'il demandait, peut-être 
d'abord sans dessein , car il ne faut juger mal de per- 
sonne , il fit une lettre pour servir de préface aux Conver- 
sations chriiiennes, et, pour montrer qu'il en usait de 
bonne foi, il l'envoya au P. Malebranche qui, encore 
qu'il ne la trouvât pas fort bonne, lui permit de la mettre 
à la tête de son livre, de peur de lui déplaire. Mais il ne 
laissa pas d'être un peu étonné , quand il apprit que son 
ouvrage paraissait à Lyon sous le nom de l'abbé de Vau- 
gelade, qui en recevait les compliments, sans les vouloir 
partager avec personne. Voyant toutefois que la vérité 
n'en souflrait point, et que son livre, quoique sous un 
étendard étranger, lui faisait chaque jour de nouvelles 
conquêtes, il demeura dans le silence. 11 crut qu'il était 
de la charité de ne point révéler au public la honte de 
son frère. Mais un libraire de Bruxelles ne fut pas si 
scrupuleux : il ne devait pas l'être; il crut qu'il était de 
la justice de rendre cet ouvrage à son véritable père. Il 
le fit en 'IG77, dans une troisième édition qu'il intitula, 
comme on a fait depuis presque pour tous les livres du 
P. Malebranche, par V Auteur de la 'RechercJœ de la vérité. 
Le mensonge est timide. Vaugelade n'osa s'inscrire en 
faux contre le libraire, et, après quelques mois de gloire, 
il fut obligé de passer le reste de ses jours dans l'ob- 
scurité. 

Le P. Malebranche, s'étant aperçu que plusieurs per- 



32 Bibliothèque Oratorienne 

sonnes intelligentes avaient été touchées de ses Conversa- 
tions chrétiennes, résolut de mettre les mêmes vérités qu'il 
y avait établies en forme de méditations, pour les rendre 
encore plus édifiantes. Il prit pour modèle saint Augustin 
dans ses Soliloques, qui ne sont autre chose que des en- 
tretiens avec la raison universelle, ou le Verbe éternel 
qui éclaire tous les esprits, et dont il apprend les plus 
beaux principes de la métaphysique et de la religion. Sur 
ce plan , le P. Malebranche commença ses Méditations 
chrétiennes. Les quatre premières étaient achevées sur la 
fm de 1676; mais, craignant que cette manière de se 
faire instruire par le Verbe divin, quoiqu'il soit évident 
({ue nous ne voyions rien que dans sa lumière, ne cho- 
quât certaines personnes peu éclairées, qui sont toujours 
prêtes à blasphémer ce qu'elles ignorent, il abandonna 
cet ouvrage. Nous verrons, dans la suite, les raisons qui 
l'obligèrent à le reprendre sans en changer la forme. 11 
se contenta alors de composer de petites méditations , 
suivant sa méthode ordinaire. Elles consistent dans une 
considération souvent fort courte, mais quelquefois un 
peu trop philosophique, et dans une élévation de cœur à 
Dieu toujours fort tendre et fort affectueuse. Son dessein 
est d'inspirer à l'homme des sentiments d'humilité et de 
pénitence. 11 savait que l'orgueil et l'amour du plaisir sont 
les plus grands ennemis de la religion chrétienne. 11 entre- 
prend de les combattre, en nous faisant considérer notre 
bassesse et notre corruption; c'est pourquoi il découvre 
l'homme à lui-même sous les trois rapports qui le ren- 
dent plus digne de mépris et de haine : comme créa- 
ture, comme lils d'un père pécheur, comme pécheur lui- 
même. 

Comme créature, l'homme n'est qu'un pur néant, que 
faiblesse, que ténèbres, qu'iiupuissance, etc.; 

Comme fils d'un père pécheur, c'est un malheureux. 



La Vie du R. P. Malebranche 33 



un réprouvé, un enfant de colore, que Dieu abandonne, 
dépouillé et sans armes, à la fureur de ses ennemis, etc.; 

Comme pécheur lui-même et volontairement coupable, 
c'est un apostat, un traître, un monstre volontaire, qui, 
séparé de Jésus-Chrisl, mériterait de porter tout le poids 
de la colère d'un Dieu vengeur. 

Les conclusions pratiques sont faciles à tirer. Entrons 
dans les sentiments de Dieu à notre égard. Cjomme créa- 
ture, l'homme n'est rien : il faut donc le mépriser; 
comme tîlsd'un père pécheur, il ne mérite aucune grâce : 
il ne faut donc lui rien accorder; comme pécheur lui- 
même , il est digne de mille supplices : il faut donc l'y 
condamner, l'y conduire, et nous-mêmes l'exécuter. 

A la suite de ces méditations, il y a un traité fort court: 
De l'adoration en esprit et en vérité. Le P. Malebranche 
la fait consister en deux points : à penser comme Dieu 
pense, et à vouloir comme Dieu veut. Penser comme 
Dieu pense, c'est-à-dire porter de lui le jugement éternel 
(lu'il porte de lui-même: qu'il est intini, qu'il est Dieu, 
que devant lui nous ne sommes rien, et que, pour avoir 
([ueique société avec lui, nous avons besoin d'un média- 
teur Homme-Dieu qui en soit le lien. Vouloir comme 
Dieu veut, c'est-à-dire aimer toutes choses dans l'ordre 
et à proportion qu'elles sont aimables: Dieu, par exemple, 
iniiniment plus que ses créatures, et ses créatures, à pro- 
portion qu'elles sont plus excellentes, ou par leur nature, 
ou par la grûcc de Dieu, ou par leurs mérites acquis par 
le bon usage de leur libre arbitre. Or ce vrai culte de 
Dieu ne se peut trouver que dans la religion chrétienne, 
dans laquelle seule nous avons la vraie foi cl. la vraie 
charité. Par la foi nous pensons comme Dieu pense, et 
par la charité nous voulons comme Dieu veut. 

Par la foi nous pensons comme Dieu pense ; je dis 
par la foi en Jésus-Christ, par laquelle nous reconnais- 



34 Bibliothèque Oratorienne 



naissons que Dieu est si grand, qu'il n'y a qu'un Dieu qui 
puisse l'honorer et satisfaire pour nous ; en un mot nous 
donner avec lui quelque rapport, quelque société. 

Par la charité nous voulons comme Dieu veut : je dis 
encore par la vérité en Jésus-Christ, en qui seul Dieu nous 
aime, et en qui seul nous l'aimons, comme il le mérite, 
infiniment plus que toutes ses créatures, et toutes ses 
créatures selon l'ordre immuable de la justice, qui est 
la loi indispensahle des intelligences. 

On voit bien que ces vérités ont rapport aux principes 
établis dans les Conversations chrétiennes. Aussi ne les 
avait- on réduites en méditations que dans le dessein de 
les y joindre. Mais, quelques personnes ayant souhaité que 
le P. Malebrancheles fitin)primer à Paris, il y ajouta des 
considérations pour tous les jours de la semaine avec 
deux excellentes prières. Ces considérations et ces prières 
me paraissent bien meilleures que les méditations. Elles 
sont plus dans le goût de ces sortes d'ouvrages; au lieu 
que les autres, en quelques endroits, ont je ne sais quoi 
de trop philosophique. Mais on trouvera ici de quoi s'édi- 
fier avec moins île peine ; on y voit simplement exposées 
les plus grandes vérités de la religion ; des passages de 
l'Écriture fort touchants avec un mystère important pour 
chaque jour de la semaine. On me permettra d'entrer dans 
quelques détails pour faire voir combien le P. Malebranche 
était éloigné du sentiment de ces chrétiens superbes qui 
ne veulent point s'abaisser jusqu'à se prescrire des pra- 
tiques de piété journalières, sans lesquelles j'ose avancer 
qu'il est impossible de conserver longtemps l'esprit de 
religion que nous devons avoir. Ce grand homme, esprit 
fort s'il en fut jamais, n'avait point la ridicule faiblesse 
de vouloir se distinguer du simple peuple par le mépris 
de ces petites choses, qui lui paraissaient essentielles, car 
nous savons qu'il suivait lui-même fidèlement les règles 



La Vie du R. P. Malebranche 35 

qu'il donne ici aux autres, de prendre chaque jour quel- 
qu'un de nos mystères pour l'honorer plus particuliè- 
rement. 

C'en est assez pour mon dessein. Ce petit livre fut im- 
primé', avec l'approhation de M. Pirot, en 1677 ^ On le 
lut, on le goûta; on fut surpris de voir une dévotion si 
tendre dans un philosophe. 

C4ependant le P. Malebranche jouissait en paix du 
succès de ses ouvrages, qui semblait augmenter de jour 
en jour tant à Paris que dans les pays étrangers. Mais 
comme il aimait la vérité plus que l'estime des hommes, 
il eût souhaité , qu'au lieu de ces applaudissements , qui 
ne lui apprenaient rien, on lui fît plutôt de bonnes diffi- 
cultés, qui lui donnassent occasion de faire l'épreuve de 
ses principes en y répondant, et de s'instruire plus à 
fond par la méditation de ces premières vérités, ou même 
de se rétracter des erreurs qui pourraient lui avoir 
échappé ; car il n'était point de ces orgueilleux philo- 
sophes qui ne peuvent souffrir la censure, comme s'ils 
étaient infaillibles. 11 aimait qu'on lui proposât des objec- 
tions , pourvu qu'on y procédât de bonne foi et avec un 
esprit d'équité ; c'est pourquoi, à l'exemple de M. Des- 
cartes, il était le premier à exciter les savants à lui en 
faire, et à les mettre par écrit. Mais la défaite du pauvre 
Foucher, qui , après quelques légers combats , avait été 
obligé de rendre les armes, les tenait tous en respect. 
Ainsi on ne l'attaqua point dans les formes, si ce n'est 
peut-être dans des cahiers de collège, où il a toujours été 
permis d'attaquer tous les bons livres sans que les au- 

^ Il accorda ce livre à l'importunité de la femme d'un libraire 
[Roulland , ajoute le P. Lrlon;/] , qui lui avait autre/bis fourni 
des livres. (M.tnuPCi'it de Troyos, p. 15.) 

- Nouvelle édition en 1701. Paris, in- 24, sous le titre : Ré- 
flexions. 



36 BiblioOièque Oratorienne 

leurs se croient obligés tic se défendre contre de pareils 
assauts. 

Tout ce que le P. Malebranchc put obtenir alors fut 
donc que ses amis lui rapportèrent de vive voix les diffi- 
cultés que l'on formait contre ses principes dans les con- 
versations de Paris et dans les conférences des savants. 
Par ce moyen, il apprit ce que l'on trouvait à redire dans 
sa Recherche de ia venir. Ordinairement ce ne sont que des 
propositions incidentes, qui ne font rien au système, 
mais qu'il est néanmoins à propos de retenir pour la 
suite de l'histoire : on trouvait donc à redire : 

Dans k P'^ livre. — 1^ Qu'il eût admis d'un côté dans 
l'homme un principe actif de nos déterminations, et nié 
de l'autre (|ue l'homme fût capable de se donner à lui- 
même (|ueli]ue nouvelle n)odilication physique, réelle, 
positive : ce qui parait renfermer contradiction. 

2*^ Qu'il eût dit que la volonté ne peut déterminer 
diversement l'impression naturelle qui le porte vers le 
bien, qu'en commandant à l'entendement de lui repré- 
senter quehjue objet particulier, expressions schola- 
stiques et ambiguës. 

3° Qu'il eût dit (ju'il ne faut pas s'étonner si nous 
n'avons pas d'évidence des mystères de la foi , puisque 
nous n'en avons pas même d'idées. On voit biin qu'il 
parle des idées claires , telles que sont les idées du corps 
et des figures géométriques. Mais les criti([ues ne ver- 
ront jamais ce que tout le monde voit. 

4" Qu'il eût dit qu'Adam n'était point porté à l'amour 
de Dieu et aux choses de son devoir par des plaisirs pré- 
venants, parce que la connaissance qu'il avait de son 
bien , la joie qu'il ressentait sans cesse comme une suite 
nécessaire de la vue de son bonheur en s'unissantà Dieu, 
pouvaient suffire pour l'attacher à son devoir, et pour le . 
faire agir avec plus de mérite que s'il eût été comme j 



La Vie du R. P. Malebranche 37 

déterminé par des plaisirs prévenants, c'est-à-dire de la 
manière que nous le sommes dans notre état, à cause des 
plaisirs prévenants de la concupiscence , qui ont besoin 
de contrepoids. Critiquer cette proposition, n'est-ce pas 
chicaner ? 

5° Qu'il eût dit que la délectation prévenante est la 
grâce de Jésus- Christ, comme s'il eût voulu dire qu'il 
n'y a point d'autre grâce acluelle que celle-là , vu qu'il y 
en a que Jésus-Christ ne nous a point méritées, ce qui 
est une calomnie trop manifeste. 

6° Qu'il eût dit qu'il est très difficile de prouver qu'il 
y a des corps ; il prétend même qu'il est impossible de 
le démontrer géométriquement. Opinion qui devait égale- 
ment choquer et les péripatéticiens qui sentent, et les 
cartésiens qui raisonnent. 

Dans le 11^ livre. — l" Qu'en expliquant la mémoire et 
les habitudes corporelles , il n'eût point parlé de la mé- 
moire ni des habitudes spirituelles : comme si les auteurs 
étaient obligés de tout dire, et de parler de ce qu'on ne 
peut savoir avec évidence. 

2° Qu'il eût expli(iué la transmission du péché originel 
par la communication qui se trouve entre le cerveau de 
la mère et celui de son enfant : nouveauté inconnue à 
toute l'antiquité ; mais il ne s'agit que d'une explication 
et non pas d'un dogme de foi. 

3'^ Qu'il eût décrié des auteurs aussi fameux que Ter- 
tullien, Sénèqueet lAIontaigne, en les citant pour exemple 
des imaginations fortes et contagieuses : ce qui doit fort 
déplaire à nos orateurs tant sacrés que profanes, dont la 
plupart ne persuadent l'esprit qu'en étourdissant la rai- 
son comme Tertullien , ou en l'éblouissant comme Sé- 
nèque, ou en la séduisant comme Montaigne. 

Dans le 111° livre. — 1° Qu'il eût osé dire que c'est 
Dieu qui nous éclaire, que c'est Dieu qui nous enseigne 
BiBL. ou. — VIII ^i 



38 Bibliothèque Oratorienne 

toute vérité, et, par conséquent, que c'est en Dieu seul 
que nous voyons les idées de toutes les clioses , que nous 
connaissons comme dans la raison universelle, dont la 
lumière partout présente rond tons les hommes raison- 
nables : erreur nouvelle qui était une vérité fort ancienne 
du temps de saint Augustin. 

2° Qu'il eût osé avancer que nous n'avons point 
d'idée claire de la nature ni des modilicalions de notre 
âme, (.'t <}ue nous ne la connaissons que par sentiment 
intérieur : opinion diamétralement opposée à celle de 
M. Doscartes et par là une hérésie chez les cartésiens. 

A° Qu'il eût assuré, contre les usages reçus dans les 
écoles, que ce n'est point rendre raison des choses que 
de les expliquer par des termes de logique, par des 
termes vagues et généraux, c'est-à-dire qui ne réveil- 
lent dans les esprits aucune idée particulière ni d'être, 
ni de manière d'être, tels que sont les mots de nature, 
de forme, de vertu, de facultés, de pouvoirs, termes 
scientifiques qui ne sont clairs que parce qu'ils sont fa- 
miliers; c'est à quoi les péripatéliciens trouvèrent fort à 
redire. 

4" Qu'il eût semblé faire entendre, dans la conclusion 
des trois premiers livres, que nos sens sont en toutes 
rencontres plus utiles à la conservation de la santé que 
les règles de la médecine ; que notre raison , bien consul- 
tée à la lumière de l'Evangile, suffirait absolument pour 
nous instruire de nos devoirs, sans que nous ayions fort 
besoin de la lumière des autres hommes : d'où certaines 
personnes trop promptes à juger concluaient sans façon 
que le P. IMalebranche regardait les médecins et les direc- 
teurs comme des gens assez inutiles dans le monde. 

Je ne trouve point qu'on ait relevé aucime des proposi- 
tions du IV" livre, où il traite des inclinations; du moins 
on n'en dit rien à l'auteur ; mais on reprit : 



» La Vie du R. P. Malebranche 39 

Dmis le V^ livre. — Qu'il eût distingué l'amour du plai- 
sir et de la joie, comme si cela pouvait souiTrir la moindre 
difficulté pour des esprits attentifs ; mais il y a des théo- 
logiens qui, admettant la grâce efficace par elle-même 
dans un certain sens, auront toujours intérêt de con- 
fondre ces trois choses. 

Dans le YP livre. — Qu'il eût ôté aux causes secondes 
la puissance d'agir par une efficace propre, c'est-à-dire 
aux corps la puissance d'agir les uns sur les autres, et 
aux esprits créés la puissance d'agir sur les corps par 
une efficace propre, pour la donner tout entière à Dieu 
Seul, comme la seule cause vérilable qui produit dans 
l'univers tout ce qu'il y a de réel et de physique. 

Voilà les principales choses que l'on trouvait à redire 
dans la Recherche de la vérité. Les théologiens et les phi- 
losophes , les cartésiens et les péripatéticiens semblaient 
avoir conspiré ensemble pour la critiquer; néanmoins, 
avec cette différence que les cartésiens parlaient avec 
beaucoup de modération et en honnêtes gens, suivant 
leur méthode ordinaire ; au lieu que les "péripatéti- 
ciens, irrités de voir tous leurs mystères exposés à 
la risée publique, ne gai-daient aucune mesure dans 
leurs ^ déclamations , aussi suivant leurs anciennes 
coutumes. Le P. Malebranche en ayant été informé 
par ses amis tâcha de satisfaire à tout le monde par des 
Éclaircissements^ : la méthode qu'il y observe, c'est de 
les appeler tous au tribunal de la raison universelle 
pour s'instruire, et à celui de l'équité naturelle pour 
lui faire justice, en ne lui prêtant point des pensées qu'il 
n'eut jamais. En un mot, il y explique ses sentiments 
avec une telle clarté , qu'ordinairement il n'est pas pos- 

* Ces Éclaircissements forment le troisième volume de la Re- 
clierclie , et dans quelques éditions le quatrième. 



AQ Bibliothèque Oratorienne 

sible de les entendre sans les embrasser. Je n'en dirai 
point davantage, parce que nous aurons occasion d'éclair- 
cir ailleurs d'une manière moins ennuyeuse toutes les 
opinions critiquées du l\ Malebranche qui ont besoin 
d'éclaircissements. J'ajoute seulement une chose, que ses 
explications eurent dans le monde autant de succès que 
son livre lui-même, et qu'elles servirent beaucoup à faire 
de nouvelles conquêtes à la vraie philosophie. 



CHAPITRE III 



Le P. de Valois publie les Sentiments de M. Descartes touchant 
l'essence et la propriété, des corps opposés à ceux de l'Église 
(1680). — Ses calomnies contre Malebranche et les cartésiens. 
— Le P. Malebranche hésite à lui répondre. — Il le fait par 
deux petits traités. — Analyse de ces traités. — Lettre de Ma- 
lebranche àBasnage. — Il publie sa Défense (16S2). 



Le pédantisme était au désespoir. Il y voyait son règne 
s'affaiblir de jour en jour , même dans les collèges ; l'ob- 
scurité mystérieuse de son langage, qui autrefois le faisait 
admirer, commençait à le rendre méprisable ; son air 
grave et ses manières décisives, dont il avait coutume de 
se parer pour imposer aux ignorants, n'était plus qu'un 
masque ridicule qui ne trompait plus personne. Enfin, 
chassé de toutes les compagnies sensées, il n'osait plus 
se montrer que sur les bancs ; et encore y trouvait-il 
quelquefois bien des contradictions de la part de certains 
esprits audacieux, qui le venaient insulter jusque sur 
son trône. C'était M. Descartes qui lui avait donné le 
premier coup, dont il avait été ébranlé. Mais celui que 
venait de lui porter le P. Malebranche l'avait atterré. Il 
résolut de se venger de l'un et de l'autre. Mais la difficulté 
était de leur opposer un adversaire assez hardi pour les 
attaquer, assez fort pour leur résister, et qui, par son 
esprit ou par le crédit de ses consorts, fût assez bien 



i'i Bibliothèque Oratorienne 

soutenu pour... entreprendre une guerre où tant d'autres 
avaient déjà succombée 

Le P. Louis le Valois, jésuite ', qui fut depuis confes- 
seur des trois fils de France, les ducs de Bourgogne, 
d'Anjou et de Perry', crut avoir tous ces avantages, et 
il faut tomber d'accord qu'il en avait du moins une 
partio. C'était un bomme bardi , cbaud , entreprenant, qui 
ne manquait point d'esprit, ni même d'une certaine éru- 
dition, et qui était d'un corps illustre, capable de le sou- 
tenir dans toutes ses entreprises. Mais il faut le laisser 
lui-même achever son caractère par sa conduite, afin 
qu'on ne m'accuse pas de lui prêter quelque trait pour 
le rendre odieux. 

Étrangement prévenu en faveur des opinions schola- 
stiques, où il avait été nourri dès son enfance, et contre 
les sentiments de M. Descartes dont on lui avait fait un 
monstre dans sa compagnie, le père le Valois* entre- 
prend do le combattre, ou plutôt de l'anéantir avec tous 
les cartésiens. Pour réussir dans ce dessein que fait-il? 
Attaquer ces messieurs du côte de la raison , cela eût été 
trop dangereux : il les prend du côté de la foi, et, parce 
qu'ils étaient inébranlables dans la créance des dogmes 
qui sont véritablement décidés, il s'appliqua à tirer de 
leurs principes des conséquences erronées, pour les 
rendre suspects d'hérésie malgré qu'ils en aient. Ce 



1 Exagération. (P. Lelong.) 

2 Les Jésuites sont assez connus dans le monde pour qu'il soit 
besoin d'en faire le caractère; je dirai seulement que, pour en 
avoir une juste idée, il ne faut croire ni tout le mal qu'on en dit , 
ni tout le bien qu'ils en pensent. 

3 Les trois arrière-petits-fils de Louis XIV. — Il y a dans le 
manuscrit hrioispour Anjou. 

* Né à Melun, en décembre 1639, professeur de philosophie à 
Caen, tt depuis père des retraites. Il mourut à Paris , le 12 sep- 
tembre 1700, supérieur de la maison professe. 



La Vie du R. P. Malebranche 43 

n'est pas loTit : il clioisil pour le fond de son livre la 
matière la plus propre à révolter tous les bons catho- 
liques. C'est la présence réelle et corporelle de Notre- 
Seigneur dans la sainte Eucharistie. Je mets en fait, 
qu'il n'y a pas un seul cartésien dans l'Eglise romaine, 
qui ne soit prêt de donner tout son sang pour défendre 
les vérités que le concile de Trente a définies sur cette 
matière. Il tire hardiment des canons du saint concile 
de Trente, qu'il explique à sa façon, de prétendues con- 
clusions théologiques, dont il nous fait un nouveau for- 
mulaire que nous devons indispensablement signer, si 
nous voulons être orthodoxes. C'est la décision de ce 
grand casuiste, un peu trop sévère pour un jésuite. Et 
pour effrayer davantage les ignorants et les simples, 
dont il semble vouloir former un parti contre tout ce qu'il 
appelle cartésiens, il intitule son livre : Sentiments de 
M. Descartes, touehant l'essence et les propriétés du corps, 
opposés à la doctrine de l'Église et conformes aux erreurs de 
Calvin sur le sujet de l'Eucharistie ^ . Il dédie ce bel ouvrage 
à tous les archevêques et évêques de France, en leur 
disant d'un ton de maître : « Messeigneurs, je cite devant 
vous M. Descartes et ses plus fameux sectateurs : je les 
accuse d'être d'accord avec Calvin et les calvinistes sur 
des principes de philosophie contraires à la doctrine de 
l'Eglise; c'est à vous, Messeigneurs, à en juger. » Ce 
qu'il leur prouve fort doctement par l'autorité de l'Ecri- 
ture, des Pères et des conciles. Après quoi il les exhorte à 
prononcer leur jugement définitif contre M. Descartes et les 
cartésiens, à nous marquer ce qu'il y a de bon et de mau- 
vais dans leur philosophie, à ne K's point épargner, sous 
prétexte de les retenir dans l'Eglise, les assurant, au reste, 
qu'ilsnehasardaientrien,qucle Saint-Siège ne manquerait 

i L'ouvrage parut en 1680, à Paris. 



44 Bibliothèq\ie Oratorienne 

pas d'approuver leurs décisions, que le roi les soutien- 
drait; que tous les théologiens catholiques les en conju- 
raient , que c'était le vœu commun de toute la France , 
qui, sans cela, ne pouvait s'empêcher de craindre quel- 
que désordre dans l'Etat. Cela s'appelle parler en jésuite, 
qui se croit soutenu de l'autorité du roi. « Mais avant que 
vous prononciez, Messieurs, dit- il en concluant, ayez la 
bonté de lire la dissertation que je vous présente. Elle vous 
fournira toutes les informations nécessaires; et, si vous 
y trouvez peu de politesse, j'espère que vous n'y remar- 
querez point de passion. » Il faut qu'il n'eût guère bonne 
opinion de la pénétration de nos prélats, car la passion 
paraît partout dans son livre; mais, en récompense, il 
en avait assez de celle de ses lecteurs, car dans l'avertis- 
sement qui suit son épître exhortatoire, il leur fait une 
espèce d'excuse de ce qu'il a peut-être parlé avec trop de 
chaleur. 

Je viens au ( orps de son ouvrage. Il est divisé en trois 
parties : dans la première, il emploie quatre-vingt-dix- 
huit pages, pour prouver que M. Descaries enseigne que 
l'essence du corps consiste dans l'étendue, comme si per- 
sonne en pouvait douter. Dans la seconde , il oppose la 
doctrine de M. Descartes sur l'essence de la matière à la 
doctrine du saint concile de Trente qui, évidemment, 
n'en dit pas un seul mot, et qui même semble avoir 
affecté de substituer partout le terme d'espèce ou d'appa- 
rence au lieu de celui d'accidents, pour ne point con- 
fondre ce qui est de foi avec ce qui ne peut être tout au 
plus qu'une simple conclusion théologique bien ou mal 
t'.rée ; dans la troisième, il compare la même doclrine de 
M. Descartes avec celle de Calvin sur la nature du corps; 
d'où il conclut, que ces deux auteurs, qu'un catholique 
devait rougir de mettre en parallèle, sont donc aussi 
d'accord sur le fond du mystère de la divine Eucharistie. 



La Vie du R. P. Malebranche 45 

Il me serait aisé de justifier la foi de M. Descartes 
contre des accusations si visiblement calomnieuses; mais, 
pour me renfermer dans mon sujet, je me borne au récit 
de ce qui regarde le P. Malebranche, dans le livre de ce 
hardi jésuite ; et, afin d'ôter le scandale qui en pourrait 
naître, je vais d'abord découvrir les ressorts secrets qui 
ont pu lui faire croire qu'il n'agissait que par le mou- 
vement d'un saint zèle. 

On sait assez l'aversion que les jésuites ont pour les 
jansénistes, et d'ailleurs il est certain que les premiers 
jansénistes de France, les Arnauld, les Nicole, etc., 
furent aussi des premiers à se déclarer pour la philoso- 
phie de M. Descartes. Ces deux idées de janséniste et de 
cartésien sont donc entrées en même temps dans l'esprit 
des Pères jésuites, et s'y étaient tellement fortifiées, que 
l'une ne se réveillait presque jamais sans l'autre. Il n'est 
que trop visible que cela suffit à la passion , pour con- 
clure que tous les cartésiens sont jansénistes. Le P. Ma- 
lebranche est le plus fameux des cartésiens, il ne peut 
donc manquer d'être janséniste. Ajoutez que le P. Male- 
branche est prêtre de l'Oratoire. Or les prêtres de l'Ora- 
toire sont jansénistes : c'est un axiome chez les bons 
Pères ; le P. Malebranche est donc janséniste. Enfin 
M. Arnauld en veut à notre théologie; le P. Malebranche, 
attaquant notre maître Aristote, en veut évidemment à 
notre philosophie. Ils ont donc conspiré ensemble pour 
nous détruire. Le P. Malebranche est donc janséniste. 
Il ne faut donc point le ménager non plus que les autres. 
On a beau se récrier contre les jésuites : ces raisonne- 
ments sont naturels dans la disposition d'esprit où ils se 
trouvent ordinairement. C'est tout ce que je puis faire 
pour justifier les emportements du P. le Valois, à la 
faveur d'une ignorance invincible. En voici quelques 
traits : 



46 Bibliothèque Oratorienne 

Il accuse le P. Malebranche d'avoir une philosophie 
hérétique, et une théologie extravagante et même très 
pernicieuse. Une philosophie hérétique, parce qu'il sou- 
tient qu'il est de l'essence du corps d'avoir quelque 
étendue. La preuve n'est-elle pas bien forte? Une théo- 
logie extravagante et même très pernicieuse : pour le 
prouver, le P. le Valois fait un écart dans lequel, s'aban- 
donnant au feu de sa rhétorique, il demande avec beau- 
coup de chaleur si ce n'est pas une pernicieuse doctrine 
que d'enseigner comme le P. Malebranche, dans sa 
RcrJierche de la vérité : 1" que le péché originel n'est autre 
chose dans les enfants que le règne ou la victoire de la 
concupiscence, la concupiscence rien autre chose que 
l'effort naturel que les traces du cerveau font sur l'es- 
prit pour s'attacher aux objets sensibles ; 2" que les 
objets matériels n'envoient point d'espèces qui leur res- 
semblent; 3° qu'il n'y a que Dieu assez puissant pour 
agir en nous, et pour nous faire sentir le plaisir et la 
douleur ; 4° que c'est faire une injustice à Dieu que de 
produire. dans son corps des mouvements qui l'obligent, 
en conséquence de sa première volonté, c'est-à-dire des 
lois générales de la nature, à nous faire sentir du plaisir 
lorsque nous n'en méritons pas; 5" enfin que Dieu pu- 
nira, par des douleurs qui ne finiront jamais, les in- 
justes plaisirs des voluptueux. 

Dans ces deux derniers articles de la théologie perni- 
cieuse du P. Malebranche, le P. le Valois, suivant les 
règles d'une logique toute particulière, conclut une hé- 
résie formelle dans la morale : C'est, dit-il en propres 
termes, que tous les plaisirs que reçoit un homme en 
péché mortel, sont donc autant de péchés: péché s'il 
mange, péché s'il regarde une fleur, péché s'il lit un bon 
livre, péché s'il va au sermon et qu'il y trouve du plaisir. 
Toutes ces conséquences ne sont-elles pas manifestement 



La Vie du R. P. Malebranche 47 

conteiuics dans ce principe : qu'il ne faut point, abuser 
du pouvoir que nous avons dans cette vie, en nous procu- 
rant des plaisirs qui ofTensent Dieu, et qui nous dérè- 
glent? Il est manifeste que c'est là le premier et l'unique 
sens que présentent les paroles du P. Malebranche. 

Après cette belle digression, le P. le Valois revient 
enfin à son sujet, et se donne beaucoup de mouvement 
pour montrer que le Père de l'Oratoire est hérétique sur 
le mystère de l'Eucharistie : sa preuve est digne de re- 
marque. Le P. Malebranche avait dit deux choses : 

1° Que son opinion sur la nature de la matière était 
sans doute fausse, si elle était contraire à la foi de la pré- 
sence réelle de Jésus- Christ dans le sacrement de nos 
autels. 

2" Que les manières dont on explique les dogmes de la 
foi , n'étant point de foi , on peut croire les dogmes , non 
seulement sans admettre les explications que les théolo- 
giens de l'école ont coutume d'en apporter chacun à sa 
façon, mais encore sans comprendre qu'on en puisse 
jamais trouver qui soient capables de dissiper entière- 
ment les ténèbres de l'esprit humain. Rien de plus catho- 
lique, rien de plus sensé au jugement de toutes les per- 
sonnes équitables. Cependant le P. le Valois trouve dans 
cette vérité incontestable le principe de l'hérésie calvi- 
nienne, et voici, en deux mots, son raisonnement. On le 
lira, si on le peut, sans indignation. 

Calvin dit que Notre- Seigneur a bien parlé distincte- 
ment de la présence de son corps et de son sang dans la 
cène, mais qu'il n'a point déterminé la manière de cette 
présence, c'est-à-dire, comme il s'en déclare, s'il y est 
réellement ou en figure. Le P. Malebranche dit aussi 
que l'Eglise a bien décidé la présence réelle du corps et 
du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, mais qu'elle 
n'a rien déterminé sui la manière de cette réalité, c'est- 



48 Bibliothèque Oralorienne 

à-dire si le corps de Jésus-Christ y est sans aucune éten- 
due ou avec quelque étendue. Donc le P. Malebranche et 
Calvin sont d'accord ensemble sur le fond du mystère de 
l'Eucharistie. Peut-on sans frémir voir faire à un saint 
prêtre un pareil outrage, sur un pareil fondement! Est-ce 
donc la même chose de dire que le corps de Jésus -Christ 
n'est qu'en figure dans l'Eucharistie et de dire qu'il y est 
réellement, mais qu'il n'y est pas, comme le prétendent 
quelques théologiens scholastiques, sans aucune étendue. 
En vérité, quand on voit les auteurs jésuites raisonner de 
cette sorte contre ceux qui n'ont pas la complaisance 
d'entrer aveuglément dans toutes leurs opinions , je n'o- 
serais dire ce qu'on est tenté de croire. Mais nous ne 
sommes pas encore à la fin des calomnies du P. le Valois. 
Voici un fait qui surprendra peut-être davantage que tout 
ce que j'ai rapporté, uniquement par la nécessité indis- 
pensable d'une juste défense. 

En 1679, il y avait quelques années que cet auteur 
avait achevé son livre contre M. Descartes et ses disciples, 
mais depuis ce temps-là, dit-il lui-même, la Providence 
l'avait occupé à tant d'autres choses, qu'il n'avait eu ni 
le loisir de lire ce que les cartésiens auraient pu faire dans 
cet intervalle, ni même la pensée de s'informer s'ils 
avaient fait quelque chose. Après cela, il faut s'attendre 
de sa part à une grande exactitude. Cependant, je ne sais 
par quel hasard, il lui tomba entre les mains une troi- 
sième édition de la Recherche de la vérité en 1677. Il la 
lut ; et il s'imagina si fortement que le P. Malebranche 
y retractait une erreur qu'il lui reprochait dans son 
livre, que la délicatesse de sa conscience en fut blessée. 
Néanmoins il ne se crut pas obligé de la retrancher du 
corps de son ouvrage. Il se contenta de lui en faire , 
comme il parle, une espèce de réparation dans un aver- 
tissement au lecteur. On ne sera point fâché de la voir 



La Vie du R. P. Malebranche 49 

ici tout entière, car elle est d'un genre tout à fait singu- 
lier : « Il est vrai, dit -il, que l'auteur de la Recherche de 
la vérité retracte, dans cette troisième édition, une erreur 
qu'il avait laissé glisser dans la première sur le sujet du 
péché originel , et que je lui reproche dans le chapitre V 
de la première partie de mon livre. Mais il est si vrai 
qu'il est ou peu savant en théologie ou fort téméraire, 
qu'il n'a pu se dédire de cette erreur sans en avancer 
deux autres. N'est-ce pas une erreur de dire qu'il 
est absolument impossible qu'un enfant naisse d'une 
mère pécheresse ou pénitente, qu'il ne naisse en pé- 
ché? N'est-ce pas encore une autre erreur de soutenir 
que l'âme d'un enfant est délivrée dans le baptême pour 
quelque temps de la domination du corps, et qu'elle fait 
alors un acte libre d'amour de Dieu , sans lequel elle ne 
pourrait être justifiée. » Il n'y a pas un seul mot de vé- 
rité dans tout ce discours. Il est faux que l'opinion du 
P. Malebranche sur le péché originel soit une erreur, 
puisqu'on enseigne ordinairement dans les écoles , après 
saint Augustin, qu'il a suivi avec le Maître des sentences, 
que le règne ou la victoire de la concupiscence est ce 
qu'on appelle péché originel dans les enfants , et péché 
actuel dans les hommes libres. II est encore plus faux 
qu'il ait retracté cette opinion ni dans l'édition citée ni 
dans aucune autre. Il est faux qu'il ait jamais avancé 
qu'il est impossible qu'un enfant naisse d'une mère pé- 
cheresse ou pénitente , qu'il ne naisse pécheur. Il a dit 
seulement que, selon l'ordre établi de la nature, cela est 
nécessaire, ce qui est de foi. Enfin il est faux qu'il ait 
osé dire que, sans un acte libre d'amour de Dieu, les 
enfants ne pouvaient être justifiés dans le baptême. Il a 
proposé les deux moyens dont ils le pouvaient être, 
comme vraisemblables, en donnant une alternative qui se 
trouve même dans le passage rapporté par le P. le Valois. 



50 Bibliothèque Oratorienne 

Je laisse les rétlexions qu'il y aurait à faire sur un 
procédé si énornîo, pour reprendre le fil de ma narra- 
tion. Le livre du P. le Valois parut sous le nom em- 
prunté de Louis de la Ville ^ ; car quelque hardi que fût 
ce jésuite, il n'osa y mettre le sien. Tout Paris en fut 
ému, chacun selon la disposition de son cœur. Les uns 
criaient à l'hérésie, et les autres à la calomnie. Le peuple 
crédule, qui ne lit d'ordinaire que les titres des ouvrages 
qu'il voit affichés aux coins des rues, se croyait encore 
environné de calvinistes d'autant plus dangereux qu'il 
ne les connaissait pas. Ceux qui lisent les livres, mais 
avec trop de confiance sur la bonne foi des auteurs ou 
avec trop peu d'attention pour en découvrir les faux rai- 
sonnements, se laissaient abattre et prosterner par les 
manières décisives du sieur de la Ville. Mais ceux qui 
examinent les choses de près, qui, dans les combats 
d'esprit, se font une loi de comparer les faits et les 
preuves avant que de porter leur jugement, étaient éga- 
lement frappés d'étonnement et d'indignation. Leur 
étonnement était de voir un homme masqué, sans com- 
mission et sans aveu, qui osait paraître en public au 
nom de tous les théologiens catholiques pour demander 
à tous les prélats de France la condamnation d'une héré- 
sie imaginaire; et leur indignation de voir les calomnies 
sortir en foule de sa bouche pour accabler tant de per- 
sonnes de mérite reconnues pour honnêtes- gens. Les 
Pères jésuites me permettront d'appeler ainsi ceux qui 
admettent sans exception tous les articles de foi décidés 
par l'Eglise, et qui ne veulent faire schisme avec nul 
homme (|ui les admet, quelque opinion (ju'il ait d'ail- 
leurs. Si les personnes indifférentes furent si indignées 
de cette atroce accusation du sieur de la Ville contre ces 

1 Voir le journal de Trévoux, décembre 1706. 



La Vie du R. P. Malebranche 51 

bons philosophes , on peut bien juger que les personnes 
intéressés, je veux dire les cartésiens, n'étaient point 
sans agitation. Ils étaient outrés ; et ils l'étaient à un 
point, que l'on voyait assez que leur religion leur était, 
comme elle devait l'être, intiniment plus chère que leur 
philosophie. Ce n'est pas qu'ils appréhendassent rien de 
la part de nos prélats, dont le plus grand nombre était 
trop éclairé pour ne point apercevoir que tout ce fracas 
n'était qu'un jeu de passion , où l'on s'efforce de venger 
Aristote aux dépens de M. Descartes. Mais ils sentaient 
bien qu'ils avaient beaucoup à craindre de la crédulité 
des peuples qui suivent toujours aveuglément l'impres- 
sion que leur donnent ceux qui ont l'apparence de la 
piété, qui se piquent de sincérité, et qui, en effet, ne 
sont établis dans l'Eglise que pour les instruire de la 
vérité. 

Le P. Malebranche n'était point sans émotion , il sen- 
tit l'outrage qu'on lui faisait, en répandant des soupçons 
téméraires sur la purett^de sa foi, surtout dans un siècle 
où l'on était si porté à mal penser de son prochain en 
cette matière ^ Il en était d'autant plus offensé, que 
tous ses livres ne respiraient que soumission à l'Evan- 
gîle, que docilité à l'Eglise , et qu'il faut s'aveugler, mais 
d'un aveuglement exécrable, parce qu'il ne peut être que 
volontaire, pour ne point voir qu'il n'y a qu'un catho- 
lique romain qui puisse parler comme il fait sur tous 
les points controversés... Mais ce qui le rendait plus 
sensible à l'accusation du sieur de la Ville, c'est qu'il 
savait mieux que personne quelle est la force des préjugés 

^ Cea trois derniers mots , en cette matière , manquent dans la 
copie (Mss. de Troyes) communiquée au P. Lelonçj. Aussi celui- 
ci trouvait-il la réflexion bonne à supprimer. Ce qu'il n'eiît pro- 
hahlement pas dit de la réflexion rendue moins générale et de- 
venue tout à fait vraie. 



52 Bibliothèque Oratorienne 

populaires, et que la plus évidente apologie n'en efface 
presque jamais toutes les mauvaises impressions : la 
raison n'en est pas difficile à trouver. 

Les amis du P. Malebranche étaient encore plus ani- 
més que lui, et la plupart voulaient qu'aussitôt il mît la 
main à la plume pour empêcher la calomnie de se ré- 
pandre. Ils lui disaient que l'auteur de cette calomnie 
l'ayant mis au nombre des cartésiens accusés, il devait 
prendre part à leur querelle. Qu'il était manifeste qu'on 
lui en voulait plus qu'à aucun autre de ces philosophes ; 
qu'on avait tâché de rendre ses principes ridicules ; 
qu'on lui avait même imputé des hérésies particulières. 
Et enfin que s'il avait assez de patience pour souffrir 
qu'on le traitât impunément d'une manière si outra- 
geante, c'était une lâcheté criminelle d'abandonner la 
cause de la vérité, et de laisser prendre aux ennemis de 
la foi les avantages que le sieur de la Ville ne rougissait 
point de leur accorder. 

Le P. Malebranche trouvait ces raisons fort solides, 
mais il en avait d'autres pour ne se point presser. Il 
avait protesté qu'il ne répondrait pas à ceux qui l'atta- 
queraient sans l'entendre. Comme Louis de la Ville n'est 
pas fort délicat sur la bonne foi , il espérait de l'équité du 
public que son livre ferait plus de bruit et d'éclat, que 
de tort à la vérité. D'ailleurs il voyait les esprits de part 
et d'autre dans une trop grande agitation. Il se sentait 
lui-même trop ému, et il craignait que, s'il écrivait dans 
ce premier mouvement, il ne lui échappât quelque trait 
qui blessât trop son ennemi , et qui le rendît irréconciliable. 
Il prit donc le parti d'attendre que les esprits, devenus 
plus calmes, fussent en état de l'écouter avec la tranquil- 
lité nécessaire pour porter un jugement équitable ^ 

1 Les philosophes gassendistes ne furent point si patients. 
Comme ils mettent l'essence de la matière dans la solidité ou 



La Vie du R. P. M alebranche 53 

Cependant, pour les mettre dans cette favorable situa- 
tion , il composa deux petits écrits, qu'il laissa courir 
anonymes. Le premier est une lettre supposée d'un de 
ses amis où, par la fâcheuse nécessité d'une juste défense, 
il fait en peu de mots le portrait du sieur de la Ville, de 
manière, toutefois, que s'il est désavantageux, cet au- 
teur n'a droit de s'en prendre qu'à lui-même, car le 
P. Malebranche ne découvre que les traits les plus 
visibles qui paraissent dans chaque partie de son ouvrage: 
son insolence dans son épître dédicatoire à tous les prélats 
du royaume, où, s'imaginant avoir le mot du pape, le 
secret du roi , l'aveu de tous les théologiens catholiques, 
l'approbation de toute la France , il les exhorte à con- 
damner son fantôme d'hérésie sur les seules informations 
qu'il a l'honneur de leur présenter; sa mauvaise foi 
dans son avertissement au lecteur, composé en appa- 
rence pour faire au P. Malebranche une espèce de répa- 
ration, et, en effet, pour lui faire le plus sanglant 
outrage en lui attribuant la rétractation d'une vérité 

impénétrabilité de ses parties, d'où suit nécessairement l'étendue, 
le sieur de la Ville leur avait aussi intenté un procès d'hérésie. 
Le célèbre voyageur M. Dernier (célèbre médecin, natif d'An- 
gers, voyagea dans les Indes et fut médecin du grand Mogol. 11 
donna une relation de ses voyages estimée, et un judicieux abrégé 
de la philosophie de Gassendi dont il était zélé défenseur. Mort 
à Paris en 1C68), qui était alors leur chef, craignant de voir 
fondre sur eux les anathèmes de l'Église, entreprit au plus tôt de la 
défendre... Mais ce fut un peu aux dépens des cartésiens qu'il 
abandonnerait volontiers aux censures, pourvu qu'on épargnât 
lesgassendistes. Car il tâcha de faire diversion en faisant tourner 
la tète au sieur de la Ville contre d'autres opinions de M. Des- 
cartes. Je suis obligé d'avertir que dans les accusations du gas- 
sendiste , il y a une ignorance et même une stupidité fort gros- 
sière. Car je ne veux pas excuser les défauts de son esprit au 
dépens de sa bonne foi. Son écrit est intitulé : Éclaircissements 
sur le livre de M. de la Ville. Bayle en parle, mars 1684 , dans 
les Nouvelles de la république des lettres. Voir aussi Œuvres 
d'Arnauld, l. XX.\Vlli^ 



54 Bibliothèque Oratorienne 

quil a toujours crue très catholique, et deux erreurs 
grossière-;, non seulement auxquelles il ne pensa jamais, 
mais dont le contraire se trouve manifestement dans le 
passage même que transcrit Louis de la Ville ; sa témé- 
rité dans tout le corps de son livre, où, au lieu de s'en 
tenir précisément aux articles de foi décidés par le saint 
concile de Trente, sur le sujet de l'Eucharistie, il en 
forge de nouveaux sous le spécieux nom de conséquences 
théologiques tirées à sa manière, pour les faire signer 
aux cartésiens, sur peine d'être calvinistes, en croyant 
même la réalité. 

Cela est étrange; mais Louis de la Ville parle avec 
une hardiesse qui abat les imaginations faibles, en dépit 
du bon sens. C'est pourquoi le P. Malebranche, pour les 
relever de cet abattement injurieux à la raison, les rap- 
pelle au livre de VExposiUon de la foi. C'est l'ouvrage du 
célèbre M. Bossuet. Ce grand prélat venait de le mettre 
au jour % avec l'approbation du souverain Pontife et de 
tout le clergé de France. Il y expose, avec une admirable 
précision, la doctrine de l'Eglise catholique sur toutes les 
matières controversées entre nous, en distinguant, pour 
leur ôter tout prétexte de nous calomnier, ce qui est de 
la foi, d'avec ce qu'on abandonne aux disputes de l'école. 
C'est donc là et non pas dans les ouvrages de je ne sais 
quels auteurs ténébreux, que nous devons chercher la 
créance qu'il faut tenir sur la présence de Notre-Seigneur 
dans le plus auguste de nos sacrements. Or je défie que 
l'on y trouve qu'il demande aux calvinistes, pour deve- 
nir catholiques, ce que M. de la Ville demande aux car- 
tésiens pour l'être : je veux dire la créance de ce nouvel 
article de foi, que le corps de Jésus- Christ est dans 
l'hostie consacrée sans aucune étendue. 

1 En 1671. 



La Vie du R. P. Malebranche 55 

Le P. Malebranche, après avoir montré qu'il serait 
aisé aux cartésiens de convaincre flMiérésieM. de la Ville 
sur la même matière , si le bon sens leur permettait de 
raisonner comme lui, en concluant qu'il ne tient point la 
réalité du corps de Notre- Seigneur dans l'Eucharistie, 
puisqu'en y détruisant toute l'étendue, il détruit toute 
idée du corps, finit sa lettre par ces paroles judicieuses : 
« Nous devrions. Monsieur, imiter la simplicité de nos 
pères, conserver les avantages que la tradition nous 
donne sur les hérétiques et ne les point combattre avec 
armes pareilles ; je veux dire avec la raison qui leur est 
commune avec nous. Nous devrions nous unir ensemble 
dans les mêmes sentiments de la foi , nous arrêter préci- 
sément aux définitions de l'Eglise et ne pas dominer 
injustement sur les esprits , car ajouter à la foi ou obli- 
ger à croire des opinions de philosophie, fussent- elles 
très claires et très conformes à la raison , n'est pas un 
moindre crime que de retrancher quelque dogme défini 
par un concile œcuménique. » 

Il fallait en demeurer là, car c'était assez d'avoir fait 
voir, dans la personne de Louis de la Ville, la folie et l'i- 
nir[uité de ces théologiens brouillons qui, par un zèle éga- 
lement dépourvu de science et de charité, voudraient 
qu'on regardât comme hérétiques tous ceux qui n'entrent 
point dans leurs sentiments. Mais le P. Malebranche ne 
fut pas tout à fait le maître de s'arrêter après l'avance 
qu'il avait faite dans sa Recherche, que, s'il était à pfopos, 
il expliquerait la manière dont on pouvait accorder l'opi- 
nion des cartésiens sur l'essence de la matière avec ce 
que les Pères et les conciles nous ont laissé comme de 
foi sur le mystère de l'Eucharistie. On le somma de sa 
parole, on le pria, on le fléchit. Il trouva un système 
dont peut-être le plus grand défaut est de n'être pas an- 
cien , car s'il avait seulement l'âge des accidents absolus 



56 Bibliothèque Oratorienne 

qui ne sont pourtant pas si vieux qu'on le pense , je ne 
doute nullement qu'on ne lui donnât la préférence sur 
tous les autres, malgré les difficultés qu'il renferme, 
comme tous les systèmes que l'esprit humain peut ima- 
giner pour éclaircir nos incompréhensibles mystères. 

C'est le sujet du second écrit que le P. Malebranche fit 
alors, sous le titre de Mémoire pour expliquer la possibilité 
de la transsubstantiation^. En voici l'analyse' que je fais 
sur un exemplaire corrigé de sa main , et que je prie 
qu'on lise avec un esprit d'équité. 



1 Ce mémoire , dit Bayle , mérite d'être lu , car c'est une ma- 
nière d'explication diflërente de toutes celles qu'on avait vues. Ce 
mémoire a été réimprimé à Amsterdam, chez Marc -Michel Reg, 
1769, sous le titre : L'explication de la possibilité de la trans- 
substantiation , 15 pages. Dans le même volume, on trouve, 
avant Vexplication, un Traité de l'infini créé... Et à la fin, deux 
Traités delà confession et de la communion , de 37 pages. Dans 
le titre, il y a, par le P. Malebranche de l'Oratoire. Le Traité de 
l'Infini créé, de 148 pages, petit in-l2, est précédé d'une préface 
de l'éditeur de 12 pages, d'une vie du P. Malebranche de 22 pages, 
d'un catalogue des ouvrages du P. Malebranche de 14 pages, 
et d'un mémoire présenté à M. de Sartines, directeur général de 
la librairie de France, par un libraire, au sujet de la visite 
ordonnée par ce magistrat, et de la suspension de l'impression 
du Traité de l'Infini créé. Ce mémoire de 12 pages. Voir Biblio- 
thèque française ou Histoire littéraire de du Sauzet, t. XLII , 
pe part., p. 162. Extrait d'une lettre , en 1746. M. du Sauzet y 
fait mention d'un manuscrit sous le titre de V Infini créé, et en 
fait l'éloge. Ce Traité de l'Infini créé, rempli d'un bout à l'autre 
de paradoxes des plus singuhers et des plus hardis , ne paraît pas 
digne du P. Malebranche. Le P. André n'en parle point dans son 
histoire {On voit que cette note n'est ])as du P. André.) , mais 
seulement de l'explication de la possibilité de la transsubstantia- 
tion, que Bayle avait vue imprimée vers 1682, et dont il fait men- 
tion dans son Journal de la république des lettres, etc. L'éditeur 
de V Infini créé semble supposer que l'Explication en était comme 
une suite, et que ces doux ouvrages n'avaient point encore paru 
avant l'édition de 1769. 

2 Nous reproduisons cette analyse parce qu'elle est courte et 
que ces petits traités de Malebranche sont devenus très rares. 



La Vie du R. P. Malebranche 57 

Il y a trois difficultés considérables dans le dogme de 
la présence réelle et corporelle de Notre- Seigneur dans 
l'Eucharistie : 1° la multiplication d'un même corps en 
plusieurs lieux ; 2° la réduction d'un corps humain 
dans un si petit espace ; 3° la conversion admirable de la 
substance du pain au corps de Notre-Seigneur. Le P. Ma- 
lebranche tâche d'expliquer ces trois choses. 

La multiplication d'un même corjffs en plusieurs lieux : parce 
que Dieu peut produire le même corps en plusieurs lieux 
à la fois, s'il peut le vouloir en plusieurs lieux à la fois, 
car sa volonté est sa puissance. Or Dieu peut vouloir 
le même corps en plusieurs lieux à la fois ; car 1" en 
cela il ne parait aucune contradiction ni de la part de 
Dieu, qui est tout-puissant, ni de la part de la chose pro- 
duite ou à reproduire qui ne peut lui résister; 2" Dieu, en 
créant un corps en un lieu, ne s'ôte point le pouvoir de le 
produire ailleurs en même temps ; autrement il faudrait 
dire que la puissance de Dieu diminue par l'usage qu'il 
en fait, et que ce ne serait qu'en détruisant ici cette 
boule, par exemple, qu'il se rendrait le pouvoir de la 
créer dans un autre endroit ; 3° Dieu peut reproduire le 
même corps après l'avoir anéanti durant quelques mo- 
ments , ce qui n'empêche pas que ce corps ne soit tout le 
même qu'auparavant. Donc ni la diversité, ni la distance 
des lieux ne peuvent aussi empêcher que ce corps ne soit 
partout le même, si Dieu veut le reproduire partout le 
même en même temps. C'est à ceux qui osent borner la 
puissance de Dieu à démontrer qu'il y a contradiction, 
que Dieu puisse en même temps vouloir pour Paris ce 
qu'il veut pour Rome. 

La réduction d'un corps humain dans un espace aussi 
étroit qu'une hostie, le P. Malebranche l'explique par ce 
principe évident que l'étendue déterminée ni telle gran- 
deur n'est point de l'essence du corps humain , qui est le 



58 Bibliothèque Oratorienne 

môme et dans le sein de sa mère et dans les bras de sa 
nourrice, dans sa jeunesse et dans son âge parfait, quoi- 
qu'il n'ait pas toujours la même étendue déterminée ou 
la même grandeur. Dieu peut donc réduire le corps de 
Jésus -Christ dans l'hostie consacrée à tel espace qu'il 
lui plaira, sans lui rien ôter de ce qui est essentiel 
au corps humain, c'est-à-dire l'arrangement des parties 
nécessaires pour que c^ soit un véritable corps humain, 
le({uel , certainement, doit avoir quelque chose qui le 
distingue d'avec le corps d'une plante, le corps d'une 
.pierre, etc. , car il faut que ce soit le même corps qui a 
été crucitié pour nous, le même que la sainte Vierge a 
porté dans son sein, le mènie qu'elle a nourri de son 
lait, le même qui a été livré aux Juifs, et entin le même 
qui est au plus haut des cieux. 

La conversion admirable de la substance du pain au corps 
de Jésus -Christ s'explique avec la même facilité, confor- 
mément à la tradition des Pères, car Dieu peut faire 
tout d'un coup ce qui ne se fait que successivement, 
selon les lois de la nature. Or, dans les jours de la vie 
mortelle de Jésus-Christ, le pain dont il se nourrissait 
se changeait en son corps et devenait réellement sa chair 
par une conversion successive et naturelle du pain en 
chyle, du chyle en sang, du sang en chair, etc. Donc il 
n'y a nulle contradiction que Dieu, maintenant, fasse tout 
d'un coup et d'une manière surnaturelle une semblable 
conversion de pain au corps de Jésus -Christ. De sorte 
que ce corps sera toujours le même en France et en 
Italie, sur la terre et dans le ciel, comme il demeurait 
autrefois le même, soit qu'il mangeât du pain de Judée, 
ou de Galilée, ou d'Egypte. 

Ainsi n'est-il pas clair et manifeste que tous les articles 
de foi décidés par le saint concile de Trente sur le sujet 
de l'Eucharistie demeurent inébranlables ? Nous y avons 



La Vie du B. P. Malei-rcuiche 59 

Jésus-Christ tout entier, puisque nous y avons son corps, 
son âme et sa divinité. Nous y avons son vrai corps et 
non pas une simple figure de son corps , puisque nous y 
avons un corps véritablement humain uni à son âme. 
Nous y avons un corps réel et non pas un corps imagi- 
naire, puisque nous y avons, non pas une substance vague 
et indéterminée qui n'a aucune propriété du corps, mais 
une substance particulière et déterminée, qui, ayant les 
trois dimensions du corps, répond parfaitement à l'idée 
naturelle qu'en ont nécessairement tous les esprits, 
même ceux qui la combattent. 

C'est l'impression qui reste lorsqu'on lit attentivement 
le mémoire du P. Malebranche sur la possibilité de la 
transsubstantiation ; je ne sais si on en sera aussi content 
que de sa lettre anonyme ci -dessus rapportée , mais je 
sais bien que ce grand homme formait uniquement sa 
foi sur les décisions de l'Eglise, qu'il avait fort étudiées, 
et non pas sur ces sortes d'explications, soit qu'il les 
trouvât de lui-même ou qu'il les apprît des autres. 
Outre la connaissance particulière que j'ai eue de ses 
dispositions par ses entretiens, par ses lettres, par ses 
manières toujours chrétiennes, j'en ai encore une preuve 
de fait évidente. 

Basnage\ ministre de Hollande, s'avisa dans son his- 
toire latine de l'hérésie des apollinaristes de lui attri- 
buer un système ass'^z bizarre pour expliquer le dogme 
delà présence réelle, système, il est vrai, qu'il expose 
dans son mémoire, mais d'une manière qu'on voit assez 
qu'il ne l'adopte pas. Aussi l'ai -je trouvé rayé de sa 
main dans l'exemplaire que l'on m'a communiqué, où il 
ne paraît plus que le système que j'ai rapporté, qui est 



* Célèbre auteur protestant , né à Rouen en 1653 et mort en 
1723. 



60 Bibliothèque Oralorienne * 

pour le moins fort ingénieux. Le P. Malebranche ayant 
su l'iniquité du ministre protestant lui fit tenir ce billet 
où il parle de lui-même en tierce personne : 

« Je vous donne avis, Monsieur, que les sentiments du 
P. Malebranche sur la manière dont se fait la transsub- 
stantiation, n'est point celui (juc vous lui attribuez dans 
votre libre De hœrcsi Apollinari. Si de ces deux manières 
qui sont dans le mémoire, dont vous avez pris ce que 
vous dites, il était obligé d'en choisir une, ce qui n'est 
pas, il se déterminerait plutôt pour la seconde que pour 
la première, qui est celle que vous lui attribuez. Mais il 
n'est pas de ceux qui veulent expli({uer ce mystère. Il se 
contente de croire ce que l'Eglise en a défini, etc. ^ « 

Je rapporte ce fait en passant, pour apprendre aux 
philosophes, par un illustre exemple, à croire sans rai- 
sonner les mystères de la foi que l'Eglise nous pro- 
pose, et pour fermer la bouche, s'il est possible, à 
certaines gens qui, étant obligées par leur vocation d'em- 
ployer tout leur zèle à convertir les hérétiques en ortho- 
doxes, ne l'emploient bien souvent qu'à transformer les * 
orthodoxes en héréti(iues, par leurs atroces calomnies. 

Quoiqu'il en soit, les deux écrits dont j'ai parlé ne 
servirent pas peu à faire revenir les esprits en faveur des 
cartésiens. La mauvaise foi et le peu d'intelligence du 
sieur de la Ville y paraissaient dans un jour si éclatant, j 
que cela, joint au mauvais goût de son ouvrage, le fit ' 
tomber des mains des plus curieux lecteurs. En un mot, 
après quelques mois de bruit et d'éclat, on n'en parlait 
presque plus que dans le collège d'où il était sorti. 
Le P. Malebranche, voyant le public tranquillisé, crut 
qu'il était temps de se défendre à visage découvert, et de 



1 Cette lettre , inédite , ne se trouve pas dam le Manuscrit de 
Troyes. 



La Vie du R. P. Malebranche 61 

citer Louis de la Ville à son tribunal, afin qu'on ne l'ac- 
cusât plus d'abandonner ni la vérité, ni sa réputation à 
la discrétion des premiers téméraires qui les voudraient 
attaquer. H fit donc un écrit fort curieux , auquel il 
donna ce titre : Défense de l'Auteur de la Recherche de la 
vérité contre l'accusation de M. de la Ville, où Von fait voir 
que s'il était permis à un particidier de rendre suspecte la foi 
des autres sur des conséquences bien ou mal tirées de leurs 
principes, il n'y aurait personne qui pût se mettre à couvert 
du reproche d'hérésie ^ . 

Ce petit ouvrage respire un air de politesse et de chris- 
tianisme, qui fait un extrême plaisir au lecteur, surtout 
quand il a lui-même les qualités essentielles à l'honnête 
homme*. 

D'abord, après une courte exposition du fait, le P. Ma- 
lebranche avoue ingénument que M. de la Ville, en at- 
taquant sa foi, l'a très sensiblement offensé. A l'égard 
des autres injures par lesquelles cet auteur tache de le 
noircir : « Je n'ai, dit-il, rien à lui répondre. Je ne le cite- 
rai point devant les juges ordinaires pour me faire une 
réparation publique, et je n'userai point des autres voies 
permises par la loi naturelle pour me faire rendre ce que 
je puis, en conscience, lui abandonner. Je suis tout ce 
qu'il lui plaira, ignorant, visionnaire, mais je ne suis 
point hérétique. Je ne suis point soupçonné d'hérésie, du 
moins par ceux qui me connaissent. Si je le suis main- 
tenant , c'est un malheur que je ne puis éviter ; mais , si 
c'est un crime, ce n'est pas moi qui l'ai commis. » En- 
suite, laissant là tous les écarts du sieur de la Ville, il 
vient au principe de l'étendue essence de la matière, sur 
quoi il fait remarquer : 

1 Cet ouvrage parut en 1682. 

2 Nous reproduisons encore cette analyse pour les mêmes rai- 
sons. 



62 Bibliothèque Oralorienne 

1° Que ce principe lui est commun avec tous les Pères, 
qui l'ont toujours supposé comme incontestable, et prin- 
cipalement avec saint Augustin , qui non seulement l'a 
supposé, mais qui en conclut que l'âme est plus noble 
que le corps, qu'elle en est distinguée réellement, qu'elle 
est immortelle, et plusieurs autres vérités de la dernière 
importance pour la religion. 

2° Que c'est évidemment une notion commune, que si 
Dieu avait anéanti toute lélendue du monde, toute la 
matière dont le monde est composé serait anéantie. 

3° Que dans la Recherche de la vérité il avait dit qu'il ne 
croyait pas qu'on pût tirer de ce principe aucune consé- 
quence opposée à la foi : ce qu'avant lui, on avait soutenu 
en Sorbonne et dans des thi'ses publiques, et dans un 
temps où cette école n'était point certainement taxée 
d'être cartésienne. 

4° Qu'il désavouait formellement dans ce même ou- 
vrage toutes les conséquences hérétiques, et même le 
principe s'il les renfermait: ce principe ne pouvant être 
vrai, si les conséquences en sont fausses. « Je veux néan- 
moins, continue le P. Malebranche , que M. de la Ville 
ait raisonné juste, el que des conséquences liérétiques 
soient parfaitement bien tirées du principe, mais ni moi, 
ni beaucoup d'autres ne les voyons pas , ces consé- 
quences : et il est certain que la foi ne dépend ni de la 
pénétration, ni de l'étendue d'esprit. » D'où il conclut 
qu'encore que l'on soit assuré que certains principes ren- 
ferment des conséquences impies, nul particulier n'est en 
droit de traiter d'hérétiques ceux qui soutiennent ces 
principes, pourvu qu'en même temps ils désavouent ces 
conséquences. 

Autrement, qu'arriverait-il dans l'Église? Il est évi- 
dent qu'on pourrait traiter d'hérétique toute la terre. Le 
P. Malebranche le prouve, et, par une générosité qui 



La Vie du. R. P. Malebranche 63 

n'est pas ordinaire dans les guerres des savants, il ne tire 
point ses preuves de ce qu'il y a de moins raisonnable 
dans k'S sentiments des philosophes scholastiques, pour 
les rendre odieux ou ridicules, mais de ce qu'il y a 
de plus généralement approuvé et sur quoi ils se croient 
si forts, qu'ils insultent sans cesse à leurs adversaires. Il 
s'arrête à trois articles , les voici : 

1° Que les bêtes ont des âmes qui connaissent, qui ai- 
ment, qui sentent, et par conséquent plus nobles que les 
corps qu'elles animent. 

2° Que les objets sensibles, comme le soleil, le feu, les 
aliments, etc., sont, par des vertus qui leur sont propres, 
les véritables causes du plaisir et de la douleur, que l'on 
sent à leur occasion. 

3° Que l'essence de la matière ou du corps, en général, 
ne consiste point dans l'étendue. 

Assurément, il faut supposer que le P. Malebranche 
ait pris ses avantages, pour emporter sur les philosophes 
de l'école une victoire aisée. Voyons néanmoins, si de ces 
trois principes si généralement reçus parmi eux, on ne 
pourrait point tirer des conséquences directement oppo- 
sées à ce que nous enseigne la foi. On en sera surpris: 
mais, si l'on y pense bien, on ne le sera peut-être que de 
voir des principes si communément reçus, si féconds en 
mauvaises conséquences. 

Car, 1° si les bêles ont des âmes qui connaissent, qui 
aiment, qui sentent, et par conséquent plus nobles que 
les corps qu'elles animent, ne s'ensuit-il pas, ce qui fait 
horreur, que Dieu serait injuste, que Dieu voudrait le dé- 
sordre, que Dieu ferait des choses inutiles, ({ue l'âme de 
l'homme serait mortelle, que presque tous les hommes 
sont des cruels et des barbares * ? 

1 Bayle dit dans sos Nouvelles cIp mars lfi84, sur IMmo des 
bètes : Jamais peut-être rien n'a été plus insoutenable que de 



64 Bibliothèque Oratorienne 

Que Dieu serait injuste, puisqu'il produirait tous les 
jours une infinité d'âmes pour être malheureuses, vérita- 
blement malheureuses , puisqu'elles souffrent de la dou- 
leur; malheureuses contre la justice, puisqu'elles sont 
innocentes; malheureuses, sans espérance d'être conso- 
lées dans une autre vie, puisqu'elles sont mortelles. 
Donc il n'est pas vrai , ce que dit saint Augustin contre 
les pélagiens, pour leur démontrer l'existence du péché 
originel \ que, sous un Dieu juste, on ne peut être misé- 
rable sans l'avoir mérité. 

Que Dieu voudrait le désordre , puisqu'il ferait des 
âmes, qui sont plus nobles que les corps, pour les sou- 
mettre à des corps et pour les en rendre esclaves, et 
pour ne leur proposer d'autre bien ni d'autre fin dernière, 
que la jouissance de ces mêmes corps. Ce qui est visible- 
dire que les actions de? hêtes partent d'un principe connaissant, 
et néanmoins que les bêtes n'ont pas la force de conclure une 
chose d'une autre. La secte de M. Descartes, dit encore Bayle, 
s'est élevée jusqu'à la nature de Dieu pour y chercher des argu- 
ments invincibles contre la connaissance des bêtes, et on peut 
dire qu'elle y en a trouvé d'assez bons. 

1 Quod autem tibi vinim est 7ion esse animam in corpore vi- 
ventis animantis , quanquam videatur absurdum , non tamen 
doctissimi homines quibus id placuit defuerunt neque nunc 
arbitror déesse. (S. Augustin, De quantit. animas, cap. xxx.) 
Du temps des Césars , plus de trois cents ans avant Auguste , les 
stoïciens soutenaient qu'il n'y avait que de la ressemblance entre 
nos actions et celles des bêtes : un lion, selon eux, ne se met- 
tait point en colère quoiqu'il déchirât en pièces tout ce qu'il trou- 
vait devant lui. Impelus hahrat ferox, rahiem feritatem incur- 
sum; iram quidcm non inagis quam luxuriam. Senèque disait 
d'un lion qui avait sauvé un malheureux : Nec voluit facere, 
nec bene faciendi animo fecit. Irasci non magis sciunt quam 
ignoscere et quamvis rationi inimica sit ira , niimquam tamen 
nascitur, nisi iibi rationi locus est. Tota ferarum , ut extra, 
ita intra forma humanx dissimilis est. 

Et Diogène a dit tout cela plus de trois cents ans avant les 
stoïciens de Rome. 11 a cru et enseigné en termes formels que 
les bêtes n'ont ni sentiment ni connaissance. 



La Vie du R. P. Malebranche 65 

ment contre les lois de la subordination, qui veut que le 
moins noble soit soumis au plus noble, et que le bien 
rende meilleurs ceux qui en jouissent. 

Que Dieu ferait des êtres absolument inutiles dans 
le monde, puisqu'en effet les âmes des bêtes ne sont 
bonnes à rien, ni pour conduire leurs corps, parce que 
n'ayant point de liberté, elles n'ont sur eux aucun véri- 
table pouvoir ; ni pour l'usage de l'homme, pour qui Dieu 
a tout fait, car ce n'est point l'âme de mon cheval qui me 
porte , c'est son corps ; ce n'est point l'âme d'un poulet 
qui me nourrit, c'est sa chair. 

Que l'âme de l'homme pourrait bien être mortelle de 
sa nature, puisque les âmes des bêtes, quoique distin- 
guées de leurs corps, s'anéantissent naturellement lorsque 
ces corps se détruisent. 

Que presque tous les hommes sont des cruels et des 
barbares; des tyrans qui, pour nourrir leurs corps, font 
tous les jours mourir des âmes; qui pour flatter une chair 
pécheresse détruisent des âmes innocentes , et ce qui est 
plus horrible, s'il est vrai qu'elles aient du sentiment, 
qui les condamnent malgré leur innocence à des douleurs 
plus fâcheuses que la mort même, à être égorgées, assas- 
sinées, déchirées, massacrées; en un mot, à des sup- 
plices auxquels ils condamneraient à peine les plus 
grands scélérats. Il y a des peuples entiers qui tirent cette 
dernière conséquence du principe commun des philo- 
sophes, que les bêtes ont des âmes distinguées de leur 
corps; si le zèle de M. de la Ville l'eût transporté dans 
les Indes, il eut peut-être changé de sentiment ^ 

' D'ailleurs, à quoi peuvent servir les âmes des bêtes, puis- 
qu'elles ne sont pas libres. On ne peut nier que Dieu ne puisse 
faire des machines dont tous les ressorts soient si bien disposés 
qu'elles aient les mêmes opérations que les bétes; donc des âmes 
leur sont inutiles. M. Descartes a fait un livre (son Homme) pour 



66 Bibliothèque. Oratorienne 

2" Si les objets sensibles sont les véritables causes du 
plaisir et de la douleur que nous sentons à leur occasion, 
que s'ensuit- il encore? Examinons les choses sans pré- 
jugé. C'est une maxime générale, selon laquelle tous les 
hommes se conduisent, qu'on doit aimer et craindre ce 
qui a la puissance de nous faire du bien ou du mal , de 
nous faire sentir du plaisir ou de la douleur, de nous 
rendre heureux ou malheureux; et qu'on doit aimer et 
craindre cette cause à proportion du pouvoir qu'elle a 
d'agir en nous. Donc si le feu, le soleil, en un mot les 
objets de nos sens ont un véritable pouvoir d'agir en 
nous, c'est-à-dire de nous faire, comme cause véritable, 
du bien ou du mal, du plaisir ou de la douleur, nous 
pouvons les aimer et les craindre. Or l'amour et la crainte 
sont une espèce de culte et d'honneur que nous rendons 
à l'objet aimé ou craint, à cause de la puissance qu'il a 
d'agir en nous. Donc nous pouvons rendre au feu, au so- 
leil , à tous les objets de nos sens , une espèce de culte et 
d'honneur; donc il n'est pas nécessaire que tous les 
mouvements de notre âme , ses amours et ses craintes , 
ses désirs et ses joies tendent vers Dieu : le partage est 
donc permis entre Dieu et la créature. Mais quel est 
l'homme, quel est le chrétien, qui ne frémisse pas à la 
vue de cette conséquence , que bien des personnes trou- 
vent pourtant fort juste et manifestement liée avec le prin- 
cipe de l'efficace des causes secondes. 

3° Si l'essence de la matière ou du corps, en général, 
ne consiste point dans l'étendue, il s'ensuit enfin, mais 
évidemment, que nous n'avons point d'idée claire et dis- 
tincte de la matière, et par conséquent que l'essence de 

le prouver. Bestias vero absit ut opinemur pœnœ damnationis 
obnoxias,quas justum est ut miseriœ sint expertes, quœnec bea- 
titudinis possuntesse participes. (S. Augustin, De pecc. origin., 
cap. XL, n» 46.) 



La Vie du R. P. Malehranche 67 

la matière nous est inconnue, et par conséquent que 
nous ne pouvons point savoir si la matière n'est point 
capable de penser, de vouloir, de sentir. Et par consé- 
quent, que nous n'avons plus de preuve démonstrative 
de la distinction de l'âme et du corps; et par conséquent, 
que nous ne pouvons plus démontrer par la raison l'im- 
mortalité de nos âmes, en faisant voir aux libertins 
que nos âmes, substances intelligentes, étant réellement 
distinguées de nos corps, substances étendues, la dis- 
solution du corps ne peut entraîner la destruction de 
l'âme. Les philosophes de l'école y pensent-ils , de 
fournir ainsi des armes aux plus grands ennemis de la 
religion? 

« Enfin, poursuit le P. Malebranche , de ce principe, 
que l'essence du corps ne consiste pas dans l'étendue, je 
pourrais encore tirer bien des conséquences opposées à la 
foi : mais cela n'est pas nécessaire. Je voudrais bien plu- 
tôt, s'il était possible, accorder avec elle toutes les philo- 
sophies, et quelque impies que soient les conséquences 
que je puis tirer des sentiments des philosophes de l'é- 
cole, je croirais manquer à la charité que je leur dois, si 
à l'exemple de M. de la Ville, je tâchais là-dessus de 
rendre leur foi suspecte. 

« Toutes les vérités tiennent les unes aux autres ; on 
ne peut soutenir de faux principes , dont ceux qui savent 
l'art de raisonner ne puissent tirer une infinité de consé- 
quences contraires à la religion. De sorte que, s'il était 
permis de rendre suspecte la foi des autres sur des consé- 
quences tirées des principes dont ils sont persuadés , 
comme il n'y a point d'homme qui ne se trompe en 
quelque chose, il n'y en a point aussi qu'on ne pût trai- 
ter d'hérétique. C'est donc ouvrir la porte aux querelles, 
aux schismes, aux troubles mêmes et aux guerres civiles, 
que de laisser ainsi aux hommes la liberté de dogmatiser 



68 Bibliothèque Oraiorienne 

et de rendre suspecte la foi de ceux qui ne sont pas de 
leur sentiment. Tout le monde a intérêt de regarder, 
comme des calomniateurs et des perturbateurs du repos 
public, ceux qui tiennent cette conduite; mais la liberté 
de philosopher ou de raisonner sur des notions com- 
munes, ne doit point être ôtée aux hommes. C'est un 
droit qui leur est naturel , comme celui de respirer. » 

Le P. Malebranche ajoute ensuite un beau sentiment 
dont il a bien fait voir la sincérité par sa conduite tou- 
jours pacifique, même à l'égard de ceux qui n'aiment 
point la paix. « On peut bien juger par les conséquences 
dangereuses que je viens de tirer des principes , sur les- 
quels les péripatéticiens croient triompher de leurs ad- 
versaires, combien j'en pourrais tirer d'autres encore 
plus fâcheuses, si je me donnais la liberté de choisir 
dans tout le corps de leur philosophie ce qu'il y a de 
moins raisonnable; mais, quelque avantage qu'il y ait, 
dans les disputes des théologiens aussi bien que dans les 
combats des gens de guerre , à attaquer toujours , j'aime- 
rais mieux me défendre même faiblement, que;.de vain- 
cre et de triompher en attaquant. Car enfin je ne com- 
prends pas comment, de ceux qui se soumettent à toutes 
les décisions de l'Eglise, on se plaît à en faire des héréti- 
ques et des impies, sur des conséquences qu'ils désa- 
vouent. La victoire, ce me semble, est bien funeste, lors- 
qu'on n'a versé que le sang de sa nation. » 

Mais, après tout, il fallait se défendre plus directement. 
C'est pour cela que le P. Malebranche soutient, à la fin 
de son apologie, avec toute la confiance que donne la vue 
de la vérité : 

1° Qu'il a démontré dans sa 'Recherche, que l'étendue 
n'est point une manière d'être , mais un être véritable , 
une chose, une substance, en un mot, matière ou corps ; 
et qu'il y a répondu en plusieurs manières aux preuves 



I 



La Vie du R. P. Malebranche 69 



de sentiment par lesquelles les libertins confondent les 
deux substances dont l'homme est composé. 

2° Que M. de la Ville n'a nullement fait voir, comme 
il l'avait entrepris, que ce sentiment fût contraire à la 
transsubstantiation, qu'il ne s'est objecté que les réponses 
ou les diftîcultés des cartésiens les plus faciles à résoudre 
pour triompher plus aisément de ses adversaires, qu'il 
n'a point combattu les siennes, qu'apparemment il ne 
les a pas sues, et que de l'humeur dont est ce monsieur, 
on ne se croit point obligé de les lui dire. 

3° Qu'il a eu la hardiesse d'ajouter au concile de 
Trente plusieurs articles de foi ou plusieurs interpréta- 
tions que nul particulier n'a droit de donner, après les 
défenses expresses portées par la bulle de Pie IV, sous 
peine d'excommunication. 

4° Que la réparation d'honneur qu'il fait semblant de 
lui faire dans son avertissement au lecteur est un affront 
véritable, une action qui, (pour m'arrêter aux termes 
charitables du P. Malebranche), a du moins toutes les 
apparences d'une mauvaise foi qui surprend, et d'une 
malignité qui révolte. « Cependant, conclut le P. Male- 
branche, je prie Dieu qu'il lui pardonne ses emporte 
ments, qu'il modère son zèle, et qu'il lui inspire pour ses 
frères un esprit de douceur, de charité, de paix; je ne 
sais pas s'il a trouvé du plaisir à m'outrager comme il a 
fait, mais je puis bien l'assurer que j'ai beaucoup de 
douleur et de peine, que la nécessité de défendre la vérité 
m'ait obligé de donner quelque défiance de sa bonne foi ; 
et que j'aurais au contraire bien de la joie, s'il pouvait 
savoir combien je l'honore, combien je l'aime et le crains 
sincèrement en Celui en qui nous sommes tous frères. » 
C'est ainsi que la vérité doit se défendre, en tempérant 
ce qu'elle a d'amer pour ses ennemis, par la douceur de 
la charité; aussi la défense du P. Malebranche eut-elle 



70 Bibliolkèque Oratorienne 



dans le monde tout le succès qu'il en pouvait désirer. Le 
public fut édifié de voir un modèle de réponse modérée 
aux calomnies les plus atroces. Il l'eût été bien davan- 
tage , s'il eût su que le P. Malebranche était parfaitement 
.nstruit, que M. de la Ville, son accusateur, n'était autre 
chose qu'un jésuite masqué. Je crois même qu'il savait 
dès lors que c'était le P. le Valois. La belle occasion , 
pour un bel esprit calomnié, de faire de lui et de sa so- 
ciété déjà si odieuse, des portraits qui auraient diverti 
toute la France à leurs frais , sans qu'ils eussent droit de 
s'en plaindre; mais notre philosophe avait pour maxime 
de ne se défendre que par la force de la raison , et de se 
laisser plutôt accabler, que de mettre dans ses apologies 
rien qui ne fût absolument nécessaire pour sa justifica- 
tion, ou plutôt pour la défense de la vérité, qu'il aimait 
plus que lui-même. Si la pratique de cette maxime ne lui 
fut pas toujours avantageuse, elle le fut en cette ren- 
contre. La modération d'un savant offensé parut si extra- 
ordinaire, qu'elle charma tout le monde. Les jésuites 
mêmes, auparavant fort échauffés, se calmèrent un peu, 
ou du moins parurent plus calmes, n'ayant pas le mot à 
dire à un homme qui , après avoir seulement paré les 
coups de leur confrère, ne faisait précisément que mon- 
trer ce qu'il aurait pu faire, si la raison lui eût permis de 
les imiter. II est aussi à croire que le P. le Valois recon- 
nut sa faute. C'est le jugement que la charité veut que 
nous en portions; car, s'il ne l'eût point reconnue, se 
voyant regardé comme atteint et convaincu de calomnie, 
aurait-il pu se taire en conscience? Il est vrai que, s'il ne 
se justifia point, il ne fit pas non plus de rétractation de 
ce qu'il avait faussement avancé. Mais il est évident qu'il 
n'avait nulle raison pour ne se point justifier s'il eût été 
innocent, au lieu qu'il en pouvait avoir plusieurs appa- 
rentes pour ne se point rétracter, quoique coupable. Car 



La Vie du R. P. Malebranche 71 

il est si aise de nous persuader ce qui nous iavorise. Il 
pouvait prétendre que, n'ayant pas mis son nom à son 
livre, il était dispensé de le reconnaître; que le P. Male- 
branche lui-même, ayant dit dans sa défense qu'il ne lui 
demandait pas ce qu'il pouvait en conscience lui aban- 
donner, il n'était pas obligé à une réparation qu'il n'exi- 
geait pas; que les calomnies étaient si notoires, que sa 
rétractation désormais serait inutile : qu'il y allait de 
l'honneur de sa Compagnie, et pour l'intérêt d'un parti- 
culier, il ne fallait pas sacrifier la réputation d'un corps 
si nécessaire à l'Eglise. Enfin , qu'il y avait des casuistes 
qui l'exemptaient de ce devoir. C'est encore une fois ce 
que la charité m'oblige de dire. Car je ne puis croire 
qu'un religieux employé au salut des âmes dans les re- 
traites ^ qui fut choisi ensuite pour être confesseur des 
enfants de France, qui dans cet emploi édifia toute la 
cour, qui au lit delà mort, à Paris, le 12 septembre 1700, 
demanda pardon à ses confrères pour n'avoir pas été 
assez rigoureux observateur de sa règle, ait été sans re- 
pentir à l'égard d'un crime aussi noir, que de supposer à 
un prêtre des hérésies dans un livre public. 

Mais si la calomnie ne se peut effacer que par la ré- 
tractation, que deviendra cette vie édifiante? C'est ce qui 
fait trembler pour tous ces esprits brouillons qui, se pa- 
rant des apparences du zèle, font dans l'Église métier 
d'accusateurs en matière de religion. L'expérience dé- 
montre qu'il y en a fort peu qui ne se rendent coupables 
de calomnies : et de ces calomniateurs, où sont ceux qui 
réparent leur calomnie par le seul moyen que la loi four- 
nisse '/ 



^ En 1696 ou 16!i7 il a l'ail un livre intitulé: Œuvres spiri- 
tuelles sur divers sujets de piété, qui tut publié par le P. Bre- 
ton non n. 



CHAPITRE IV 



Portrait d'Arnauld. — Comment il devint l'adversaire de Male- 
branche (1679). — Le Traité de la nature et de la grâce 
(1680). — Conférence avec Bossuet. — Malehranche publie 
ses Méditations chrétiennes (1683), et son Traité de morale. 
— Entretien avec le grand Condé. — L'oraison funèbre de Ma- 
rie-Thérèse d'Autriche. 



Jusqu'ici le P. Malehranche n'avait eu à comhattre que 
de faihles ennemis : un hon chanoine dont la force ne 
consistait que dans l'obscurité de ses raisonnements, et 
un jésuite qui n'était à craindre que par l'autorité de son 
corps; aussi en était-il venu facilement à bout. Le pre- 
mier, après quelques légers combats, demanda grâce à 
son vainqueur; et le second, après avoir commencé la 
guerre avec beaucoup de vivacité fut repoussé avec tant 
de sagesse, (ju'il ne crut pas qu'il fût de la politique de 
revenir à la charge. Il fallait un plus grand adversaire 
pour faire paraître dans toute son étendue la force d'es- 
prit de notre philosophe. 11 le trouva dans le fameux 
Arnauld. 

On a parlé dans le monde si diversement de cet auteur, 
que je crois qu'il est à propos d'en donner ici le vrai por- 
trait, sans le défigurer comme font ses ennemis, et aussi 
sans le flatter comme font ses partisans. Dieu merci, je 
ne consulte ni les uns ni les autres, mais seulement 



La Vie 'lu /?. P. Malebranche 73 

l'idée que m'en fournis-^oiU l'histoire assez connue de sa 
vie et l'étude de ses ouvrages. 

Antoine Arnauld , docteur de Sorbonne, d'une famille 
illustre dans la robe et dans l'épée , avait hérité de ses 
ancêtres un grand esprit et un grand cœur K Né avec un 
génie vif , étendu, pénétrant, soutenu d'une vaste mé- 
moire et d'une imagination forte, il apprit toutes les 
sciences avec une rapidité inconcevable. Mais il s'appliqua 
particulièrement h celles qui conviennent à l'état ecclé- 
siastique, qu'il avait embrassé dès sa première jeunesse. 
Dès lors il étudia à fond l'Ecriture sainte, l'histoire de 
l'Église, les Pères, les conciles, surtout saint Augustin , 
dont il fit toujours son auteur favori. Se trouvant du ta- 
lent pour écrire, il consacra sa plume à la religion. 11 se 
proposa deux grands objets : la destruction de l'bérésie 
de Calvin, qui désolait en ce temps-là une bonne partie 
de la France, et la ruine de ce relâchement affreux, que 
les nouveaux casuisles avaient introduit dans la morale 
chrétienne et dans la discipline de l'Eglise; on sait avec 
quel succès il y travailla. 11 réduisit les calvinistes à ne 
pouvoir lui répondre que par des injures. Il réveilla le 
zèle des catholi(|ues contre les doctrines relâchées. Il en- 
gagea par ses écrits les évèques et les papes mêmes à 
prendre pour les exterminer des résolutions assez vigou- 
reuses; en un mot, on ne peut nier sans injustice qu'il 
n'ait rendu à l'Eglise des services très importants. Heu- 
reux s'il n'en eût point diminué le prix par les troubles 
dangereux' qu'il y a excités au sujet de Jansénius-. Ce qui 



' Le P. M-ilf!iraiiche disait de M. Arnauld que c'était un homme 
de beaucoup d'esprit, toujours prêt à dire contra. 

2 Après son Apologie de JnnKp.niux , puhliée avant 1653, la 
reine, poussée par le cardinal Mazarin, voulut l'envoyer à Rome. 
C'était le soumettre à l'Inquisition; mais le Parlement repré- 
senta que cela était' cnn'ru're à nos usac:p=, que si on voulait 

BiBL. OR. — VIII 3 



74 Bibliothèque Oratorienne 

fut pour lui une source de fautes et de chagrins qu'il au- 
rait bien pu s'épargner; mais il fallut satisfaire son natu- 
rel bouillant et impétueux, amateur de la dispute, en- 
nemi de son propre repos, perturbateur de celui des 
autres. Il est pourtant à croire que ce fut toujours avec 
de bonnes intentions, car on ne se fait point juge de son 
cœur, et d'ailleurs il est certain qu'il avait beaucoup de 
piété. Mais toutes ses bonnes intentions n'cmpêclicrent 
pas que sa vivacité ne dégénérât quelquefois en empor- 
tement, qu'elle ne lui fit souvent mal prendre le sens des 
auteurs qu'il entreprenait de combattre, et qu'elle ne se 
rendît prescjue toujours trop sujette à vouloir faire pas- 
ser ses sentiments particuliers pour des articles de foi, 
trop prompt à juger désavantageusement de ses ennemis, 
trop facile à croire le mal qu'on lui en disait, trop précipité 
à le redire lui-même au public, lorsqu'il s'était mis dans 
l'esprit qu'il était de la gloire de Dieu qu'il se défendît 
aux dépens de ses persécuteurs, qui, en effet, lui en 
donnaient bien l'exemple par les calomnies perpétuelles 
qu'ils débitaient contre lui , et encore trop entêté à sou- 
tenir ce qu'il avait une fois avancé, à moins qu'une dé- 
monstration ne le forçât de s'en dédire. 

Enfin, on n'en peut disconvenir, M. Arnauld était un 
grand homme; mais, on me permettra de le dire, sans 
doute qu'il eût été encore plus grand , s'il etît été plus 



condamner M. Arnauld il fallait lui faire son procès en France. 
Le cardinal avoua qu'il avait ignoré en cela nos usages, et 
demanda excuse à tout le moude. Son livre de la Fréquente 
communion , en 1643, réfuta doctement le P. Semaisons, jésuite. 
Dix-neuf évèques de France s'opposèrent à la condamnation que 
l'on en poursuivait à Rome. On lit un crime à M. Arnauld de ce 
qu'il appelait dans la préface de son livre saint Pierre et saint 
Paul les deux chefs de l'Église. Les Jésuites firent condamner à 
Rome la proposition détachée, et ils en conclurent qu'indirecte- 
ment le pape avait condamné tout le livre. 



La Vie du R. P. Malebranche 75 



modéré et plus maître des saillies de son imagination un 
peu fougueuse ' . 

Tel est l'adversaire que Dieu suscita au P. Male- 
branche en 1679, de la manière que je le vais rapporter, 
en reprenant les choses de plus haut pour les faire mieux 
entendre. Nous avons dit que M. Arnauld fut un des pre- 
miers qui donnèrent vogue au livre de la Recherche de la 
Vérité. Je ne doute doute nullement que ce ne fut par 
une estime sincère pour ce bel ouvrage; mais il y a toutes 
les apparences du monde qu'il y entra un autre motif 
plus puissant sur l'esprit de ce docteur. Le P. Male- 
branche était un homme qui pouvait faire beaucoup 
d'honneur à son parti. On songeait à le gagner : on y 
travailla, on crut même y avoir réussi, lorsqu'il arriva 
plusieurs petits incidents qui firent voir qu'ils s'étaient 
trompés. 

Dans les entretiens que le P. Malebranche eut avec 
ses amis sur les matières de la grâce, il lui échappa sou- 
vent de dire que ce que MM. de Port-Royal en avaient 
écrit était un galimatias où l'on ne pouvait rien com- 
prendre. De plus il avait fait un éclaircissement à la fin 
de sa Recherche, dans lequel il prouvait que Dieu agit tou- 
jours par les voies les plus simples par rapport à ses 
desseins. Il y établissait ce grand principe, qu'il y a cer- 
taines lois générales selon lesquelles Dieu prédestine et 
sanctifie ses élus en Jésus-Christ; que c'est là ce qu'on 
appelle l'ordre de la grâce; comme les volontés géné- 
rales selon lesquelles Dieu produit et conserve tout ce qui 



' J'ai fait un caractère de M. Arnauld, écrivrit le P. André 
à M. de Marbeuf, dont les premiers traits plairont beaucoup 
aux jansénistes et les derniers aux Jésuites, et tous ensemble 
aux personnes raisonnables qui ne cherchent que la vérité sans 
prévention ni pour ni contre. (Cousin, Fragments de philoso- 
phie moderne, p. 231.) 



76 Bibliothèque Oralorienne 



est dans ce monde visible, ce qu'on appelle l'ordre de la 
nature. Après quoi il ajoutait modestement qu'il laissait 
aux autres à tirer les conséquences. Il ne fallait pas au- 
tant d'esprit que Ton en donne aux jansénistes pour voir 
qu'elles élaient contraires à leur théologie. Mais voici un 
événement qui leur ôLu tout lieu d'en douter. 

11 y avait à Paris, dans la maison de i'Dratoire de 
Saint-llonoré, un jeune père fort entêté des sentiments 
de Jansénius. Il arriva comme par hasard que le P. Ma- 
lebranche eut avec lui une dispute dans laquelle il eut le 
bonheur de le convaincre ^ et de la solidité de ses prin- 
cipes et de la fausseté des sentiments de l'Augustin 
d'Ypres, qu'il lui montra être bien dillerent de l'Augustin 
d'ilippone. Quelque temps après, ce jeune père-, fort 
habile dans l'histoire, fut nommé par son générai pour 
enseigner dans le séminaire de Saint-Magloire la théologie 
positive, c'est-à-dire celle qui consiste dans la simple 
exposition des dogmes de sa foi tirés de l'Ecriture, et dé- 
cidés par les conciles. 11 demanda au P. Malebranche un 

1 II se rendit au sentiment de so7i adversaire , ce qui est bien 
rare dans les disputes de tliéologie. (Adry.) 

2 C'était le P. le Vassor, janséniste, matehranchiste. enfin cal- 
Yinisto. Il écrivit en WolhiwdaX Histoire de Louis XIII; il disait 
de .lansénius qu'il avait lu saint Augustin avec les lunflti's de 
Calvin... Ne à Orléans vers 1648. quitte l'Oratoire vers If.oo, se 
retire eu Hollande en 1605; sa mort en Angleterre en 171S. U 
était d'une grosseur et d'une graisse énorme..., vante beaucoup 
le livre du F. le Porc, son confrère, contre Jansénius. {Aussi 
Jurieu , dans /'Esprit de M. Arnauld, raconte-t-il que quelques 
ecclésiastiques lui firent la malice de mettre sur la porte de sa 
chambre : Céans on vend du porc trais à l'enseigne du veau gras.) 
Le P. le Porc passant par la Flèche, bien reçu chez les Jésuites, 
fait faire une nouvelle édition , vers 1700, de son livre : Les .<rew- 
timents de saint Augustin sur la grâce , opposés à ceux de Jan- 
sénius, (gros in -4»), augmenté d'une dix-septième preuve pour 
faire voir l'opposition des sentiments de saint Augustin avec l'es- 
prit de piété. Voir Histoire des ouvrages des scav., mars 1700, 
p. 1-24. 



La Vie du Ft. P. Malebranche 11 

petit traité sur la grâce pour lui servir de guide en cette 
matière. Il l'obtint et en suivit les principes. Il se déclara 
hautement contre Jansénius. La chose même alla si ioin, 
que, dans ses conférences, il avait coutume de dire ((ue 
cet évêque n'avait lu saint Augustin qu'avec les lunettes 
de Calvin. Cela fit grand bruit à Paris. On ne parlait que 
delà conversion du professeur de Saint-Magloire, jusque-là 
reconnu pour un parfait janséniste. On lui demanda qui 
avait fait ce miracle, et il eut la générosité de dire que 
c'était au P. Malebranche qu'il en avait l'obligation. 

M. Arnauld, qui comptait beaucoup sur ce professeur, 
fut très sensible à la perte qu'y faisait son parti , d'autant 
plus qu'elle fut accompagnée de plusieurs autres. Car on 
vit alors la différence qu'il y a entre combattre les 
hommes par autorité, et les combattre par raison. Les 
molinistes, qui, depuis quarante ans de guerre, n'avaient 
presque employé contre les jansénistes que l'épée des 
souverains, n'avaient fait que les confirmer dans leurs 
opinions dangereuses, au lieu que le P. Malebranche, 
par la voie pacifique des entretiens particuliers, et en ne 
leur parlant que raison , en convertit plusieurs en peu de 
jours. 

Pendant que les conversions se multipliaient et que les 
nouveaux convertis déclaraient partout, à l'exemple du 
professeur de Saint -Magluire, l'obligation qu'ils avaient 
à l'auteur de leur changenietit, tous les bons jansénistes 
en murmuraient, surtout MM. de Port- Royal. Mais ils 
n'avaient point lieu de se plaindre. Le P. Malebranche, 
en combattant leurs erreurs, savait toujours dédommager 
leur amour-propre en parlant de leurs personnes avec 
beaucoup d'estime; de sorte i[ue iM. Arnauld ne put en- 
core se résoudre à se fâcher contre un homme qui en 
usait si honnêtement. 

Le professeur de Saint-Magloire, voyant ces bons effets 



78 Bibliothèque Oratorienne 

de la science et de la vertu du P. Malebranche, s'imagina 
qu'une conférence entre ces deux grands hommes les 
pourrait réunir dans les mêmes sentiments. Il connais- 
sait particulièrement M. de Roucy % marquis de Saint- 
Preuil, homme d'esprit et de mérite, ami commun de 
l'un et de l'autre, et de plus allié de M. Arnauld, dont 
il avait épousé une parente. 11 lui déclara son dessein. Le 
marquis le goûta et offrit sa maison pour la conférence. 
M. Arnauld et le P. Malebranche, qui, malgré l'opposi- 
tion de leurs sentiments, avaient jusqu'alors été fort bons 
amis, acceptèrent la proposition avec joie. On prit jour. 
On vint au rendez-vous. M. Arnauld, accompagné du 
fameux P. Quesnel ' et de M. le comte de Tréville ^; et le 
P. Malebranche avec le professeur de Saint- Magloire, 
qui avait engagé l'affaire *. 

Ce fut le comte de Tréville, de simple soldat avancé 
par son mérite à la charge de capitaine des mousque- 
taires achevai sous Louis XIII, qui ouvrit la séance. Il 
avait de l'esprit, de la science, et surtout une estime 
infinie pour saint Augustin. Il fit d'abord un long dis- 
cours fort étudié pour montrer ce que nul bon catholique 
ne peut contester que, sur les matières de la grâce et de 
la prédestination, ce grand docteur est l'oracle qu'il faut 
interroger, puisque l'Eglise, dans tous le? temps, lui a 
fait elle-même cet honneur. 

1 Branche de la Rochefoucauld. C'était le fils de ce Saint- 
Preuil, qui fut décapité par ordre de Richelieu, en décembre 
1641. 

2 Quesnel, à ce moment, n'était fameux que dans le bon sens 
du mot. 

3 Ou de Troisville , qui quitta le monde brusquement à la 
mort d'Henriette d'Angleterre. Voir dans Sainte-Beuve, Port- 
Royal, de curieux détails sur lui. 

'• D'après Adry, c'est le P. Quesnel qui avait lié la partie. Le 
dîner où l'on se rencontra fut offert par le marquis de Roucy, 
en mai 1679. 



La Vie du R. P. Malebranche 79 



Le P. Malebranche, aussi grand admirateur de saint 
Augustin que M. Arnaulcl , n'eut point de peine à con- 
venir de ce principe. Il ajouta seulement qu'il fallait 
bien entendre ce Père, c'est-à-dire selon les règles de la 
bonne critique et selon l'analogie de la foi, que saint 
Augustia a eu à défendre contre les hérétiques. Après 
être convenu de cette première vérité qui est fondamen- 
tale dans les disputes de la grâce, quoi qu'en disent 
ceitains théologiens, le P. Malebranche commença avec 
son air tranquille et modeste à exposer ses sentiments 
sur cette matière. Mais à peine avait- il ouvert la bouche 
pour dire une parole, que la vivacité de M. Arnauld ne 
lui permettait point de passer outre. Le principe de son 
système était que Dieu agissait presque toujours dans 
l'ordre de la grâce aussi bien que dans celui de la nature 
par des lois générales. Le docteur l'interrompit là. Il 
essayait en vain de prouver et d'expliquer ce beau prin- 
cipe qui est évident pour quiconque est capable de ré- 
flexion. Mais on ne l'est plus, dès là qu'on est préoccupé. 
M. Arnauld ne voulut entendre ni preuve ni explication. 
Il avait toujours à y opposer tantôt une question, tantôt 
une conséquence, tantôt un passage de saint Augustin, 
et par-dessus le tout une prévention de cinquante années 
pour le sentiment de Jansénius, où il avait été élevé 
presque dès son enfance, tellement que le P. Male- 
branche, qui n'avait ni les forces ni la volubilité de 
langue de son adversaire, fut obligé de n'être que simple 
au(lit''ur, dans une conférence qui n'avait été résolue que 
pour le faire parler. Enfin, las d'une dispute où l'on 
n'avançait point, il dit que puisqu'on ne lui permettait 
pas de s'expliquer de vive voix, il s'engageait à mettre 
par écrit ses sentiments et à les communiquer à M. Ar- 
nauld , à condition qu'il les examinerait avec une atten- 
tion sérieuse, et qu'il lui proposerait aussi paa' écrit ses 



80 Bibhulhèque Orutorienae 

difficultés. Ce parti fut approuvé par luulc la compagnie, 
et l'on se retira aussi bons amis qu'on le pouvait être 
au sortir d'une contestation assez échauflTée. Ainsi Unit la 
conférence du P. Malel)ranclie avec M. Arnauld. Elle se 
tint au mois de mai 1679 : ce qui est à remarquer pour 
la suite. 

Le P. Malebranche songea incontinent à exécuter sa 
promesse. Il y avait longtemps ([ue ses amis, (jui le 
trouvaient par expérience aussi profond théologien que 
philosophe pénétrant, le sollicitaient à écrire sur la 
grâce. Les mouvements de sa conscience, qui lui disait 
de communiquer à ses frères les lumières que Dieu lui 
donnait, ne le pressaient pas moins. Mais jus(|uc-là 
plusieurs raisons l'avaient empêché de s'y rendre. Il avait 
une aversion extrême pour les contestations : il crai- 
gnait d'exciter les passions des hommes sur une matière 
sur laquelle ils n'étaient que trop animés. Il voyait dans 
les deux partis (jui divisaient l'Eglise un acharnement 
furieux à traiter d'hérétiques tous ceux qui n'entraient 
point dans leurs opinions; et surtout, dit-il lui-même, 
il sentait un chagrin mortel quand il était obligé de 
monter sur le théâtre et de parler au public. En un mot 
il fallait un engagement aussi sacré ((u'une parole doimée 
pour vaincre là-dessus toutes ses répugnances. Il en 
apporte un autre motif encore plus chrétien dans sa 
réponse au premier volume des Réflexions iMlosophiqucs 
et théologiques de M. Arnauld : 

« Si dans ce siècle on n'était pas si obstiné à soutenir 
que Dieu n'a point une volonté sincère de sauver tous les 
hommes, il ne serait pas si nécessaire d'établir des 
principes propres à détruire celte malheureuse opinion. 
Mais la nécessité de combattre les erreurs fait découvrir 
les principes qui sont propres à cet effet. Je proteste de- 
vant Dieu que c'a été le motif principal (jui m'a pressé 



La Vie du R. P. Malehranche 81 

d'écrire. J'espère (|u'on me croira sur ma parole tou- 
chant ce qui s'est passé dans mon cœur \ » 

Après donc avoir tout de nouveau bien médité h la 
lumière de l'Ecriture et des conciles qui ont décidé ce 
que nous en devons croire comme de foi , il commença 
son Traité de la nature et de la grâce, qui a tant fait de 
bruit dans le monde. Il y a bien de l'apparence qu'il en 
trouva le plan tout dressé dans le petit écrit qu'il avait 
donné sur cette matière au professeur de Saint-Magloire, 
dont nous avons parlé. (Jiioi qu'il en soit,, il se propose 
principalement dans ce traité deux choses : la première , 
de justifier les anathèmes d^s souverains pontifes contre 
les cinq fameuses propositions ; et la seconde, d'empêcher 
les cartésiens, qu'il avait toujours dans le cœur, dose 
perdre éternellement en outrant les droits de la raison 
aux dépens de la foi , dont la raison même démontre la 
nécessité. Mais afin de n'otlenser personne, voici les 
règles de modération qu'il se prescrivit : de parler de la 
grâce, comme si jamais l'on n'en eût disputé ; de ne s'at- 
tacher nommément à aucun auteur humain , ni pour le 
soutenir, ni pour le comhattre; de ne citer que des au- 
torités infaillibles, l'Écriture sainte, parce que iMM. les 
jansénistes en font une étude particulière, et la raison 
parce que les cartésiens entendent parfaitement ce lan- 
gage; enfin, de se contenter d'établir la vérité toute pure, 
sans attaquer ni directement ni indirectement ceux qui 
venaient troubler son repos après avoir troublé celui de 
l'Église par leurs contestations indiscrètes. Ces règles 
élahlies, le P. Malehranche intitula son livre Traité de la 
nature et de la grâce, parce qu'en effet dans les trois dis- 
cours qui le partagent, il parle tour à tour de l'une et de 
l'autre par rapport à son dessein. 

' fj-ttres du P. Malehranche (Paris, 170!)), p. t«0. 



82 Bibliothèque Oralorienne 

Dans le premier discours , il prouve la nécessité des 
lois générales de la Providence, dans l'ordre de la nature, 
et dans celui de la grâce. 

Dans le second, il traite de la grâce du Créateur qu'on 
peut appeler naturelle , parce qu'elle appartient à la pre- 
mière institution de la nature, et de la grâce du Sauveur, 
qui est surnaturelle, parce qu'elle est donnée à des in- 
dignes par la médiation d'un Dieu réparateur de la na- 
ture. 

Dans le troisième, il explique la liberté naturelle à 
l'homme, et la manière dont la grâce la fortifie depuis 
que lo péché l'avait rendue si faible et si impuissante 
pour le bien. 

Son dessein général c'est de rendre Dieu aimable à ses 
créatures, en leur montrant que dans la construction de 
son Eglise par Jésus-Christ, il agit constamment de la 
manière la plus sage, la plus juste, la plus miséricor- 
dieuse qui se puisse, en se comportant toujours selon ce 
qu'il est, c'est-à-dire en Dieu, en être infiniment parfait. 

Dans l'exécution de ce dessein par rapport à la grâce, 
le P. Malebranche devait faire trois choses : faire con- 
naître Dieu, qui en est l'auteur; faire connaître Jésus- 
Christ, qui, en tant qu'homme, en est le distributeur; 
faire connaître le cœur humain, qui en est le sujet. Mais 
parce qu'il ne suffit pas de consulter ici la raison, il fal- 
lait encore, en traitant de la grâce, faire voir aux Péla- 
giens qui ne sont encore que trop communs, sa néces- 
sité, sa gratuité, son efficacité. 

Sa nécessité, c'est-à-dire, comme le dit partout saint 
Augustin après Notre -Seigneur lui-même, que Ton ne 
peut faire aucun bien sans elle. 

Sa gratuité , c'est-à-dire qu'elle n'est point due aux 
mérites naturels, ni aux vertus humaines les plus hé- 
roïques. 



La Vie du H. P. Malebranchc 83 



Son efficacité, c'est-à-dire que sa force lui vient d'elle- 
même , puisqu'elle n'est autre chose que l'action de Dieu 
sur notre cœur ^ . 

Voilà , en substance , tout ce que renferme le Traité de 
la nature et de la grâce, où l'on voit en peu de paroles 
plus de vraie théolosfie, c'est-à-dire plus de raisonnements 
solides et sans équivoques sur les vérités de la foi, que 
dans les plus gros volumes qui ont paru de nos jours sur 
cette matière. H ne tiendra qu'au lecteur équitable d'en 
faire la comparaison pour vérifier par lui-même la pro- 
position que j'avance; mais ce qu'il y eut en cela de plus 
étonnant, c'est qu'un ouvrage si profond, si bien soutenu 
dans toutes ses parties, si plein d'agréments pour les 
personnes capables de goûter la belle métaphysique, 
n'ayant été commencé qu'au mois de juin 1679, se trouva 
fini au mois d'août de la même année , ce qui fit dire 
quelque temps après au premier auteur de la 'République 
des lettres " ces paroles sensées que je rapporte ici pour 

1 Suit dans le manuscrit une longue analyse du Traité de la 
nature et de la grâce, qui va de la page 240 h tapage 278. 

2 Bayle, dans les Nouvelles du mois d'août 1684. Bayle faisait 
imprimer, à ce qu'on dit, les ouvrages du P. Malebrauche en 
Hollande, chez Reinier Leers. Le P. Malebranche disait que Bayle 
approuvait tous les principes de la Recherche de la véiité. JM. de 
Crouzas,fils d'un colonel, devint professeur de philosophie.il était 
protestant, natif de Lausanne. Il a beaucoup écrit surtout contre 
le pyrrhonisme. M. de Fouché, secrétaire de l'Académie, dans le 
volume de 1730, en faisant son éloge, rapporte ce fait: Un jour, 
étant à Leyde , il eut plusieurs conversations avec Bayle sur le 
pyrrhonisme, sur quoi insistait fort ce dernier. M. Bayle, peu de 
tpmps apri'S, fut attaqué d'une migraine violente. 1\L de Crouzas 
alla le voir, et lui dit en entrant : Assurément, Monsieur, vous 
ne nierez pas que la migraine soit un mal. Bayle répondit qu'il 
ne voyait pas pourquoi on tirait cette conséquence. On disputa 
de part et d'autre, et Bayle ne convint de rien. L'historien 
ajoute qu'apparemment , si la dispute eût duré plus longtemps, 
l'argument de M. Crouzas fût devenu encore plus fort. 

Le fameux Scot , cordelier, raisonnait à peu près de môme 



Si Biblioihèque Oratorienne 

faire connaître ce que les plus beaux esprits en pensèrent 
alors, excepté néanmoins ceux qui avaient intérêt de 
penser autrement. 

« Quand même, dit-il, on ne conviendrait pas de l'hy- 
pothèse de l'auteur, on serait contraint d'avouer qu'on 
n'a peut-être jamais formé eu si peu de temps un sys- 
tème si bien lié sur aucun point de théologie de la pro- 
fondeur du mystère de la grâce; et on ne lui rendrait 
point justice, si on ne reconnaissait qu'on ne peut avoir 
le génie plus vaste, plus étendu, plus net et plus péné- 
trant. Ainsi, ceux qui se plaignent qu'on ne comprend 
rien dans ses livres, s'en doivent prendre ou à la petitesse 
de leur esprit ou au peu d'habitude qu'ils ont avec les 
matières abstraites. » Il pouvait ajouter sans crainte, 
ou à leur prévention ou à leur peu d'équité. 

Le P. Malebranche, ayant achevé son traité, songea 
incontinent à s'acquitter de sa parole. Il en envoya une 
copie à M. de Roucy, sur la tin d'août 1679, pour la faire 
tenir à M. Arnauld , le priant en même temps d'écrire à 
ce docteur que s'il voulait bien se donner la peine de 
lire cet ouvrage et d'en dire son avis, ce fût sous cette 
condition qu'il n'en jugeât qu'après l'avoir examiné de 
telle sorte, qu'il fût assuré de l'avoir entendu parfaite- 
ment. Mais il arriva un contretemps qui fut cause de 
bien des malentendus de part et d'autre. 

Ce docteur avait jugé à propos de sortir de France ' 
pour se dérober aux nouvelles persécutions que ses en- 
nemis commencèrent à lui faire au mépris de la Paix de 



contre ceux qui nient la liberté de l'homme. Après en avoir donné 
différentes preuves il conclut ainsi : « Si nos adversaires ne se 
rendent point à toutes ces raisons, qu'on prenne un bâton, et 
qu'on les frappe jusqu'à ce qu'ils conviennent qu'on est libre de 
ne les plus frapper. » 
1 11 était parti le 17 juillet 1679 pour les Pays-Bas. 



I 



La Vie du R. P. Malebranche 85 

Clément. Ils avaient trouvé le moyen de prévenir le 
roi, et on sait assez que ce prince avait, comme la plu- 
part, le défaut de ne revenir guère de ses préventions. 
II en avait beaucoup contre tout ce qu'on appelle jansé- 
nisme : une mère espagnole et un premier ministre 
italien l'y avaient élevé. Les jésuites, ses confesseurs, 
n'avaient rien oublié pour l'y entretenir. Il n'en fallut 
pas davantage pour l'irriter contre M. Arnauld. On lui 
disait que ce docteur tenait chez lui des conférences très 
préjudiciables au bien de la religion \ que sa maison 
était un rendez-vous de jansénistes; que tous les ecclé- 
siastiques mécontents du royaume s'adressaient à lui 
comme à l'oracle du parti, et y trouvaient infailliblement 
un asile tout prêt contre leurs évê([ues; que c'était une 
chose fort contraire à la paix de l'Etat et à l'autorité du 
roi. Voilà l'endroit sensible et délicat. Le docteur ne pou- 
vait ignorer ce qui se tramait à la cour contre sa per- 
sonne. 11 y avait un njveu ministre d'Etat. C'était l'il- 
lustre M. de Pomponni! ^ C'est pourquoi il prit le des- 
sein de se cacher, non plus en France, qui commençait à 
n'être plus un pays de franchise, mais dans quelque pays 
libre, où les jésuites fussent moins puissants. Il choisit 
la Flandre. Il en fit confidence à trois ou quatre per- 
sonnes affidées qui lui gardèrent si bien le secret, (jue le 
P. Malebranche n'en sut rien. 

Je ne sais si M. de Roucy en était mieux informé; ce 
qui est certain, c'est qu'il ne manqua point de mettre 
le Traité de la nature et de la grâce en main sûre^ pour 
l'envoyer à M. Arnauld, avec un billet en date du mois 



1 Voir los Letlrei^ de M. ArnauH , t. TIF, lett. 177, etc. 

2 Simon Arnnuld , second fils d' Arnauld d'AndUly. 

3 C'est Nicole qui se chargea de faire remettre à Arnauld le 
manuscrit de Malebranche. (Adry.) 



86 Bibliothèque Oralorienne 

de mars 1680. Mais soit qu'on eût négligé de le faire, 
ou que le livre ne pût atteindre ce docteur, qui, dans 
les commencements de son séjour dans les Pays-Bas, 
changeait assez souvent de demeure , il ne lui fut 
rendu que vers le commencement d'avril de l'année sui- 
vante. 

Cependant le P. Malebranche, qui ne savait pas la 
retraite de M. Arnauld, était fort surpris de ne point 
entendre de nouvelles de son traité, d'autant plus que 
les amis de ce docteur aflectaient d'en répandre des bruits 
fort désavantageux. Cela lui donnait bien à penser, et on 
ne peut disconvenir que tout philosophe qu'il était, il ne 
fût un peu en peine, jusiiu'à ce qu'il apprit (|ue M. Ar- 
nauld s'était retiré de France, et que son traité l'avait 
suivi de fort près. Il fut bien aise de pouvoir justiticr le 
silence de son censeur. Mais voyant (|u'il y demeurait 
trop longtemps, il pria M. de Roucy de lui en écrire. On 
lui écrivit, point de réponse. Il lui en écrivit lui-même, 
point de nouvelles encore; les amis du P. Malebranche, 
plus ardents que lui pour ses intérêts, se lassèrent enfin, 
et interprétèrent fort mal ce silence, attendu que les 
partisans de M. Arnauld ne le gardaient pas trop bien *. 
Tout Paris en était témoin. Il y en eut même qui lui 
rapportèrent qu'ils savaient de très bonne part que 
M. Arnauld avait parlé de son livre avec le dernier mé- 
pris. C'est pourquoi ils le conjurèrent d'en permettre 
l'impression, afin que le public en jugeât et que la 
vérité fît taire les faux bruits qui en couraient de toutes 
parts. Le P. Malebranche, qui ne pouvait croire tout ce 



1 Le P. Quesnel reçut une lettre d'Arrrauld, la lut à se.t amis, 
et répandit partout que le P. Malebrariche avait des sentiments 
erronés... Le P. Quesnel est do7ic la véritable cause de la dis- 
pute, au moins publique, du P. Malebranche et de M. Arnauld. 
(Adry.) 



La Vie du R. P. Malehranche 87 

qu'onjui rapportait de M. Arnauld, désaprouvace parti, 
et , après avoir remercié ses amis de leur zèle et de leur 
charité, se résolut de prendre encore patience; mais 
enfin, ne recevant de Flandre aucune nouvelle, ses amis 
revinrent à la charge armés d'un si grand nombre de 
raisons, que le V. Malehranche ne put résister à leurs 
attaques. 

Le plus ardent de ces messieurs, comme le plus ha- 
bile, était le célèbre abbé de Catelan% un des premiers 
membres de l'Académie royale des sciences, bel esprit, 
agréable et pénétrant, grand méditatif, et instruit à fond 
des principes de la Recherche de la vérité. C'est à lui que 
le P. Malehranche, partant pour la campagne au prin- 
temps de 1680, confia son manuscrit pour en faire ce 
qu'il lui plairait. Il y avait ajouté une courte préface dans 
laquelle il demandait au lecteur deux choses : 1° qu'il ne 
regardât son traité que comme un essai; 2° qu'il n'en 
jugeât point par prévention, sans l'avoir parfaitement 
compris. 

L'abbé de Catalan ne perdit point de temps. Sans 
s'amuser à chercher en France ' des reviseurs et des pri- 
vilèges pour le Traité de la nature et de la grâce, il en 
écrivit en Hollande à Elzévir, qui, certain du succès, 
n'en différa point l'impression. 

M. Arnauld avait enfin reçu, vers le commencement 
d'avril 1680, la copie qu'on lui avait envoyée'. Vers la 
mi-juin suivant, il vint à Amsterdam avec un de ses amis 
pour faire imprimer la seconde partie de sa réponse au 
fameux M. Mallet. Je dis fameux, par le mépris où ce 

1 De Bretagne. 

2 On ne passera point cela ici. fP. Lelong.) 

3 Ainsi Arnaidd avait bien reçu le traité de Malehranche , et 
M. Blampignon fait une grave erreur en disant le contraire. 
(Op. cit., p. o6.) 



88 Bibliothèque Oratorienne 

docteur a fait tomber les écrits qu'il avait faits contre le 
Nouveau Testament de Mons, fameux dans un autre 
sens, et qui peut-être méritait un autre sort^ M. Arnauld 
avait trop bien battu le calvinisme, qui est en Hollande 
la religion dominante, pour vouloir y être connu. 11 
chargea donc son ami de traiter avec EIzévir, pour l'im- 
pression de son nouvel ouvrage. L'imprimeur le pria 
d'attendre qu'il eût achevé le Traite de la nature et de la 
grâce, qu'on lui avait dit être du P. Malebranche, de l'O- 
ratoire. A ce nom, l'ami de M. Arnauld, surpris et 
frappé, demanda communication de cette pièce. Le moyen 
de refusera un homme qui parlait en qualité d'ambassa- 
deur du grand Arnauld ! EIzévir le lui donna pour deux 
jours. On peut juger, par le caractère de cet illustre doc- 
teur de Sorbonne, quels furent ses sentiments, quand il 
apprit qu'un ouvrage, qu'on lui avait envoyé pour exami- 
ner, était déjà sous la presse. Il le lut pour la première 
fois dans cette disposition si peu favorable à l'auteur, ou 
plutôt, comme il l'avoua lui-même, il le parcourut avec 
beaucoup de précipitation. Cela ne l'empêcha point d'en 
porter son jugement. Un livre, dont les principes sur la 
nature et sur la distribution de la grâce étaient si con- 
traires aux siens, ne pouvait manquer d'être mauvais. Il 
fit donc prier l'imprimeur d'en suspendre l'impression, 
jusqu'à ce qu'on eût un nouvel ordre de l'auteur, ce qui 
lui fut encore accordé. Car la grande et juste réputation 
qu'il avait acquise dans la république des lettres, lui 
donnait presque partout une autorité despotique. Aussitôt 



' Mallet fit deux écrits contre la version de Mons , à laquelle 
Bossuet reprochait surtout « qu'elle affectait trop de politesse, 
et qu'elle voulait faire trouver dans la traduction un agrément 
que le Saint-Esprit a dédaigné dans l'original ». {Lettre au ma- 
réchal de Bellefond, édit. Lâchât, xxvi, 175.) 



La Vie du R. P. Molebranchc 89 

il écrivit très fvjrteinent au célèbre P. Qiicsnel , qui de- 
meurait alors à Saint-Honoré ^ avec le P. Malebranche. Il 
lui manda en propres termes , qu'il avait été obligé de 
parcourir le Traité de la nature et de la grâce avec beau- 
coup de précipitation, et que les conséquences lui en pa- 
raissaient terribles : d'oi!i il concluait qu'il fallait engager 
le P. Malebranche à la suppression de son livre'. 

L'abbé de Catelan ne s'endormit pas. Le P. Quesnel , 
ayant lu la lettre de M. Arnauld à un de ses amis, qui 
apparemment en avait un autre, cet abbé en fut informé. 
Il écrivit incontinent au P. Malebranche, pour le conjurer 
de ne point se laisser fléchir, puisqu'il était assez mani- 
feste que le silence de M. Arnauld était un silence af- 
fecté, qui ne méritait point d'égard. On se rendit à ses 
instances, et le Traité parut sur la ^n\ de l'année '. 

Je suppose que In P. Quesnel , qui était alors des amis 
du P. Malebranche, exécuta la commission de M. Ar- 
nauld, mais, n'en ayant point de connaissance certaine, 
je ne l'assure pas. La seub; chose que j'en ai pu décou- 
vrir, c'est qu'au lieu d'en écrire d'abord, ou à RI. de 
Roucy, ou au P. Malebranche, il s'en ouvrit à des per- 
sonnes qui ne furent pas plus discrètes que lui, car elles 
répandirent dans l'Oratoire et dans Paris que le livre du 
P. Malebranche renversait le vrai système de la prédesti- 
nation et de la grâce. On en murmurait assez publique- 
ment, lorsque le Traité parut en France. On le lut avec 
tant d'avidité, (|u'il en fallut faire quatre éditions en 



^ Il fut renvoyé de. Paris à Orléans par ordre du roi, eu 1081. 
M. de Harlai en fut le ijorteur. 

2 Le Traité de la nature et dr la (/rârp ayant fait cnimaitre à 
.MM.de Port-Hoyal qui' l'auteur de la llecherdie de lu vérité n'était 
point janséniste, comme il l'avaient cru, n'eut pas le bonheur de 
leur plaire. (Bayle, Recherche des lettres, août 1G84.) 

3 ifi.sn. 



90 Bibliothèque Oratorienne 

moins de quatre ans, mais aussi avec tant de prévention, 
qu'il eut dans les commencements presque autant de 
critiques que de lecteurs. La plupart n'étant point ins- ^ 
truits des principes d'une solide métaphysique, n'y en- 
tendaient rien, et le condamnaient par cette seule raison. 
D'autres, ne se mettant point à la place de ceux pour 
qui principalement on l'avait composé, je veux dire les 
philosophes, qui ne se payent que de raisonnements pro- 
fonds, trouvaient mauvais que dans un traité de théolo- 
gie, on n'eût point cité les saints Pères. Les uns deman- 
daient : qu'est-ce que ces volontés générales par lesquelles 
Dieu fait tout, et le moyen de les reconnaître? Les autres, 
plus ignorants ou de plus mauvaise foi, disaient que le 
système des volontés générales détruisait les miracles. 11 
y on eut même qui trouvèrent à redire que le P. Male- 
hranche eût avancé que le principal des desseins de Dieu, 
dans la création du monde, était l'incarnation de son 
Fils unique, comme si, disaient-ils, elle était nécessaire 
pour sanctifier son ouvrage et pour le rendre digne de 
son action divine. Ceux-ci trouvaient à redire qu'on eût 
étahli dans la sagesse de Dieu le principe de la prédestina- 
tion et de la distribution de la grâce; ceux-là, qu'on n'eût 
point donné à Jésus-Christ, en tant qu'homme, une 
connaissance actuelle assez parfaite et assez étendue, ou 
plutôt infinie. Enfin, plusieurs, qui aimaient les ténèbres, 
ne pouvaient souiTrir qu'on eût entrepris d'éclaircir nos 
mystères par la raison. Point de grâce efficace par elle- 
même, disaient les thomistes, qui voyaient avec indigna- 
tion leur prémotion physique renversée. Point d'indiffé- 
rence active, disaient les molinistes, qui devaient être 
assez contents de l'auteur, s'ils l'eussent bien entendu, ou 
s'ils s'entendaient bien eux-mêmes. Ils ne le furent pour- 
tant pas , parce qu'il semblait qu'il détruisait leur grâce 
universelle, avec quelques autres de leurs dogmes favoris. 



La Vie du R. P. Malehranche 91 

Point de grâce irrésistible, disaient les jansénistes. Ceux-ci 
étaient les plus scandalisés de tous : et ce qui les scan- 
dalisa davantage, fut que le traité du P. Malebranche 
leur enleva plusieurs bons esprits, sur lesquels ils comp- 
taient beaucoup, et les empêcha d'en gagner plusieurs 
autres qui avaient de l'inclination pour leur système, 
parce qu'en etlet, à quelque chose près, ces théologiens 
raisonnent beaucoup mieux que ni les thomistes, ni les 
molinistes. On peut juger par là quelles furent leurs cla- 
meurs en cette occasion, car il faut leur rendre cette jus- 
tice : les jansénistes sont les premiers hommes du monde 
pour crier haut , si peu qu'on les blesse. 

Quoiqu'il en soit, ils suscitèrent à notre auteur des 
ennemis de toutes parts, et de toute espèce, des prélats, 
des moines, des ecclésiastiques, des séculiers. Mais le 
chagrin le plus sensible que le P. Malebranche eut à dé- 
vorer, fut de voir son général déclaré contre lui. C'était 
alors le P. de Sainte-Marthe, rigoureux thomiste, et si 
rigoureux , qu'il était fort soupçonné de jansénisme : fa- 
tale réputation, qui, jointe à un petit démêlé^ qu'il eut 



' Du temps de M. de Ilarlay, il y avait à Paris un fameux 
prédicateur nommé Soanen, oratorien, depuis évêque de Senez, 
grand moliniste et fort ami de l'archevêque. On dit qu'il lui rap- 
portait ce qui se passait dans son corps, et qu'un jour il lui 
donna un écrit capable de le convaincre qu'il y avait dans l'O- 
ratoire plusieurs jansénistes. M. de Plarlay manda M. de Sainte- 
Marthe, général de l'Oratoire, qui se rendit à l'archevêché. Au 
commencement de leur conversation, on vint demander le pré- 
lat pour quelque affaire. 11 sortit de l'appartement et laissa seul 
notre général. Celui-ci, dit-on, aperçAit sur une table l'écrit qu'on 
voulait lui montri'r. Il le mit à sa poi^he; le prélat étant rentré 
dit à .M. de Saiute-.Marthe pourquoi il l'avait mandé; l'autre ré- 
pondit tranquillement qu'il faudrait des preuves. Eh bien, dit le 
prélat, je vais vous en donner; il chercha son écrit, et ne l'ayant 
point trouvé, il pria. M. do Sainte-Marthe de revenir une autre fois. 
L'archevêque tourna tout et ne trouva rien. 11 en fut extrême- 
ment irrité, car il soupçonna le général d'avoir enlevé la pièce. 



92 Bibliothèque Oralorienne 

avec M. l'archevêque de Paris, lui valut, quelques années 
après, une lettre de petit cachet. Voyant que le P. Male- 
branche n'entrait point dans ses vues, comme on l'avait 
espéré dans l'Oratoire, il entreprit de lui susciter des ad- 
versaires puissants, qui arrêtassent dans le monde le 
progrès de ses principes. Il y réussit. Il trouva moyen de 
lui attirer sur les bras le célèbre M. Bossuet, évêque de 
Meaux. Ce prélat était un homme d'un génie rare, d'un 
savoir profond, connu par divers ouvrages, histoires, 
controverses, pastorales, oraisons funèbres, etc., dans 
lesquels on admire avec une grande politesse, un bon 
sens toujours soutenu, et une majesté naturelle, où l'art 
ne saurait atteindre ^Le roi l'avait autrefois nommé pour 



11 lui en fil de vifs reproches, lui soutenant fortement qu'il n'y 
avait que lui seul qui put avoir pris son écrit. Le Père, sans 
rien avouer, se défendit de son mieux; mais quelque temps 
après ou lui envoya la lettre de cachet dont on parle ici. — No;<.s 
avonx prouvé dans le l^rétendu jansénisme du P. de Sainte- 
Marthe , p. 75 et suiv., que c'est une erreur de la puste qui mit 
le (jénéral de l'Oratoire eu possessio?i de cette dénonciation. 

1 M. Bopsuet disait du livre de Jansénius que s'il était mis à 
l'alambic il n'en sortirait que les cinq propositions. Le P. André 
m'a dit le savoir de .M. l'ahho de Cordemoi, dont le père avait 
été lecteur de iL le Dauphin. Le prélat en était le précepteur. 
[Cette note, comme on le voit, est de M. de Quens.) Né à Dijon 
en 16ï^7, morten 1706, il était d'une famillede robe considérable au 
Parlement de Metz. M. Bossuet fit donner des avertissements à 
yi. Arnauld d'être plus circonspect dans ses écrits, et qu'il prit 
garde qu'il ne l'entreprit. On dit que depuis ce temps-là le parti 
fut plus modéré. (Note de jésuite.) M. Bossuet fut prié d'exa- 
miner le livre de Quesnel par M. de Noailles, qui y avait donné 
son approbation; il fit des notes sans liaison, toutes séparées, 
et les donna au cardinal. Elles n'ont point paru pendant la vie 
de M. Bossuet; mais, en 1714, M. de Noailles les laissa imprimer 
en petit livret, sous le titre de Justification des réflexions mo- 
rales qu'on leur a donné depuis. M. Bossuet avait plusieurs fois 
refusé d'examiner ce livre, parce que, disait-il, il y avait trop 
de cartons à y mettre... Cette note n'est pas exacte ; pour en juger, 
lisez l'écrit de IM. Bossuet. 



La Vie du R. P. Malebranche 93 

être le précepteur de monseigneur le Dauphin , et en for- 
mant l'esprit du fils, il avait si bien jugé le cœur du 
père, ([u'il avait à la cour un crédit qui le rendait formi- 
dable; avec cela grand théologien, mais élevé dans l'ob- 
scur thomisme, dont il était chaud défenseur. 11 se trou- 
vait placé dans un point de vue, d'où il n'est pas possible 
de voir clair dans les principes de la vraie philosophie. 
Ayant lu le Trailt\ de la iiafine ot de la gràre avec tous les 
préjugés de cette école, il entra sans peine dans le des- 
sein du P. de Sain te -Marthe. Il résolut d'écrire contre 
l'auteur. 

M. le duc de Chevreuse, à qui il en parla, quoique ami 
du P. Malebranche, ne l'en dissuada pas, mais avant 
que d'en venir à une dispute publique, il fut d'avis qu'il 
fallait tenter la voie d'une conférence, pour y expliquer 
d'abord chacun ses sentiments. M. de Meaux y consentit, 
et ils allèrent de ce pas trouver le P. Malebranche , qui 
ne s'attendait à rien moins qu'à une pareille entrevue. 
Le prélat, qui était franc et sincère, ne biaisa point. Il 
débuta par lui faire entendre que, pour être catholique 
sur la grâce, il devait embrasser la doctrine de saint 
Thomas, et que c'était pour l'y amener qu'il voulait avoir 
avec lui une conférence sur le nouveau système qu'il 
avait donné sur cette matière. Le P. Malebranche était 
trop sage pour accepter la proposition. M. de Mcaux 
était fort vif dans la dispute, et on craignait, en l'imi- 
tant, de lui manquer de respect. 11 parlait avec autorité, 
et on ne pouvait lui répondre sur le même ton. D'ailleurs, 
son crédit à la cour et dans l'Eglise de France, donnait 
lieu de craindre que s'il allait mal prendre les choses, il 
ne décriât le système aux dépens de l'auteur. Enfin, soit 
préjugé, soit défaut de méditation, il ne paraissait point 
assez au fait. Le P. Malebranche se contenta donc de lui 
dire, en général, que tous les thomistes ne sont point 



94 Bibliothèque Oratorienne 

disciples de saint Thomas ; que la matière de la prédes- 
tination et de la grâce étaient trop difficiles à débrouiller 
dans une conversation. En un mot, qu'il ne dirait rien 
que par écrit, et après y avoir bien pensé. « C'est-à-dire, 
lui répliqua M. de Meaux, que vous voulez que j'écrive 
contre vous : hé bien ! il sera aisé de vous satisfaire. — 
Vous me ferez beaucoup d'honneur, » lui répondit le 
P. Malelirancbe. Après quoi on se quitta dans les dispo- 
sitions que l'on peut juger. 

En ellct, M. de Meaux, piqué du refus du P. Male- 
branche, écrivit contre le Traité de la nature et de la 
grâce; mais, ayant montré son ouvrage à M. de Che- 
vreuse\ cet ami, homme d'esprit et un peu plus que lui 
au fait de ces matières, lui fit si bien entendre qu'il avait 
mal pris le sens de l'auteur, que, de peur de risquer 
sa réputation, il abandonna son dessein*. Cependant, 
comme il persistait toujours à croire que ce traité conte- 
nait des sentiments dangereux, il le décria partout avec 
beaucoup de zèle% ce qui anima si fort M. le chancelier 



1 Au marquis d'Allemans, d'après le Manuscrit de Troyes. 

2 3/. Bossuet supprima aussi une lettre fort lonr^ue qu'il 
adressait à un disciple du P. Malcbranche, et que l'on trouve 
dans la dernière édition de ce prélat. Il parait que les éditeurs 
n'ont pu la donner que d'après le brouillon. Elle était destinée 
à M. d'Allematis... Le P. Malebranche y est fort maltraité. 
Quelques lettres de M. d'Allematis au P. Malebranche nous por- 
tent à croire qu'elle ne lui fut pas envoijée. On peut croire que 
M. Bossuet jugea à propos de la supprimer. Peut-être commen- 
çait-il déjà à revenir sur le compte du P. Malebranche , c'est la 
dernière lettre oh il en parle d'une manière peu favorable. Ce 
qu'il y a de certain, quoique les éditeurs de Bossuet n'en parlent 
point, c'est que ce prélat, qui reconnut à la fin la candeur et 
la simplicité du P. Malebranche , chercha dans la suite l'occa- 
sion de se rapprocher de lui. (Adry.) 

3 Voir Lettre de M. Bossuet à M. l'évéque de Castorie, vers 
1683, citée dans la lettre 235 de M. Arnauld, t. III. 11 y témoigne 
être fort satisfait du Traité des idées, dont il exhorte l'auteur 



La Vie du R. P. Malebranche 95 

contre cet ouvrage, qu'il en lit arrêter les exemplaires. 
Le prélat fut assez content de ce premier succès, mais 
avant que de mettre encore la main à la plume, il fit de- 
mander à l'auteur une seconde entrevue. Le P. Male- 
branche, qui n'était que trop bien averti de son procédé 
un peu violent, lui écrivit en ces termes pour s'en dis- 
penser : 



(( Monseigneur, 

« Je ne puis du tout me résoudre à entrer en con- 
férence avec vous sur le sujet que vous savez. J'ap- 
préhende, ou de manquer au respect que je vous dois, 
ou de ne pas soutenir avec assez de fermeté des sen- 
timents qui me paraissent, et à plusieurs autres, très 
véritables et très édifiants, etc. » 

Cette lettre, bien loin d'apaiser M. de Meaux, l'irrita 
extrêmement. 11 recommença dans Paris ses accusations 
contre le P. Malebranche, qui, en ayant été instruit, s'en 
plaignit à M, le duc de Chevreuse ^ Tandis que M. de 
Meaux et ses amis se déchaînaient contre noire phi- 
losophe, ceux de M. Arnaul^ ne s'endormaient pas. Le 



de combattre avec la même force le système de la nature et de 
la grâce, qu'il dit contenir tam nova, tam falsa , tam insana , 
tam exitiosa circa gratiam Christi et tam indigna de ipsa Chri- 
sti pnrsona , aanciœque ejus animsp. , ecclesiœ suœ structurée in- 
cumbentis xcientia. M. Bossuet ne veut pas consentir que cette 
lettre soit rendue imliliquo. — Elle est dans Lâchât, xxvi, 3-21. 
1 Dans une lettre que je mets ici , parce quelle sert à faire 
connaître le caractère de l'auteur : « Monseigneur, j'ai un cha- 
grin extrême de ce que je viens d'apprendre de M. de Meaux. 
Je ne puis m'empécher de va s le témoigner, comme à sou ami, 
etc. » (Mss. de Troyes.) 



96 Bibliothèque Oralorienne 

P. de Sainte-Marthe et le P. Quesnel, chacun à sa ma- 
nière, le cliagrinaient dans l'Oratoire comme un homme 
qui avait des sentiments contraires à saint Augustin, ce 
qui le rendit fort odieux à ses confrères'. Il faut avoir 

1 Crci (i besoin d'explication. « Les confrères du P. Male- 
branche , dit Adry , appréhendaient que ce livre ne leur fit de 
mauvaises afj'aires. » Voilà la vraie raison des difficultés que 
re/iconlra un moment M(debranche à l'Oratoire. Et il faut con- 
venir, quand on se rappelle quelle était à ce moment la situation 
difjicde de l'Oratoire et l'influence de ses ennemis , il faut con- 
venir que les Oratoriens n'avaient pus tout à fait tort. Du 
reste, qu'on le remarque bien, ce 7i'est pas seulement M. Ar- 
nauld et les jansénistes qui s'élevaient contre le Traité de la 
nature et de la grâce, mais encore Bossuet, mais Rome, qui 
mit cet ouvrage à l'index. La conduite des Supérieurs de VO- 
raioire fut donc ce quelle devait être, sage et prudente. 

Enfin il est encore important que l'on sache ce qu'a pu être 
cette prétendue persécution, qu'eut à souffrir un moment Maie- 
branche à l'Oratoire. Elle a dû se borner à des difficultés qu'on 
lui suscita pour la publication de ses livres. D'autres tracasse- 
ries sont impossibles à l'Oratoire. Le bon P. André, qui eut bien 
autre chose à souffrir dans sa Compagnie, et que son vœu d'obéis- 
sance obligeait bien de se soumettre à toutes les exigences de ses 
supérieurs , oublie ici que la liberté dont on jouit à l'Oratoire y 
rend impossible une persécution analogue à celle qu'il eut à subir, 
M. Francisque Bouillier est donc totalement dans l'erreur quand 
il écrit [page vui de l'introduction de son édition de la Re- 
cherche): « On a regret de dire , pour l'honneur de l'ordre dont 
il était la plus grande gloire , qu'il y a été l'objet de bien des 
tracasseries et qu'il a éprouvé plus d'un chagrin, surtout pen- 
dant sa longue querelle avec Arnauld, de la part de ses chefs 
attachés à la cause du jansénisme. » S'il est incontestable que 
le P. de Sainte-Marthe vil d'un mauvais œil la publication du 
Traité de la nature et do la grâce, et la polémique avec Ar- 
nauld, il n'est pas moins incontestable : 1° que le jansénisme 
ne fait rien dans cette affaire : Bossuet et les théologiens de 
l'Index ne patronaieiit certes pas le jansénisme; 2" le mécon- 
tentement du général de l'Oratoire ne jjut se traduire autrement 
que de la façon que j'ai indiquée. Jamais on ne pensa même à 
reléguer Malebranche en province (voir la note de la page sui- 
vante), ce que cependant la règle permettait , et ce que l'oji fit 
cette année-là pour le P. Quesnel. 

Ajoutons qu'une fois ce moment difficile passé , « il est cer- 



La Vie du R. P. M (débranche 97 

vécu dans une communauté, pour bien comprendre les 
peines que causent ces persécutions domestiques, car il 
n'est rien do si sensible à un ])on cœur, que de se voir 
haï dans un corps que l'on aime, el où l'on s'est mis par 
inclinatioD; mais ne nous arrêtons point sur un objet si 
révoltant. En un mot, on lui causa dans l'Oratoire mille 
chagrins, (ju'il a toujours refusé de dire à ses meilleurs 
amis; mais qui, nonobstant la fermeté de son courage, 
lui firent prendre la résolution d'en sortir. Cependant, 
pour ne rien précipiter dans une a (Taire de cette impor- 
tance, il voulut consulter le Seigneur, plutôt que son 
chagrin. II ouvrit donc l'Évangile, et après en avoir mû- 
rement délibéré avec ce directeur, qui ne trompe point, 
il reconnut que le parti le plus sage était de soulTrir; 
que peut-être ailleurs il trouverait d'autres peines encore 
plus amères; et enfin que les croix, étant le partage des 
véritables chrétiens, n'étaient pas une raison légitime 
pour abandonner sa vocation. Ces motifs l'arrêtèrent ^ 

tain, dit Lelong (cité par Adry), que ceux même qui étaient le 
plus prévenus contre Malehra/iche , tels que le P. Fouré , assis- 
tajit et homme d'une très grande piété , ouvrirent les yeux..., et 
devinrent même ses partisans. » 

' L'éditeur des œuvres de M. Ârnauld prétend qu'on exigea 
dans l'Oratoire une rétractation de so/i Traité de. la nature et 
de la Rràce, et que sur le refus que fit le P. Malehranche de la 
donner, on le pjunit en l'envoyant faire la philosophie à Sau- 
mur. Cette anecdote est fausse. Nicéron, t. XXXVI, p. 82, 
dit néanmoins « que le P. Claude Anieline, après son institu- 
tion en 1660, fut envoyé à Saumur pour y étudier en théologie, 
et que ce fut là, dit -il, qu'il connut le P. Malehranche , avec 
lequel il contracta une étroite amitié. » Cette époque de 1660 
ne peut pas davantage se concilier avec ce qui a été dit ci-des- 
sus, que le P. Malehranche , au sortir de l'Institution, en 1660 
ou 1661 , fut envoyé à la mai'SQn de Saint-Honoré. On voit bien 
dans les registres du conseil de l'Oratoire : Le P. Nicolas Ma- 
leliranche- iJesjieriers i)a aux Ardillifrs [de Saumur) pour y 
résider; mais cette espèce d'ordre est daté du 27 7nai 1669, et le 
secrétaire du conseil ajoute qu'il ne croit pas qu'il ait été exé- 

3* 



98 Bibliothèque Oratorienne ' i 

Le P. Malebranche, se voyant une si grande foule 
d'ennemis sur les bras, et d'ailleurs, étant incapable 
d'abandonner le parti de la vérité connue pour éviter la 
persécution , songea au plus tôt à se fortifier contre leurs 
attaques. Le vrai moyen, c'était de mettre ses principes 
dans un si beau jour que l'on ne pût y résister sans un 
aveuglement grossier et sans une iniquité manifeste. Il 
avait supposé, dans son livre de la nature et de la grâce, 
certaines vérités qui paraissent évidentes à ceux qu'il y 
avait particulièrement en vue. 11 résolut d'en faire un 
((ui ne supposât rien, ou rien que d'évident, pour être 
utile à plus de personnes. 

Nous avons dit qu'en 1676 il avait commencé l'ou- 

cuté. Nous avons même vu que la maison de Saint-Honoré fut 
la résidence du P. Malebranche jusqu'à sa mort. Je dis plus : 
Ce fait est absurde. En supposant que cet ordre de faire une 
philosophie fût une punition , est-il vraisemblable que le P. de 
Sainte -Marthe eût envoyé pour e)iseigner les jeunes élèves de 
l'Oratoire un homme dont la doctrine lui paraissait contraire 
à la sienne, et peut-être hérétique par cela même. (Adry.) 

J'ai cité ce passage d'Adrij bien qu'il contienne plusieurs er- 
reurs, ou plutôt à cause de cela même, car il importe de les 
rectifier. Adrij est dans le vrai en affirmant qu'on n'exigea point 
de rétractation du P. Malebranche , et qu'il ne fut pas relégué 
à Saumur. On a vu, dans la note précédente , que le P. de 
Sainte - Marthe aurait pu, en effet, envoyer Malebranche en 
province. Au lieu de cela les Registres du conseil et les Listes 
triennales le marquetit toujours en résidence à Saint- Honoré. 
Mais Nicéron à son tour a raison en disant que Malebranche 
se lia d'amitié avec le P. Claude AmeUne à Saumur : on a vu 
(p. 11) que Malebranche y passa quelques mois après son in- 
stitution. Ameline s'y trouvait à ce moment, et c'est ensemble 
qu'ils reviîirent à Paris continuer leur théologie. 

Quant à l'ordre inexécuté du 27 mai 1669 , le bon Adry^ se 
trompe étrangement en s'arrêtant à prouver que ce ne put être 
une punition du P. de Sainte -Marthe; à cette date, 1669, Ma- 
lebranche n'avait encore rien publié, et le P. de Sainte-Marthe 
7i' était pas général de l'Oratoire. 

M. Blampignon, naturellement, répète toutes les erreurs 
dAdry (p. 76). 



La Vie du R. P. Malebranchc 99 

vrage de ses Méditations chrétiennes , et les raisons pour- 
quoi il les avait abandonnées. Il en eut d'autres, qui l'o- 
bligèrent à les reprendre en 1682. 

Quoiqu'il sût assez bien que cette manière d'écrire 
n'était pas au goût de certaines gens, il ne laissa pas de 
s'y déterminer : 1° Parce qu'il avait déjà quatre médita- 
tions toutes faites, ce qui est une bonne raison, quand on 
est pressé de se défendre; 2° parce que ses amis qui les 
avaient lues, l'exbortèrent de les achever; 3° parce que, 
se voyant abandonné des hommes, il prenait plaisir à 
converser avec Dieu, qui n'est jamais plus près de nous, 
que lorsque nous sommes dans la tribulation; 4*^ parce 
qu'il avait éprouvé que cette manière d'écrire l'édifiait, et 
qu'il espérait aussi qu'elle serait propre à édifier les 
autres; enfin, parce qu'il fallait changer de tour. Voilà 
les seuls motifs qui le portèrent à reprendre ses Médi- 
tations chrétiennes. Mais, afin de les mieux travailler, il 
crut devoir quitter pour quelque temps le tumulte de 
Paris. 

Le P. Malebranche, depuis que ses livres lui eurent 
fait dans le monde un si grand nombre de connaissances, 
avait cette pratitjue de s'aller quelquefois enfermer dans 
des solitudes, tantôt pour faire des retraites, tantôt pour 
méditer plus en repos sur les vérités de la religion et de 
la philosophie, tantôt pour composer des ouvrages, ou 
pour les retoucher. La Trappe, dont le saint et fameux 
abbé, le Bernard de nos jours , fut un de ses grands ad- 
mirateurs, le vit plus d'une fois avec édification. Mais 
Raroy, maison de l'Oratoire , solitude du diocèse de 
Meaux , et Perseigne, abbaye de Bernardins réformés, 
dans le diocèse du Mans, étaient ses asiles les plus ordi- 
naires contre les importunités que lui attirait à Paris sa 
grande réputation. Ce fut dans ce monastère qu'il acheva 
le livre de ses Médilalions chrétiennes et métaplujsiquea. Il 



100 Bibliothèque Oratorienne 

avouait lui-même qu'il les avait prodigieusement tra- 
vaillées ^ 

Tout son dessein est renfermé dans cette i>el]e parole 
du Sauveur à son Père, imprimée au-dessous du titre, et 
qui contient tout le fond de la religion chrétienne : Hœc 
estvita œtcrna ut cognoscant te solum Bcum verum, et qvem 
misisti JesumChristum^. Voilà, Seigneur, en quoi consiste 
la vie éternelle, c'est vous connaître, vous qui êtes le 
seul Dieu véritable, et celui que vous avez envoyé au 
monde, Jésus, qui est votre Christ. Dans l'exécution l'on 
trouvera un excellent abrégé de la théologie et de la mo- 
rale évangélique ; une profonde connaissance des notions 
primitives, qui doivent servir de fondement à toutes les 
sciences; plusieurs allusions ingénieuses à la situation 
où il se trouvait alors par la persécution suscitée contre 
son Traité de la nature et de la grâce; mais le meilleur 
éloge que l'on puisse faire de cet ouvrage, c'est d'en 
donner une analyse ' où l'on ait le plaisir de voir les dé- 
marches suivies d'un esprit juste et pénétrant dans la 
recherche des vérités les plus sublimes. On y remarquera 
que l'ouvrage est dédié au Verbe : Bko ego opéra mea 
régi*; et sans doute le bon goût du P. Malebranche 
dans le juste discernement qu'il fait entre ce qu'il met 
dans la bouche du maître et ce qu'il fait dire au dis- 
ciple. 



1 Ce n'est que des quatre premières qu'il a parlé ai7isi. (P. Le- 
long.) 

2 S. Jean , xvii, 3. 

3 Cette analyse va de la page 289 à la page 348. Baijle dit 
de cet ouvrage : On y trouve un précis de la métapliysique 
cartésienne et rte tout ce qu'il y a de meilleur dans les médita- 
tions de M. Descartes. 11 semble même que tout y soit mieux 
digéré, plus court et plus moelleux que dans celle de M. Des- 
cartes, et qu'on soit allé plus avant que lui. (Mars 1684.) 

* Psaume xliv, 2. 



T.a Vie du R. P. Malebranche 101 

Cet ouvrage, d'abord, choqua bien des personnes par 
le terme que l'auteur a pris de se faire instruire immé- 
diatement par le Verbe éternel et incréé ^ ; mais, d'ail- 
leurs, il a des beautés, qui, à mon gré, en efiacent 
toutes les tacbes. Beaucoup d'élévation, plus encore de 
profondeur; un style noble, juste, poli, tendre, plein 
d'onction et de sentiments, nourri de l'Ecriture, dont les 
passages heureusement appliqués se trouvent toujours à 
leur place; et, ce qui m'en plaît infiniment, un soin 
extrême de ne mettre dans la bouche de Jésus-Christ que 
des vérités évidentes ou les propres maximes de son 
Évangile. Quoiqu'il en soit, voici les aventures de ce 
fameux livre. 

Le P. Malebranche l'ayant achevé dans le monastère 
de Perseigne, revint à Paris en 1682, le lut à quelques- 
uns de ses confrères, et, voyant qu'ils en approuvaient le 
fond et la manière, il le leur mit entre les mains pour en 
faire ce qu'ils jugeraient à propos. Telle était sa méthode 
ordinaire. Il travaillait à ses ouvrages et d'autres à l'im- 
pression, qui demandait des mouvements dont sa paresse 
naturelle le rend-iit incapable. Comme son Traité de la 
noture et de la grâce avait fait beaucoup de bruit en France 
par le talent qu'ont iVLVl. les jansénistes, autant à tout le 
moins que ceux qu'ils en accusent, de remuer tout l'uni- 
vers contre ceux qui leur déplaisent, on n'eut garde de 
solliciter un privilège pour l'édition de cet ouvrage, qui 
n'était qu'une explication de l'autre. On prit donc d'autres 

1 Du reste , dit M Fontanelle . on peut assurer que le dialogue 
a uue noblesse digne, autaiit qu'il est possible, d'un tel interlocu- 
teur : l'art de l'auteur, ou plutôt la disposition naturelle où il se 
trouvait, a su y répau.lre un certain sombre, auguste et majes- 
tueux, propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, 
et la raison dans l'attention et le respect. Adry ajoute que le 
tninistre Jurieu eut l'impiété de dire que le Verbe était devenu 
cartésien sur ses vieux Jours. 



102 Bibliothèque Oraiorienne 

mesures : ce fut d'écrire à un imprimeur des Pays-Bas. 

Cependant il arriva, je ne sais par quel hasard, qu'une 
copie manuscrite des Méditations chrétiennes tomba entre 
les mains d'un savant homme que son mérite et sa vertu 
avaient élevé à la dignité de suflragant de Mayence, 
sous le nom d'évêque d'Ascalon. Je parle de Walther de 
Strevesdorf, nom allemand qui n'empêchait point qu'il 
n'eût les mœurs très françaises. Curieux de beaux 
livres, il dévora celui-ci avec une avidité extraordinaire. 
Il en fut si charmé que, par reconnaissance pour l'auteur 
qui lui avait donné tant de plaisir, il y voulut joindre 
son approbation. Après avoir témoigné l'extrême satis- 
faction qu'il avait eue en le lisant, il atteste qu'il a 
trouvé les Méditations chrétiennes du P. Malehranche bien 
fondées sur les principes de la philosophie et de la théo- 
logie ; qu'elles pourront être fort utiles pour ouvrir les 
yeux à ceux qui se sont laissés prévenir par les nouvelles 
erreurs ; qu'elles serviront enfin à faire voir aux impies 
la vérité et la nécessité de la religion chrétienne. D'où il 
conclut à l'impression. Témoignage d'autant moins 
suspect, qu'il ne fut sollicité ni par l'auteur , ni par per- 
sonne de sa part, mais par la seule équité de ce prélat. 
Il était étonné qu'en France on goûtât si peu les belles 
choses, qu'un ouvrage de ce mérite fût obligé de s'exiler 
de sa patrie pour avoir la liberté de paraître. 

L'évêque d'Ascalon n'en demeura pas là. Il donna les 
Méditations chrétiennes au censeur des livres de Mayence, 
qui, en ayant porté le même jugement, ils envoyèrent 
leurs suffrages à l'imprimeur pour les mettre à la tête du 
livre, ce qui s'exécuta ; mais cela ne fut pas capable d'en 
faciliter le débit en France, lorsqu'il fut achevé d'impri- 
mer, au commencement de 1683 K 

1 A trois mille exemplaires. (Mss. de Troyes.) 



La Vie du R. P. Malebranche 103 



Le P. Malebranche, outre les jansénistes, qui, comme 
nous l'avons dit, étaient ses ennemis déclarés, avait une 
partie secrète à la cour : c'était le célèbre évêque de 
Meaux. Ce que l'on peut assurer, c'est que la manière 
dont il parlait du P. Malebranche donna lieu de croire 
qu'il fut le premier mobile de ce que l'on fit alors contre 
ses Méditations, et depuis, à Rome, contre son Traité. On 
en jugera par les faits que nous rapporterons fidèlement 
dans le cours de cette histoire, en donnant le certain 
pour certain et le douteux pour douteux. 

Les Méditations chrétiennes étant donc imprimées, le 
libraire en envoya plusieurs ballots à Paris et à Rouen. 
Le prélat, qui en fut informé, sans doute par les émissaires 
de M. Arnauld, et qui savait, d'ailleurs, que cet ouvrage 
contenait les mêmes principes que le Traité de la nature 
et de la grâce, en fit avertir, dit-on, les parlements de 
ces deux villes. Les exemplaires furent saisis à Paris par 
arrêt de la cour. On prit patience. iMais à Rouen, pays 
de liberté pour les livres \ les libraires intéressés se re- 
muèrent tant, qu'ils obtinrent main -levée pour mettre 
celui-ci en vente, moyennant une approbation qu'ils 
avaient eue de deux grands vicaires qui l'avaient exa- 
miné. Tout cela s'était conclu en l'absence du premier 
président Pelot, si je ne me trompe. Mais ce magistrat, 
qui avait apparemment des ordres d'en haut, ou peut- 
être sollicité par les amis de M. Arnauld % qui en avait 
partout , donna deux jours après un arrêt , par lequel il 

' Pourquoi dono? JW"^ cle Longueville cependant ne vivait 
plus, elle qui, du temps qu'elle était gouvernante de cette ville, 
protégeait les Oratoriens. (Voir le Prétendu jansénisme du P. de 
Sainte-Marthe , p. 46.) 

2 C'est ce que croyait le P. Malebranche : « J'ai quelque partie 
secrète, écrivait-il le 27 février 1684, et je ne plais pas à cer- 
taines personnes : avant ce que vous savez, je n'avais trouvé 
personne en mon chemin. (Corresp. inédite.) 



104 Bibliothèque Oratorienne 

était ordonné de remettre Jes exemplaires à la garde 
d'un huissier du Parlement, jusqu'à ce qu'on eût de- 
mandé un privilège du roi, quoiqu'il y ait une loi très 
sage de n'en point donner pour un livre déjà imprimé. 

Malgré toutes ces chicanes, il y eut hicn des exem- 
plaires qui se sauvèrent des mains de la justice; et 
presque en môme temps Lyon en lit paraître une seconde 
édition ^ qui se débita sans obstacle, mais non pas sans 
bruit. M. de Meaux renouvela ses murmures, les jansé- 
nistes leurs contradictions et M. Arnauld ses menaces, 
qui lirent toujours plus de mal au P. Malehranchc que 
ses coups, car l'autorité de ce grand homme était telle 
qu'il n'avait qu'à parler pour animer ses hommes contre 
ses adversaires. En effet, jusqu'alors on l'avait vu si 
souvent triompher de ses ennemis, qu'il lui suffisait 
de menacer pour qu'on le crût vainqueur. On publiait 
donc partout qu'il allait entrer en lice contre le P. Male- 
branche, ce qui excitait déjà dans son parti mille cris de 
victoire. 

Toutes ces oppositions et cette iniquité de la prévention 
publique dégoûtèrent un peu notre philosophe du métier 
d'écrivain, comme il le témoigna lui-même dans quel- 
ques-unes de ses lettres. Mais parce qu'il agissait par 
des vues plus relevées que la gloire humaine, il ne s'en 
laissa point abattre. 

La princesse Elisabeth lui avait fait proposer autrefois 
de composer un traité de morale sur de meilleurs prin- 
cipes que celle de l'école. Ses amis lui en tirent de nou- 
veau la proposition ; il y avait lui-même du penchant. Il 
avait toute sa vie étudié à fond cette science , dont il ne 
voyait que des essais informes dans les meilleurs auteurs, 
tant anciens que modernes. De plus, une morale, démon- 

1 En 1683. 



La Vie du R. P. Malcbranchc 105 

trée ou expliquée par principes, lui paraissait (.Kune con- 
séquence infinie pour la religion, qui était la fin unique 
de tous ses travaux. Il en forma donc le dessein, et, en 
attendant que M. Arnauld lui fît les attaques dont il le 
menaçait depuis environ trois ans, il se retira à Uaroy, 
solitude du diocèse de Meaux , pour travailler plus com- 
modément à ce nouveau rempart de son Traité de la 
nature et de la grâce. 

L'ouvrage se trouva liai en 1683. L'auteur ne l'appela 
qu'un Essai. Mais, si on le compare aux autres livres de 
morale, on peut bien dire que c'est un chef-d'œuvre ' et 
par lui-même et plus encore par les grandes ouvertures 
qu'il donne pour faire quelque chose de plus achevé. 
Pour se mettre en état d'en juger plus sainement, il faut 
rappeler l'état où se trouvait la morale au temps où le 
P. Malebranche écrivait son traité. 

Elle se trouvait livrée, comme autrefois la loi de Moïse, 
aux interprétations des scribes et des pharisiens, dont 
les uns, sévères à outrance, la portaient souvent au 
delà de l'Evangile, et les autres, en bien plus grand 
nombre, indulgents à l'excès, la retenaient violemment 
beaucoup en deçà du paganisme. D'ailleurs tous ces 
moralistes avaient quatre défauts essentiels : de parler 
sans principes, je veux dire sans remonter aux premières 
notions des choses; de raisonner sans idées claires, ni de 
Dieu, ni de l'homme, ni de la loi, ni de la vertu ; d'user 
d'un langage ou plutôt d'un jargon d'école, si plein d'é- 
quivoques et d'embarras, que plus on avait d'esprit, 
moins on était capable de l'entendre ; enfin de ne mettre 



' On imprime sa morale, qui est assurément un chef-d'œuvre, 
disait Bayle dans la République des lettres, au mois de m.ii 
1684. Comme l'auteur est un esprit oripinal, s'il en fut jamais, 
on doit s'attendre dans ce traité de morale d'y trouver des pen- 
sées toutes neuves. 



106 Bibliothèque Oratorienne 



ni suite, ni enchaînement entre les matières qu'ils met- 
taient en question. Le P. Malebranclie n'avait donc garde 
d'en être content, ni de les prendre pour modèles. L'an- 
tiquité lui en fournissait trois qui étaient beaucoup meil- 
leurs, mais (|ui, néanmoins, n'avaient pas encore de 
quoi le satisfaire. Cicéron a écrit ses Offices d'une ma- 
nière qui le fera toujours admirer ; mais n'étant point 
chrétien , il n'a pu en toucher le principe qui est le vrai 
Dieu, alors inconnu dans les nations. Saint Ambroise a 
composé sur la même matière d'un style fort chrétien ; 
mais, n'étant point philosophe, il se contenta d'étabhr 
nos devoirs sur l'autorité de l'Ecriture. Saint Augustin, 
qui était l'un et l'autre, s'est heureusement servi de la 
raison et de la foi pour appuyer sa morale sur des fon- 
dements inébranlables. Mais quoique ce Père, le plus fort 
génie des siècles passés, ait lui seul plus de principes 
que tous les autres ensemble, comme on le peut voir 
dans ses ouvrages philosophiques et dans la plupart de 
ses lettres; cependant il faut convenir qu'il ne leur a 
point donné cet arrangement de système, ni ce beau jour 
auquel la méthode admirable de M. Descartes a mainte- 
nant accoutumé les esprits. 

11 fallait donc un travail et un génie extraordinaires 
pour finir ces traits qui ne sont ordinairement qu'ébau- 
chés dans les anciens moralistes et qui sont très souvent 
défigurés dans les modernes. Mais il en fallait bien plus 
pour y ajouter ceux qui manquaient pour établir des 
principes , pour éclaircir les idées , pour lever les équi- 
voques, pour mettre de la raison partout ^. 

1 Analyse du Traité de morale, pages 353 ô 4-41. — Yoici com- 
ment parlait Bayle dans ses Nouvelles du mois d'août \&8h : Cet 
auteur a tant fait connaître qu'il va plus loin que les autres dans 
toutes les parties de la pliilosophie qu'il a examinées jusqu'ici , 
qu'on a eu raison d'espérer, dès qu'on a su que sa morale était 



\ 



La Vie du R. P. Malebranche 107 

Pendant que le P. Malebranche composait à Raroy 
son Traité de morale \ il semble que Dieu le voulut en- 
courager par une marque sensible de sa protection , car 
dans le temps même que M. de Meaux et M. Arnauld lui 
suscitaient tant d'ennemis de toutes parts par l'autorité 
qu'ils s'étaient acquise dans le monde, il eut la consola- 
tion de trouver, sans l'avoir cherché, un appui considé- 
rable. M. le prince, le grand Condé, qui était un génie 
universel et aussi héros en matière de science qu'en ma- 
tière de guerre, n'entendant parler d'autre chose que du 
Traité de la nature et de la grâce, eut la curiosité de le lire. 
Il le goûta si fort , qu'il avoua que de sa vie il n'avait lu 
livre qui lui eût fait plus de plaisir. Mais pour en mieux 
comprendre tout le système, il manda l'auteur à Chan- 
tilly où il était alors ^ Le P. Malebranche le trouvant 
instruit des principes de sa Recherche n'eut pas beaucoup 

sous la presse , qu'on verrait bientôt un ouvrage fort singulier et 
fort élevé ; on y trouve , en effet , la morale traitée d'une manière 
fort nouvelle; mais ce qu'il y a de plus édifiant, c'est qu'on n'a 
jamais vu aucun livre de philosophie qui montrât si fortement 
l'union de tous les esprits avec la^ divinité , et l'obligation où ils 
sont d'aimer et de craindre cet Être infini. Cela ne peut faire 
qu'un très bon effet; parce qu'il y a de très malhonnêtes gens au 
monde et de faux savants , qui tâchent de faire accroire au peuple 
que les philosophes de grande pénétration ne croient pas les vé- 
rités importantes qui sont le fondement de la piété. On verra le 
contraire dans cet ouvrage; on y verra le premier philosophe de 
ce siècle raisonner perpétuellement sur des principes qui sup- 
posent de toute nécessité un Dieu tout sage, tout-puissant, la 
source unique de tout bien, la cause immédiate de tous nos 
plaisirs et de toutes nos idées. C'est un préjugé plus puissant en 
faveur de la bonne cause que cent mille volumes de dévotion 
composés par des auteurs de petit esprit. 

1 Le P. André disait de cet ouvrage qu'il était un peu croqué. 

2 Au dire de M.FonteneUe,le héros, entouré de gens d'esprit et de 
savants, vivait comme aurait fait César oisif. — « M. le Prince me 
ynanda il y a environ trois semaines ; je fus le trouver à Chan~ 
tilhj , où j'ai demeuré deux ou trois jours. Il souhaite de me 
connaître à cause de la Recherche de la vérité qu'il lisait ac- 



108 Bibliothèque Oratorienne 



de peine à résoudre ses difficultés, ni à répandre la lumière 
dans un esprit si ouvert. Le prince y prit tant de goût, 
qu'il le retint plusieurs jours auprès de lui. Le philosophe, 
de son côté, ne voulant point perdre son temps, ne les 
employa qu'à lui parler de religion, de la justice divini", 
de sa providence, de sa miséricorde, etc., ce qui lit dire à 
un des otliciers du prince ([ui s'était trouvé à tous leurs- 
entretiens, que le P. Malebranche lui avait plus parlé d(> 
Dieu en trois jours (jue son confesseur en dix ans. On ne 
doute pas (jue ces conversations saintes n'aient bien 
contribué à la conversion de ce grand héros, qui éclata 
queUiuc temps après. Ce (ju'on sait très certainement, 
c'est que le F. Malebranche s'en retourna, comblé d'hon- 
neurs, achever son Troité de morale k Raroy. 

Mais, tandis que le premier prince du sang de France 
lui témoignait tant de bontés % le plus fameux prélat 
du royaume ne songeait qu'à le décrier. M. de Meaux 
n'avait mal parlé du P. Malebranche que dans ses con- 

tuellemenl. Il a ac/ieré de la lire et en e.H eortrêmement con- 
tent, et du Traité de la nature elde la grâce qu'il trouve si beau, 
ce sont set termes, que jamais livre ne lui a donné plus de 
satisfaction. Il m'écrit qu'il me fera l'honneur de m'en écrire 
encore plus particulièrement. M. le Prince est un esprit vif, pé- 
nétrant, net, et que je crois ferme clans la vérité, lorsqu'il la 
connaît; mais il veut voir clair. Il m'a fait mille honnêtetés. Il 
aime la vérité, et je crois qu'il en est touclié. (Lettre de Male- 
branche du 18 août 1683 , Corresp. inéd., p. 21.) 

1 M. d'Allemans dit que le prince de Condé envoya chercher 
plusieurs fois le P. Malelrranche depuis ce premier voyage. Il 
lui donna même un bénéfice, qu'ii remit sur-le-champ à la 
maison de Saint-Honoré avec la permission du prince, qui ad- 
mira son désintéressement. L'auteur de la Recherche de la vé- 
rité et le vainqueur de Rocroy étaient aussi en commerce de 
lettres : on a vu entre les mains du P. Malebranctie plusieurs 
lettres que lui écrivait le grand Condé; on est porté à croire 
qu'elles doivent êt7'e bien intéressantes , et nous désirons (ajoute 
Adry) ardemment de les recouvrer pour en faire part au pu- 
t/lie. 



La Vie du R. P. Malebranche i09 



versations particulières ou dans ses lettres ; il voulut le 
faire en public et dans une occasion où cela ne venait 
pas fort à propos; car, ayant été nommé par le roi pour 
faire l'oraison funèbre de la reine, il s'avisa d'y peindre 
le P. Malebranche ou plutôt le fantôme qu'on s'en était 
formé. C'est en parlant de la Providence qui distribue 
les rangs et les couronnes, que ce prélat, plus orateur 
que philosophe, entreprend de combattre, en passant, le 
système des lois générales mal entendu et encore plus 
mal énoncé. Voici l'endroit; on jugera : « Que je méprise, 
dit-il, ces philosophes qui, mesurant les desseins de Dieu 
à leurs pensées , ne le font auteur que d'un certain ordre 
général d'où le reste se développe comme il peut ! comme 
s'il avait, à notre manière, des vues générales et con- 
fuses , et comme si la souveraine intelligence pouvait ne 
pas comprendre dans ses desseins les choses particulières 
qui, seules, subsistent véritablement, etc. » M. de 
Meaux était si content de ce petit morceau d'éloquence, 
qu'il le lisait volontiers à ses amis, en nommant tou- 
jours celui qu'il avait voulu peindre. En effet , tout 
homme de sens aura bien de la peine à l'y reconnaître. 
Ce fut la nouvelle qu'apprit le P. Malebranche à son 
retour de Uaroy. Il n'est guère agréable de se voir ainsi 
défiguré aux yeux de la cour et de la ville. Mais ce ne fut 
point la seule épreuve que sa patience eut à essuyer. Le 
prélat lui envoya lui-même son oraison funèbre. Le 
P. Malebranche se connaissait trop bien en hommes 
pour ne point voir que c'était une insulte ; mais il fut 
assez chrétien pour ne point s'en ressentir, et assez sage 
pour ne s'en point apercevoir, La connaissance qu'il 
venait de faire avec M. le prince, dont la protection lui 
était assurée, ne le rendit pas plus fier ; il alla tout sim- 
plement remercier M. de Meaux de l'honneur qu'il lui 
avait fait de lui envoyer un si beau présent. Ses amis ne 

BlBL. OR. — VIII ^ 



110 Bibliothèque Oral orîennc 

se crurent pas obligés à une conduite si modérée : ils se 
plaignaient hautement de l'indigne procédé du prélat ; 
de sorte que le P. Malebranche fut souvent contraint de 
les consoler de ses propres malheurs, ce que nous appre- 
nons de plusieurs de ses lettres. Je rapporterai seule- 
ment ce qu'il en disait à un de ces messieurs, dans une 
lettre que voici en propres termes : « Je vous avoue. 
Monsieur, que j'ai un très grand chagrin des dispositions 
de M. de Meaux à mon égard, et que je voudrais fort 
pour le bien de la vérité..., etc...^ » 

C'est par la vue de ce Dieu crucilié que le P. Male- 
branche se consolait avec ses amis, lorsqu'il reçut une 
nouvelle marque de la protection du ciel en qui seul il 
mettait sa confiance. M. de Harlay de Champvallon , 
grand esprit et plus grande mémoire', était alors arche- 
vêque de Paris, aimé dans son diocèse, tout-puissant à 
la cour, connu et adoré dans toute la France, tant à 
cause (11! ses helles n)anières toujours obligeantes^ qu'à 
cause de son zèle pour la foi, pour la gloire de l'Eglise 
romaine et pour la défense de nos libertés contre les en- 
treprises de la cour de Rome. Il était fort opposé au jan- 
sénisme et un peu même au thomisme, qu'il est assez 
difficile d'en bien distinguer, je dis. du jansénisme avoué, 
pour pi-u ({u'on ait d'intelligence et de bonne foi. Ce 
prélat ayant appris ou plutôt voyant de ses propres yeux 
l'orage excité contre le P. Malebranche sur des matières 
de sa compétence , le fit venir pour lui rendre compte de 

1 Encore une lettre dont nous n'avons malheureusement que ce 
court fragment. 

2 Cela ne le caractérise pas assez. (P. Lelong.) 

3 Les refus de M. de Harlay valent mieux que les grâces de 
M. de Noailles : celui-ci avait un air sérieux. 11 y a une scène 
dans le Festin de Pierre {Don Juan) de Molière où M. Dimanche 
vient demander de l'argent, laquelle, disait-on, peint à merveille 
.M. Harlay. {C'est la scène ra*" du IV* acte.) 



L(t Vie du R. P. Malebranche Hl 

sa doctrine, en qualité de son archevêque. Lorsqu'on se 
sent innocent, on ne craint point son juge. Le P. Male- 
branche partit au premier ordre pour l'audience qu'on 
lui avait marquée. Il y trouva le prélat, accompagné de 
cette bonne grâce qui le rendait si accessible à tout le 
monde, et où la grandeur et la bonté, jointes ensemble, 
faisaient voir des charmes dont il n'était guère possible 
de se défendre. Cet air affable rassura fort le P. Male- 
branche qui lui exposa tout son système de la nature et 
de la grâce, en posant d'abord pour fondement tous les 
articles décidés dans l'Eglise, puis, expliquant son 
dessein, établissant ses principes, apportant ses preuves 
que M. de Harlay n'interrompait que pour les confirmer 
par quelques passages de saint Augustin, qu'il citait tou- 
jours à propos et avec une mémoire étonnante. Entin, le 
P. Malebranche ayant fmi, le prélat lui dit que son 
traité était fort beau et très fondé en saint Augustin ; que 
dans le fond il ne disait rien de nouveau, si ce n'est dans 
la manière d'expliquer les dogmes de la foi , et que cette 
manière elle-même était parfaitement belle. Ce fut le 
succès de sa première conférence avec M. de Harlay. 
Nous en verrons encore une autre dans la suite qui ne 
lui fut pas moins avantageuse. 

Le P. Malebranche s'en retourna fort consolé d'avoir 
contre lui son général, ayant pour lui son archevêque; 
après quoi il ne songea plus qu'à faire imprimer sa 
morale, qui le fut en effet bientôt après. Mais voici un 
plus grand objet qui nous appelle et que nous attendions 
.depuis longtemps. 



CHAPITRE V 



Guerre avec Arnauld. — Le livre des Vt^aies et des fau/men idées 
( 1683). — Malehranche y répond (1684). — La polémique con- 
tinue. — Un lion mot de Nicole. — M. de Harlay à Paris, Bayle 
en Hollande (iCS.")), soutiennent MaiebrancLe. — La lettre 
d'Arnauld. — Intervention de Bossuet.— Arnauld fait paraître 
les derniers volumes de ses Réflexions (1686). —Triomphe des 
jansénistes. — Malebranche y répond par deux lettres (4687). 
— Une conversation à l'iiùtel de Condé. — Conférence avec 
Bossuet. 



M. Arnauld , après avoir souvent menacé d'écrire 
contre le P. Malehranche, commença enfin la guerre, 
dans les circonstances les plus favorahles pour intéresser 
le puhlic dans la querelle de ces deux auteurs. La France 
avait la paix avec tous ses voisins, de sorte qu'elle était 
disposée à occuper sa curiosité naturelle du premier spec- 
tacle qui se présenterait. Celui de deux comhattants, tels 
que M. Arnauld et le P. Malehranche, avait de quoi ré- 
veiller toute son attention , car depuis la fondation de le 
république des lettres , on croit pouvoir avancer que ja 
mais on n'avait vu paraître sur la scène deux adver 
saires d'un si grand mérite, ni d'une réputation si hiei 
établie. M. Arnauld, connu depuis près de cinquante an 
par ses heaux ouvrages , l'était encore par tant d'évén( 
ments mémorables, qui en troublant même sa vie, r 
l'avaient rendu que plus illustre , de sorte qu'il lui suff 



La Vie du R. P. Malebranclie 113 

sait d'avoir paru dans une affaire, pour attirer les re- 
gards des moins curieux. Le P. MaJebranche n'avait pas 
encore une réputation si étendue, mais.il en avait assez 
pour se faire craindre au grand Arnauld, qui jusqu'alors 
n'avait craint personne. On en verra la preuve dans la 
suite. Une des choses qui piquaient le plus la curiosité 
publique, était la matière de leur contestation : il s'agis- 
sait de la grâce, dont on parlait tant depuis plus de qua- 
rante années; et on espérait que de si grands génies 
pourraient, en disputant de bonne foi, donner quelque 
jour à un mystère, qui, dans tous les systèmes qui 
avaient été encore publiés, ne présentait que des diffi- 
cultés à la raison. 

La bruit s'étant donc répandu que M. Arnauld avait 
enfin écrit contre l'auteur du Traité de la nature et de la 
grâce, tout le monde se réveilla. Mais, sans avoir vu 
l'ouvrage, on en parlait déjà fort diversement. Les jansé- 
nistes, accoutumés à crier victoire, triomphaient à leur 
ordinaire; les molinistes, toujours attentifs à leurs dé- 
marches, ne savaient pas trop s'ils devaient se réjouir ou 
s'alarmer de cette nouvelle. Mais je sais qu'il y eut des 
jésuites qui, suivant le génie de leur société, dirent assez 
hautement que toute cette contestation n'était qu'un jeu 
joué entre M. Arnauld et le P. Malebranche, pour établir 
le jansénisme avec plus de succès. C'est ainsi que cha- 
cun parle selon ses préventions. Les personnes équi- 
tables , et qui lisent les livres avant que d'en juger, 
disaient au contraire qu'il fallait avoir perdu le sens, ou 
être jésuite à outrance, pour avoir cette pensée. Enfin, ce 
bruit do guerre entre cjs deux auteurs était l'entretien 
non seulement des savants de profession , mais des 
grands même et des gens de la cour qui avaient quel- 
(jues lumières. M. le Prince, qui en avait plus que la 
plupart des philosophes et des théologiens ordinaires, dit 



114 Bibliothèque Oralorienne 

à cette occasion que la querelle de ces deux grands 
hommes, ne pouvant manquer de servir à l'éclaircisse- 
raent des matièr,es en question, lui ferait un plaisir ex- 
trême, l'un étant, ajoutait-il, le plus grand logicien, et 
l'autre, le plus grand métaphysicien de l'Europe. 

Telle était l'attente et la disposition du public. Mais 
on fut bien surpris, lorsqu'au lieu d'un ouvrage contre 
le Traité de la nature et de la grâce, on ne vit paraître 
qu'un livre hors-d'oeuvre, contre le sentiment du P. Ma- 
lebranche sur la nature des idées ^, ce qui n'avait nul 
rapport au sujet de la dispute ; mais c'était une ruse de 
guerre. 

M. Arnauld était trop habile homme, pour ne point 
voir que la réputation de bel esprit, de génie profond et 
de solide écrivain dont le P. Malebranche jouissait de- 
puis dix ans, lui ferait quelque tort. Il fallait donc aflai- 
blir son adversaire par cet endroit, et il jugea bien qu'il 
ne pouvait mieux s'y prendre qu'en attaquant d'abord 
celle de ses opinions qui est la plus abstraite, la plus 
élevée au-dessus de la portée commune, et par là même 
la plus propre à ranger de son parti le petit peuple des 
savants toujours présomptueux , toujours prêt à condam- 
ner ce qu'il n'entend pas. Ce procédé n'est donc pas si 
étrange qu'il le parut à bien des gens , d'autant plus , dit 
M. Arnauld lui-même, que l'auteur du Traité de la nature 
et de la grâce nous avertit, dans la seconde édition de son 
ouvrage, que, pour le bien entendre, il serait à propos de 
savoir les principes établis dans la Recherche de la vérité. 

^ Des vraies et des fausses idées contre ce qu'enseigne l'au- 
teur de la Recherche de la vérité , par Antoine Arnauld, docteur 
de Sorbonne. Cologne, chez Nicolas Schouters, 168 3, in- 12 de 
339 pages. «Ce livre servira, si je ne me trompe, à diminuer la trop 
bonne opinion que beaucoup de gens ont de la solidité de l'esprit 
de notre ami, et ce sera un préjugé qu'il aura bien pu se tromper 
dans la matière de la grâce si l'on peut montrer que dans les 



La Vie du H. P. M (débranche ■ 115 



C'est par où il tâche d'excuser sa fausse attaque. Mais ce 
qui doit surprendre tout le monde, c'est la manière dont 
M. Arnauld écrivit contre cette opinion, que c'est Dieu 
lui-même qui nous éclaire par l'efficace de ses propres 
idées. Ce fut d'un style fort négligé, prêtant à son adver- 
saire des sentiments et des termes, supposant partout ce 
qui est en question , savoir que nos perceptions sont la 
même chose que nos idées, n'étant presque jamais au 
fait des idées dont il parle le plus décisivement, tirant les 
conséquences les plus odieuses des principes qui les ren- 
ferment le moins, abusant sans cesse de l'équivoque des 
termes, faisant indiscrètement des railleries qu'on peut lui 
rendre mot pour mot, en substituant son opinion à la 
place de celle du P. Malebranche; s'égarant à droite et à 
gauche par des discours qui ne viennent souvent à 
rien, sans ordre, sans lumière, sans tour. En un mot, 
pour peu qu'on ait lu l'auteur qu'il réfute, on se demande 
à soi-même, presque à chaque page: à qui en veut-il? et 
où est la logique de M. Arnauld ^ ? 

Ce livre a pour titre : Des vraies et des fausses idées , ce 
qui n'exprime pas trop bien ce qu'il veut dire. 

Le P. Malebranche ne tarda point longtemps à y ré- 
pondre-. Voici de quelle manière : il fallait d'abord dé- 
questions de métaphysique , dont il a toujous fait son fond, il s'est 
étranirement égaré. Or je ne saurais me mettre hors de l'esprit 
que tous les habiles gens n'en demeurent d'accord.» {Lettre d' Ar- 
nauld à Quesnel, t. III.) 

1 Dans les Nouvelles du mois d'^yrû l(î84 , Bayle dit lui-même 
que M. Arnauld propose des difficultés au P. Malebranche quoi- 
qu'il ne l'ait pas toujours bien entendu, et qu'elles avaient cela 
d'incommode pour lui qu'on pouvait les rétorquer. 

- Réponse de l'auteur de la Recherche de la vérité au livre de 
M. Arnauld. Cette réponse, achevée au mois d'octobre 16S3, fut im- 
primée à Rotterdam, chez Reinier Leers, 1684 , in-Ti, et en 1085, 
2" édition. Le Traité de lu nature et de la grâce ayant fait con- 
naître à MM. de Port -Royal que l'auteur de la Recherche de la 



116 Bibliothèque Oralorienne 



truire certains bruits qui avaient couru dans le monde; 
c'est par où il commença en faisant lui-même toute l'his- 
toire de son traité à quelques circonstances près, qu'il a 
jugé à propos de supprimer, et que nous avons cru ne 
devoir pas omettre. Il proteste qu'il n'a jamais cru que 
la grâce, qui n'a son efficace que d'elle-même, ait par 
elle-même l'elFet qu'elle opère, lorsque nous en suivons 
les mouvements; c'est-à-dire qu'il n'a jamais cru que la 
grâce fût invincible, ainsi que le soutiennent les jan- 
sénistes. « Je dis ceci en passant, continue-t-il , pour me 
justifier du prétendu changement dont on m'a injus- 
tement accusé, changement néanmoins que je préférerais 
infiniment à l'obstination malheureuse dans laquelle vi- 
vent tranquillement bien des personnes, sous l'autorité 
infaillible de M. Arnauld et de quelques autres. » 

Il n'était pas moins nécessaire de faire voir que M. Ar- 
nauld , ayant à combattre le Traité de la nature et de la 
grâce, ne devait pas, sous de vains prétextes, prendre le 
change, ou le donner au public, en attaquant ce qu'il y 
a de plus abstrait dans le livre de la Recherche de la vé- 
rité, et qui n'a nul rapport au sujet de leur dispute. C'est 
ce qu'il démontre fort aisément, quoiqu'il avoue que le 
tour n'est pas mauvais pour le décrier dans l'esprit de la 
plupart du monde, qui ne pardonne guère aux auteurs 
des sentiments un peu extraordinaires, lorsque d'ailleurs 
ils sont contraires à leurs préjugés, et difficiles à com- 
prendre. 

Mais ce qui était le plus important, c'était d'obliger 
M. Arnauld à venir au fait. Le P. Malebranche s'efforce 
donc de l'y ramener, en lui prouvant par des raisons de 

vérité n'était point janséniste, comme ils l'avaient cru, n'eut pas 
le bonheur de leur plaire, c'est pourquoi ils donnèrent commis- 
sion à M. Arnauld de le réfuter. (Bayle. avril 1684, République 
des lettres.) 



La Vie du R. P. Malehranche 117 

justice, de charité, de religion et d'honneur, qu'au lieu 
de s'amuser à une question étrangère à leur controverse, 
il devait écrire au plus tôt contre le Traité de la nature et 
de la grâce; et pour donner plus de poids à toutes ces 
raisons en le piquant par son endroit faible et sensible, 
il lui reproche nettement qu'il dogmatise sur ces ma- 
tières , puisque dogmatiser n'est autre chose qu'avancer 
de nouveaux dogmes, ou donner ses opinions particu- 
lières pour des articles de foi, en traitant d'hérétiques des 
gens que l'Eglise ne reconnaît point pour tels; ce que 
M. Arnauld venait de faire tout récemment dans un livre 
contre M. Mallet, en disant que les mérites des saints ne 
sont pas l'elTet d'une grâce, dont ils usent bien ou mal ,* 
comme- il leur plaît, et qu'il n'y a que des pélagiens qui 
puissent avoir cette pensée, mais qu'ils sont l'effet d'une 
grâce a])soIument efficace et invincible. 

Le P. Malehranche fait sentir ensuite à tout lecteur 
équitable que la conduite an M. Arnauld l'avait réduit à 
prendre cette voie, pour l'obliger à venir au point dont il 
était question. « En effet. Monsieur, dit-il à M. le marquis 
de Roucy, à qui il adresse sa réponse, à l'exemple de 
M. Arnauld, qui lui avait adressé son attaque, j'ai sur les 
bras deux puissants adversaires : M. Arnauld et sa répu- 
tation. M. Arnauld, la terreur des pauvres auteurs, mais 
qu'on ne doit pas néanmoins beaucoup craindre, lors- 
qu'on défend la vérité ; et sa réputation , qu'on a grand 
sujet d'appréhender, quelque vérité qu'on soutienne, car 
c'est un fantôme épouvantable qui le précède dans les 
combats, qui le déclare toujours victorieux , et par lequel 
je me vois déjà depuis trois ans au nombre des vaincus. 
Mais, comme les coups ([uc donne un fantôme ne sont 
point mortels, que la lumière les guérit, et qu'elle fait 
même évanouir le fantôme qui les a portés , j'espère 
qu'enlin on s'appliquera sérieusement à l'examen de mes 



118 Bibliothèque Oratorienne 

principes. » C'est tout ce que le P. Malebranche a tou- 
jours demandé à ses lecteurs, et ce qu'on ose dire que la 
plupart lui ont toujours refusé. 

11 ne se contenta pas ici de solliciter M. Arnauld , jus- 
qu'alors son ami, à devenir son critique. Il veut bien en- 
core avoir la bonté de lui marquer en détail ce qu'il doit 
faire pour combattre son traité par les fondements; le 
voici : 

« Je prétends, dit le P. Malebranche, faire taire les li- 
bertins qui attribuent à une nature aveugle les dérègle- 
ments de l'univers , et certains théologiens ou philo- 
sophes outrés, qui veulent que Dieu n'ait pas une volonté 
sincère de sauver tous les hommes. Voilà mon dessein , 
mon principe: c'est que Dieu agit ordinairement par des 
lois générales; principe que je prouve à priori, ou par 
l'idée de la cause, qui est Dieu; à posteriori, ou par les 
effets du monde visible, qui n'arrivent qu'en conséquence 
des lois de la communication des mouvements ; per re- 
ductionem ad absurdum, ou par les absurdités qui suivent 
du sentiment contraire au mien , etc. Voilà donc ce que 
doit renverser M. Arnauld, et pour couronner son ou- 
vrage, il faudra encore qu'il fasse voir que j'ai mal en- 
tendu l'Ecriture, qui me confirme plus que toute autre 
raison dans mes principes. » Le P. Malebranche en ap- 
porte ici quelques passages. 

Après quoi il montre bien à M. Arnauld que c'est par 
justesse d'esprit, et non par impuissance, qu'il souhaite- 
rait de n'avoir à lui parler que du vrai sujet de leur dis- 
pute. Car il répond à son livre des vraies et des fausses 
idées d'une manière à ne lui laisser rien de raisonnable 
à répliquer. On en fait juge le lecteur attentif, qui va 
voir ici le pour et le contre. 

Parce que, dans les disputes, il est surtout important 
de bien connaître l'état précis de la question, le P. 31ale- 



La Vie du R. P. Malebranche 119 



branche commence par l'établir fort nettement. Il s'agit 
entre lui et M. Arnauld de savoir en quoi consiste la na- 
ture de nos idées , ou de ces images spirituelles qui re- 
présentent à notre âme des objets différents d'elle-même 
ou de ses modifications , comme l'idée de ce monde visi- 
ble, l'idée du carré, l'idée du cercle, etc. Si elles ne sont 
autre chose que les perceptions ou les modifications de 
notre âme, ou si elles en sont réellement distinguées et 
subsistantes, indépendamment de nos esprits, dans la 
substance divine qui nous les communique, ainsi qu'il 
lui plaît. 

Le P. Malebranche prétend que nos idées sont réelle- 
ment distinguées de nos perceptions, qu'elles subsistent 
indépendamment de nos esprits dans la substance divine ; 
que c'est Dieu qui nous les communique ainsi qu'il lui 
plaît, et que c'est par là qu'il est véritablement notre lu- 
mière : lux vera quœ illuminât omnem hominem ^ . 

M. Arnauld prétend, au contraire, que nos idées ne 
sont autre chose que les modifications de notre âme , 
qu'elles ne sont point réellement différentes de nos per- 
ceptions, de nos pensées, de nos sentiments même les 
plus obscurs et les plus confus ; en un mot, que nos per- 
ceptions sont essentiellement représentatives, et par con- 
séquent, que toutes nos modalités sont lumineuses par 
elles-mêmes. 

Qui des deux a raison? C'est à la raison même à le dé- 
cider. Le P. Malebranche , bien convaincu que son sen- 
timent est une vérité de la dernière importance, en ap- 
porte ici plusieurs preuves-, qu'il tire mot pour mot de 

1 Bayle dit que c'est la plus incompréhensible de toutes les pen- 
sées de cet auteur, mais qu'il ne s'ensuit pas que tous ceux qui 
la condamnent soient bien fondés. S'il se trompe , c'est h force 
d'avoir l'esprit pénétrant, et il y a peu d'hommes au monde 
capables de telles erreurs. (Avril 1fi84.) 

2 Le même dit : On a de la peine à comprendre qu'une opinion 



120 Bibliothèque Oratorienne 

ses autres ouvrages. Pour éviter les redites, nous ne fai- 
sons que les indiquer. 

La première est tirée de l'idée de l'infini, que nous 
avons très certainement, et qui ne peut être une modifi- 
cation de l'âme, qui est finie. 

On lire la seconde preuve de ce raisonnement naturel : 
on peut assurer ce que l'on conçoit clairement. Or on 
conçoit bien clairement que l'étendue que l'on voit, ou 
qui est l'objet immédiat de l'esprit, est une chose distin- 
guée de soi ou de son âme; car on y conçoit des pro- 
priétés qui ne peuvent convenir à l'âme; donc, on peut 
assurer que l'étendue, qui est l'objet immédiat de mon 
esprit, lorsque j'y pense, en est réellement distinguée. 

La troisième preuve se prend de ce que nous avons des 
idées universelles, c'est-à-dire qui représentent générale- 
ment tout ce qui est de même genre ou de même espèce. 
Or il est évident que les modifications d'un être particu- 
lier ne sauraient être universelles ou générales, et que 
l'âme, qui n'est qu'une espèce d'être, ne peut trouver en 
elle-même, je dis dans sa propre substance, de quoi re- 
présenter toutes les espèces d'êtres; donc, etc. 

Une quatrième preuve, c'est que notre âme ne con- 
tient pas éminemment les perfections de tous les êtres 
qu'elle connaît; par exemple, celles de la matière, celles 
de Dieu, etc.. Donc elle ne peut les voir dans elle- 
même, ou dans ses propres modalités. Il n'y a que Dieu, 
continue l'auteur, qui puisse, en se considérant lui- 
même, connaître toutes choses, parce qu'il ne peut y 
avoir que lui qui les contienne éminemment ; c'est-à-dire, 
qui renferme dans l'immensité de son être quelque chose 



comme celle-là puisse être appuyée de quelques preuves; cepen- 
dant il faut demeurer d'accord que cet auteur (le P. Malebranche ) 
n'en manque point. (Avril 1CS4.) 



La Vie du R. P. Malehranche 121 



de plus noble qu'elles, et qui néanmoins les représente, 
parce que les créatures sont toutes faites à son image, ou 
sur le modèle de ses idées. 

Mais pour fermer la bouche à M. Arnauld, ou du 
moins pour le rendre plus retenu dans ses attaques, le 
P. iMalebranche lui oppose pour cin(|uième preuve l'au- 
torité de saint Augustin ' , qui dit en termes formels que 
notre âme n'est point sa lumière à elle-même; qu'elle 
n'est tout au plus que l'œil qui la contemple ; que Dieu 
seul est cette lumière, qui dissipe nos ténèbres; lumière 
commune qui n'appartient en propre qu'à la nature d'au- 
cun de nous en particulier, lumière immuable, que ceux 
qui l'aperçoivent ne convertissent point en leur sub- 
stance, lorsqu'ils s'en nourrissent; lumière souveraine 
qui préside à tous les esprits, etc., de sorte que s'il y a 
quelque dirterence entre le sentiment du P. Malebranche 
et celui de saint Augustin , ce ne peut être qu'en ce que 
le P. Malebranche, qui est venu dans un siècle plus 
éclairé que celui de saint Augustin , a mis dans son plus 
grand "jour le principe évident de cet incomparable doc- 
teur. 

Il est temps de venir aux difficultés de M. Arnauld , 
qu'il appelle démonstrations, mais que tous ceux qui 
entendent les termes appelleront peut-être para/og-ismes*. 

1 On ne sait que dire après cela de saint Augustin : il semble 
qu'il y ait eu deux hommes en lui. Sa philosophie en certains 
endroits est la plus petite du monde; mais en d'autres elle s'élrve 
jusqu'aux plus hautes spéculations. (Bayle, avril 1G84.) 

2 Comme M. Arnauld trouve bientôt le fort et le faible d'une 
opinion, on no peut pas croire qu'il ait formé de petites difficultés 
contre le sentiment de son adversaire. II lui en a proposé d'ex- 
trêmement embarrassantes. Mais elles avaient cela d'incommode 
pour lui ([u'on pouvait les rétorquer, et c'est ce qu'où n'a pas 
manqué de faire quand on l'a pu. Par exemple, il a fait remar- 
quer à son adversaire qu'il s'ensuivrait de sou sentiment que 
lorsque nous regardons un cheval, ce n'est point un cheval que 



122 Bibliothèque Oraiorienne 

Il s'agit de prouver géométriquement (car c'est en pro- 
pres termes le dessein de son livre) que les idées qui 
nous représentent les choses ne sont point distinguées de 
nos perceptions. Pour y réussir M. Arnauld met à la tête 
de ses démonstrations prétendues un grand attirail de 
définitions, d'axiomes, de demandes, etc. Voilà qui pro- 
met beaucoup; voici ce qu'on a tenu : 

« Je prends, dit- il, pour la même chose, l'idée d'un 
objet et la perception d'un objet; » c'est la troisième dé- 
finition de ce grand géomètre, d'où assurément il est 
aisé de conclure que nos idées ne sont point distinguées 
de nos perceptions. Mais par malheur, dit le P. Male- 
branche, c'est évidemment supposer ce qu'il fallait prou- 
ver, pétition de principe dans laquelle M. Arnauld tombe 
au moins cinq ou six fois dans ses définitions , sans par- 
ler ni de ses axiomes, ni de ses demandes, qui la plu- 
part ne sont dans son livre que pour l'étalage; il serait 
bon de s'en convaincre par ses propres yeux. 

Malgré ce défaut régnant de la méthode géométrique 
de M. Arnauld, le P. Malebranche se donne la peine de 
réfuter une à une toutes les démonstrations, avec une pa- 
tience que je ne dois point avoir, de peur de la faire per- 
dre à mes lecteurs par des redites continuelles. Je me 
contenterai donc de rapporter ici en peu de mots la ré- 
ponse que le P. Malebranche fait au reste du livre des 
vraies et fausses idées. Cela me paraît moins ennuyeux 
et, pour les matières mêmes, beaucoup plus digne de notre 
attention. Je ne m'arrêterai qu'aux choses principales. 



nous voyons, mais Dieu lui-même. On lui a répondu entre autres 
choses qu'il s'ensuivait aussi de son sentiment que , lorsque nous 
regardons uu cheval, ce n'est point un cheval que nous voyons, 
mais une modalité de notre âme. En effet, M. Arnauld ne croit 
pas que les couleurs que nous voyons soient autre chose qu'une 
perception de notre esprit. (Bayie, avril 1684.) 



La Vie du R. P. Malebranche 123 

M. Arnauld emploie à tout le moins les deux tiers de 
son ouvrage à décrier son adversaire par toutes sortes 
d'endroits. 11 lui objecte par exemple des variations et 
des contradictions perpétuelles sur la nature des idées, 
qu'il a prises, dit-il, tantôt pour des perceptions comme 
dans le premier et le deuxième livre de sa Recherche et 
tantôt pour des êtres représentatifs distingués de nos 
perceptions , comme dans le troisième ; or il faut remar- 
quer que le mot à'ètres représentatifs présente à l'esprit 
un faux sens, aussi est-il tout entier de la façon de 
M. Arnauld. 

Le P. Malebranche , sans s'y arrêter, lui montre que 
ce qu'il appelle variations et contradictions n'est rien autre 
chose qu'une manière d'écrire dont on ne peut s'écarter 
sans s'éloigner du bon sens, car le bon sens veut que 
lorsqu'un terme peut avoir deux significations différentes, 
on en use différemment selon l'exigence des matières ou 
des occasions où l'on parle; car si les cartésiens, qui 
nient dans leurs livres la connaissance des bêtes, ne 
laissent point de dire, comme les autres, dans les discours 
ordinaires, qu'un chien connaît son maître, certaine- 
ment quiconque en conclurait qu'ils se contredisent, si 
ce n'était un Arnauld , il passerait avec raison pour ridi- 
cule; donc le P. Malebranche ne se contredit pas plus 
que ces philosophes, lorsque dans ses premiers livres de 
la Recherche, où il ne parle point encore de la nature des 
idées, il emploie le mot id(^e dans son sens vulgaire, et 
que dans le troisième, où il on traite expressément, il 
prend ce même terme dans son sens philosophique, qu'il 
lui donne après saint Augustin. 

Il fallait donc un coup plus rude pour blesser notre 
auteur. M. Arnauld entreprend de le lui porter. De ce que 
le P. Malebranche appelle quelquefois l'idée que Dieu a 
de l'étendue ou de la matière, l'étendue intelligible qui 



i24 Bibliothèque Oratorienne 

selon lui est le modèle des corps ou l'archétype des corps, 
suivant toujours l'exemple de saint Augustin qui admet 
en Dieu un mode intelligible, qui est l'image sur laquelle 
a été formé ce monde matériel et visible, il en infère 
hardiment plusieurs absurdités : que cette étendue intel- 
ligible serait une créature et n'en serait pasv qu'elle se- 
rait Dieu et ne le serait pas ; qu'elle serait divisible et 
indivisible; (]u'elle serait eu Dieu, non seulement émi- 
nemment, mais formellement, et néanmoins qu'elle n'y 
serait qu'éminemment, c'est ce que M. Arnauld tâche de 
prouver fort au long. 

Le P. Malebranche lui fait voir, ou du moins au pu- 
blic, qu'il n'y a pas un mot de sens commun dans toutes 
ces conséquences; car n'est-il pas évident, dit-il, ([ueDieu 
a l'idée de l'étendue ou de la matière qu'il a créée? 
IS'est-il pas évident ([ue cette idée de l'étendue lui repré- 
sente l'étendue? X'est-il pas évident qu'elle ne peut re- 
présenter à Dieu l'étendue sans lui en représenter les 
attributs et les propriétés essentielles? il faut donc 
que cette idée les renferme en quelque manière, ces pro- 
priétés, non pas formellement, ni grossièrement, comme 
l'entend M. Arnauld, mais éminemment, comme on 
parle dans l'école; mais spirituellement, mais intelli- 
giblement, comme parle saint Augustin. Il est donc per- 
mis d'appeler cette idée de l'étendue créée, l'étendue 
intelligible, ainsi qu'il a été permis à ce saint docteur 
d'appeler monde intelligible l'idée ou le modèle éternel 
et incréé sur lequel Dieu a créé ce monde visible et ma- 
tériel? d'où il s'ensuit que l'étendue intelligible n'étant 
autre chose que l'idée que Dieu a de l'étendue qu'il a 
faite, n'est pas une créature; qu'elle est en Dieu formel- 
lement, quoique l'étendue créée ou la matière qu'elle re- 
présente ne soit en Dieu qu'éminemment; qu'elle est 
indivisible comme Dieu même, quoiqu'elle représente 



La Vie du R. P. Malebranche 125 



une étendue divisit)le. Enfin que tout ce qui est en 
Dieu étant réellement Dieu, on ne peut pas nier que 
l'idée que Dieu a de l'étendue, ou l'étendue intelligible 
soit réellement Dieu, quoique ce fût mal parler que de 
dire qu'elle fût formellement Dieu : c'est-à-dire que ce 
soit là l'idée propre de la divinité qui certainement ren- 
ferme toute autre chose. La preuve en serait très facile; 
mais il vaut mieux revenir à notre critique. 

M. Arnauld ayant triomphé à son ordinaire du fan- 
tôme ridicule que son imagination lui avait présenté à la 
place du P. Malebranche, s'avise enlin de l'attaquer par 
des endroits plus réels. 11 combat trois préjugés qui 
étaient trop favorables à son adversaire pour ne pas s'ef- 
forcer de les détruire. 

1» L'estime générale où il était dans le monde; 2° la 
piété qui paraît dans son opinion sur la nature des idées; 
3" l'inconvénient où il semble que l'on tombe dans le 
sentiment contraire. 

Le P. Malebranche répond à ces trois préjugés d'une 
manière à y confirmer tout le monde : 

Au préjugé de sa réputation, il dit modestement que 
plût à Dieu que celle de M. Arnauld ne fit pas plus de tort 
à la vérité que la sienne. 

A celui de la piété, qui paraît dans son opinion sur la 
nature des idées, il démontre que ce n'est rien moins 
qu'un préjugé favorable, de la manière que les hommes 
sont faits, car cette pensée : que nous voyons en Dieu 
toutes choses, ne peut être de leur goût; c'est les appro- 
cher trop de Celui qu'ils n'aiment pas, ou ([u'ils n'ai- 
ment pas assez pour souhaiter d'avoir avec lui une so- 
ciété si étroite; que Dieu, qui est leur juge, soit en même 
temps le maître qui les instruit par la raison, ou' plutôt 
qu'il soit leur raison même, cela les cdraye , cela les 
révolte. Ils ne peuvent se résoudre à invo([uer Dieu sous 



126 Bibliothèque Oratorienne 

une qualité si redoutable, mais il faut écouter les propres 
termes du P. Malebranche : « Qu'on invoque les Muses 
au commencement d'un poème, dit ce grand philosophe, 
qu'on mette en mouvement le sang et les esprits par la 
mesure des vers; que l'on mette l'âme en fureur par 
une peinture vive des objets de nos passions : voilà le 
goût du siècle corrompu. Mais qu'on invoque la raison, 
qu'on exhorte les hommes à renirer en eux-mêmes pour 
y entendre la voix basse, mais pure et intelligible, de la 
vérité qui leur parle, on devient le sujet de la risée des 
imaginations hardies, ou l'objet de la frayeur des imagi- 
nations faibles, etc.. » 

Au troisième préjugé qui est l'inconvénient où l'on 
tombe dans le sentiment contraire; c'est-à-dire que 
n'admettant pas le sentiment du P. Malebranche sur les 
idées, on est réduit à dire en termes vagues que notre 
âme pense, parce que telle est sa nature et qu'elle en a 
la faculté , on répond que cet inconvénient est visible , 
mais que bien qu'il n'y ait en cela aucun préjugé qui fa- 
vorise l'opinion du P. Malebranche, tous les préjugés des 
hommes lui sont manifestement opposés. « Je dis. Mon- 
sieur, continue la réponse, qu'on voit en Dieu touteschoses. 
M. Arnauld dit au contraire, que l'âme connaît la vérité 
parce que telle est sa nature. Lequel des deux sentiments 
est conforme aux préjugés? Selon M. Arnauld lui-même, 
mon sentiment est un paradoxe; selon tout le monde, le 
sien ou celui qu'il autorise est fort commun. Donc tous 
les préjugés lui sont évidemment plus favorables qu'à 
moi , cela est clair ou rien ne le peut être. » 

M. Arnauld prend encore un autre tour pour com- 
battre le P. Malebranche. 11 entreprend de lui prouver 
que selon ses principes il a dû dire que nous voyons 
notre âme en Dieu et dans son idée aussi bien que les 
choses matérielles. Car enfin l'idée de notre âme n'est- 



La Vie du R. P. Malebranche 127 

elle pas en Dieu aussi bien que celle de l'étendue? Pour- 
quoi donc notre âme ne la verrait-elle pas en Dieu, qui 
d'ailleurs lui est présent? 

Le P. Malebranche lui répond que c'est qu'il n'a pas 
plû à Dieu de lui découvrir l'idée ou l'archétype des 
esprits, sur lequel il l'a formée. 

Mais, reprend M. Arnauld, qui vous a appris que Dieu 
veut que je voie l'étendue par son idée et non par mon 
âme? 

« C'est mon expérience, lui réplique le P. Malebranche, 
le sentiment intérieur que j'ai de la manière dont je 
connais les choses. Par là il est certain que je connais 
l'étendue par idée; car l'on connaît une chose par son 
idée, lorsqu'on s'y rendant attentif, on peut voir de 
simple vue ses propriétés générales, ce qu'elle renferme 
et ce qu'elle exclut, et lorsqu'on s'appliquant à méditer 
ses propriétés générales, on y peut découvrir encore des 
propriétés particulières à l'infini, comme il arrive à l'é- 
gard des nombres et des figures géométriques. Mais tant 
s'en faut que je connaisse mon âme de cette manière 
lumineuse; au contraire, plus je rentre en moi-même, 
plus j'y découvre des ténèbres; j'ai beau méditer pour 
apprendre si mon âme est capable de voir des couleurs 
ou d'entendre des sons. Ce n'est point la méditation, c'est 
l'expérience qui me l'apprend ; et si j'étais né aveugle ou 
sourd , il est évident que je n'aurais nulle idée ou con- 
naissance de ces deux espèces de sensations. Donc je me 
sens, mais à proprement parler je ne me connais pas. Je 
sens que mon âme existe, puisque c'est moi-même; mais 
je ne connais point par idée ({uelle est sa nature, ni ses 
propriétés générales, ni ses propriétés particulières, 
comme je sais clairement celle du triangle, du cercle, du 
carré, en un mot celles de l'étendue. 

Mais n'appréhendez- vous point contre votre principe 



128 Bibliothèque Oratorienne 

de l'uniformilé des voies de Dieu, d'y admettre des iné- 
galités, en disant d'un côté qu'il vous donne l'idée du 
corps et d'un autre qu'il vous refuse l'idée de l'âme? 

« Nullement, répond le P. Malebranche, car ce n'est 
point là ce qu'on appelle inégalité. Voici mon sentiment : 
Je dis que l'uniformité de la conduite de Dieu à l'égard 
des idées par lesquelles il nous éclaire et dei sentiments 
par lesquels il nous touche, consiste en ce que par des 
lois générales il a uni notre âme à la raison universelle 
pour en être instruite, et au corps pour être averti de ses 
besoins. Je dis que la raison par sa lumière parle à 
l'esprit en conséquence de son attention , et que le corps 
parle à l'âme par des sentiments confus, non en consé- 
quence de ses désirs , mais en conséquence des ébranle- 
ments qui arrivent dans les fibres du cerveau. Je dis 
enfin que l'uniformité de la conduite de Dieu consiste en 
ce qu'il suit exactement ces lois. Ainsi, prétendre que 
Dieu doit manifester à l'âme l'idée qui la représente 
puisqu'il lui manifeste l'idée de corps, afin qu'il y ait de 
l'uniformité dans sa conduite, c'est ne pas concevoir le 
principe dont on tire des conséquences. » 

Mais n'est-il pas de l'ordre , qui selon vous est la loi 
inviolable de Dieu , que l'âme soit pour le moins autant 
éclairée à l'égard d'elle-même, qu'à l'égard des choses 
matérielles ? 

Non sans doute, car maintenant l'homme est pécheur; 
et l'ordre veut que celui qui a volontairement abandonné 
la lumière, soit abandonné aux ténèbres; d'ailleurs 
quelle comparaison fait ici M. Arnauld? car supposer 
que Dieu veuille unir une âme à un corps , il est absolu- 
ment nécessaire qu'il lui donne l'idée de ce corps ; cela 
est visible. Mais pour mille raisons profondes Dieu peut 
lui refuser l'idée d'elle-même, ne fût-ce que pour l'em- 
pêcher de s'occuper trop d'elle-même. 



1 



La ]'ic du B. P. Malebranche 129 

Mais puisque la manière dont vous dites que nous 
voyons en Dieu ses ouvrages est si utile pour nous faire 
sentir notre dépendance, pourquoi excepter notre âme 
d'une proposition si générale? pourquoi voulez -vous 
qu'elle soit dans une entière dépendance de Dieu pour 
connaître le soleil , un arbre , une mouche , et qu'elle ne 
soit pas dans la même dépendance, pour se connaître 
soi-même. 

« Que voilà de petites armes pour un grand homme , 
dit ici le P. Malebranche, comment s'en peut-il servir? Je 
vous avance, Monsieur, que ces raisonnements-là me déso- 
lent; car je ne puis y répondre sans qu'on s'imagine que 
je prends plaisir à rendre ridicule celui qui en est l'au- 
teur. En efTet, s'il y avait quelque solidité dans le raison- 
nement de M. Arnauld , je vous prouverais en forme que 
vous êtes empereur. Car la raison qui vous fait croire 
que vous tenez de Dieu tout ce que vous avez dans le 
monde , c'est que cela vous met à son égard dans une 
entière dépendance. Je vous prie donc, pourquoi excep- 
tez-vous l'empire d'une proposition si générale? Quoi! 
vous voulez dépendre de Dieu pour dix mille livres de 
rente, plus ou moins, car je n'ai point compté avec vous, 
et vous n'en voulez pas dépendre pour l'empire du 
monde entier? Assurément cela n'est pas raisonnable. » 

M. Arnauld ayant de plus avancé que si nous n'avions 
pas une idée claire de notre âme, nous n'en pourrions dé- 
montrer clairement, ni la spiritualité, ni l'immortalité, 
ni la liberté, le P. Malebranche lui répond en démon- 
trant tous ces attributs de l'âme dans son opinion et par 
son opinion même. Ce qui est trop évident pour nous y 
arrêter <. 



' Nous apprenons, dit Bayle (avril 1684) sur cet endroit, qu'en- 
core que nous connaissions trt'S certainement l'existence et l'im- 



430 Bibliothèque Oratorienne 

Enfin M. Arnaukl a tant ejivie de vaincre qu'il ne se 
contente pas d'attaquer son ennemi de front, il se jette 
à droite et à gauche pour le prendre en flanc, et quelque- 
fois même il fait de longs circuits pour le battre à re- 
vers. C'est le dessein qu'il a dans le dernier chapitre de 
son livre, où il combat le P. Malebranche par un endroit, 
qui, en bonne guerre, devrait être épargné, n'ayant au- 
cun rapport au sujet de leur querelle. 

Ce philosophe a dit qu'on ne peut démontrer géomé- 
triquement l'existence des corps. M. Arnauld jugeant 
bien qu'en cette matière il aurait pour lui le peuple, qui 
ne croit rien de mieux démontré que ce qu'on voit de ses 
yeux, prétend au contraire qu'elle se peut démontrer 
même en rigueur mathématique. En eflet, il en apporte 
les meilleures preuves qu'on en puisse avoir, qui sont 
celles de M. Descartes un peu étendues. 

Le P. Malebranche, après avoir fait remarquer la ruse 
de M. Arnauld, avoue que ces preuves sont bonnes, mais 
qu'elles ne sont pas démonstratives , parce qu'elles ne 
sont tirées, ni de l'idée du corps, ni d'une liaison' 
nécessaire entre la cause qui est Dieu, et son effet qui est 
le monde. 

La conclusion du livre de M. Arnauld est si curieuse, 
que je ne la puis omettre : « Si j'ai réussi dans cet ou- 
vrage, dit-il en finissant, je ne prétends point en tirer de 



mortalité de notre àme, nous n'en avons point d'idée, c'est ap- 
paremment ce que l'on trouvera de mieux prouvé contre les ob- 
jections de M. Arnauld, qui sont assez faibles sur ce sujet. Il 
en propose d'incompréhensiblement plus fortes contre ce qu'a 
dit cet auteur en parlant des actes de la volonté , des perceptions 
de l'entendement et des preuves de l'existence des corps. 

1 Cette dernière preuve est démonstrative , même en rigueur 
mathématique; cet endroit du P. Malebranche n'est pas des plus 
forts, car il semble qu'il n'admette pour démontré que ce qui 
l'est de simple vue, sans avoir besoin de longs raisonnements. 



La Vie du R. P. Ma/.ebranche 13 1 

gloire ; car je ne saurais dire comment tout cela m'est 
ven^ dans l'esprit, ne m'étant jamais formé aucun. sen- 
timent sur la nature des idées, » aveu indiscret qui 
donna droit à son adversaire de lui dire trois choses 
assez mortifiantes. La première, que lorsqu'on se met 
ainsi sur le tard à philosopher, on ne prend pas bien tou- 
jours facilement le sens de ceux qui méditent, et que cela 
même est moralement impossible quand le chagrin est 
de la partie ; la seconde, que le sentiment de saint Au- 
gustin sur les idées, que lui, P. Malebranche, a suivi 
après beaucoup de méditation, doit être naturellement 
plus raisonnable que tout ce qui lui est venu dans 
l'esprit, à lui, M. Arnauld , sans qu'il puisse même dire 
comment; la troisième, qu'il devait lui faire l'honneur 
de lui écrire d'un style un peu moins négligé sur des 
matières si importantes ^ . 

1 On attend au premier jour, disait le journaliste (avril 1684), 
la réplique de M. Arnauld à l'ouvrage dont nous venons de 
parler. Ou assure qu'elle est sous presse actuellement à Amster- 
dam. Tous ceux qui aiment la métaphysique apprendront cette nou- 
velle avec joie, car assurément ce serait dommage que deux aussi 
grands philosophes que M. Arnauld et l'auteur de la Recherche 
de la vérité se quittassent après la première escarmouche. La 
contiiuiation de leurs démêlés pourra produire de trop beaux 
éclaircissements pour qu'on ne soit pas bien aise que les afflic- 
tions de .M. Arnauld ne l'empêchent pas de faire des livres. Il a 
perdu depuis peu la mère Angélique, sa sœur, cette célèbre su- 
périeure de Port-Royal, et MM. de Sacy et de Lusancy, et il a vu 
M. Nicole, ce grand pilier du parti, s'accommoder avec les jé- 
suites. On ne compte pas certains ouvrages qui depuis un an 
l'ont maltraité coup sur coup d'une manière épouvantable. Il a 
pu expérimenter s'il ressent plus vivement les attaques de ses 
propres frères que celles des hérétiques, puisque deux célèbres 
docteurs de Sorbonne se sont élevés contre lui, savoir : M. Des- 
lyons, théologal de Senlis, célèbre par son traité du lioi-boit, 
qui l'a accablé d'un gros factum, et M. le Fèvre, qui a parlé 
peu obligeamment du livre du Renversement de lu morale, 
celui de tous les ouvrages de Port -Royal auquel M. Arnauld 
prend le plus d'intérêt. Toutes ces raisons de se dépiter contre 



132 Bibliothèque Oratorienne 

Je ne sais ce qu'on pensera de cette analyse , mais si 
l'on pense que j'ai voulu rapporter tous les end^'oits 
faibles du livre de M. Arnauld , je puis assurer que l'on 
se trompera, car j'en ai omis du moins les deux tiers, et 
enfin qu'on ne m'en croie point sur parole, en voici quel- 
ques exemples : je n'ai parlé ni de l'ignorance avec 
laquelle ce fameux critique dit que saint Augustin n'en- 
tendait (|ue certaines vérités de morale, quand il a si sou- 
vent assuré comme évident que nous voyions en Dieu 
les vérités éternelles ; ni de la méprise grossière où il est 
tombé, lorsqu'il s'est allé mettre dans l'esprit que le 
P. Malebranche pense qu'on voit les nombres dans l'é- 
tendue intelligible ; ni de la présomption qui lui a fait 
avancer qu'il faudrait voir Dieu face à face, comme les 
bienheureux, c'est-à-dire tel qu'il est en lui-même et 
sans rapport, pour voir en Dieu l'idée de l'étendue. Ce 
qui est peut-être la moins solide objection qu'on ait 
jamais faite au P. Malebranche ; ni enfin de bien d'autres 
faiblesses de M. Arnauld que ce philosophe a relevées 
dans sa réponse, parce qu'elles y étaient nécessaires, 
mais qui étaient ici fort ennuyeuses. 

Cette réponse du P. Malebranche ayant paru presque 
en même temps (jue la criti({ue de M. Arnauld, elle 
trouva les esprits encore en mouvement. Il est facile de 
juger quel effet elle produisit dans le monde. Ses amis, 
qui avaient craint pour lui, se rassurèrent. M. le prince 
lui fit savoir qu'il en était charmé , surtout de la modé- 
ration avec laquelle il répond à une attaque aussi vive 
que celle de M. Arnauld. C'est le jugement qu'en portè- 
rent après lui presque toutes les personnes qui étaient 



le métier ou d'y renoncer n'empêchent pas que ce fameux écrivain 
ne veuille continuer la dispute contre l'auteur de la Recherche , 
en quoi sans doute le public lui a bien de l'obligatioQ. 



La Vie du R. P. Malebranche 133 

au lait des choses. Entre autres l'ingénieux auteur de la 
République des lettres, qui en lit un éloge magnifique. Il dit, 
en parlant de cette réponse, « qu'on y peut voir la mo- 
destie et l'honnêteté du P. Malehranche, la grandeur et la 
pénétration de son esprit, la finesse et l'agrément de son 
style avec des manières inimitables, quand il faut toucher 
délicatement son adversaire. » Je ne trouve en ce temps 
que MM. les jansénistes qui ne convinrent pas de la 
vérité de ces louanges ; ils avaient leurs raisons. Ils 
étaient piqués au vif du reproche , en effet un peu trop 
fort, quoique peut-être nécessaire, que le P. Male- 
branche venait de faire à leur maître, de dogmatiser sur 
la grâce ; et depuis ce moment ils le regardèrent toujours 
dans la suite comme le plus redoutable de leurs enne- 
mis; je dis le plus redoutable par son esprit, car ils en 
avaient d'autres qu'ils jugeaient bien plus redoutables 
par leur autorité. 

M. Arnauld , à qui le P. Malebranche avait envoyé sa 
réponse par son libraire % ne fut pas moins sensible 
qu'eux à ce reproche, d'autant plus qu'alors il eut encore 
à souffrir plusieurs autres disgrâces. II venait de perdre 
la célèbre Mère Angélique, sa sœur, cette illustre supé- 
rieure de Port-Royal, si connue par son bel esprit et par 
sa vertu. Presque en même temps, il avait appris la 
mort de MM. de Sacy et de Luzancy % ses neveux. M. Ni- 
cole, sur qui il avait tant compté, l'avait abandonné 
pour s'accommoder avec les jésuites, ses plus mortels 
persécuteurs. Il paraissait tous les jours des ouvrages 
contre lui, ((ui le maltraitaient cruellement : catholiques, 
hérétiques, grands et petits auteurs, tous semblaient 



^ A la fin de décembre 1683. 

2 Sur tous les personnages dont il est ici question, Sainte- 
Beuve donne les détails les plus intéressants. 

4* 



134 Bibliothèque Oraforicnne 

avoir conjuré la ruine d'un homme dont le mérite, un 
peu trop éclatant pour son malheur , les effaçait la plu- 
part depuis quarante ans. Enfin M. Arnauld avait eu 
beau s'enfuir et se cacher, pour se dérober à leurs coups, 
ils arrivaient jusqu'à lui dans sa retraite. Mais il faut lui 
rendre justice, rien ne fut capable d'ébranler son cou- 
rage attaqué de toutes parts ; il faisait face de tous 
côtés, et s'il ne triomphait pas toujours réellement de 
ses ennemis, il se donnait du moins la consolation de se 
croire toujours triomphant. 

C'est la situation où le trouva aussi la réponse du 
P. Malebranche, qui, étant aussi une attaque, l'obligea à 
se mettre sur la défensive, mais sur la défensive à la 
manière de M. Arnauld, qui était toujours d'attaquer en 
se défendant. Il crut qu'il ne pourrait se justifier d'une 
erreur qu'on lui attribuait, qu'en prêtant une impiété à 
son adversaire, dont il nous donne lui-même une idée 
que je n'ose pas qualifier de son nom propre, par respect 
pour l'estime que le public a pour ce fameux auteur. Il 
vaut mieux que chacun, après l'avoir entendu, l'appelle 
comme il lui plaira. 

On peut, dit-il, distinguer trois choses dans cet ou- 
vrage ' : 

• 11 est intitulé : Défense de M. Arnauld, docteur de Sor- 
bonne , contre la réponse au livre des Vraies et des fausses idées, 
Cologne, clftz Nicolas Schouters , 1684, in -12 de 623 pages. 

Voici ce qu'en dit Bayle : On peut fort bien dire par prévision 
et en attendant les nouvelles défenses de l'auteur de la fiec/iercAe, 
que M. Arnauld raisonne dans ce dernier livre d'une manière 
très rigoureuse, qu'il développe bien les choses, qu'il détourne 
adroitement ce qui lui est moins favorable , et qu'il forme des 
arguments subtils contre ce qu'il veut combattre. (Nouvelles, 
septembre 1684.) Il y a beaucoup d'apparence qu'on trouvera cet 
ouvrage de M. Arnauld un peu trop diffus. Il l'a prévu lui-même. 
{Idem.) Il fait encore l'apologie de ce qu'il n'a pas gardé la 
même douceur et la même modération qu'il croit avoir gardé dans 
le livre précédent, et . , . , il déclare ensuite qu'il se trouve tout disposé à 



La Vie du R. P. Malebrancho- 135 

1° la lettre qui y sert d'entrée et dans laquelle on 
a cru devoir dire quelque chose de la doctrine des 
idées , parce qu'on pensait n'en parler que là , en remet- 
tant à un autre temps une plus ample réfutation de la 
réponse. 

2° Les quatre premières parties qui contiennent ma 
justification contre les reproches personnels. 

3° La cinquième et dernière partie qui n'était pas du 
premier dessein, telle qu'elle est maintenant. J'avais eu 
seulement en vue de joindre à la quatrième partie six ou 
sept exemples remarquables, qui fissent voir d'une part 
combien l'auteur de la réponse est injuste dans ses re- 
proches, et de l'autre combien il est faible dans ce qu'il 
dit pour soutenir ses paradoxes touchant les idées. Je me 
suis engagé insensiblement à y en mettre tant d'autres , 
que cela a fait une juste réfutation de la réponse. Et c'est 
de là qu'est arrivé, que j'ai appelé Eicemp/es ce que sans 
cela on aurait mieux fait d'appeler chapitres. 

On voit assez par cette entrée, qui répond à tout le 
reste de l'édifice, que M. Arnauld ne s'est point défait, 
selon l'avis du P. Malebranche, de cet air négligé qui ne 
sied guère à ceux qui montent sur le théâtre ; mais 
encore moins s'est-il dépouillé de cet air triomphant qui 
l'accompagne dans tous ses combats. Pour s'en con- 
vaincre il n'y a qu'à lire les titres pompeux de ces 
exemples, qu'il valait sans doute mieux appeler chapitres, 
ne fût-ce qu'à cause de leur ennuyeuse longueur. Voici 
les premiers, par où l'on jugera facilement des autres. 

reprendre ce premier caractère de modération et de douceur, et 
qu'il a fait plus des deux tiers de la réfutation au Traité de la 
nature et de la grâce dans ce premier esprit , et qu'il est résolu 
de continuer de même... Je crois, dit le journaliste, qu'il aura 
un peu de peine à tenir cette parole, car mille duretés qu'il a 
dites à l'auteur de la Retherche témoignent qu'il ett fort piqué. 
(Septembre 1684.) 



136 Bibliothèque Oralorienne 

!'"■ exemple. — Faux principe du P. Malebranche que 
les corps ne sont pas intelligibles par eux-mêmes ; que 
ma première démonstration le contraint d'abandonner. 

2" exemple. — Autre faux principe que notre âme ne 
peut voir les objets éloignés, que ma seconde démonstra- 
tion lui a fait désarmer, etc. 

Après cela ne peut-on pas dire que M. Arnauld, 
quoique battu, dit-on, en bien des rencontres, est tou- 
jours un héros de triomphante mémoire. Ce qui est évident, 
c'est qu'il se bat en désespéré dans cet ouvrage, accu- 
sant, récriminant, injuriant, tournant sans cesse en 
ridicule les philosophes sous le nom de méditatifs, de 
manière que, s'en étant lui-même aperçu à la fin, il a 
cru devoir faire l'apologie de ce qu'il n'a point gardé la 
même modération qu'il pensait avoir eue dans son livre 
précédent; déclarant, au reste, qu'il est tout disposé à 
reprendre ce premier caractère de douceur. 

Il ne faut pas oublier que c'est dans la préface de cet 
ouvrage, qu'à l'occasion du reproche de mauvaise foi, 
qu'on lui a fait si souvent, il proteste devant Dieu qu'il 
s'est toujours trouvé fort éloigné et qu'il l'est encore plus 
que jamais de déguiser ou d'altérer les sentiments de 
ses adversaires ou de les rapporter infidèlement en quelque 
manière que ce soit^ Je rapporte ici volontiers cette 

* A l'égard des devoirs de la justice, M. Arnauld dit avec beau- 
coup de raison qu'on ne doit jamais employer des moyens in- 
justes, quoiqu'ils nous paraissent avantageux à la cause de la 
vérité..., emi)loyer des soupçons sans preuves et des jugements 
téméraires sur ce qui est caché dans le cœur des gens, comme de 
dire qu'on n'écrit point pour l'amour de la vérité, mais..., ou par 
une complaisance pour des amis, ou par chagrin pour quelqu'un, 
ou pour se maintenir en considération dans un parti. On sait 
qu'il est personnellement intéressé à blâmer cette conduite, cela 
n'empêche pas qu'il ne soit bien à louer de proposer une si belle 
morale à tous ceux qui veulent réfuter quelqu'un. (Bayle, sep- 
tembre 1684.) 



La Vie du R. P. Malebranchc 137 



fameuse protestation de M, Arnauld, dont on a tant parlé 
en divers écrits et fort diversement, pour empêcher autant 
qu'il m'est possible qu'on n'attribue ces erreurs et ces 
méprises à aucune malignité. 

La défense de M. Arnauld ne laissa point d'embar- 
rasser le P. Malebranche, non pas qu'il fût difficile d'y 
répondre, car, à fort peu de chose près, elle ne fait que 
répéter les mauvais raisonnemenis de son livre des idées, 
ou les contirmer par d'autres dont le plus grand m'Tite 
est le nombre. Mais dans cette foule de matières mal 
digérées, l'embarras était de choisir à quoi se fixer dans 
sa réplique. Après y avoir bien pensé, il jugea que le 
meilleur parti à prendre était d'abandonner son critique 
dans ses égarements et de ne le suivre que dans ce qui 
avait un rapport direct au sujet de la guerre, vu que 
c'était absolument nécessaire pour se justifier. C'est 
pourquoi il réduisit le gros livre de M. Arnauld à trois 
chefs principaux et y répondit en trois lettres fort courtes 
et fort belles, adressées comme sa réponse à M. de 
Roucy. On y admire partout la justice de son discer- 
nement et la droiture de son cœur '. 

Dans la première , il justifie son sentiment sur la na- 
ture des idées, contre l'accusation de M. Arnauld, qui 
est évidemment une calomnie; dans la deuxième, ce qu'il 
a dit dans sa réponse contre le sentiment de M. Arnauld 
sur la grâce, qui paraît très bien fondé; dans la troisième, 
le récit de certains faits qu'il avait avancés dans la même 

1 On ne serait pas équitable, dit le journaliste, septembre 1684, 
si on jugeait de ce différend avant que d'entendre encore une 
fois l'auteur de la Recherche de lavérité; car, comme M. Arnauld 
a déjà publié deux livres fort loups et fort travaillés pour plaider 
sa cause, et que son adversaire ne lui a opposé encore qu'une 
assez courte réponse , il faut supposer que le procès est plus am- 
plement instruit pour l"uii que pour l'autre , et qu'ainsi il n'est 
pas encore temps d'absou ho ni de condamner. 



138 Bibliothèque Oratorienne 

réponse, qui se trouvent tous vérifiés, à une erreur de 
calcul près , où il met quatre ans pour trois ^ . 

Après avoir ainsi répondu à tout ce qu'avait dit M. Ar- 
nauld , et par avance à tout ce qu'il pouvait dire contre 
son système, le P. Malebranche renouvelle la protesta- 
tion qu'il avait faite autrefois, au sujet de M. Foucher, 
son premier adversaire, qu'il ne répondrait plus à tous 
ceux qui l'attaqueraient sans l'entendre , ou qui , en l'at- 
taquant, paraîtraient n'avoir d'autres desseins que l'é- 
claircissement de la vérité. Il avoue que la réputation de 
M. Arnauld l'avait obligé de violer son serment; mais il 
promet que désormais il y sera plus fidèle, et que même 
il ne fera point de réponse aux trois volumes que ce doc- 
teur prépare contre lui depuis si longtemps: 1° parce que 
sa dissertation , qui n'a été composée ([u'après les deux 
premiers volumes de ce grand ouvrage, fait voir évidem- 
ment que M. Arnauld ne comprend point encore ses opi- 
nions; 2° parce qu'il croit avoir suffisamment rempli ce 
qu'il devait à la réputation de son critique; 3° parce qu'il 
en a dit assez dans cette réponse pour mettre les per- 
sonnes éclairées en état de juger qui a raison. « Si donc, 
ajoute-t-il, on est assuré de l'avoir bien comprise, que 
l'on décide en faveur de M. Arnauld, j'y consens volon- 
tiers. Car je souhaite moi-même extrêmement, non de 
m'être trompé , mais, si je me suis trompé, de désabuser 
ceux que je puis avoir engagé dans l'erreur; et je pro- 
teste que si je le puis découvrir, je ne manquerai pas de 
me rétracter publiquement, si Dieu me conserve, comme 
je l'espère, l'amour qu'il me donne pour la vérité. Il me 
semble que j'aurais plus de satisfaction et que je me 
ferais même plus d'honneur devant Dieu et devant toutes 

1 Ces ù'ois lettres furent achevées le 26 septembre 1684, au 
Meinil-Simon, chez son frère. Le P. André en donne ici une 
longue analyse, qui va de la page 462 à la page 514. 



La Vie du R. P. Malebranche 139 

les personnes dont je fais le plus de cas de l'approbation 
et de l'estinae , d'avouer généreusement que je me suis 
trompé, que de soutenir ce que je crois véritable. Et, 
quand j'y pense, je sens quelque peine à m'empêcher de 
désirer que la vérité soit du côté de M. Arnauld , à cause 
du plaisir que j'aurais de me rendre et de sacrifier à 
la vérité et à la charité une vaine réputation... qu'as- 
surément je n'estime guère ^ Plût à Dieu que M. Ar- 
nauld , de sa part , voulût bien reconnaître que les sen- 
timents qu'il a sur la grâce sont insoutenables ^, ou 
plutôt qu'il pût faire voir que je lui ai attribué des 
sentiments qu'il n'a pas : qu'il le dise seulement, sans 
le prouver, et l'affaire est tinie. Qu'il me traite sur ce 
point de calomniateur, et je le regarde comme mon frère 
ou comme mon père en Jésus -Christ. » Voilà des sen- 
timents qui valent mieux sans doute que d'avoir raison 
dans une dispute. 

Le P. Malebranche, voyant que la dissertation de 
M. Arnauld, publiée avec beaucoup d'éclat et distribuée 
avec beaucoup de soin, prévenait extrêmement les esprits 
contre ses sentiments, n'attendit pas que sa réponse fût 
achevée pour la montrer à ses amis , afin qu'ils eussent 
de quoi dissiper la prévention qui lui était contraire, ou 
du moins de quoi l'arrêter dans les personnes qu'elle 
n'avait point encore séduites. Car telle était alors la si- 
tuation de ses affaires : à la raison près qui paraît lui 
avoir été toujours favorable, il avait tous les désavantages 
dans la guerre périlleuse qu'il soutenait contre M. Ar- 
nauld. Il avait en tète un homme aguerri par ses vic- 
toires et par ses défaites mêmes , qui , ayant saisi le pu- 
blic, était maître du terrain depuis près de cinquante ans, 

1 C'est avoir, dit Bayle, une disposition d'esprit plus admirable 
que tout le savoir du inonde. (Juillet 1685.) 

2 C'étaient, on .•>/* souvie/it, ceux de Jansénius. 



140 Bibliothèque Oratorienne 

qui avait à sa solde des armées nombreuses ou plutôt 
des peuples entiers, et qui, d'ailleurs, payait de sa per- 
sonne ou du moins de sa réputation, qui, dans les com- 
bats littéraires encore plus ({ue dans les autres, est d'un 
grand poids pour faire pencber la victoire. 11 est vrai que 
le P. Malebranche était dans une grande estime, mais 
sans crédit et sans autorité. Son adversaire parlait le 
langage des sens, ce qui mettait la foule dans son parti, 
pendant que lui , avec son langage de raison , se voyait 
presque seul, abandonné, à la merci de cette populace 
dont le nombre aurait étonné les plus hardis. M. Arnauld 
avait encore un autre avantage : étant en Flandre, il lui 
était facile de faire imprimer ses critiques, au lieu que 
le P. Malebranche ne trouvait point dans le royaume 
d'imprimeries pour ses réponses; de sorte que ses ré- 
ponses étaient fort rares, tandis que les critiques de 
M. Arnauld étaient fort communes; souvent même, par 
la ditficulté de l'impression, il se vit obligé de se défendre 
par des manuscrits contre les imprimés qui couraient 
toute la France; c'est ce qui lui arriva dans la circons- 
tance dont nous parlons. Four arrêter le cours de la pré- 
vention, il prêta le commencement de sa réponse à un de 
ses amis qui la donna à un autre, qui la lit voir à 
M. Nicole '. C'était un des plus fameux partisans de Jan- 
sénius, qui joignait à un esprit fort délié un goût tin et 
délicat, lîeaucoup d'érudition ecclésiastique avec un rai- 
sonnement subtil qui incommoda bien souvent les cal- 
vinistes ^ Il était alors brouillé avec M. Arnauld. On en 
apporte plusieurs raisons. La plus vraisemblable, c'est 
que la retraite de ce docteur en Flandre ayant rendu la 

1 :M. Nicole était de Ctiartres; il fut refusé à l'examen pour les 
Ordres par les grands vicaires de Paris, ce qui les rendit ridi- 
cules. 11 avait déjà écrit avec succès. 
Selon Bayle même. 



La Vie du R. P. Matebranche Ml 

cause et le parti molinistéqui y régnait plus attentifs aux 
démarches de ses amis, M. Nicole, pour se tirer d'affaire, 
s'avisa d'admettre, contre les principes qu'il avait sou- 
tenus autrefois, une espèce de grâce suffisante donnée à 
tous universellement ^ . Cela lui réussit ; on le laissa en 
repos. Mais l'inflexible M. Arnauld, qui avait sacrifié le 
sien pour soutenir le contraire, ne pouvait manquer d'être 
fort mal satisfait de sa conduite. C'est ce qui donna lieu 
au bruit qui courut en ce temps-là, que M. Nicole s'était 
réconcilié avec les jésuites aux dépens de la cause com- 
mune. Mais, quoi qu'il en soit, la mésintelligence de ces 
deux célèbres jansénistes ne dura pas longtemps; et il 
paraît que le P. Malebranche ne servit pas peu à les 
raccommoder ensemble de la manière que je vais dire. 

M. Nicole, ayant Iule commencement de la réponse à 
la dissertation de M. Arnauld, en lit une petite critique 
où il blâme fort l'auteur de ce qu'il attribue de mauvaises 
adresses à son adversaire. Du reste, il ne fait qu'effleurer 
les choses, et, aussi bien que son ami, il paraît ne pas 
trop entendre les sentiments qu'il condamne. Ce que j'y 
trouve de mieux , c'est une espèce de bon mot par où il 
tâche de rendre ridicule le système du P. Malebranche 
sur la nécessité des lois générales. Il est bon de le rap- 
porter ici, atin qu'on ne m'accuse point de partialité. 

« Le P. Malebranche, dit-il, veut que Dieu ait prévu 
par une science moyenne ce que chaque ange aurait 
fait, s'il lui avait donné le peuple juif à gouverner, qu'il 
ait ainsi considéré les divers systèmes de la conduite des 
anges, et qu'ayant reconnu par cet examen que saint 
Michel serait le plus ménager en matières de miracles, 
il l'a choisi. C'est comme s'il disait que Dieu a donné le 
peuple juif à gouverner aux anges au rabais des miracles, 

1 U a fait un livre là-dessus. 



142 Bibliothèque Oratorienne 

et qu'ayant trouvé que saint Michel s'en acquitterait à 
meilleur marché, il l'a préféré à tous les autres. » Une 
raillerie ne fut jamais une raison, et lorsqu'elle tombe 
sur des matières sérieuses , elle doit faire pitié ou causer 
de l'indignation. Cependant je puis dire que ce petit mot 
de M, Nicole fit plus de tort au P. Malebranche que tous 
les grands discours de M. Arnauld. Aussi ce docteur, qui 
savait bien ce qui fait impression sur le peuple, ayant 
reçu la critique de son ancien ami , ne manqua point 
d'en faire usage. Il la tit imprimer à la tête de son grand 
ouvrage contre le traité du P. Malebranche. Nous voici 
enfin au fort de la guerre de ces deux célèbres antago- 
nistes. Il faut en expliquer les progrès, les suites et les 
issues de part et d'autre. 

Cet ouvrage de M. Arnauld a pour titre général : 
Réflexions philosophiques et théologiques sur le nouveau 
système de la nature et de la grâce. Il est divisé en trois 
volumes : dans le premier on attaque le P. Malebranche 
sur l'ordre de la nature; dans le second sur l'ordre de la 
grâce ; dans le troisième sur ce qui regarde Jésus-Christ 
en tant que distributeur de ce don céleste et divin. 
Comme ils ne furent pas publiés tous à la fois, nous 
ne parlerons de chacun en particulier que selon l'ordre 
des temps où ils virent le jour et où le P. Malebranche 
y a répondu. 

Ce fut vers le milieu de 1685 que le premier volume 
parut enfin à Paris ^ On peut bien juger avec ([uels 
applaudissements de la part de MM. les jansénistes : ils 
n'oublièrent rien pour lui donner vogue et ils y réus- 
sirent. Leurs cris redoublés, qu'on entendit de toutes 
parts, animèrent le public contre le P. Malebranche, qu'on 
faisait regarder sous deux formes bien horribles, et 

1 Cologne, chez NMcolas Schouters, I(i.s5, iu-l:2, 418 pages. 



La Vie du B. P. Malehranche 143 

comme le destructeur de la Providence de Dieu, et comme 
le nouveau protecteur de la grâce molinienne, c'est-à- 
dire, ainsi qu'ils l'entendirent, d'une grâce qui reçoit son 
efficace de la volonté. M. de Meaux, qui était grand tho- 
miste, se déclarait ouvertement contre lui, et ses dis- 
ciples, se joignant au parti de M. Arnauld, formaient un 
parti si nombreux et si puissant, qu'il fallait un courage 
intrépide pour entreprendre seulement de leur résister. 

Le P. Malebranche en fut d'abord si étonné, qu'il ré- 
solut de suivre le conseil du sage, qui défend de parler 
lorsqu'on n'est point disposé à nous entendre. Ce n'est 
pas que le dernier livre de M. Arnauld l'attaque mieux 
que les autres; on n'y voit, non plus que dans les pre- 
miers, qu'une inique obstination à tout confondre, à 
établir de grandes maximes que nul ne lui conteste, à 
vouloir que son adversaire ait des sentiments qu'il n'a 
pas; et, sur ce beau principe, à lui prouver en forme avec 
un appareil d'érudition extraordinaire, philosophique, 
théologi([ue, rabbinique, qu'il ne les doit point avoir. Il 
lui était donc bien facile de réfuter un tel ouvrage. Mais 
le P. Malebranche s'étant explicjué suffisamment dans sa 
réponse à la dissertation de M. Arnauld, y ayant même 
renouvelé la protestation qu'il avait faite autrefois de ne 
point répondre à ceux qui l'attaquent sans le vouloir 
entendre, et de plus ayant prouvé par plusieurs bonnes 
raisons qu'il serait inutile de réfuter un auteur qui ne 
comprenait point ses sentiments, voulut s'en tenir à son 
serment. Ses amis en cela ne furent point de son avis. 
Ils lui dirent que si le livre de M. Arnauld ne méritait 
point de réponse, sa réputation en méritait bien une; 
qu'il devait avoir cet égard pour le public qui ne veut 
pas qu'on lui paraisse mépriser ceux qu'il estime; qu'on 
interpréterait son silence à son désavantage et que la vé- 
rité en souffrirait. C'était prendre le P. Malebranche par 



144 Bibliothèque Oraforienne 

son endroit sensible, car, pour ce qui regardait sa per- 
sonne, il y était fort indifférent. 11 n'y avait que l'intérêt 
de la vérité qui le touchât. Cependant, comme il croyait 
déjà avoir assez fait pour la mettre dans tout son jour, 
il ne se rendit pas à leurs instances. Il fallut qu'une 
force majeure s'en mêlât. 

Ce fut M. de Harlay, son archevêque. Ce grand prélat 
avait trop de pénétration pour ne point s'apercevoir que 
tout ce fracas venait du parti des jansénistes. Il n'aimait 
point ce parti, qui, outre qu'il lui était suspect en ma- 
tière de foi, l'avait, dit-on, fort décrié dans le monde '. 
D'un autre côté il était convaincu, et avait tout sujet de 
l'être, que les sentiments du V. Malebranche sur la grâce 
étaient orthodoxes. Il crut donc avoir trouvé un adver- 
saire propre à opposer au jansénisme. Il le manda une 
seconde fois, et, après lui avoir fait encore expliquer ses 
principes, il lui ordonna de répondre incessamment à 
M. Arnauld'. Le prélat accompagna cet ordre d'un air si 
gracieux, si engageant, si cordial, que le P. iMalebranche 
ne put y résister. Il le regarda même comme un ordre 
du ciel, puisqu'il lui venait d'un homme qui lui tenait la 
place de Dieu. 

Mais pendant qu'on lui ordonnait en France de se dé- 
fendre, on le défendait en Hollande, sans qu'il en sût 
rien. Heureux si la main qui repoussait les coups de son 
adversaire n'eût été une main calviniste. C'était le fameux 
Bayle, auteur des Nouvelles de la république des lettres, 
bel esprit... par ses premiers écrits, qu'on ne peut lire 
sans déplorer son malheur d'être né dans une religion 
hérétique et d'en avoir trop suivi les principes jusqu'à 

^ // faut convenir que le mauvais renom de ce prélat avait 
quelque foiulement. Le fait qu'il patrona Malebranche rend le 
P. André vraiment trop indulgent pour Lui. 

^ Je ne sais si le fait est bien avéré. (P. Lelong.) 



La ]'ie du R. P. Malebranche 145 

leurs dernières conséquences. Dans l'extrait qu'il donne, 
dans les Nouvelles du mois d'août 1685, du premier vo- 
lume des Réflexions philosophiques et théologiques de 
M. Arnauld , contre le P. Malebranche, il embrasse en 
un point le parti de ce dernier. Car après avoir loué le 
docteur de Sorbonne de sa vaste érudition et surtout de 
ce qu'il parle ordinairement un certain langage sensible 
que la plupart des lecteurs entendent bien mieux que 
celui de la vérité, il le critique fort honnêtement sur ce 
qu'il dit contre le philosophe sur les plaisirs des sens '. 

1 Voici le passage de Bayle : « M. Arnauld emploie quatre 
grands chapitres sur ce point; mais ceux qui auront compris 
tant soit peu la doctrine du P. Malebranche s'étonneront sans 
doute qu'on lui en fasse des affaires, et s'ils ne se souviennent 
pas du serment de bonne foi que M. Arnauld vient de prêter 
dans la préface de ce dernier livre, ils croiront qu'il a fait des 
chicanes à son adversaire, afin de le rendre odieux du côté de la 
morale. Car enfin il est aisé de connaître qu'il n'y a rien de plus 
innocent et de plus certain que de dire que tout plaisir rend 
heureux celui qui en jouit pour le temps qu'il en jouit , et que 
néanmoins il faut fuir les plaisirs qui nous attachent au corps. 
S'imagine-t-on qu'en disant aux voluptueux que les plaisirs où 
ils se plongent sont un mal, un supplice, un malheur insup- 
portable, non seulement à cause des suites, mais aussi pour le 
temps où ils les goûtent, on les obligera à les détester. Baga- 
telles; ils prendront un tel discours pour une parodie ridicule 
et pour une pensée outrée d'un homme entêté , qui s'imagine 
fièrement qu'on déférera plus à ses paroles qu'à l'expérience. Le 
plus sur est d'avouer aux ^ens qu'ils sont heureux pendant qu'ils 
ont du plaisir, aussi bien le croiront-ils, quelque chose qu'on leur 
put dire. Il faut seulement, après cet aveu, leur représenter que, 
s'ils n'y renoncent, ce bonheur présent les damnera. Mais, dit-on, 
c'est la vertu, c'est la grâce, c'est l'amour de Dieu, ou plutôt 
c'est Dieu seul qui est notre béatitude : d'accord, en qualité d'in- 
strument ou de cause efficiente, comme parlent les philosophes; 
mais en qualité de cause formelle, c'est le plaisir, c'est le con- 
tentement qui est notre seule félicité. Que par une supposition 
impossible on se représente un homme aussi vertueux que saint 
Paul et condamné pour toujours aux mêmes tourments ([u'un 
diable, aura-t-on l'imagination assez fausse ou assez subtile pour 
trouver que cet homme est moins malheureux qu'un diable? 

. BlBL. OR. — VllI 5 



146 Bibliothèque (Jratoriennc 

Le P. Malebranche soutient ([ue tout plaisir rend ac- 
tuellement heureux ceux ({ui jouissent, pour le moment 
qu'ils en jouissent et autant qu'ils en jouissent; mais que 
néanmoins il faut s'en priver dans cette vie à cause des 
suites qu'ils ont par rapport à l'éternité. 

M. Arnauld veut au contraire que cette proposition 
soit une maxime épicurienne, capable de corrompre toute 
la morale et ((ue la restriction <ju"on y ajoute est illusoire. , 

M. Bayle, en parlant de ce hors-d'œuvrc du livre de 
M. Arnauld, où il ne devait être question que de com- 
battre la nécessité des lois générales dans l'ordre de la 
nature, fait voir clairement l'innocence et l'évidence de 
la maxime du P. Malebranche, la plus raisonnable que 
l'on puisse avoir en celte matière. Car c'est une folie de 
raisonner contre l'expérience manifeste. Chacun expéri- 
mente qu'il est heureux lors(|u'il jouit du plaisir et d'au- 
tant plus heureux ([ue son plaisir est plus grand , 
donc, etc.. Ainsi raisonnait i\l. Bayle, ce qui, joint à un 
petit soupçon de mauvaise foi qu'il jette en passant sur 
M. Arnauld , lui attira un avis public et fort sérieux de 
la part de ce docteur. 

Le P. Malebranche profila de leur (|uerclle, et, laissant 
alors à M. Bayle le soin de le défendre sur l'article des 
plaisirs qui ne venait à rien dans les réflexions critiques 
de son adversaire, il s'attacha uni(iuement à ce qu'elles 
contenaient d'essentiel ou dont il crut que le public 
voulait qu'il se justifiât. Voyons s'il a montré dans le 
choix des matières cette justesse d'esprit (jui le distingue 
si fort de la plupart de nos auteurs. 



on le pourra dire de bouche, njais oa ne comprendra rien à ce 
qu'on dira. Tant il est vrai que la seule voie que nous concevions, 
que Dieu puisse mettre eu usage pour nous rendre actuellement 
et formellement heureux, c'est de communiquer à notre âme la 
modilicalion qu'on appelle sentiment de plaisir. » (Août 1685.) 



La Vie du R. P. Malebranche 147 

Le premier volume des Réflexions philosophiques et 
théologiques de M. Arnauld contient en substance : 

1° Un avis touchant la réponse du P. Malebranche à 
sa dissertation dont néanmoins il ne parle que sur la foi 
de M. Nicole; un avant-propos où il rend raison de la 
méthode qu'il a suivie dans son livre; un grand chapitre 
préliminaire pour expli([uer les termes de la dispute, où 
nous allons entrer. 

2° Plusieurs longs discours (|ui tendent à prouver que le 
P. Malebranche ruine la Providence divine par l'établisse- 
ment de ses lois générales par rapport à l'ordre de la nature. 

3° Diverses objections par-ci par-là répandues contre 
le système de ces mêmes lois^ 

Tout le reste du livre (qu'on l'examine) est absolument 
hors-d'œuvre et d'un esprit faux ({ui s'éloigne de son 
but, si toutefois son but n'est pas de brouiller, car pour 
cela il faut convenir que M. Arnauld a un talent rare 
dans la métaphysique. 

C'est pourquoi le P. Malebranche qui ne veut pas le 
suivre dans ses égarements se borne à ce (jui a un rap- 
port direct avec lui ou avec son traité. A ces trois chefs 
que nous venons de marquer, il répond par trois lettres 
adressées à M. de lloucy, comme les Réflexions de M. Ar- 
nauld, pour décider juste, s'il a eu raison de s'en tenir là; 
que l'on compare la critique et la réponse, ou qu'on ait 
la bonté de croire ce que je vais dire ou plutôt transcrire 
en abrégé sur l'une et sur l'autre"-. 

* Les deux derniers chapitres du livre de M. Arnauld sont 
employés à examiner les nouvelles preuves dont le P. Malebranche 
s'est servi dans sa réponse au Traité (/es- vraies et des fausses 
idées. M. Arnauld y fait voir aussi Lien que partout ailleurs un 
raisonnement fort net et une vii^ueur d'esprit toute telle que s'il 
n'avait que quarante ans. (Journal d'août 1685.) 

2 Nous croirons sur jmrole le P. André, et omettrons cette 
analyse qui n'a pas moins de trente-sept pages (o22 à 559 J. 



148 Bibliothèque Oratorienne 

Pendant que le P. Malebranche écrivait ses trois let- 
tres au marquis de Saint-Preuil , en réponse au volume 
des Réflexions philosophiques et théologiques, M. Arnauld 
en écrivait neuf à lui-même, pour l'accabler du moins 
par la multitude de ses écritures; c'était pour répliquer 
à deux répliques de son adversaire : l'une à sa défense , 
l'autre à sa dissertation. Il semblait que M. Arnauld 
voulût fatiguer le P. Malebranche, en ne lui laissant 
point le loisir de se reconnaître; car ses lettres parurent 
coup sur coup, de sorte que toutes les neuf se trouvèrent, 
en trois mois, composées, imprimées, publiées. Le doc- 
teur y prend un certain air d'honnête homme, doux, 
chrétien, modéré, qui plaît toujours; et il sait si bien 
d'ailleurs profiter de l'ascendant qu'il avait pris sur le 
public, que, pour peu qu'on cesse d'être attentif au fond 
des choses qu'il traite, on est entraîné par ses manières 
imposantes à lui donner gain de cause. Mais quel est le 
dessein de ces lettres? Voilà ce qu'il faut exposer en peu 
de mots. 

Dans la première, M. Arnauld exhorte le P. Malebran- 
che à la paix, à la charité, à la modération, vertus dont 
ce grand docteur, comme bien d'autres, donne toujours 
plus de leçons que d'exemples. 

Dans les trois suivantes, il recommence la guerre en 
répondant à la réponse du P. Malebranche à sa disserta- 
tion. Il emploie bien des efforts pour se laver du reproche 
de calomnie, de déguisements, de ruses, etc., que lui 
avait fait son adversaire. Mais il ne se sauve que par 
mille détours, où il n'est pas besoin de le suivre. J'avoue 
cependant que dans sa troisième lettre, il me paraît vic- 
torieux du P. Malebranche en un point: ce père, pour 
montrer non seulement qu'il admet en Dieu des volontés 
particulières pour tous les bons effets qui arrivent dans 
le monde, mais encore que Dieu en produit quelques-uns 



La Vie du R. P. Matebranche 149 

par des volontés particulières, et sans l'entremise des 
causes occasionnelles, a distingué deux choses dans l'an- 
cienne Loi. Le Décalogue, dont il esl dit qu'il fut gravé 
sur la pierre par le doigt de Dieu, digito Dci, et les lois 
cérénioniales ou figuratives, qui devaient être abrogées à 
la venue de Jésus -Christ. Il croit que Dieu a écrit sur la 
pierre le Décalogue ou la loi morale par une volonté par- 
ticulière, à cause de cette expression de l'Ecriture : digito 
Dci; mais il prétend que les lois cérémoniales ou figura- 
tives qui devaient être abolies par l'Evangile, n'ont été 
données de Dieu que par le ministère des anges, et par 
consé(|Ucnt, par des volontés générales. 

M. Arnauld lui montre 1" par l'Ecriture, que la loi 
morale et la loi cérémoniale sont également attribuées à 
Dieu, comme auteur, et aux anges, comme ministres. 
Donc il faut dire que Dieu les a données l'une et l'autre 
également par des volontés particulières, ou que Dieu ne 
les a données ni l'une ni l'autre par de semblables vo- 
lontés. 

2" Par la raison que s'il fallait choisir entre ces deux 
sortes de lois, laquelle on dcivrail dire avoir été inspirée 
aux anges par une volonté particulière de Dieu, et la- 
quelle par des volontés générales, il est évident (ju'on le 
devrait assurer de la loi figurative, qui est arbitraire, 
plutôt qu(î de la loi morale, qui est nécessaire. Car les 
anges, ayant reçu ordre de gouverner les Juifs, pou- 
vaient facilement trouver la loi morale dans la raison (|ui 
les éclairait, puisque les autres législateurs l'y ont bien 
trouvée sans miracle ; au lieu que la loi cérémoniale , 
étant destinée à iigurer Jésus-Christ et son Eglise en une 
inlinité de manières diflerentes , demandait une étendue 
de connaissances prodigieuses : connaissances de la na- 
ture, connaissances de la grâce, connaissances des évé- 
nements futurs, de plusieurs volontés libres de Dieu, de 



150 Bibliothèque Oratorienne 

plusieurs actions libres de Jésus-Christ, etc.. Je ne 
crains point de fortilier l'argument de M. Arnauld, parce 
que la vérité et la justice doivent l'emporter sur toute 
autre considération. 

Après avoir fait de grands efforts pour justifier sa dis- 
sertation contre la réplique du P. Maleliranche, Arnauld 
en fait de plus grands dans les trois lettres qui suivent, 
pour répondre à celles qu'on avait opposées à sa défense, 
en 1684. H y défend ses opinions sur la grâce, et attaque 
celles de son adversaire, l'accusant de calomnie, non pas 
pour lui avoir imputé des sentiments qu'il n'eut pas, mais 
pour l'avoir voulu faire passer dans le monde pour un 
novateur qui dogmatise, à cause qu'il soutient la grâce 
invincible, laquelle il prétend faire partie de la foi catho- 
lique. Sur quoi M. Arnauld l'exhorte fort chrétiennement 
à lui faire au plus tôt réparation d'honneur. 

Dans la huitième et dans la neuvième lettre , le doc- 
teur critique entreprend de démontrer qu'il a eu raison 
d'imputer au P. Malebranche qu'il admettait en Dieu, 
non pas à la vérité une étendue matérielle, ce qu'il n'a, 
dit-il, jamais avancé, mais une étendue formelle. On voit 
ici que le grand Arnauld sent bien qu'il a tort, mais 
qu'il n'ose tout à fait en convenir. 

Le succès de ces neuf lettres , surtout des sept pre- 
mières qui sont les mieux écrites, fut considérable. On 
admirait la fécondité de la plume de M. Arnauld, qui, à 
l'âge de soixante-quinze ans, enfantait tous les mois quel- 
ques nouveaux ouvrages sur les matières les plus difliciles 
de la philosophie et de la théologie. On pensait moins au 
mérite de ses pièces qu'à leur nombre, on était si accou- 
tumé à lui applaudir, qu'on le faisait par habitude, sou- 
vent même sans savoir de quoi il était question. Les amis 
du P. Malebranche en furent alarmés : ils craignaient que 
ces applaudissements tumultuaircs n'achevassent ^e met- 



i 



La Vie du R. P. Malebrayiche 151 

tre tout le public clans le parti de son critique. C'est 
pourquoi il y en eut qui lui conseillèrent d'interrompre 
quelque temps sa réponse aux Réflexions de M. Arnauld , 
pour répondre à ses lettres. Car, lui disait-on, comme 
elles sont courtes et qu'elles paraissent une à une, elles 
sont beaucoup lues, au lieu qu'on ne lit guère son gros 
volume contre le Traité de la nature et de la grâce. 

Le P. Malebranche ne fut point de cet avis ; il crut 
qu'il fallait continuer de battre M. Arnauld dans son fort, 
ou qu'il regardait comme tel , espérant que s'il avait le 
bonheur de l'y vaincre, tout le reste ne tiendrait pas. De 
plus , comme les petites lettres de son impétueux adver- 
saire se suivaient quasi d'aussi près que les paroles d'un 
même discours , il jugea qu'il était de la bienséance d'at- 
tendre, pour lui répondre, qu'il eût cessé de parler. En- 
tin, quoique ces lettres lui fussent adressées, il était 
presque toujours le dernier à les recevoir. Il acheva donc 
sa réplique aux Réflexions de M. Arnauld. Mais pendant 
qu'il parait un coup, on lui en portait plusieurs autres. 
Les lettres justificatives de M. Arnauld se multipliaient 
de jour en jour; on les lisait ardemment, surtout les 
trois qui regardent la grâce. M. de Meaux en ayant eu 
connaissance, et se figurant le P. Malebranche tel qu'il 
y était représenté, comme s'il eût fait un nouveau sys- 
tème d'hérésie des erreurs contradictoires de Luther et 
de Pelage, souhaitait avec lui une seconde conférence sur 
les matières en question. Le P. Malebranche ne craignait 
rien de ce côté-là; il ne soutenait autre chose que la doc- 
trine du saint concile de Trente sur la liberté de l'homme, 
sur le pouvoir de résister à la grâce, de la rejeter, d'y 
rnan(|uer, de la rendre inutile. Néanmoins, connaissant 
M. de Meaux pour thomiste rigide, il appréhenda de se 
cominettre avec le prélat. Il s'en excusa d'abord par l'i- 
nutilité ordinaire de ces sortes d'édairrissomonts de vive 



152 Bibliothèque Oratorienne 

voix. 11 allégua le respect ([u'il devait avoir pour un 
évêque d'un si grand mérite, et auquel il craignait de 
manquer dans une dispute, où l'on s'égale naturellement 
à son adversaire, quel qu'il puisse être. Il ajouta que ses 
ouvrages parlaient assez clairement pour tous ceux qui 
ne cherchent que la vérité, et que pour les autres , il n'y 
aurait jamais moyen de les satisfaire. Mais, comme on le 
pressait un peu vivement, il refusa tout net la confé- 
rence. Le prélat fut extrêmement piqué de ce second 
refus. Le P. iMalebranche lui écrivit, pour l'apaiser, en 
ces termes \.. 

M. de Meaux était honnête homme, droit, bienfaisant, 
et se piquait d'une équité inaltérable. Il dit donc à un 
ami du P. iMalebranche (c'était le marquis d'Allemans), 
que, puisqu'il ne voulait point conférer avec lui, il allait 
relire tous ses ouvrages pour en examiner de nouveau 
les principes , mais qu'après avoir tout examiné sans 
prévention, il ferait sans égard tout ce qu'il jugerait être 
4 la gloire de Dieu. Le P. Malebranche fut ravi d'ap- 
prendre la résolution du prélat. Car le plus grand de ses 
désirs a toujours été qu'on l'examinât de près, pourvu 
que ce fût sans prévention. Pour mettre donc son illustre 
critique en état de mieux juger de ses sentiments sur 
la grâce, il entreprit dans sa réponse aux lettres de 
ftl. Arnauld, d'éclaircir à fond la matière, et de se bor- 
ner là pour rendre le public plus attentif au vrai sujet de 
la controverse. Ainsi, les quatre premières de ses lettres, 
ne contenant presque rien que des justifications ou des 
accusations personnelles qui n'intéressent pas fort le 
monde, il en abandonna le jugement aux lecteurs équi- 
tables. Les deux dernières eurent le même sort à peu 
près pour la même raison , et parce que leur propre gali- 

* La lettre manque malheureusement dans le manuscrit. 



La Vie du R. P. Malebranche 153 

matias suflit pleinement pour les réfuter. Au reste, on 
s'en rapporte à quiconque les lira avec une connaissance 
médiocre des sentiments du P. Malebranche, ou seu- 
lement de saint Augustin sur les idées. Les cinquième , 
sixième, septième, sont les meilleures en tout sens, et 
pour les choses, et pour la manière. Le P. Malebranche 
crut donc avoir droit de s'y attacher uniquement, d'au- 
tant plus que ces lettres , réduisant le jansénisme au tho- 
misme, augmentaient considérablement les troupes de 
son ennemi. Afin de les combattre avec succès, il fait 
trois choses : 

1° Après avoir attaché des idées distinctes aux termes 
de la question sur la grâce efticace par elle-même, il 
établit son sentiment et en démontre la conformité avec 
celui de saint Augustin, le grand maître en cette matière. 

2° 11 découvre manifestement l'énorme iniquité du re- 
proche que lui fait M. Arnauld, que ses sentiments sur la 
grâce sont un mélange monstrueux des erreurs de Lu- 
ther et de Pelage. 

3° Il prouve, au contraire, que c'est avec raison que, 
dans la nécessité de se défendre contre un si redoutable 
adversaire, il lui a reproché, avec beaucoup d'autres, 
qu'il dogmatisait sur la grâce. 

Ces trois points nous donnent quatre lettres, parce 
que le dernier en fournit deux. Elles sont toutes fort 
belles; et de tous les ouvrages qui ont été écrits sur 
cette matière , c'est celui qui est le plus capable de met- 
tre au fait sur les disputes de la grâce, sur le jansénisme, 
sur le molinisme et sur le sentiment moyen qui est le 
seul véritablement catholique ^ 

^ L'analyse qui suit va de la page 5G3 à la page 590. Dans 
le temps que le P. Malebranche écrivait la troisième de ses let- 
tres, il paraissait divers ouvrages contre M. Arnauld, entre 
autres un volume d'observations sur la nouvelle défense de la 



154 Bibliothèque Oralorienne 

Le P. Malebranche met fin à cette lettre, en disant 
qu'il est las d'écrire pour répondre à des livres qui n'at- 
taquent, au lieu de lui, que de purs fantômes. « J'ai, 
poursuit-il, exposé mes sentiments le plus nettement que 
j'ai pu; j'en ai donné des preuves suffisantes. Le procès 
que M. Arnauld me fait est de ma part tout instruit, que 
l'on décide. Il est vrai qu'il nous fait encore espérer 
deux volumes , outre les quatre premiers et les neuf let- 
tres. Voilà bien des écritures. C'est de quoi différer long- 
temps le jugement de l'affaire, et fatiguer les plus pa- 
tients lecteurs. Cependant , si on veut attendre les deux 
derniers livres, à la bonne heure. Mais pour moi, je dé- 
clare que les premiers auxquels j'ai répondu, me don- 
nent la hardiesse de dire que je consens que l'on juge, 
sans attendre les réponses que je pourrai faire à ces deux 
autres ^ . » 

Cela est bien hardi , mais il est bien permis à un au- 
teur de l'être , quand il y a évidence que la justice est 
pour lui, et qu'il a de l'équité du public la bonne opinion 
qu'on en doit avoir. Le P. Malebranche se trouvait dans 
ces termes. Il voyait manifestement que M. Arnauld l'a- 



version du Nouveau Testament de Mons. Elles sont du P. Le- 
tellier, jésuite, fameux ennemi des jansénistes, vrais ou pré- 
tendus; mais qui certainement n'eût jamais été si fameux s'il 
n'eût été depuis (quand il devint confesseur du roi) en état de 
les combattre autrement que par ses livres. On peut bien juger, 
parle caractère de cet auteur assez connu dans le monde, que 
sa bile artificieuse n'épargnait pas dans ses observations M. Ar- 
nauld, fléau de la société (de Jésus) depuis plus de quarante ans. 
En effet, il le presse très vivement, et quelquefois assez bien, 
principalement sur l'article de la grâce invincible. 

^ On sent, dit Fontenelle , que le génie de M. Arnauld était 
tout à fait guerrier, et celui du P. Malebranche fort pacifique. 
Il dit même en quelque endroit qu'il était bien las de donner 
au monde un spectacle aussi dangereux que ceux contre lesquels 
on déclatne le plus. 



La Vie du R. P. Malebranche lo3 

vait jusqu'ici critiqué sans le vouloir entendre, qu'il 
n'avait bien réfuté aucun de ses principes ; que souvent 
même il ne les attaquait pas, mais seulement des propo- 
sitions incidentes qu'on pouvait lui abandonner sans pré- 
judice du traité; qu'il ne s'était amusé qu'i"» déplacer de 
ses livres quantité de passages, pour leur faire dire hors 
de leur place tout ce qu'il lui plaisait ; qu'il avait même 
tronqué quelques-uns de ces passages; qu'il leur avait 
presque toujours donné un sens odieux que les termes ne 
portent point; qu'il avait son fort à tout embrouiller par 
des raisonnements vagues, par des citations de Pères or- 
dinairement fort mal entendues; par des conséquences 
vingt fois désavouées, et dont les prémisses, ou ne les 
contenaient pas, ou n'étaient que dans l'imagination du 
docteur qui les prête à son adversaire, pour avoir le 
plaisir de remporter sur lui , ou du moins sur son fan- 
tôme, une victoire facile. Supposant donc dans le public 
de l'intelligence et de l'équité, l'auteur crut ne pouvoir 
mieux faire que de solliciter un prompt jugement. D'ail- 
leurs, il voyait que le monde se désabusait de jour en 
jour, à mesure que ses principes devenaient familiers. 
On ne s'effarouchait plus tant à la vue dos idées claires 
qu'il présentait à l'esprit, au lieu des ténèbres péripaté- 
ticiennes. La religion, qui paraît dans ses livres dans le 
plus beau jour où elle eut jamais paru , lui faisait des 
admirateurs de ceux qui n'osaient être encore de ses 
partisans. La guerre qu'il soutenait depuis si longtemps 
contre le redoutable I\L Arnauld, relevait beaucoup le 
lustre de sa réputation, (jui avait un peu soullert, avant 
qu'ils en vinssent aux mains. Ses réponses, qui conte- 
naient toujours ou quelque nouvel éclaircisssement, ou 
même quelque nouvelb; preuve de ses principes, lui atti- 
raient une estime générale. On les lisait volontiers, et on 
s'en laissait convaincre avec plaisir. 



156 Bibliothèque Oratorienne 

Les amis du docleur en furent ellrayés, et la iierté si 
ordinaire à MM. les jansénistes ne les garantit point de la 
peur en cette rencontre, surtout lorsqu'ils virent impri- 
mer les quatre dernières lettres du P. Malebrancbe, qui 
mettaient en plein jour l'erreur de leur système. Elles 
jetèrent parmi eux l'alarme, et y causèrent une espèce 
de schisme. Les uns déclamaient contre l'auteur, le re- 
gardant avec indignation comme le nouveau protecteur 
de la grâce résistible. Le fameux P. Quesnel fut de ce 
nombre. Les autres s'en prenaient à M. Arnauld, qui, par 
ses imprudentes attaques, s'était attiré sur les bras un 
ennemi d'autant plus terrible, qu'il était plus pacifique 
de son naturel, et par là plus croyable dans ses défenses. 
Entre ceux-ci il y en avait encore de deux sortes : la 
plupart, craignant M. Arnauld, se contentaient de mur- 
murer tout bas; mais il y en eut d'autres qui, l'aimant 
plus qu'ils ne le craignaient, le blâmèrent hautement ^ 
Celui qui le fit avec plus d'éclat, ce fut M. de Laval de 
Boisdauphin, évèque de la Rochelle*, qui était trop sin- 
cère pour dissimuler sa pensée, et trop généreux pour ap- 
préhender les jansénistes. Il demandait publiquement de 
quoi s'avisait M. Arnauld, à son âge, de s'attaquer à 
un adversaire du mérite et de la vigueur du P. Male- 
branche. 



1 Plusieurs lui écrivirent pour l'engager à abandonner la dis- 
pute , à laisser là le P. Male/jranche , et à combattre d'autres 
adversaires , tels que l'auteur de la Politique du clergé, qu'on 
attribuait au ministre Jurieu. On ne jmt rien obtenir sur M. Ar- 
nauld, qui répondit souvent qu'il était jicrsuadé qu'il n'y avait 
7'ien au monde de plus important que de combattre le P. Ma- 
lebranche. Ses amis revinrent plusieurs fois à la charge, mais 
toujours inutilement. (Adry.) 

2 Ce prélat fut-il vraiment aussi janséniste que le fait sup- 
poser le P. André? j'incline à croire que non. On trouvera sur 
lui quelques détails dans les Archives de l'évêché de Luçon. 
(Paris, Poussielgue, 1885.) 



La Vie du R. P. Malebranche 157 

C'est tout ce que j'ai pu apprendre de ce temps-là, par 
rapport aux jansénistes. On peut bien juger que les mo- 
linistes ne se taisaient pas. L'occasion était trop belle 
pour ne pas se déchaîner contre M. Arnauld, qui les 
traitait d'hérétiques. Mais, comme les mémoires qu'on 
m'a fournis n'en disent rien de particulier, je viens aux 
thomistes. 

M. de Meaux, qui était à leur tète, s'en tenait toujours 
au premier jugement qu'il avait porté du Traité de la na- 
ture et de la grâce : il y trouvait à redire qu'on y raison- 
nait trop. Cependant, comme, selon la promesse qu'il en 
avait faite, il l'avait relu plus exactement avec les autres 
ouvrages de l'auteur, il commençait un peu à revenir; 
ce qui, joint à la favorable disposition du public, donna 
lieu à un ami du P. Malebranche de lui en parler forte- 
ment pour le désabuser, s'il était possible, de ses an- 
ciennes préventions. Voici comme on raconte la chose 
que l'on sait très certainement. 

Pendant que tout Paris et toutes les grandes villes du 
royaume où l'on se pique de science, ne s'entretenaient 
que de la guerre de nos deux illustres auteurs, M. de 
Meaux fit un voyage à Versailles avec quelques beaux es- 
prits. On ne fut pas longtemps sans tomber sur l'entre- 
tien à la mode. Il y avait parmi eux un partisan du 
P. Malebranche, M. d'Allemans, qui avait bien médité sa 
doctrine. Voyant que ces messieurs ne l'entendaient 
guère et qu'ils applaudissaient un peu trop vite à la cen- 
sure qu'en faisait le prélat, il leur demanda un moment 
d'audience en faveur de l'accusé. On le lui accorda. Il 
exposa les sentiments de l'auteur, tels qu'ils étaient ; 
mais par cela même, tels que M. de Meaux ne les recon- 
nut pas. 11 en convint; sur quoi l'ami du P. Malebranche 
répondit qu'on le lui déguisait par malice ou par igno- 
rance , quand on le faisait parler autrement : ce furent 



158 Bibliothèque Oratorienne 

ses propres termes. Pour convaincre M. de Meaux, il re- 
prit l'explication du traité de son ami , il en établit tous 
les principes, il en tira les véritables conséquences, il en 
fit voir tous les avantages. 

Le prélat avait de très grandes qualités : beaucoup 
d'esprit, un grand sens, un cœur droit avec beaucoup de 
science. Avec tout cela , il n'est pas difficile de concevoir 
le P. Malebranche; il se mit donc son système dans la 
tête, et il le répéta si juste ^ que l'ami commun s'écria : 
« Pour le coup. Monseigneur, vous voilà bien près du 
royaume de Dieu. » Là-dessus on arrive à Versailles, et 
on se sépare fort contents l'un et l'autre : M. de Meaux 
d'avoir compris, et l'ami du P. Malebranche d'avoir fait 
comprendre. Mais apparemment ils se trompaient tous 
deux. 

Car, le lendemain, s'étant retrouvés ensemble avec 
M. le duc de Chevreuse, ils recommencèrent à contester. 
Il semblait que la nuit eût réveillé tous les préjugés de 
M. de Meaux. Il proposa contre les sentiments du P. Ma- 
lebranche les mêmes difficultés qu'il avait cru dissipées 
la veille par les réponses qu'on lui avait données. M. le 
duc de Chevreuse, qui se mêlait aussi d'être thomiste , se 
rangea de son côté. On disputa chaudement, mais, selon 
la méthode ordinaire, sans convenir de rien. Enfin l'ami 
du P. Malebranche s'avisa de leur lire le quatrième cha- 
pitre, de la réponse à M. Arnauld sur les Vraies et les fausses 
idées. L'auteur y expose , avec une clarté merveilleuse , 
tous les principes de son Traité de la nature et de la 
grâce, et marque à son critique les points qu'il doit atta- 
quer pour bien réfuter cet ouvrage. Tout cela fut inutile 

' Sans doute, dit avec raison M. Blampignon , pour con- 
vaincre l'ami du P. Malebranche qu'il avait su le rmnprendre , 
car la plainte la plus ordinaire du philosophe était qu'on ne 
saisissait pas ses principes. (Op. cit., p. 72.) 



La Vie du R. P. Malehranche 159 

contre des esprits si préoccupés , qu'ils regardaient leurs 
préjugés comme des axiomes. Ils en revenaient toujours 
à dire que la théologie devait être traitée par la positive 
ou par la science des faits dogmatiques, par l'Écriture et 
par les saints Pères, ajoutant (ju'on avait éprouvé dans 
les derniers siècles combien l'école, avec ses raisonne- 
ments creux, avait fait tort à la religion, et qu'il était à 
craindre qu'on ne lui en fit encore, si on abandonnait ses 
mystères à la direction de la raison humaine. Telle était 
la pensée de M. de Meaux, quoique fort habile dans la 
scholastique ordinaire. 

Mais on lui répliqua que si l'école avait fait tort à 
la vraie théologie, c'est qu'elle y avait introduit des prin- 
cipes faux , en y admettant les principes d'une philo- 
sophie païenne. Mais que ceux du P. Malehranche étant 
très certains , et presque tous de leur propre aveu (car le 
duc et le prélat se piquaient aussi de cartésianisme), 
il était évident qu'il n'y avait rien à craindre de ce 
côté- là. 

M. de Chevreuse parut ébranlé de cette raison, d'au- 
tant plus ({u'il venait de lire la première des quatre 
lettres dont nous venons de faire l'analyse, et où le 
P. Malehranche, après avoir exposé très nettement ses 
sentiments sur la grâce, en montre la conformité avec 
ceux de saint Augustin. Ce duc la fit voir à M. de Meaux, 
qui la lut deux fois de suite, et en fut charmé. Après 
quoi il déclara expressément à l'ami du l'. Malehranche, 
que si cet auteur ne voulait dire dans son traité que ce 
qu'il disait dans sa lettre, on n'avait rien à y reprendre 
sur l'article de la grâce; qu'il expliquait parfaitement 
saint Augustin, qu'il avait pris tout juste dans son vrai 
sens, et que dans ce petit ouvrage il était un théologien 
véritablement positif, tel (ju'il eût souhaité tous les doc- 
teurs catholiques. 



160 Bibliothèque Oratorienne 

L'ami du P. Malebranche, voyant le prélat en si beau 
train, ne s'en tint pas là : il le jeta incontinent sur le 
point fondamental du Traité de la nature et de la grâce ^ 
c'est que Dieu agit généralement par des voies générales ; 
pour peu qu'on ait d'esprit et de bonne foi , il n'est pas 
possible d'en disconvenir. La nature a ses lois constantes, 
la grâce a les siennes. L'expérience le prouve aussi bien 
que la raison. M. de Meaux en convint; il avoua même 
qu'il était plus digne de Dieu d'agir par des vues géné- 
rales, simples, constantes, uniformes, que par toute 
autre voie qui n'aurait point ces divins caractères; que 
ce qu'en avait dit le P. Malebranche, dans l'ordre de la 
nature, était vrai, et que ce qu'il en disait dans l'ordre 
de la grâce, le serait aussi, pourvu qu'il ajoutât que 
Jésus -Christ, qui en était la cause occasionnelle ou dis- 
tributive, était déterminé en tout et partout dans son ac- 
tion, par les ordres de son Père. Pour le contenter, on 
n'eut qu'à lui répéter les propres paroles de l'auteur, qui 
ne nia cette vérité que dans les livres calomnieux de ses 
adversaires. Voilà où finit la dispute. M. de Meaux en 
parut content; mais, dans le fond, il avait toujours sur le 
cœur le refus que lui avait fait le P. Malebranche de 
conférer avec lui sur son traité autrement que par 
écrit. 

Les choses en étaient en ces termes , lorsque les deux 
derniers volumes des réflexions de M. Arnaud vinrent à 
paraître. Il était temps, car sa réputation commençait un 
peu à soulfrir de ce qu'après tant de fanfares il n'avait 
attaqué le Traité de la Nature et de la grâce que par les 
dehors, ou par les girouettes, ou du moins par les en- 
droits qu'on lui pouvait abandonner sans risquer le corps 
de l'ouvrage. Tout ce qu'il avait dit dans son premier 
volume sur la nature n'avait point touché à la question 
principale. Mais dans ses deux derniers livres il venait 



La Vie du R. P. Malebranche 161 



plus au fait, et quoique de temps en temps il s'égare au 
gré de sa plume comme tous les écrivains rapides il ne 
laisse pas quelquefois de prendre son homme par le dé- 
faut de la cuirasse. 

Dans le deuxième volume des Béflexions philosophiques 
et théologiqiies, M. Arnauld attaque le traité du P. Male- 
branche par trois endroits. 

i" Sur ce qu'il prétend que le principal des desseins 
de Dieu dans la création du monde, c'est l'Incarnation de 
son Fils et par conséquent que le Verbe divin se fût in- 
carné quand même le premier homme n'eût point péché. 
Le docteur cite là contre dix Pères de l'Eglise, mais dont 
la plupart ne veulent rien dire autre chose, sinon que le 
Verbe n'eût point pris une chair mortelle, si nous n'a- 
vions point eu de péché à expier par sa mort. C'est une 
opinion fort ancienne dans l'Église. Aussi voilà déjà bien 
de l'érudition perdue , pour montrer que c'est une nou- 
velle pensée du P. Malebranche. 

2° Sur ce qu'il prétend qu'il n'y a point, comme le 
voudraient MiÂl. les jansénistes, de prédestination abso- 
lue, purement arbitraire et indépendante de la sagesse 
et de la prescience divines. M. Arnauld est là-dessus plus 
fort que sur tout le reste. Mais qu'on y prenne garde, 
c'est ordinairement parce qu'il impute au P. Male- 
branche de soutenir que Dieu ne veut point en particu- 
lier le salut de ses prédestinés, car ce docteur, dont la 
grande mémoire embarrasse un peu le jugement dans les 
matières abstraites, n'a jamais su distinguer entre avoir 
des volontés particulières et agir par des volontés parti- 
culières. Ce qui est pourtant essentiel au système qu'il 
attaiiuait et ce que peu de personnes veulent bien com- 
prendre. 

3" Sur ce ([u'il prétend que la nature de la grâce est 
telle, que la volonté humaine la peut accepter ou rejeter, 



162 Bibliothèque Oratorienne 

comme il lui plaît, pour la rendre inutile par sa rési- 
stance, et par conséquent que toute grâce n'a point l'ef- 
fet pour lequel elle est donnée , puisque toute grâce 
n'emporte point le consentement de l'homme, qui est évi- 
demment la fin unique dans l'intention de Dieu. On ne 
dit pas toujours le consentement d'une conversion totale, 
car on avoue que , selon le cours ordinaire de la Provi- 
dence, Dieu ne convertit le cœur que par degrés. La foi 
commence, l'espérance perfectionne, l'amour achève. 
Mais on soutient qu'il y a des grâces de Jésus- Christ qui 
ne sont point efficaces et qu'il n'y en a aucune qui soit 
invincible. Les lecteurs qui sont au fait du jansénisme 
devineront bien que M. Arnauld attaque ces principes 
avec toutes les forces de son esprit et avec toutes les 
adresses de sa rhétorique. On les avertit qu'ils trouve- 
ront dans ses discours plus de raisonnements que de rai- 
sons. 

Mais cela n'est rien au prix de ce qu'on voit dans le 
troisième volume des Réflexions. Le docteur y entreprend 
le P. Malebranchc sur ce qu'il veut que Jésus-Christ, en 
tant qu'homme, soit non seulement la cause méritoire, 
mais encore la cause occasionnelle de la grâce. Là il 
trouve des mystères, des contradictions, des absurdités, 
des erreurs et même des hérésies. Et comme dans son 
second volume il avait songé de prouver au monde que 
le Traité de la nature et de la grâce était pélagien, parce 
qu'il n'admet ni la grâce invincible ni la prédestination 
gratuite au sens des jansénistes, il tâche ici de montrer 
qu'il est nestorien, parce qu'il distingue à toute heure 
la personne de l'Homme-Dieu, ses deux natures et ses 
deux volontés ou opérations; c'est-à-dire parce qu'il ne 
veut être ni eutychéen ni monothélite. M. Arnauld pa- 
raît si effrayé de ce fantôme hérétique à qui il donne 
le nom de son adversaire, qu'il fait trembler par contre- 



La Vie du R. P. Malebranche 163 

coup tous ses lecteurs. Surtout il admire que le F. iMa- 
lebranche ose chercher hors de la volonté arbitraire de 
Dieu des raisons de la prédestination des saints et de 
l'inégale distribution de la grâce. 11 en paraît tout de 
bon fâché et là- dessus il lui applique le beau passage 
de saint Augustin : Tu quœris rationem, ego expavesco al- 
titudinem; tu ratiocinare, ego miror; tu disputa, ego cre- 
dam; altitudinem video, ad profundum nonpervenio. Ajou- 
terai -je, continue M. Arnauld ce qu'ajoute ce Père 
et qui est encore plus terrible : Si inscrutabilia scrutari 
venisti, si investigabilia investigare venisti, crede , nam pe- 
risti. Après quoi, laissant là M. le marquis de Saint- 
Preuil , à qui jusqu'alors il avait toujours parlé dans 
son livre, il s'adresse tout à coup au P. Malebranche, 
pour l'exhorter enfin à se rendre et à rétracter ses er- 
reurs. Il les réduit à deux qui sont véritablement des im- 
piétés abominables. Mais nous en parlerons en temps et 
lieu. 

Par ce qu'on vient de dire , on voit bien que ces der- 
niers volumes de M. Arnauld devaient avoir plus de suc- 
cès que tous les autres. Les matières qu'il y traite sont 
plus intéressantes, la manière un peu plus nette et plus 
méthodique, le style plus serré, les tours plus ingénieux, 
les coups qu'il frappe mieux conduits, quoique pour l'or- 
dinaire il ne touche pas aux parties nobles du livre 
qu'il attacjue; je veux dire aux principes. Car M. Arnauld 
s'arrête presque toujours à des propositions incidentes ; 
mais il a l'adresse de les confondre avec les fondements 
du système de son adversaire, conqUant beaucoup, en 
homme expert, sur la crédulité de la plupart des lec- 
teurs. Il ne se trompe point. Ses deux livres et ses deux 
avis (ju'il y avait mis à la table pour le P. MaUîbranche 
eurent tout l'ellet ({u'il s'en était promis. Ils s'imposè- 
rent au public, ils effrayèrent ({uelques gens de bien, ils 



164 Bibliothèque Oratorienne 

regagnèrent à M. Arnauld plusieurs de ces sortes d'es- 
prits qui dans les disputes des savants sont toujours pour 
le dernier qui parle. 

Les jansénistes triomphaient; ils crurent pour le coup 
le P. Malebranche terrassé, et en effet il devait l'être. 
Les nouvelles réflexions qui venaient d'être publiées 
avaient causé à son égard un bouleversement effroyable 
dans les esprits, car on ne pouvait se figurer ni que le 
grand Arnauld n'entendît pas le P. Malebranche, ni que, 
l'ayant bien entendu, il lui attribuât des sentiments qu'il 
n'eut jamais : c'était un double paradoxe trop révoltant 
pour qu'on le voulût éclaircir. De plus le petit nombre de 
ceux qui se désabusaient par la confrontation des livres, 
n'osaient presque parler. La réputation du grand Ar- 
nauld , l'autorité de M. de Meaux, les clameurs d'un 
parti nombreux leur inspiraient le silence. Enfin les 
choses étaient au point que nous l'apprend le P. Male- 
branche lui-même dans une de ses lettres, où il avoue 
que M. Arnauld avait une armée de partisans et que 
pour lui il n'était seulement pas en état de lever des 
troupes. Mais on dira que le P. Malebranche n'avait donc 
qu'à répondre aux RéflexioJis critiques de son adversaire; 
mais il fallait auparavant les trouver. Ce qui n'était pas 
si facile qu'on le pouvait croire. Les nouveaux livres de 
M. Arnauld ne se vendaient point publiquement à Paris. 
Il n'y avait que des libraires affidés, ou des amis qui les 
eussent. Il est vrai qu'ils avaient soin de les distribuer, 
mais c'était à d'autres personnes affidées qui les don- 
naient à leurs semblables, qui se chargeaient en récom- 
pense de les vanter à tout l'univers. De sorte que le 
P. Malebranche, d'ailleurs fort difficile à remuer, se 
voyait contraint de laisser M. Arnauld maître de la cam- 
pagne. C'est ce qui lui fit dire un jour avec cet air tran- 
quille qui ne l'abandonna jamais au plus fort de la mê- 



La Vie du H. P. Malebranche 165 

lée : « Assurément M. Arnaukl gagnera, car il joue tout 
seul. » 

Cependant le grand bruit réveilla enfin sa paresse na- 
turelle. Il lit faire tant de recherches qu'il trouva le 
troisième volume des Réflexions : c'est le plus fort des trois. 
Comme il parle de Jésus-Christ, le sujet du monde le 
plus intéressant pour des lecteurs chrétiens, il était fort 
lu, et comme naturellement on se fie aux auteurs pour 
les faits qu'ils rapportent, sur ce préjugé naturel on y 
prenait du P. Malebranche une idée qui faisait peur. 
Lui-même ne le put lire sans frémir, à la vue du fantôme 
horrible qu'on lui avait substitué pour effrayer le pu- 
blic. 11 résolut donc de le dissiper au plus tôt et de mon- 
trer le vrai Malebranche à tous ceux qui voudraient ou- 
vrir les yeux. Deux choses le portèrent à ne point attendre 
qu'il eût trouvé le deuxième volume, avant que de ré- 
pliquer au troisième : premièrement parce que la ma- 
tière de la grâce avait été suffisamment éclaircie dans 
ses derniers écrits, et en deuxième lieu parce que M. Ar- 
nauld lui-même estimait ce troisième volume plus que 
tous les autres : il était le premier à le dire. On le redit 
au P. Malebranche, qui ne différa point y répondre, espé- 
rant que s'il le réfutait bien, ce qui était très facile, il 
renverserait la plus forte batterie de M. Arnauld, et que 
par là désormais la victoire de son innocence ne serait 
plus douteuse'. Mais pour se justifier avec succès il ne 
fallait point faire un gros livre; il aurait couru risque de 
n'être point lu, il était donc nécessaire qu'il se bornât. 
M. Arnauld dans son troisième volume des Réflexions 
avait fait une chose ([ui autorisait le F, Malebranche à 
prendre ce parti. Exact et précis contre sa coutume, qui 

1 l'Iirasc extraordinaire. (P. Leloug,} 



166 Bibliothèque Oratorienne 

est en écrivant d'être un peu vague et ditTus, il avait 
dans la conclusion de son ouvrage réduit à deux points 
capitaux tout ce qu'il trouvait le plus à redire dans le 
traité de son adversaire sur la personne adorable de 
Notre-SeigURur Jésus-Christ. Le docteur se croyait là- 
dessus si assuré de vaincre, qu'il n'appréhenda point de 
borner à ces doux articles toute la dispute qui regardait 
la cause occasionnelle de la grâce. Le P. iMalebranche en 
fut ravi et s'y arrêta volontiers à son exemple, bien sûr 
de son côté que M. Arnauld avait tort; mais comme l'avis 
qu'on lui donne à la tête du volume était des plus pro- 
pres à lui fournir un exorde, c'est par là qu'il entre en 
matière. Et parce que dans ses réponses il n'avait point 
encore parlé directement à son terrible critique, il se 
résout ici à lui adresser la parole \ 

Il paraît que le P. Malebranchc écrivait encore cette 
lettre, lorsque, après bien des recherches, il trouva le se- 
cond volume des Réflexions. Nous en avons donné une 
idée sufHsante. Avant que de le lire il avait dessein d'y 
répondre. Mais l'ayant lu et n'y ayant vu, comme dans 
les autres, que des méprises grossières, que des écarts 
infinis ou des raisonnements vagues, déjà renversés plu- 
sieurs fois, il changea de résolution. Il envoya sa pre- 
mière lettre toute seule à l'imprimeur, néanmoins, parce 
que ce volume n'avait pas été mal reçu du public et qu'il 
portait en tête un avis que M. Arnauld adressait à lui 
personnellement, il en écrivit une seconde fort courte à 
son importun moniteur. Voici en deux mots ce qu'elle 
contient : 

1° Le P. Malebranche répond à l'avis de M. Arnauld 
qui lui conseillait de faire à ses critiques de plus amples 
réponses , qu'il espère que sans se donner tant de peine , 

* L'analyse qui suit va de la page 598 à la page 631. 



La Vie du /?. P. Maiebranche 167 

ni aux lecteurs, le public lui rendra justice, que de sa 
part le procès est suffisamment instruit; que les mé- 
chantes causes ont besoin de grands discours pour se 
soutenir du moins par l'embarras des paroles, mais qu'il 
n'en est pas ainsi de la vérité, et qu'il suffit de l'expoper 
nettement pour la faire triompher. 

2" Pour ce qui est du livre lui-même, il déclare à 
M. Arnauld qu'il croit déjà l'avoir réfuté par avance dans 
sa réponse à la dissertation ; que si néanmoins il veut lui 
marquer précisément ce qu'il y trouve lui-même de plus 
fort, il tâchera aussi d'y répondre exactement; qu'au 
reste ce n'est point par mépris, ni pour ses critiques, ni 
pour sa personne qu'il demeure dans le silence, après 
lui avoir si longtemps parlé; mais uniquement par la 
confiance que lui donne la vue de la vérité et par quel- 
ques autres considérations : par où il me semble qu'il 
désigne les égards qu'il était obligé d'avoir pour sa Con- 
grégation, où M. Arnauld avait des amis considérables 
par leurs mérites et par leurs emplois. 

Quoi qu'il en soit, le P. Malebrancbe eut tout lieu d'être 
content du succès de ces deux lettres et des quatre pré- 
cédentes qui furent imprimées presque en même temps ^ 
M. Arnauld ne jugea pas à propos d'y répliquer ni de 
montrer à son adversaire, comme on l'en avait prié, le 
plus fort endroit de son second volume, afin ([u'il y ré- 
pondit. Il persista toujours à vouloir qu'on le suivît pied 
à pied dans tous ses écarts et, si j'ose ainsi parler, dans 
toutes les caracoles qu'il fait sans cesse autour de la ques- 
tion principale. Le P. Maiebranche, au contraire, crut 
qu'il était de son avantage, ou plutôt de l'avantage de la 
vérité qu'il soutenait, de se tenir ferme dans son poste 
sans prcnch'c le change; de sorte qu'il se contenta d'y 

' RoUerdam, Leers, 1687. 



168 Bibliothèque Oralorienne 

attendre l'ennemi. M. Arnauld ne l'y vint point attaquer; 
et contre toute espérance on vit entre ces deux héros une 
espèce de suspension d'armes qui dura environ dix ans. 
Du côté du P. Malebranche on n'en fut pas surpris, on 
était persuadé qu'il n'aimait que la paix : on le sent assez 
par ses défenses. Mais on doute fort que M. Arnauld fût 
demeuré dans le silence, si ses amis, quoique toujours 
triomphants en apparence, ne lui eussent fait entendre 
que dans cette guerre il n'y avait qu'à perdre pour lui. 
En effet, si les livres de ce docteur véhément remuaient 
d'abord le public en sa faveur, les réponses de son adver- 
saire apaisaient aussitôt l'orage ou le faisaient même re- 
tomber sur celui qui l'avait excité. Mais ce qu'on y trouve 
déplus admirable, c'était la justesse avec laquelle il pre- 
nait dans les criti(jues de M. Arnauld le point précis à 
quoi il fallait répondre^ ; son application à démêler toutes 
les équivoques du langage, (|ui sont toujours les plus 
forts arguments qu'on lui propose, son ingénuité, sa 
bonne foi, sa candeur, sa piété humble et modeste, 
jointes à la plus haute élévation d'esprit , et enfin sa faci- 
lité extraordinaire à résoudre par un petit nombre de 
principes siruiples les plus embarrassantes difficultés de 
la théologie. Ce dernier talent fut celui qui lui attira le 
plus de lecteurs. On ne pouvait se lasser d'admirer une 
philosophie, qui, réunissant l'ordre de la nature et de la 
grâce dans un même dessein sous la conduite d'un 
Homme-Dieu, donnait une si grande idée de la Provi- 
dence. C'est ce qui fit dire à un bel esprit de ce temps-là, 
que la facilité avec laquelle le P. Malebranche répond 
par des principes aux difficultés les plus désespérantes de 
la théologie, n'était pas une petite preuve de la vérité de 

1 Ses lettres sont vives, serrées, et frappent toujours droit au 
but. (Bayle.) 



La Vie du R. P. Malebranche 169 

sa doctrine. Quand je considère ce beau système, ajou- 
tait-il, j'ai de la peine à me persuader qu'un monde où 
il paraît tant de sagesse ne soit pas celui que le Créateur 
a fait. 

Ce jugement avantageux devint alors assez commun 
dans Paris, et une conversation qui se tint chez M. le 
Prince n'aida pas peu à la confirmer. C'est ce que nous 
apprenons d'une personne qui s'y trouva. Elle raconte 
ainsi la chose : ayant suivi le duc de Chevreuse à l'hôtel 
de Condé, alors le rendez-vous de tous les beaux esprits, 
on ne fut pas longtemps sans tomber sur le chapitre à la 
mode de la guerre de M. Arnauld et du P. Malebranche. 
On se partagea, comme il arrive d'ordinaire, selon ses 
lumières ou ses inclinations. M. le Prince avait tout lu 
de part et d'autre; ce qui, joint à la pénétration extraor- 
dinaire de son génie supérieur, le mettait en état de rai- 
sonner en maître sur le sujet de la dispute, mais en 
même temps avec une modestie qui lui seyait d'autant 
plus qu'il était plus élevé au-dessus des personnes à qui 
il parlait. On ne laissait point de l'entendre, lorsqu'il 
finit en propres termes (ce sont les paroles de mon au- 
teur), « qu'il fallait avouer que M. Arnauld et le P. Ma- 
lebranche avaient tous deux de l'esprit infiniment; qu'il 
n'y avait que M. Arnauld qui pût écrire contre le P. Ma- 
lebranche et que le P. Malebranche qui pût répondre à 
M. Arnauld; qu'à la vérité M. Arnauld avait cet avan- 
tage sur le P. Malebranche, qu'il l'avait fait expliquer, 
quoique bien glorieusement pour ce père et utilement 
pour tout le monde; qu'enfin le P. Malebranche était le 
plus grand métaphysicien qui fût sur la terre et qu'il ne 
connaissait pas de meilleur logicien que M. Arnauld, 
ajoutant néanmoins, toujours, qu'il n'était pas assez 
habile pour se faire le juge de leurs démêlés théologi- 
ques. » Cela veut dire en bon français que M. Arnauld 

6* 



170 Bibliothèque Oralorienne 

dans les matières abstraites est un grand raisonneur et 
le P. Malebranche, l'homme du monde le plus péné- 
trant pour saisir les premiers principes de la raison. Je 
souscris volontiers à ce jugement. 

La conversation de l'hôtel de Gondé se répandit bientôt 
ailleurs et donna lieu à une pareille qui se tint chez 
M. de Meaux. On y convint de toutes les qualités que 
M. le prince avait données au P. Malebranche, en ajoutant 
de plus qu'il était l'auteur du siècle qui écrivait le mieux. 
M. de Meaux était vif, mais naturellement bon comme le 
sont tous les grands hommes. On ne peut croire que la 
jalousie d'écrivain entrât dans l'aversion ([u'il avait prise 
pour les principes du P. Malebranche, car certainement 
de ce côLé-là il n'avait rien à envier à personne. Il té- 
moigna donc à ceux ([ui lui en parlaient si avantageu- 
sement, ([u'il estimait beaucoup ce philosophe, qu'il était 
comme il avait toujours été, dans la disposition de lui 
rendre justice en toute rencontre; que pour cela il avait 
souhaité de conférer avec lui sur son Traité de la nature 
et de la grâce, et qu'il le souhaitait encore malgré ses re- 
fus ; qu'on n'avait qu'à l'en informer. 

En eiïet, on rapporta au P. Malebranche ce qu'avait 
dit M. de Meaux, que ce prélat était bien revenu à son 
égard, qu'il avait relu ses ouvrages plus exactement, 
qu'il paraissait enlin disposé à écouter raison. Le P. Ma- 
lebranche dont un des principaux talents était de se con- 
naître en hommes, avait beaucoup de peine à croire un 
changement si prompt dans un évêque, bel esprit et 
habik", qui se voyait regardé comme l'oracle dans l'E- 
glise. Néanmoins, animé par la faveur du public qui re- 
venait de jour en jour de ses préventions par la lecture 
de ses défenses contre M. Arnauld , se sentant d'ailleurs 
fortitié par les nouvelles méditations, que son fameux 
critique lui avait donné lieu de faire sur ce qui parais- 



La Vie du R. P. Malehranche 171 

sait le plus faible dans son traité, et voulant aussi conten- 
ter un prélat dont il estimait le mérite et révérait la di- 
gnité, il se rendit aux instances de ses amis. Il alla voir 
M. de Meaux : grands compliments, quelques petits re- 
proches et puis on entra en matière. Le prélat réduisit à 
deux points toutes ses ditiicultés sur le Traité de la nature 
et de la grâce. Le premier regardait la puissance qu'a Dieu 
de faire un autre ordre de choses. Le P. Malebranche y 
répondit par ses principes, de manière que M. de Meaux 
n'insista plus sur cet article. Il passa au second qui regar- 
dait la prédilection de Dieu pour ses élus, laquelle ne lui 
semblait pas compatible avec le système des volontés gé- 
nérales. Il faut convenir que M. de Meaux prenait le traité 
par son faible le plus apparent. On disputa là-dessus près 
d'une heure assez vivement de part et d'autre ; mais enfin 
le P. Malebranche, ayant développé ses principes, qui 
démontrent que, dans son système. Dieu a autant de pré- 
dilection pour ses élus que dans celui des congruistes 
si bien reçu dans les écoles, M. de Meaux lui dit qu'il 
penserait à ses réponses et que, s'il y trouvait encore de 
la difficulté, il les lui proposerait. On se quitta sans aller 
plus loin , assez contents l'un de l'autre. Mais les diffi- 
cultés qui vinrent au prélat après le départ du P. Male- 
branche le lui rendirent plus contraire que jamais. Bel 
esprit et habile, plus accoutumé aux controverses qu'à la 
métaphysique, il ne pouvait se figurer que personne 
comprît ce qu'il ne comprenait pas, ou qu'on dût regar- 
der comme vrai ce qui lui semblait faux. Sur ce grand 
priniipe il se résolut d'écrire contre notre auteur. 11 
écrivit en etlet, mais ayant montré son ouvrage à un ami 
' sincère, cet ami lui fit voir qu'il ne prenait pas bien les 
sentiments du P. Malebranche; que cela lui ferait un 
tort infini dans le monde, et que M. Arnauld en était un 
exemple qui devait faire trembler quiconque. Il n'en 



172 Bibliothèque Oralorienne 

fallut pas davantage pour faire tomber la plume des 
mains de M. de Meaux, docilité rare dans un homme de 
son mérite et de son caractère; car, en matière d'ou- 
vrage, qui est-ce qui demande conseil pour le suivre? 



i 



CHAPITRE VI 



Arnauld publie contre Bayle ses Dissertations sur le prétendu 
bonheur des sens (1687). — Nouveaux adversaires du Traité 
de la nature et de la grâce. — Malebranclie compose les En- 
tretiens sur la métaphysique et sur la reliyion (1688). — Dom 
Lamy en communique une copie à Bossuet. — Condamnation 
à Rome du Traité de la nature et de la grâce (1690). — Le 
rapporteur du consulteur de la congrégation de l'inde-x. 



Cependant M. Arnauld , au lieu de faire tête au P. Ma- 
lebranclie qui venait de le mettre encore sur la défen- 
sive, tournait ses armes d'un autre côté. Il faut se 
rappeler ici ce que nous avons dit ailleurs^ de l'auteur 
des Nouvelles de la république des lettres, qui avait osé 
prendre contre ce docteur le parti de son adversaire sur 
la question du plaisir : savoir si de sa nature il rend 
l'homme formclKment heureux dans le temps qu'il en 
jouit et autant qu'il en jouit; que cet auteur avait fait 
entendre que ceux qui comprennent un peu le sentiment 
de notre philosophe, pourront regarder comme une chi- 
cane la querelle que lui fait là -dessus M. Arnauld, s'ils 
ne se souviennent du serment de bonne foi qu'il prèle à 
la tête de son premier volume des Réflexions; qu'il avait 
ajouté que M. Arnauld ne croyait ni science moyenne ni 

1 Page 144. 



Bibliothèque Oralorienne 



liberté d'indifterence; enfin que tout cela lui en avait 
attiré un avis fort sérieux, en octobre 1683. Il y avait 
répondu fort honnêtement, ayant même envoyé sa ré- 
ponse manuscrite à M. Arnauld. 11 y démontre la thèse 
du P. Malebranche qui sera toujours une notion com- 
mune. 11 y fait voir au docteur avec un tour ingénieux, 
mais bien à lui, qu'il a aussi raison sur le second ar- 
ticle, quoique pour lui il ne soit pas du nombre de ceux 
qui le soupçonnent de chicane. 11 y témoigne sa surprise 
de ce qu'il trouve mauvais qne l'on dise que Ton ne tient 
point de science moyenne , vision espagnole, dit-il, s'il 
en fut jamais, et que pour ce qui regarde la liberté d'in- 
différence, qu'il n'avait prétendu dire autre chose, sinon 
que M. Arnauld était bon thomiste sur la liberté; mais il 
conclut assez malignement que les calvinistes sont en 
cela aussi catholiques que lui^ On jugera bien que 
M. Arnauld ne laissa point sans réplique cette réponse 
de M. Bayle. II y opposa un écrit intitulé Dissertation sur 
le prétendu bonheur des sens (1687), titre certainement qui 
promet plus que l'ouvrage ne donne; on en sera surpris 
si on veut bien prendre la peine de le lire. Mais on le sera 
bien plus de voir que M. Arnauld, après avoir prouvé par 
mille chicanes qu'il n'avait point chicané le P. Male- 
branche sur la nature du plaisir, témoigne être content 
de l'explication de M. Bayle sur ce qu'il lui avait attribué 
de ne point tenir de Hberté d'indifférence. 

« Je n'ai plus rien à vous dire. Monsieur, dit-il, en 

1 Bayle dit ailleurs qu'il n'y a point de détour, ni de faux 
fuyant dans le syslème des thomistes (pouvoir prochain qui n'a 
jamais d'effet) dont les protestants ne se puissent servir s'ils 
veulent; et, par conséquent, ils se pourront accommoder de la 
décision du concile de Trente sur la liberté aussi bien que les 
Jacobins et le Port-Royal, preuve certaine qu'il est quelquefois aisé 
de se jouer des saints canons. — C'est un protestant qui parle. 



La Vie du R. P. Malebranche 175 



concluant sa réplique , sur ce que vous avez attribué à 
M. Arnauld de ne point connaître de liberté d'indiffé- 
rence. On est content de la déclaration que vous faites 
que vous n'avez pas là prétendu rien autre chose que de 
marquer qu'il n'était point du sentiment des molinistos, 
mais de celui des thomistes sur la nature de la liberté. » 
On sera, dis-je, sans doute surpris de ce qu'un docteur 
catholique et qui se piquait si fort de l'être, n'a rien ré- 
pondu à l'odieuse comparaison que fait M. Bayle du 
thomisme avec le calvinisme. Il devait pour le moins 
dire ce qu'un certain auteur met à la bouche d'un tho- 
miste en pareille rencontre, pour le tirer d'un si mauvais 
pas, que puisque l'Église condamne les calvinistes et 
qu'elle ne condamne pas les thomistes, il faut bien qu'il 
y ait entre eux de la différence; mais cela n'eût point 
accommodé son jansénisme, qui se trouvait alors en 
France, dans l'esprit de bien des gens, dans le même 
cas que le calvinisme. 

Nonobstant son embarras, qui n'est que trop visible 
dans sa prétendue dissertation, M. Arnauld ne laisse pas 
de se vanter en passant que le P. Malebranche n'avait 
rien répondu à ce qu'il lui avait objecté sur la nature des 
plaisirs sensibles et sur bien d'autres articles. Mais les 
moins éclairés s'aperçurent bien que c'est là une ruse de 
guerre, pour faire sortir l'ennemi hors de ses retranche- 
ments. Le P. Malebranche avait l'esprit trop fin pour s'y 
laisser prendre. Il crut avec bien d'autres qu'il ne fallait 
point suivre son adversaire dans toutes ses caracoles, 
qu'il suftisait de le combattre dans le champ de bataille 
que lui-même avait choisi, et qu'il valait mieux s'en tenir 
là que de s'égarer avec lui dans des questions étran- 
gères. 

M. Arnauld ne fut pourtant point sans consolation 
dans sa déroute. Car cuire que son parti criait toujours 



176 Bibli'jlliéque Oratorienne 

victoire, il lui vint un nouveau renfort des deux partis 
contraires de la chrétienté; M. de Villemandi% du côté 
des hérétiques, et M. de Fontenelle, du côté des ortho- 
doxes, se déclarèrent contre le P. Malebranche : le pre- 
mier dans son livre de ÏEfficace des causes secondes, et 
l'autre dans ses Doutes sur le système des causes occasion- 
nelles. 

C'était attaquer par les fondements le Traité de la 
nature et de la grâce; car si Dieu n'est point la seule cause 
véritable qui agisse d'elle-même par une efficace propre, 
tout le système tombe. Mais la difficulté est de prouver 
aux cartésiens que les démonstrations de M. Descartes 
sont des paralogismes; c'est néanmoins ce qu'avaient en- 
trepris ces deux messieurs : l'hérétique par la foi et le 
catholique par la raison. Je renvoie aux livres mêmes 
ceux qui douteraient du paradoxe que j'avance. Car si 
peu qu'on ait d'esprit pour ces matières, on trouvera 
qu'ils ne peuvent rien ni l'un ni l'autre par rapport à 
leur fin principale, qui est de montrer que les êtres créés 
peuvent agir hors d'eux-mêmes par une force véritable- 
ment efficace ou qui réellement influe quelque chose 
dans son effet. Le P. dom François Lamy, bénédictin, 
dont nous parlerons dans la suite, en démontra le faible 
dès ce temps-là par divers écrits qui ont été depuis im- 
primés * sous le nom de Lettres philosophiques . Je ne sais 
pourquoi ils ne le furent pas alors, car ils sont très 
solides , assez bien écrits et d'une clarté qui fait plaisir. 

Mais quoique ni M. de Villemandi , par ses vieux pré- 
jugés qu'il prenait pour autant d'articles de foi, ni M. de 
Fontenelle % par son style badin, dont l'agrément sen- 



1 Réfugié français. 

î A Trévoux, chez Ganeau, en 1703. 

3 Le li\Te de M. Fontenelle parut peu solide à Bayle. « L'au- 



j 



La Vie du R. P. Malebranche 177 

sible fait toute la force , ne prouvassent rien contre le 
P. Malebranche, ils ne laissèrent pas de faire quelque 
impression dans le monde chacun de son côté : l'un sur 
les vieux professeurs de collège, qui reconnaissaient les 
sens pour leurs maîtres; et l'autre sur certains beaux 
esprits , qui vont à la vérité un peu au delà , mais qui 
n'approfondissent rien. 

De plus, les jansénistes, accoutumés à crier victoire, 
affectaient toujours de donner un mauvais sens au si- 
lence que l'auteur avait gardé sur les objections de 
M. Arnauld qui lui avaient paru hors-d'œuvre , ou d'une 
telle faiblesse qu'il était plus à propos de les mépriser 
que de les relever par une réponse. D'un autre côté, 
M. de Meaux no se taisait pas; la préoccupation est un 
malheur dans un bel esprit. Elle lui rappelait conti- 
nuellement ses anciennes difficultés et lui en fournissait, 
disait-on, de nouvelles. Il les proposait vivement dans 
les compagnies; il les écrivait même à ses amis soit en 
cour, soit en province. Le P. Malebranche en fut informé, 
et il y eut même une personne assez généreuse pour lui 
envoyer des extraits de plusieurs lettres du prélat , pour 
lui donner lieu de se défendre. Il y avait plus : les car- 



teur, dit-il, est un bel esprit, si honnête homme, que je suis 
assuré qu'il ne trouverait pas mauvais que je dise mon sentiment 
sur son chapitre quatrième , comme je l'ai dit sur le troisième, 
mais je suis contraint de finir. Je dirai pourtant qu'il me semble 
qu'on ne saurait donner à un auteur une plus grande marque 
d'estime que quand on dit franchement sa pensée sur ce qu'il 
écrit: c'est être persuadé qu'il ne s'entête pas de ses productions, 
maladie si ordinaire parmi les faiseurs de livres que ceux qui ne 
l'ont pas méritinit les premiers honneurs de la République des 
lettres. Ce n'est donc pas par respect ou par amitié pour eux qu'on 
s'abstient de dire tout ce que l'on juge de leurs ouvrages. C'est 
bien souvent que l'on a trop mauvaise opinion de leur esprit 
pour croire qu'ils fassent ce qu'un honnête homme doit faire en 
cette rencontre. » (Mars KiSfi.) 



178 Bibliothèque Oratorienne 

tésiens étaient partagés à son occasion. Les uns se décla- 
rèrent ouvertement pour lui , mais il y en avait d'autres 
qui ne pouvaient soullrir qu'il eût attaqué le sentiment 
de M. Descartes sur la nature des idées et sa démonstra- 
tion de l'existence des corps. Tout cela, joint au désir 
d'éclaircir les matières, lui fournit l'idée d'un nouvel ou- 
vrage qui est , si je ne me trompe , un des plus beaux qui 
soit jamais sorti de sa plume. Ce sont ses Entretiens sur 
la métaphysique et sur la religion, dont il faut maintenant 
que je raconte la naissance. La voici en peu de mots. 

Il y avait longtemps que ses amis lui demandaient 
une métaphysique où ses principes fussent liés d'une 
manière plus sensible que dans sa Recherche et dans ses 
Méditations chrétiennes; c'était lui demander un grand 
service pour le public, car cette admirable science est la 
clef de toutes les autres, celle qui donne à l'esprit sa 
véritable beauté , l'élévation , la pénétration , la préci- 
sion, la justesse. Mais il fallait autre chose que des 
prières souvent équivoques pour vaincre sa paresse na- 
turelle, à laquelle il trouvait toujours une excuse toute 
prête dans la faiblesse de sa santé. Ses amis le prirent 
donc par un autre endroit. Ils lui firent concevoir qu'il 
était nécessaire d'opposer une réponse générale à tout ce 
qu'on lui avait jamais objecté, pour achever la défaite de 
ses injustes critiques'. Le P. iMalebranche entra dans 
cette raison, mais il ne voulut point entreprendre une 
réponse directe et en forme de réplique, tant à cause que 
cette méthode a je ne sais quel air de dispute , qui , hors 
le cas d'une absolue nécessité , déplaît fort aux honnêtes 
gens, qu'à cause que lorsqu'on adresse la parole à des 
adversaires manifestement injustes, l'indignation prend 

* Le P. Malebranche prit sa résolution et son plan de lui- 
même, assure le P. Lelong. 



La Vie du R. P. Malebranche 179 



quelquefois aux écrivains les plus modérés, de sorte 
qu'il leur échappe malgré eux des termes qui blessent et 
la charité qu'on doit à ses ennemis mêmes et le respect 
qu'on doit au public devant qui l'on parle. 

Quoiqu'il eût toujours été en garde contre ce défaut, 
en répondant à ses plus cruels adversaires, il avait néan- 
moins lâché contre eux de temps en temps quelques 
traits un peu vifs que sa religion attaquée semblait lui 
demander, mais que la délicatesse de sa conscience avait 
peine à lui pardonner. Car il n'était nullement de l'opi- 
nion de nos écrivains de controverse qui se croient tout 
permis contre un fâcheux antagoniste. Bien loin de re- 
garder la représaille comme une action licite, en matière 
de calomnie, il ne la pouvait mettre en usage; et ce 
n'était même qu'à regret que ses adversaires lui arra- 
chaient des vérités un peu tristes. Les jansénistes et les 
jésuites s'en sont quebiuefois bien trouvés. Ce n'est pas 
(}u'il s'attendit à leur reconnaissance, il connaissait trop 
bien les hommes pour ne point savoir que les gens de 
parti ou de communauté ne se fléchissent guère par la 
modération. Mais il craignait d'offenser Dieu; c'était 
assez pour le retenir. Ne voulant donc rien faire qui pût 
exciter ni les passions de ses ennemis, ni les siennes, 
qu'il appréhendait encore davantage, il se résolut, en 
traitant les matières, de se renfermer scrupuleusement 
dans la pure défense de la vérité. C'est pounjuoi il pré- 
féra la forme de dialogue à toutes les autres manières 
d'écrire. Car tel est l'avantage de cette méthode : on en 
bannit aisément toutes les contentions personnelles, en 
ne faisant paraître sur la scène que des personnages 
inconnus. On y peut exposer le pour et le contre avec 
plus d'agréments et moins de contrainte; on y parle, on 
y agit; on attaque, on se défend, on cède enfin lorsqu'il le 
faut sans perdre la bataille. Ce (jui, joint à la diversité des 



180 Bibliothèque Oratorienne 

caractères des combattants, produit une variété qui, 
pourvu qu'on sache manier les matières, va au-devant 
du dégoût des critiques les plus difficiles. Témoin Cicéron 
parmi les anciens, et parmi nous le fameux Pascal ', qui 
serait peut-être au-dessus de toute l'antiquité en ce 
genre, si un zèle un peu trop vif lui eût permis de garder 
les règles de la charité chrétienne. En un mot, le dialogue 
est une espèce de poème dramatique, où le lecteur a le 
plaisir d'être en même temps auditeur et spectateur, et, 
s'il le veut, acteur même. 

Ce furent ces raisons qui déterminèrent le choix du 
P. Malebranche. Mais, pour exécuter son dessein, il avait 
besoin de solitude. Il alla donc à Karoy, sa retraite ordi- 
naire, où il composa quatorze entretiens sur toutes les 
matières qui lui avaient été contestées, principalement 
par M. Arnauld. Il y joignit une préface dans laquelle il 
fait trois choses : 



^ 071 sei-a peut-être curieux de lire ici un portrait de Pascal 
que j'ai trouvé dans un maîiuscrit du P. André. (Recueil Jé- 
suites, liibl. deCaen, n° 207, page 22.) « En géiiéral, voilà ce 
que je pense de l'auteur des Lettres : il a toute la véhémence de 
Démosthène, tout l'agrément de Cicéron, toute la pénétration 
de saint Augustin, toute la sublimité de saint Chrysostome , la 
solidité de M. Arnauld, la délicatesse de M. Nicole. En un mot 
(je suis facile de le dire, mais la vérité l'emporte) , je ne vois 
rien, ni parmi les anciens, ni pariui les modernes , qui le sur- 
passe ; j'en vois peu qui en approchent ; mais qui est-ce qui l'é- 
gale, à tout prendre? Quel style, quelle douceur, quelle force, 
quelle profondeur, quelle précision, quelle fiiiesse dans ses tours 
et dans ses railleries; que deviennent ici les Coimeilles , les Ra- 
cines, les Boileaux , les Matières, etc. Il a une naïveté vive , en- 
gageante , ingénieuse , qui passe tout ce qu'on peut dire. » D'a- 
près M. de Quens (Ibid., 33) , le P. André, vérifiant l'exactitude 
des citations de Pascal, aurait été « surpris de voir non pas 
les paroles mêmes des auteurs cités, mais tout le sens de pages 
entières réduit en peu de mots. » Un autre jésuite, le P. Au- 
hert, aurait dit égalonent : « Il ne faut point crier à la ca- 
lomnie contre Pascal, j'ai vérifié les citations. » 



1 



La Vie du R. P. Malebrancho 181 

1° Pour arrêter certaines gens qui se piquent d'être 
augustiniens , il y démontre encore une fois que saint 
Augustin a toujours cru que nos idées sont réellement 
distinguées de nos perceptions, c'est-à-dire que c'est Dieu 
même qui nous éclaire immédiatement par la présence 
intime de ses idées divines qui deviennent les nôtres , 
lorsqu'il nous les manifeste. J'ai fait remarquer ailleurs 
qu'en ellet ce grand saint a composé des ouvrages 
exprès pour prouver cette vérité, qu'il la suppose dans 
tous ses livres, et qu'il la démontre en plusieurs par les 
mêmes raisons que le P. Malebranche. Apparemment 
cette vérité, qui a révolté tant d'esprits contre notre phi- 
losophe, ne choquait personne du temps de saint Augus- 
tin , soit qu'on eût alors plus de pénétration ou moins de 
malice que maintenant , soit qu'on y fût plus accoutumé. 
Car saint Justin, Clément d'Alexandrie, et plusieurs au- 
teurs ecclésiastiques avaient rendu cette opinion fort 
commune parmi les chrétiens. On sait même que les 
Juifs accusaient Platon de l'avoir dérobée à leurs sages 
et principalement aux livres de la Sagesse, des Proverbes 
de Salomon , de l'Ecclésiastique , etc. 

2° Le P. Malebranche raconte la manière dont elle lui 
vint dans l'esprit en lisant saint Augustin, et pourquoi il 
ne craignit point de l'exposer en public, tout persuadé 
qu'il était qu'elle ne lui ferait pas honneur dans l'esprit 
de bien des gens. « C'est, dit-il, qu'elle me paraît très 
propre pour faire comprendre aux esprits attentifs que 
notre âme ne peut être directement et indirectement 
unie qu'à son Créateur ; que Dieu seul est notre bien et 
notre lumière; que toutes les créatures ne sont par elles- 
mêmes (jue ténèbres et que faiblesse; qu'elles ne sont rien 
par rapport à nous; qu'elles ne peuvent rien sur nous. 
En un mot cette vérité me parut de si grande consé- 
quence par rapport à la religion et à la morale, que je 
BiBL. ou. — VllI 6 



182 Bibliothèque Oratorienne 



crus alors la devoir publier et que j'ai cru depuis la de- 
voir soutenir. » 

3° Quoique souvent ailleurs il eût prié le public de ne 
pas toujours regarder connue ses véritables sentiments 
ceux qu'on lui attribue, il renouvelle ici la même prière. 
Voici à quelle occasion. Une espèce de fou^ que je ne 
nomme point, parce que je n'en puis dire que du mal, 
venait depuis peu de faire imprimer un livre, où, entre 
autres impertinences, il assure que le P. Malebranche 
prouve par des preuves de métaphysique que Jésus-Christ 
était beau de corps sur la terre ; c'est-à-dire que ce bon 
Père a recours aux idées platoniciennes pour décider quelle 
a été la taille , la figure , la couleur de cette portion de 
matière que le Verbe s'est uni dans son Incarnation. Il 
cite le Traité de la nature et de la grâce, liv. I, n°* 28, 
29. Voilà une citation bien marquée. Cependant, qu'on 
le lise tant qu'on voudra, on n'y trouvera pas un seul 
mot, ni là ni autre part, sur la question de la beauté 
extérieure de Jésus-Christ. En vérité les auteurs sont 
bien à plaindre d'avoir quelquefois à répondre à tous ces 
petits écrivains, que leur inclination basse à médire, à 
critiquer, à mordre les grands hommes devrait faire mé- 
priser comme la canaille de la république des lettres. 
Celui dont je parle fut traité encore plus mal; il fut mis 
à Saint- Lazare pour expier, dit-on, les impiétés de son 
livre et son style de malhonnête homme. Le P. Male- 
branche le relève encore sur une autre infidélité. Mais 
peut-être c'en est trop pour la préface, venons au corps 
de l'ouvrage '. 

1 Faydit, Remarques sur Homère, p. 499. L'abbé Faydit, né à 
Riom, entra à l'Oratoire en 1662, en sortit en 4671; publia en 
1696 un Traité sur la Trinité, pour lequel il fut enfermé à 
Saint-Lazare à Paris. Dans la suite , il reçut ordre de se retirer 
en son pays, où il est mort en 1709. 

2 André : l'analyse de la page 641 à la page 712. 



La Vie du R. P. Malebranche 183 

On trouve dans les Entretiens du P. Malebranche des 
beautés sans nombre, mais d'un caractère qu'on avoue 
n'être pas toujours à la portée des lecteurs. Tout y est 
plein d'idées sublimes, de réflexions fines, de raisonne- 
ments profonds, de sentiments chrétiens. On y voit entre 
autres choses un tour d'esprit si noble , une abondance 
de pensées toutes neuves, quoique naturelles, une étendue 
de pénétration , une force de génie si frappante, qu'on 
se trouve comme anéanti en sa présence. Mais rien ne 
s'y fait plus admirer que ce talent inimitable qu'a l'au- 
teur, de rendre les matières les plus abstraites non seule- 
ment sensibles, mais agréables et touchantes. On ne 
s'accoutume point à cette merveille. 

Le P. Malebranche acheva ses Entretiens à Raroy, au 
mois de février 1688. Ce livre tini, avant que de le faire 
imprimer, il le mit entre les mains de quelques-uns de 
ses amis ^ pour le mettre à l'épreuve de la critique. Il en 
lavait promis une copie manuscrite au marquis d'Alle- 
mans, esprit fort étendu, fort pénétrant et même plus 
théologien qu'il ne sied dans le monde à un homme de 
qualité; il la lui envoya; il en donna une autre au P. dom 
François Lamy, bénédictin , bon connaisseur en ces ma- 
tières , et qui , malgré son génie naturellement critique , 
difficile, pointilleux, était un de ses plus grands admi- 
rateurs. 

Ce Père, qui demeurait alors au diocèse de Meaux, 

Avait une liaison particulière avec le grand Bossuet, qui 

;n était évoque. Ils s'accordaient fort bien ensemble; ils 

limaient tous deux la dispute, ce qui n'est pas rare dans 

es beaux esprits; mais, ce qui l'est infiniment, ils étaient 

ssez honnêtes gens pour se pardonner, la dispute linie, 



* Lesquels manquèrent le perdre. (Lettre de Malebranche, du 
janvier 1688, Corresp. inéd., ji. 6.) 



184 Bibliothèque Oratorienne 

tous les termes durs ou peu mesurés qu'elle pouvait 
leur avoir inspirés dans la chaleur de la contestation. Le 
P. Malebranche en était le sujet le plus ordinaire; M. de 
Meaux l'estimait toujours beaucoup , surtout depuis qu'il 
l'avait vu sortir avec tant d'avantage de sa guerre contre 
M. Arnauld. Comme il sentait bien au fond de sa con- 
science que le P. Malebranche avait sujet d'être mécon- 
tent de lui, cela lui donnait par contre-coup cette espèce 
d'aversion que l'on a d'ordinaire pour ceux que l'on a 
offensés. Il n'était pas diflicile de s'en apercevoir. La 
vertu ne peut pas cacher tous les défauts, principalement 
dans un homme aussi franc que ce prélat. Cependant 
cette aversion diminuait tous les jours. La modération 
du P. iMalebranche , qui ne s'en était jamais plaint qu'en 
termes fort respectueux, y contribua plus que tout le 
reste. En un mot, on voyait bien que iM. de Meaux com- 
mençait à se reconnaître. Le P. dom Lamy, qui s'en 
aperçut, prit ce temps favorable pour lui montrer les 
Entretiens sur la métaphysique , mais sous le secret, parce 
que l'auteur les lui avait communiqués sous le même 
sceau. Cela même piqua la curiosité du prélat. Appa- 
remment que ses vieux préjugés lui faisaient espérer qu'il 
y trouverait bien des mystères. Il se désabusa par la 
lecture qu'il en lit; il n'y trouva que des questions fort 
simples. Il comprit enfin la nature des idées, l'étendue 
intelligible, etc., il témoigna beaucoup d'estime pour 
l'ouvrage, déclarant au P. Lamy qu'il en avait été fort 
content, à quelque chose près qui avait rapport à son 
Traité de la nature et de la grâce. Car son thomisme reve- 
nait toujours à la charge sur cet article. Le P. Lamy en 
écrivit au P. Malebranche. Le marquis d'Allemans, qui 
venait de lire les mêmes Entretiens, mit la dernière main 
à la conversion de M. de Meaux. Il le fît convenir qu'il 
était allé un peu trop vite dans le jugement qu'il avait 






La Vie du R. P. Malebranche 185 

autrefois porté de l'auteur. Le P. Malebranche, qui était 
informé de tout par ses amis, rendit ensuite au prélat 
une visite qui le lui gagna pour toujours. M. de Meaux, 
qui avait le plus beau naturel du monde, eut même la 
générosité de confesser hautement qu'il ne trouvait plus 
rien à condamner dans le sentiment du P. Malebranche 
sur la grâce. Générosité rare dans un homme de son 
mérite et de son rang, surtout après les déclamations 
qu'il avait faites contre ce philosophe; ce qui, dans ces 
sortes d'occasions, devient pour les petits esprits et pour 
les âmes basses un engagement funeste à soutenir tou- 
jours leurs préventions, dans la crainte de se déshonorer 
par un humble aveu de leur faute. 

Ce prélat ne fut pas le seul que les Entretiens métaphy- 
siques désabusèrent. Dès qu'ils eurent paru dans le pu- 
blic, on les regarda comme une réfutation complète et 
démonstrative de toutes les calomnies que les jansénistes 
et quelques jésuites ignorants avaient lâchées contre l'au- 
teur. Il n'y avait donc plus moyen de réussir en France 
à décrier le Traité de la nature et de la grâce : M. de Paris 
l'approuvait, M. de Meaux ne le condamnait plus. Les 
autres prélats du royaume gardaient un silence qui fai- 
sait assez voir qu'ils n'en pensaient point désavantageu- 
sement. Le public, qui l'avait tant de fois condamné et 
tant de fois justifié selon ce qui avait paru pour et contre, 
commençait à rougir de l'instabilité de ses arrêts et à 
s'en tenir à la justification du P. Malebranche. M. Ar- 
nauld était depuis deux ans réduit à se taire malgré les 
instances que lui avait faites le P. Malebranche, de mon- 
trer, dans le deuxième volume de ses Réflexions, ce qu'il 
y avait de plus fort, promettant de le confondre là-des- 
sus, comme sur tout le reste. 

Mais si M. Arnauld se taisait en France, ses amis par- 
laient pour lui à Home où, sur la lin de 1687, ils avaient 



186 Bibliothèque Oratorienne 

déféré le Traité de la nature et de la grâce. La manière 
dont cette affaire y fut traitée mérite bien d'être connue , 
la voici. 

Depuis longtemps les amis de M. Arnauld menaçaient 
le P. Malebranche de le faire condamner à Rome : ils en 
vinrent enfin aux effets : ils employèrent pour l'obtenir 
deux hommes d'intrigues, M. Dirois', docteur de Sor- 
bonne et un docteur de Louvain, nommé le P. Le Drou, 
Flamand, de l'ordre-... Ils étaient tout deux à Rome : le 
premier à la suite du cardinal d'Estrées, alors notre am- 
bassadeur en cette cour; le second pour des affaires 
qu'on ne dit pas ; peut-être uniquement pour celle dont 
je parle; car en ce temps-là il était ami de M. Arnauld. 
Le P. Le Drou est un des approbateurs de la dissertation 
de M. Arnauld sur les miracles de l'ancienne loi, et en 
cette qualité-là fort opposé au P. Malebranche. M. Dirois 
avait un frère pour qui les jansénistes venaient d'obtenir 
un bénéfice 3 par le crédit de M"° la princesse de Longue- 
ville*, qui, de notoriété publique, était toute à eux. Cela, 
joint à quelques vieux préjugés , ne lui fournissait que 
trop de raisons de les servir à son tour dans une affaire 
qui leur paraissait capitale. Ces deux docteurs s'unirent 



* Ap7'ès avoir été lié avec Port-Royal, ce docteicr s'en sépara 
publiquement. Mais à ce momeiit il avait, comme on va le voir, 
des raisons de témoigner sa reconnaissance au parti. « Pour 
moi, écrivait le P. Mal»branche , je ne peux faire à perso7ine 
ni bien ni mal, ainsi je ne puis avoir beaucoup de raison en 
ce monde; nous verrons dans l'autre ce qui en sera. » (Corresp. 
inéd.,p. 6.) 

2 Dominicain , dit Adry , plus croyable que M. Blampignon , 
qui en fait un augustin. «Ce religieux a sollicité ma condam- 
nation, écrivait Malebranche , apparemment parce qu'il m'a 
cru tel que M. Arnauld me représente dans ses livres. » (Adry.) 

5 La cure de Broches. (Corresp. inéd., p. 6.) 

'' La princesse de Longueville étant morte en 1G79, ce fait, 
s'il est exact, remonterait à quelques années plus haut. 



La Vie du R. P. Malebranche 187 

donc ensemble pour dénoncer le Traité de la nature et de 
grâce au tribunal de l'inquisition. Mais, afin de n'être 
point tracassés par des apologies hors de saison , ils tin- 
rent la chose fort secrète. Le tribunal, où ils paraissaient 
en qualité d'accusateurs, leur était en cela favorable, car 
ceux qui le composent ont une loi de s'obliger par ser- 
ment à garder le silence inviolable sur tout ce qui s'y 
passe. Il est vrai que Rome païenne en avait une autre 
différente : c'était de ne condamner personne sans lui 
confronter ses accusateurs et sans donner lieu à une juste 
défense ^ Mais je ne sais par quelle bizarrerie de l'esprit 
humain Rome chrétienne est devenue moins scrupu- 
leuse sur cet article. Quoiqu'il en soit de cette horrible 
coutume de l'inquisition, le P. Malebranche y fut très 
longtemps accusé sans le savoir ; et il l'eût encore plus 
longtemps ignoré, si un ami inconnu qui avait lu ses ou- 
vrages n'eût eu l'adresse de pénétrer le secret du Saint- 
Office. C'était un certain M. Lupé, qui demeurait au palais 
Farnèse, bel esprit et fort honnête homme. Il en écrivit 
au P. Malebranche, qui songea incontinent aux moyens 
de se défendre. Mais, pour le faire avec succès, il avait 
besoin de protection ; car, à Rome, comme ailleurs, l'in- 
nocence est un faible appui, lorsqu'on a de puissants 
adversaires. De plus, les lettres d'Italie lui faisaient des 
Romains une peinture qui eût effrayé les auteurs les plus 
intrépides : que c'était tous gens incapables de l'atten- 
tion nécessaire pour entendre ses ouvrages; qu'ils étaient 
fort entêtés d'Aristote et prévenus contre M. Descartes; 
qu'ils étaient d'une ignorance grossière, excepté dans les 
formules du droit canonique nouveau, qui était presque 



1 Ponr condamner des personnes, remarque ici avec raison 
M. flemey d'Auherive, il fatit des pm/vfs rlu dàlit , mois un 
livre les porte avec lui. 



188 Bibliothèque Oralorienne 

leur seule étude; que néanmoins ils aimaient à décider et 
surtout à condamner ; qu'ils en avaient donné des preuves 
en mettant dans leur Index tant d'ouvrages fort catho- 
liques et qui n'avaient d'autre défaut que le malheur de 
n'être pas dans les principes ou de leur philosophie ari- 
stotélicienne ou de leur théologie ultramontaine, ou même 
seulement d'avoir été déférés à leur tribunal par quelque 
hardi calomniateur; qu'ainsi on devait s'attendre que le 
Traité de la nature et de la grâce y étant accusé, ne 
manquerait point d'y être censuré. D'autres ajoutaient 
qu'au reste le P. Malebranche ne devait pas s'alarmer 
de pareilles censures; que ses ouvrages n'en seraient que 
mieux débités, même en Italie, où ils avaient déjà grand 
cours, principalement à Rome et à Naples; et enfin que 
s'il avait besoin d'artitice pour se mettre en vogue, il de- 
vait plutôt solliciter une condamnation de telles gens que 
de s'y opposer. 

Il y avait toutes les apparences du monde que ces 
lettres ne disaient que la pure vérité : car au premier 
rapport qu'on avait fait aux consulteurs du traité en 
question, ils avaient pris parti contre sans autre examen. 
Mais le P. Malebranche s'était fait une habitude de ne se 
rendre qu'à l'évidence; il n'en voulut rien croire, jusqu'à 
ce que son expérience l'en eût convaincu. D'ailleurs 
comme il respectait avec raison tout ce qui vient de la 
cour de Rome et de ses tribunaux , il jugea plus conve- 
nable de les mettre dans leur tort en parlant ou du moins 
en promettant déparier, si on voulait l'entendre, que de 
leur donner lieu de se justifier par son silence. 11 tit donp 
écrire à M. le cardinal d'Estrées qu'il était prêt de ré- 
pondre à toutes les difficultés que l'on trouverait dans . 
son Traité de la nature et de la grâce, le priant sur toute 
chose de faire en sorte que l'on ne substituât point à sa 
place le fantôme que M. Arnauld avait combattu dans ses 



La Vie du R. P. Malebranche 189 

critiques. Il écrivit lui-même à Rome à diverses per- 
sonnes : à M. Lupé qui l'avait averti de la dénonciation 
de son livre, au P. Leblanc', prêtre de l'Oratoire et à 
M^'' le cardinal de Bouillon dont on lui avait promis que 
sa lettre serait bien reçues Elle le fut en effet, comme 

1 Le P. Honoré Leblanc [de Marseille), le second des trois 
frères oratoriens de ce nom ( leSV-niâ). Il passa quarante ans 
à Rome à servir la congrégation, dit Batterel (II, p. 267), avec 
bien du zèle et utilement, par la considération qu'il s'était ac- 
quise dans cette cour et la sagesse de sa conduite. 

2 Voici cette lettre, que le manuscrit nous donne en marge 

Monseigneur , 

L'amour que Votre Altesse a pour les lettres et pour ceux qui 
tâchent de les cultiver m'a fait penser que je pourrais peut - être 
m'adresser à elle, quoique je n'aie point l'iionneur d'en être connu. 
Le P. le Vassor, que Votre Altesse honore de sa hienveillance , 
m'a persuadé que je le pouvais faire sans manquer de respect. En 
effet, plus on est élevé au-dessus du commun des homnies et 
qu'on a le cœur aussi généreux que vous l'avez, plus se fait-on 
de plaisir de s'abaisser jusqu'à des personnes qui me ressemblent. 

11 y a environ dix ans que j'ai composé uu petit livre qui a 
pour titre : Traité de la nature et de la grâce. Mon dessein est 
de justifier la sasesse et la bonté de Dieu dans la construction de 
sou ouvrage , nonobstant les désordres de la nature et le dérè- 
glement des mœurs. J'avais lîrincipalement en vue certains phi- 
losophes qui outrent la métaphysique et qui prétendent que Dieu 
fait le mal comme le bien; en un mot, qu'il est auteiu- du péché 
et qu'il ne veut point le salut de tous ceux qui périssent. J'ai 
combattu ces philosophes en me servant de leurs principes et leur 
pariant un langage qui parait nouveau; mais c'est celui qu'ils 
entendent. Si je les eusse combattus par les principes et par le 
langage de l'école, mon ouvrage n'aurait point eu l'effet qu'il a 
eu et que je voulais qu'il eût... Dans l'avertissement qui est à la 
tête du traité je marque précisément que c'est pour eux que je 
l'ai composé, et nullement pour ceux qui ne sont point dans les 
principes que j'y suppose. Car, enfin , il faut parler aux hommes 
selon leurs idées , et il est bon de procurer la religion à tout le. 
monde. . Cependant ^L Arnauld s'est élevé contre moi, apparem- 
ment parce qu'il trouvait (luc je réfutais les sentiments que l'E- 
glise a condamnés dans Jansénius, quoique je ne dise pas un seul 
mol dans mou traité qui marque, ni directement, ni indirecte- 



190 Bibliothèque Oralorienne 



celles qu'il avait adressées aux autres; mais au reste, le 
succès n'en fut pas plus grand. On ne sait pas ce que fit 
le cardinal d'Estrées; le cardinal de Bouillon fit d'abord 
arrêter les procédures du Saint-Office, mais, s'étant 
absenté de Rome, on les recommença. On ne doute pas 
que M. Lupé ne s'employât généreusement pour un au- 
teur dont il connaissait la catholicité mieux que per- 
sonne; mais il n'obtint rien : le Saint -Office ne voulant 
point s'engager, ni à recevoir les explications du P. Ma- 
lebranche, ni à lui déclarer précisément ce qu'il trouvait 
à redire dans son traité. Cela les eût menés trop loin; il 
s'agissait de faire une censure et non pas un si scrupu- 
leux examen. 

Le P. Leblanc fut plus heureux. Il demanda au secré- 
taire de la congrégation qu'on lui apprît du moins les 
motifs qui animaient si fort les consulteurs contre un 
traité fait exprès pour défendre , contre les partisans de 
Jansénius, les décisions du Saint-Siège. On lui répondit, 
mais avec un déchaînement furieux contre l'auteur, qu'il 
ne fallait point s'en étonner; que le traité en question 
avait été imprimé en Hollande, qu'on y voyait les prin- 
cipes de la philosophie de M. D'escartes qui avait été con- 
damnée à Rome; que lui, secrétaire, y avait trouvé des 
choses qui jusque-là lui avaient été inconnues; que le 



ment que je pense à lui , ni même qu'il y ait de contestations au 
monde sur la matière de la grâce. 11 m'attribue à tout moment 
des opinions extravagantes et même des impiétés auxquelles je 
ne pensais jamais; après quoi il les réfute avec un appareil de 
passages qui persuaderait aisément que je dois faire horreur h 
toutes les personnes qui ont quelque sentiment de religion; car 
on ne peut pas naturellement imaginer que M. Arnauld, ni qui 
que ce soit, se batte si longtemps avec des fantômes, ni qu'il 
puisse m'exhorter dans ses livres d'une manière si vive et si pa- 
thétique à renoncer à des erreurs, si je ne les avais pas avan- 
cées , etc. 



La Vie du B. P. Malebranche 191 

décret d'Urbain VIII, porté il y avait plus de quarante 
ans, défendait de parler et d'écrire sur la grâce; que le 
P. Malebranche, non seulement en parlait, mais, sous pré- 
texte de combattre le jansénisme , il tombait tout à cru 
dans le molinisme et dans la science moyenne : à quoi, 
dit le P. Leblanc, il joignait une infinité d'invectives, 
qu'il est inutile de rapporter. 

On eut beau dire à ce fougueux secrétaire qu'il ne fal- 
lait pas aller si vite dans la censure d'un livre tel que 
celui du P. Malebranche; que pour le bien entendre il 
était nécessaire de savoir à fond les principes sur lesquels 
il roulait; que pour cela on le devait lire avec une ex- 
trême attention, et, si on y trouvait quelques difficultés, 
demander à l'auteur des éclaircissements ; que, si on lui 
accordait cette grâce , il en recevrait toute sorte de satis- 
faction. Remontrances inutiles; on ne put jamais obtenir 
audience pour l'accusé. C'était beaucoup d'avoir pu dé- 
couvrir les raisons qui révoltaient le Saint-Oftice contre le 
Traité de la nature et de la grâce. Elles sont toutes si fri- 
voles, qu'on n'appréhende pas qu'elles nuisent à l'auteur. 
La difficulté est de croire qu'il y ait eu des hommes ca- 
pables de s'y rendre. Mais, outre le témoignage du P. Le- 
blanc, nous avons le discours ou mémoire du consulteur, 
qui était chargé du rapport de l'affaire. C'est à l'illustre 
M. Pighini que nous sommes redevables de cette pièce 
curieuse , qui nous apprend bien des choses qu'on ne se 
persuaderait pas aisément sans une pareille autorité. Ce 
bel esprit italien était partisan déclaré du P. Malebranche 
et ami intime du consulteur. Après beaucoup d'instances 
il en obtint ce mémoire, qu'il envoya au P. Malebranche 
et dont je donne ici l'extrait, car il serait ennuyeux de le 
traduire tout entier. 

La première chose qu'on y remarque, c'est que le 
P. Malebranche a fait imprimer son livre en Hollande et 



192 Bibliothèque Oratorienne 



sans la permission de ses supérieurs; que ce livre a causé 
du trouble parmi les théologiens do Paris; que M. Ar- 
nauld l'avait fortement combattu et qu'il y avait fait 
deux réponses ^ 

20 Le consulteur trouve à redire que l'auteur ait 
entrepris de parler de toutes les choses divines avec 
trop de liberté et de hardiesse, en ayant écrit d'un style 
court, d'une manière peu suivie et en langue vulgaire : 
breii scribendi génère, interrupta série , vernaculo lingua; 
ce qui est suffisant, dit-il, pour faire proscrire ledit 
traité, selon que l'a déclaré autrefois la sacrée Congréga- 
tion. 

3° Il ajoute que le P. Malebranche avance des opinions 
nouvelles et pernicieuses tant sur les attributs divins, 
nommément sur la toute-puissance, la providence, la vo- 
lonté de Dieu, que sur le mystère de l'Incarnation, sur 
toute la matière de la grâce et sur la liberté de l'homme 
dans les deux états. Après cela il entre dans un détail de 
critique fort curieux. Il dit aux cardinaux du Saint-Ofiice 
que, par une entreprise téméraire, l'auteur du traité pro- 
pose sur la Providence et sur la conduite divine plusieurs 
questions que l'Écriture et les saints Pères disent être 
inexplicables, et sur lesquelles, pour cette raison, ou ils 
affectent de garder le silence, ou ils ont recours à la pro- 
fondeur incompréhensible des jugements de Dieu, lors- 
qu'ils en parlent; — qu'il suppose, comme un principe 
que l'on ne peut nier, qu'il arrive dans le monde et dans 
le gouvernement des créatures quantités d'effets bizarres, 



1 Raisons dp condamnation , dit le P. Malebranche , aux- 
quelles la réponse est évidente. Il me semble, ajoute -t- il , que 
les théologiens de Rome doivent être théologiens catholiques tout 
court; et laisser aux universités particulières le platonistne et 
le péripatétisme . (Adry.) Voir cette lettre dans la Corresp. inéd., 
p. 1 et B. 



La Vie du R. P. Malebranche 193 

injustes, irréguliers, pervers : inepta, injusta, perversa; 

— qu'il tient pour certain que Dieu veut que tous les 
hommes soient sauvés, non seulement d'une volonté 
antécédente, mais d'une volonté absolue et autant qu'il 
est en lui : ahsolute et quantum in se est. Ce qu'en effet il 
eût exécuté, s'il avait formé des décrets particuliers pour 
la dispensation de sa grâce, puisqu'il opère tout ce qu'il 
veut ainsi avec une extrême facilité. On prie le lecteur de 
suspendre son jugement avant que d'attribuer au P. Ma- 
lebranche ce qu'en dit le rapporteur ici et dans la suite. 

— Qu'il entreprend de rendre raison pourquoi il arrive 
que, nonobstant cette volonté de Dieu, le don de la foi 
n'est point donné à tout le monde ; pourquoi le nombre 
des réprouvés est plus grand que celui des prédestinés; 
pourquoi Dieu donne si souvent aux hommes des grâces 
inefficaces; pourquoi il répand cette pluie céleste, comme 
la pluie naturelle, dans des terres stériles: pourquoi il 
permet qu'on y résiste, et, qu'y ayant été fidèle pendant 
la vie, on se laisse quelquefois vaincre par le péché ; d'où 
il semble que Dieu veut et ne veut pas le salut des 
hommes, etc. 

4° Que le P. Malebranche prétend concilier tout cela 
par le seul secours de sa raison particulière : uno privatœ 
rationis lumine; par ce principe, qui est, dit le consul- 
teur, le principal fondement de sa doctrine : c'est que 
Dieu s'est imposé deux sortes de lois dans sa conduite, 
l'une ordinaire, que le P. Malebranche appelle Vordre, 
et l'autre qu'il nomme arbitraire; loi ordinaire, c'est- 
à-dire les lois de la nature, lesquelles Dieu s'est pres- 
crites et qu'il observe dans le gouvernement du monde; 
loi qui est en Dieu très simple, naturelle, uniforme et 
constante; loi arbitraire , c'est-à-dire celle que Dieu suit 
lorsqu'il agit cxtraordinairement et par des volontés par- 
ticulières. Qu'on ne s'y méprenne pus; c'est toujours le 



194 Bibliothèque Oratorienne 

rapporteur du Saint -Office qui parle sur le compte du 
P. Malebranche. 

5° Que , ce principe supposé , il distingue en Dieu des 
décrets de deux sortes : décrets généraux, universels et 
simples, comme il les appelle, selon lesquels Dieu gou- 
verne presque toujours les affaires du monde ; décrets 
extraordinaires, singuliers et très rares qui, dans le sen- 
timent du P. Malebranche, sont, dit- il, proprement les 
miracles, et que Dieu ne suit que rarement et quand 
l'ordre le demande absolument : Décréta, quœ juxta ejus 
sententiam proprie miracula sunt, etc. Que l'on tâche, si 
l'on peut, de bien comprendre ce discours. 

6" Qu'afm que Dieu agisse selon cette loi (le consul- 
teur ne dit pas laquelle des deux ) , l'auteur suppose qu'il 
est absolument nécessaire qu'il y ait une cause particu- 
lière, qu'il appelle aussi physique, occasionnelle, natu- 
relle, qui détermine Dieu à produire chaque effet en par- 
ticulier. J'apporte, continue-t-il, l'exemple dont se sert 
l'auteur même. Dieu a porté une loi que le bras soit mu 
au gré de la volonté, que les épines me piquent, etc. 
Exemplum adducam quo ipsemet auctor utitur : Deus de- 
crevit brachiiim moveri ad nutum voluntatis, vêpres pun- 
gere, etc. Ainsi, lorsqu'un homme est piqué par les 
épines, le P. Malebranche dit que Dieu est la cause de la 
douleur en vertu de cette loi générale qu'il a portée, que 
le corps souffrît de la douleur en conséquence de la pi- 
qûre : Cum igitur aliquis a vepribus pungitur, dicit Male- 
branchius Deum esse causam doloris ex illa lege générait 
quam statuit : ut caro a punctione doleat, etc. 

7° Que l'auteur du traité, venant à la matière de la 
grâce, dit aussi que Dieu la distribue aux hommes par 
la loi générale, en vertu de la-^juelle il veut qu'elle soit 
donnée à tous ceux qui la reçoivent et que tous nos mé- 
rites soient dignement récompensés; car c'est là, poursuit 



La Vie du R. P. Malebranche 195 

le consul teur, ce qu'entend indûment le P. Malebranche 
lorsqu'il assure que Dieu n'agit point pour ses volontés par- 
ticulières ; ce qu'il a plus nettement expliqué dans sa ré- 
ponse à M. Arnauld, savoir : que Dieu ne veut pas direc- 
tement et positivement les elfets particuliers qui arrivent, 
mais seulement d'une manière indirecte ; c'est-à-dire par 
une certaine volonté générale, dont ces effets sont les 
suites. 

8° Qu'il avance que, Dieu aimant la sagesse plus que 
son ouvrage , il est obligé de suivre dans sa conduite les 
voies les plus simples ; mais que de là on peut conclure 
que Dieu n'a pu gouverner le monde autrement qu'il le 
gouverne ; de sorte qu'il a fallu que ce qui est arrivé 
arrivât, que le péché d'Adam a été absokiment néces- 
saire. 

9° Que de ce principe erroné il tire des conséquences 
aussi erronées : par exemple, qu'encore qu'Adam eût le 
pouvoir de persévérer, que néanmoins il n'a point eu de 
grâce prévenante ; que la grâce est refusée à l'homme 
dans quelques circonstances, afin qu'il n'arrive dans le 
monde que certains effets limités. On ne sait où le rap- 
porteur va chercher ce qu'il dit. Néanmoins il conclut que 
cette invention du P. Malebranche, que Dieu agit dans 
l'ordre de la grâce, comme dans l'ordre de la nature, par 
des lois générales, mérite la censure de la Congrégation, 
étant contraire non seulement à l'opinion, jusqu'ici com- 
munément reçue de tous les Pères et de tous les théolo- 
giens, mais encore au principe fondamental de la doc- 
trine chrétienne, qui est, que toutes choses et chacune 
en particulier sont gouvernées par la Providence de Dieu 
et par sa toute-puissance; que principalement toutes les 
grâces spirituelles, que la volonté même de faire le bien, 
que chacun de nos actes qui sont méritoires du salut, nous 
sont donnés de Dieu en vertu de ses décrets éternels. 



196 Bibliothèque Oratorienne 



Il ajoute que le P. Malebranche mérite encore à cet 
égard une rigoureuse censure , pour deux raisons : 

l" Parce qu'il a répondu à ceux qui lui objectaient 
certains passages de l'Écriture (qui selon l'explication 
qu'en donnent les pères et les théologiens démontrent, 
dit le consulteur, que Dieu agit par des volontés particu- 
lières), qu'il y a dans les Livres saints plusieurs manières 
de parler humaines, qu'on ne doit point prendre à la 
rigueur de la lettre, ce qui le fait tomber, continue-t-il, 
dans la condamnation que le concile de Trente prononce 
contre ceux qui expliquent l'Ecriture ou contre le consen- 
tement unanime des Pères ou contre la doctrine reçue 
dans l'Église. La disjonctive est remarquable. 

2° Parce qu'il semble avouer que si l'on admettait en 
Dieu des volontés particulières, son gouvernement por- 
terait un caractère de folie, d'impiété, d'injustice, propo- 
sition dangereuse , s'écrie le zélé consulteur, puisque les 
saints Pères attribuent à Dieu de ces volontés, et par con- 
séquent il faudrait dire, selon l'auteur, ce qui est hor- 
rible, que dans leur hypothèse Dieu ne pouvait éviter la 
note infâme d'impiété et d'injustice : Acproinde in illorum 
hypothesi, impietatis et injustitiœ , qnod horrendum dictu 
est, infamiom Deus non posset effagcre. Il faut avoir la 
patience d'écouter le curieux rapport de notre habile con- 
sulteur. 

De là il vient à la matière de la grâce et du libre ar- 
bitre. Il prétend (jue le P. Malebranche a plusieurs senti- 
ments diarnes d'être livrés à la censure de Leurs Émi- 
nences. Voici les articles en question; il dit : 

[0 Que la différence que met le P. Malebranche entre 
la grâce du Créateur, qu'il appelle une grâce de lumière 
ou de connaissance, et la grâce du Uéparateur, qu'il 
appelle délectation, c'est que la première, étant hors de 
nous, ne modilie point notre âme, ne la meut point, 



La Vie du R. P. Malebranche 197 



mais la laisse dans une parfaite liberté; et que la deuxième, 
au contraire, la grâce du Réparateur ou la délectation 
prévenante, est efficace par elle-même; qu'elle détermine 
efficacement notre volonté, quoiqu'elle n'opère pas tou- 
jours notre conversion , à cause de la concupiscence qui 
a souvent plus de force qu'elle ; et enfin que cette grâce 
de délectation est dans notre âme, qu'elle la meut et la 
modifie, de sorte qu'elle diminue notre liberté et nous 
porte à aimer Dieu, plutôt d'un amour d'instinct et d'im- 
pétuosité de nature que d'un amour de choix. 

2° Que l'auteur, après avoir marqué cette différence , 
entre la grâce du Créateur ou de lumière et la grâce du 
Réparateur ou de délectation, veut et assure que la 
grâce du Créateur ne présuppose point la concupiscence, 
comme la grâce du Réparateur, qui est donnée pour 
contrebalancer la délectation de la concupiscence, et qui 
depuis le péché nous est nécessaire avec la grâce d'il- 
lumination pour pouvoir résister à cette même concupis- 
cence. 

3° Qu'il soutient que si Adam eût été porté à aimer 
Dieu d'un amour d'instinct, il eût été impeccable; que 
par conséquent la grâce de délectation, considérée en 
elle-même, sans avoir égard aux attraits de la concupis- 
cence, est toujours invincible, et que l'amour qu'elle 
produit n'est point méritoire, s'il n'est plus grand qu'elle 
et s'il n'avance plus loin que ne le porte le mouvement 
qui lui est imprimé : Amorem vero, etc. non esse meri- 
torium nisi longius quam pro indito sibi impetu progre- 
diatur. 

4° Que c'est faussement qu'il établit la grâce du Créa- 
teur dans la seule ilkimination ; ce qui est notamment 
contraire à saint Augustin, qui parle ainsi d'Adam : lUu- 
mibatur, utvideret; accendebatur, ut amaret; et aux con- 
ciles deCarthage, d'Orange et de Trente, où il est dit 



198 Bibliothèque Oratorienne 

que le Sauveur nous a rendu la même grâce que le péché 
nous avait fait perdre. 

5° Que ce qui mérite une censure plus sévère, princi- 
palement en ce temps -ci, ajoute le consulteur, c'est que 
le P. Malebranche semble favoriser les dogmes de Molina 
et des quiétistes : Molinœ et Quietistarum. Le docte rap- 
porteur prouve l'un et l'autre; la conformité du P. Male- 
branche avec Molina , parce qu'il lui fait soutenir que la 
détermination de la grâce suffisante dépend de l'homme 
seul , et que c'est le libre arbitre qui d'inefficace la rend 
efficace : opinion si contraire à la doctrine de saint Au- 
gustin , comme on le peut voir dans ses admirables opu- 
scules sur la grâce et sur la prédestination , dont M°' l'é- 
minentissime cardinal de Laurea vient d'enrichir la ré- 
publique chrétienne; sa conformité avec les Quiétistes, 
parmi lesquels on range aussi Molina, si ce n'est qu'en 
cet endroit on doive lire Molinos, parce que, selon le 
P. Malebranche, toutes les fois que la délectation du 
péché se trouve dans l'âme, ou seule, ou plus grande 
que la délectation spirituelle, on n'est point libre, et par 
conséquent on viole innocemment, innoxiè, les comman- 
dements de Dieu. 

Pour peu qu'on ait lu les ouvrages du P. Malebranche 
ou seulement son Traité de la nature et de la grâce, on 
est dans une surprise extrême en lisant ce discours d'un 
consulteur romain ; car si on y trouve par-ci par-là quel- 
que terme de l'auteur, on peut dire que pour le sens il 
ne l'a jamais tout à fait bien pris , ce ne sont que brouil- 
lerics perpétuelles, que fausses imputations, que mé- 
prises grossières, que manifestes calomnies; en un mot 
il semble qu'il n'ait lu le P. Malebranche qu'avec les 
yeux de M. Arnauld. Mais ce qui est d'une hardiesse plus 
quo romaine, c'est qu'il ose coter à la marge de son 
mémoire les endroits du traité d'où il prétend avoir tiré 



La Vie du R. P. Malebranche 199 

ce qu'il attribue au P. Malebranche, et où souvent on 
trouve le contraire, par exemple, etc..,''. Cependant voilà 
sur quel rapport les cardinaux du Saint-Office décidèrent 
hardiment que le Traité de la nature et de la grâce devait 
être mis dans l'index ou dans le catalogue des livres dé- 
fendus. 

Le décret en fut porté le 29 mai 1690, deux ans après 
la dénonciation du P. Le Drou et de M. Dirois, mais il 
ne fut pas sitôt publié; car, sur ces entrefaites, M. le car- 
dinal de Bouillon' étant revenu à Rome, en appela au 
Pape et on en suspendit la publication. C'est tout ce que 
j'ai pu apprendre de cette afifairc qui ne réussit pas entiè- 
rement au gré de M. Arnauld^ ; aussi n'en fit-il point tro- 
phée; marque évidente qu'il n'en était pas trop satisfait, 
car on sait assez que sa coutume était de faire valoir les 
censures de Piome qui lui étaient favorables , autant que 
ses amis méprisaient celles qui lui étaient contraires. 

Le P. Malebranche avait d'autres maximes : il respec- 
tait avec raison tout ce qui avait l'apparence du Saint- 
Siège et la criante injustice qu'on venait de lui faire ne 
put lui arracher aucun murmure. Outre que je puis en 
attester toutes les personnes qui ont eu le bonheur de 
le connaître, j'en ai une preuve authentique dans une de 
ses lettres dans laquelle, écrivant en réponse à un de ses 
amis qui lui avait marqué son chagrin sur la nouvelle 



1 Lacune pareille dam le Manuscrit de Troyes. 

2 Voir, dans la Corresp. inéd., /). 70, une lettre écrite à Ma- 
lebranche de la part de ce cardinal. 

3 // faut dire quArnauld, dans une lettre (citée par Adry) 
du 17 avril 1600, prétend n'avoir fait aucune démarche pour 
obtenir la condamnation de son adversaire. Mais est-il croyable 
en cela? Il me semble qu'il ne faut pas plus accorder de valeur 
à ce témoignage qu'à celui dont nous avons parlé plus haut , 
relativpni"nt à nne prétendue rétractation de signature du For- 
mulaire. 



200 Bibliothèque Oratorienne 

répandue de sa condamnation à Rome, il lui parle en ces 
termes : 

a Je vous assure, Monsieur, que la seule peine que j'ai 
de cette nouvelle, c'est qu'il y aura peut-être quelque 
personne à qui mes livres auraient pu être utiles qui ne 
les liront pas, quoique la défense qu'on a faite à Rome 
soit une raison pour bien des gens, même en Italie, pour 
les rechercher. Ce n'est pas, au reste, que j'approuve cette 
conduite. Si j'étais en Italie, où ces sortes de condamna- 
tions ont lieu, je ne voudrais pas lire un livre condamné 
par l'Inquisition ; car il faut obéir à une autorité reçue , 
mais ce tribunal n'en ayant point en France, on y lira le 
traité. Cela même sera cause qu'on l'examinera avec plus 
de soin; et, si j'ai raison, comme je le crois, la vérité 
s'établira plus promptement. Aimons -la toujours, Mon- 
sieur, cette vérité, et tâchons de la faire connaître per in- 
famiam et bonam famam de toutes nos forces . Je suis avec 
respect, etc. » 



CHAPITRE Vil 



Les ouvrages du P. Malebranche se répandent dans tous les 
pays. — T] reçoit la visite de personnages illustres. — Jacques II, 
roi d'Angleterre. — Voyage en Saintonge (1688\ — Discus- 
sion avec Leihnitz. — Le Traité des lois de la communication 
des mouvements (1692). — Objections de Leibnitz. — Male- 
branche refond son traité d'après ces objections. — Il est at- 
taqué par M. Régis. — On le défend contre lui. — Il publie 
lui-même une réponse à M. Régis (1693). — Réplique de cet 
auteur et nouvelle réponse de Malebranche. — Arnauld rentre 
en lutte (1694). — Réponse de Malebranche. — Le Tj^aité 
conh-e la prévention. — Sa maladie. 



Pendant que l'Inquisition romaine faisait le procès au 
Traité de la nature et de la grâce, sans entendre l'ouvrage 
et sans vouloir écouter l'auteur, le P. Malebranche avait 
d'autre part de quoi se consoler. Si on lui refusait justice 
à Rome, on la lui faisait ailleurs. Un savant d'Italie lui 
écrivit que ses livres y avaient grand cours, surtout dans 
le royaume de iNaples % où l'illustre comte de Saint- 
Etienne s'en était déclaré le protecteur. On lui mandait 
d'Espagne qu'ils y avaient aussi pénétré, qu'ils y étaient 
lus avec admiration, et qu'il y en avait même qu'on avait 
traduits en espagnol , pour les rendre utiles à plus de 



1 La philosophie nouvelle a toujours eu beaucoup de partisans 
parmi les beaux esprits de la ville de Naples. 



202 Bibliothèque Oraiorienne 

personnes. L'Allemagne et l'Angleterre, qu'on sait être 
fort curieuses de livres français, se distinguaient entre 
ses admirateurs. Mais , comme les savants à langues 
mortes ne pouvaient en être , on leur donna cette satis- 
faction par une traduction latine de la Recheixhe de la vé- 
riti''^. En un mot, le nom du P. Malebranche retentissait 
dans toute l'Europe , et on ne s'en tenait point à une ad- 
miration stérile; on la lui témoignait en plusieurs ma- 
nières : les uns par lettres, les autres par des éloges im- 
primés. Quelques-uns môme , en venant du fond du 
Nord, pour voir l'auteur de ces chefs-d'œuvre, dont la 
lecture les avait enlevés. C'est ce que plusieurs per- 
sonnes, dignes de foi, m'ont assuré de quelques princes 
d'Allemagne et de Danemark. Ce qui est certain, c'est 
que la plupart des grands seigneurs étrangers qui ve- 
naient alors à Paris, le regardaient comme une des mer- 
veilles de cette ville qui devait piquer davantage leur cu- 
riosité'. On a lieu de croire qu'ils furent aussi contents 
de sa personne que de ses ouvrages. Sans parler de quel- 
ques autres, milord Wadrington% bel esprit anglais et 
fort homme de bien, en est un illustre exemple; car, se 
trouvant en France environ le même temps, pour je ne 
sais quelle affaire, il goûta tellement sa conversation, que, 
durant deux années de séjour qu'il fit à Paris, il lui ren- 
dait visite presque tous les matins, ne se pouvant ras- 
sasier de ses entretiens , toujours saints et philoso- 
phiques. 

Le roi d'Angleterre Jacques II, si connu par ses mal- 



1 Elle fut faite pur le célèbre Lenfant. Voir page 25. 

2 Je sais, dit M. Fontenelle, que dans la guerre du roi Guil- 
laume un officier anglais prisonnier se consolait de venir ici, 
parce qu'il avait toujours eu envie de voir le roi Louis XIV et 
M. Malebranche. 

3 II est mort vice-roi de la Jamaïque. 



1 



La Vie du R. P. Malebranche 203 



heurs et plus encore par la grandeur de son âme , supé- 
rieure aux plus grands revers de la fortune, avait pour le 
P. Malebranche une estime particulière. Il lui en donna 
un témoignage signalé, lorsqu'on 1689 il se vit con- 
traint de chercher un asile en France contre des sujets 
rebelles. Car ce prince, qui venait d'acquérir une gloire 
immortelle en sacrifiant trois couronnes à sa religion, lui 
fit l'honneur de le venir voir à l'Oratoire : honneur d'au- 
tant plus considérable, qu'il partait d'un saint roi, 
homme d'esprit, habile même et bon connaisseur dans 
les matières que le P. Malebranche avait traitées. La 
France ne lui était guère moins favorable; car, si on en 
excepte MM. les jansénistes, qui ne pouvaient lui pardon- 
ner d'avoir combattu la dureté de leur théologie, et les 
jésuites, qui supportaient fort impatiemment à leur ordi- 
naire le ridicule qu'il avait répandu sur leur philosophie 
grossière, qu'ils soutiennent encore avec autant de zèle 
que la morale de leurs casuistes, il avait pour lui tous les 
esprits capables de méditation. Il n'y avait dans le 
royaume ni mathématicien ni philosophe un peu distin- 
gué qui ne le consultât comme un oracle. Il tit en 1688 
un voyage à Rochefort ^ avec son grand ami , le P. Sal- 
mon% aussi de l'Oratoire. Les officiers de la marine, dont 



1 Le P. Malebranche était invité depuis longtemps par M. d'Aï- 
lemans, son ami, à venir passe]- quelque temps dans une tei-re 
qu'il avait en Saintonge {à Montardy , Corresp. inéd., p. 85). 
// y vint, en effet, avec le P. Salnion, qu'il eut le chagrin de 
perdre à Niort , à son retour de La Rochelle à Paris. Ils y avaient 
passé une grande partie de l'été et de l'automne de 1688. Sur 
son passage, le P. Malebranche reçut dans plusieurs villes des 
honiieurs extraordinaires , qui firent beaucoup souffrir sa mo- 
destie, coinme le dit M. d'Allemans. Mais on ne lui témoigna 
nulle part plus d'estime et plus d'admiration qu'à Rochefort. 
(Adry.) 

2 Le P. Julien Sal/non. Il était conseiller au Parlement de 
Metz avant d'entrer à l'Oratoire, oit il prit l'habit le 20 août 



204 Bibliothèque Oratorienne 

plusieurs avaient lu ses livres, lui fireflt une réception 
fort honorable , lui deraandèrenl avis sur la construction 
de leurs vaisseaux, en reçurent beaucoup de lumières, et 
demeurèrent surpris de voir un philosophe aussi habile 
qu'eux dans l'architecture navale. 31. de Rancé, ce fa- 
meux abbé de la Trappe, chez qui le P. Malebranche alla 
quelquefois faire retraite, que Rome n'avait pas beaucoup 
mieux traité que lui, continuait à lui donner de temps en 
temps des marques de sa vénération. Le célèbre marquis 
de l'Hôpital entretenait avec lui un commerce d'amitié 
fort tendre; des savants religieux de plusieurs ordres, 
principalement de Saint-Benoît, rendaient hommage à 
son mérite. Il y eut même quelques jésuites, et des plus 
illustres, les uns par estime pour lui, d'autres, peut-être 
par aversion pour M. Arnauld, qui le comblaient d'hon- 
nêtetés. Nous en avons encore des preuves subsistantes 
dans les lettres du P. Lelellier% cet amiral de leur 
société contre le jansénisme; du P. Daniel, auteur de la 
JSouvelle histoire de France; du P. Nicolas', grand mathé- 



1666. Après avoir terminé son Institution , il alla étudier en 
théologie à Saurnur, puis vint e7i 1669 à Saint-Honoré, où il 
fut ordonné prêtre en septembre 1670, et oii il résida long- 
temps. C'est là qu'il se lia avec le P. Malebranche. Nommé {par 
le P. de Sainte - Marthe , qu'on le remarque. Est-ce là ce que 
M. Blampignon appelle (page 76) une humiliante disgrâce?) 
supérieur de Rouen, le 26 octobre 1684, il occupait encore cette 
charge importarite quand il accomj)agna le P. Malebranche en 
Saintonge. C'est le 10 septembre 1688 qu'il mourut à Niort. 
(Archives nationales, .MM 580 et 581. — Nécrologe.) 

1 11 fournissait, dit-on, au P. Malebranche des passages contre 
M. Arnauld. 

2 Le P. Malebranche dit un jour au P. André qu'il était étonné 
qu'on ne fit pas venir à Paris le P. Nicolas. Ce P. Nicolas était 
aussi en relation avec Ozanam, dont il estimait le dictionnaire, 
qui pourtant n'est pas trop beau , disait le P. André : il est fa- 
trassé , fourré de problèmes que l'auteur avait résolus , ce qui ne 
convient guère à un dictionnaire. Il y a un bon ouvrage du P. Ni- ■ 



La Vie du R. P. Malebr anche 205 

maticien de la province de Toulouse ; du P. Guergariou , 
bel esprit, savant et fort honnête homme, mort à Caen; 
du P. de Trevau, aujourd'hui confesseur de Son Altesse 
Royale, le duc régent; du P. de Tournemine, fameux 
journaliste ^ 

C'est ainsi que Dieu tempérait la disgrâce qu'on lui 
ménageait à Rome, en lui procurant en France des hon- 
neurs de toutes parts; mais, tout cela ne l'entlait point. 
La môme main qui l'environnait de gloire , avait soin 
d'entretenir dans son cœur un fond d'humilité qui n'en 
sortit jamais. En voici un exemple entre autres, qui 
vient se placer ici tout naturellement : c'est la rétracta- 
tion publi(|ue qu'il fit en 1692, d'une erreur qu'il avait 
avancée dans le dernier chapitre de la Recherche de la vé- 
rité. Mais, pour mettre le lecteur au fait sur la matière 
dont il était question, il faut reprendre les choses dans 
leur origine. 

Avant M. Descartes, les philosophes ne s'étaient point 
encore avisés de donner des lois à la nature, ni des règles 
au mouvement; bien moins d'appliquer la géométrie à la 
physique, pour la représenter telle qu'elle doit être, toute 
géométrique, ils ne s'amusaient, dans presque toute l'é- 
tendue de cette admirable science, qu'à des questions 
frivoles, qu'on ne peut lire dans leurs pitoyables écrits, 
sans rougir pour eux et pour tout le genre humain, qu'ils 
rdéshonoraient parleurs grossières imaginations. M. Des- 
cartes, que Dieu suscita, au commencement du dernier 
siècle, pour apprendre aux hommes à raisonner en philo- 
sophie aussi juste qu'en mathématiques, s'aperçut de ce 

colas sur les mathématiques, mais très mal imprimé, cela a fait 
tort à son livre. 

1 Le P. Toubeau, dil encore une noie , fut aussi l'ami de Ma- 
lebranchc. Sur tous ces jésuites, voir la Bibliothèque des PP. de 
Baker et ^■^ommervoffel. 

6* 



206 Bibliothèque Oralorienyie ; 

défaut dès le temps luénie de ses premières études phi- 
losophiques qu'il faisait à la Flèche , sous les Pères jé- 
suites. 11 s'en plaignit inutilement à ses maîtres; mais, 
ayant commencé à philosopher tout seul, sans autre 
livre que la raison aidée du secours de la géométrie, 
il entreprit d'y remédier; et on peut dire qu'il y a réussi 
autant bien qu'il était possible, en travaillant de pur 
génie et sans modèle sur un sujet si difficile. Il établit 
trois lois de la nature et sept règles du mouvement, 
fondées sur ces deux principes : qu'on y fasse une atten- 
tion sérieuse. 

1° Que la volonté de Dieu étant la force qui tient les 
corps en repos , aussi bien que celle qui les met en mou- 
vement , ces deux manières d'être sont de leur nature 
aussi positives; que, toutes choses égales, elles ont autant 
de force l'une que l'autre ; que le repos en a pour résister 
au mouvement, comme le mouvement pour résister au 
repos; qu'ainsi, pour déterminer lequel des deux sera le 
vainqueur, lorsqu'un corps vient à choquer un corps en 
repos, il faut décider de leur sort par la grandeur de 
leurs masses, et par conséquent, disait-il, si ou suppose 
les corps dans le vide , un corps en repos, pour peu qu'il 
soit plus grand que le mobile T|ui le frappe, ne peut jamais 
en être ébranlé. Que l'on prenne garde à la supposition , 
car tout dépend de là. 

2° Que Dieu étant aussi constant dans sa conduite, 
qu'immuable dans son essence, il conserve toujours dans 
l'univers une égale quantité absolue de mouvement. D'où 
il conclut que le mouvement ne se perd point, et qu'il 
n'augmente ni ne diminue sans tout l'assemblage des 
corps; mais qu'il ne fait, pour ainsi dire, que passer de 
l'un à l'autre par une communication perpétuelle. La rai- 
son qu'il en rapporte est que la force mouvante, ou la 
cause motrice de la nature, qui est la volonté divine, de-j 



La Vie du R. P. Malebranche 207 

meurant toujours la même, doit toujours produire le 
même effet. 

Ces deux principes , de la manière dont les envisage 
M. Descartes, ont sans doute quelque chose de fort spé- 
cieux, pour ne rien dire de plus. Le P. Malebranche en 
fut d'abord ébloui; mais, après avoir bien pensé, il se 
désabusa du premier. C'est pourquoi, dans le dernier 
chapitre de sa fameuse 'Recherche, il prouve que le repos 
n'est rien de réel ; que ce n'est qu'une pure privation ; 
que Dieu n'a pas besoin d'une volonté positive pour le 
produire, et par conséquent que le repos n'a aucime force 
pour résister à celle du mouvement. On voit assez que par 
là il ruinait par les fondements plusieurs des règles de 
M. Descartes : la quatrième, la sixième, la septième. 
Mais, parce qu'il retenait encore le second principe de 
l'égalité invariable de la quantité absolue du mouvement 
dans la nature, il crut devoir retenir aussi la première, 
la deuxième, la troisième, la cinquième; qui lui parais- 
saient une suite nécessaire. Il se contenta donc alors de 
mettre à la place des trois règles qu'il avait abolies, quel- 
ques autres de sa façon , qui se réduisent toutes à celles- 
ci; que le mobile, quoique plus petit, doit chasser devant 
lui le plus grand , quoique dans un parfait repos , et lui 
communiquer de son mouvement à proportion de la gran- 
deur, pour aller tous deux de compagnie, après le choc, 
vers le même point. Car on suppose que la percussion est 
directe. On peut voir le reste dans les premières éditions 
de la Recherche de la vérité, livre VI^, chapitre dernier. 

Il y avait dix ans que cet ouvrage était entre les mains 
de tout le monde, sans que personne eût rien écrit contre 
les nouvelles règles du P. Malebranche. M. de Leibnitz , 
savant de qualité d'Allemagne, fort célèbre par l'étendue 
de son esprit et de son érudition presque universelle, fut 
le premier qui les attaqua dans les journaux de Hollande, 






208 Bibliothèque Oralorienne 

en 1686 ^ Il commença par le principe. Il prétend que 
c'est une erreur de soutenir, avec M. Descartes, que Dieu 
conserve toujours la même quantité de mouvement, 
quoiqu'il avoue que Dieu conserve dans la nature la 
même force motrice. Car il faut bien que la conduite de 
l'Etre inliniment parfait porte un caractère de constance, 
de régularité, d'uniformité. M. Leibnitz, qui malgré le 
poids de sa vaste érudition se piquait d'être méditatif, 
n'avait garde de nier une vérité si claire à tout homme 
qui pense. Mais, en distinguant la force des corps de la 
quantité ou grandeur de leurs mouvements, il prétendait 
renverser le principe de M. Descartes, sans ôter à Dieu 
la gloire d'une conduite uniforme et constante. Après 
avoir apporté sa démonstration , il conclut en accusant ce 
grand philosophe d'avoir trop présumé de ses lumières , 
et les cartésiens, d'avoir trop déféré à celles d'autrui. 
L'accusation n'était guère bien fondée. Car il est certain 
que les cartésiens , qui méritent ce nom , ne reconnais- 
sent point d'autre maître que la raison, ainsi que M. Des- 
cartes le leur a lui-même recommandé. M. l'abbé Cate- 
lan prit en main la défense des accusés. Il entreprit de 
faire voira M. Leibnitz, que sa prétendue démonstration 
n'était qu'un vrai paralogisme. Celui-ci réplicjua', et dans 
sa réplique il attaqua de front le P. Malebranche, ce qu'il 
n'avait fait encore qu'indirectement dans son premier 
écrit. 11 le combat sur deux points : sur les règles de 
M. Descartes, qu'il avait jugées bonnes, excepté sur la 

1 Cette objection de ^I. Leibnitz parut en latin dans le mois de 
mars 1686 au Journal de Leipzig , autrement Acta eruditorum, 
et reparut une seconde fois , traduite en français , avec la réponse 
de M. l'abbé Catelan dans les Nouvelles de la République des 
lettres, au mois de septembre même année. 

2 La réplique de M. Leibnitz à M. l'abbé Catelan est contenue 
dans une lettre écrite à l'auteur des Nouvelles de la République 
des lettres, 9 janvier 1687, et publiée en février, article 3. 



I 



La Vie du B. P. Maiebranchc 209 



première, qui est incontestable, et pour le toucher de 
plus près , sur celles qu'il avait substituées de son chef à 
la place des mauvaises; mais, en le combattant, il se 
trouve réduit à d'étranges extrémités : à dire, par exemple, 
que la force des corps est distinguée de leur mouvement; 
que cette force doit être estimée non par la grandeur ou 
par la vitesse des mobiles, mais par l'effet futur; que 
puisqu'il semble que cette force ou puissance est quelque 
chose de réel avant la production de son effet, il s'ensuit 
qu'il faut admettre dans les corps quelque chose de réel 
différent de la grandeur et de la vitesse, à moins qu'on 
ne veuille refuser au corps toute la puissance d'agir; 
enfin à soutenir que nous ne concevons pas encore par- 
faitement la matière, ni même l'étendue; c'est-à-dire, 
ainsi qu'il s'en explique , que nous n'en avons pas une 
idée claire et distincte. 

Assurément, M. Leibnitz donnait ici tout droit dans le 
pyrrhonisme, après avoir donné d'abord dans les ténè- 
bres surannées des qualités occultes. Car, si on n'a point 
d'idée claire de l'étendue, on n'en a de rien du tout. Cela 
est manifeste; et, s'il est permis d'admettre dans les 
corps une force motrice interne, distinguée du mouve- 
ment, nous voilà dans une obscurité inaccessible à tous 
les efforts de la raison. 

Le P. Malebranche avait la plus belle occasion du 
monde de se défendre avec succès. La matière du mou- 
vement est susceptible de vraisemblances pour et contre. 
Les règles de M. Descartes, qu'il avait adoptées, et celles 
qu'il avait ajoutées, sont plausibles, et son adversaire lui 
donnait prise sur la métaphysique , où il excellait. 
M. l'abbé Catelan lui offrait sa plume pour renfort; mais 
le P. Malebranche était encore plus honnête hjmme que 
bon philosophe. Il abandonna tous ses avantages. 11 ne 
considéra, dans l'écrit de iM. Leibnitz, que la force des 



210 Bibliothèque Oratorienne 



I 



objections, sans avoir égard aux endroits faibles, et il 
avoua généreusement dans une lettre qu'il rendit pu- 
blique, que son illustre adversaire pouvait bien avoir rai- 
son, puisque les règles dont il était question dépendaient 
d'une volonté arbitraire du Créateur, ajoutant qu'il était 
bien convaincu que les règles de M. Descartes, qu'il avait 
jugées fausses, l'étaient effectivement, mais qu'il n'était 
pas aussi assuré , que les autres qu'il avait approuvées , 
fussent tout à fait bonnes. 

Le savant d'Allemagne n'était pas homme à se conten- 
ter d'une demi- victoire, quoiqu'on eût bien voulu la lui 
céder sans combat et de si bonne grâce. 11 insista , non 
plus sur le principe de l'égalité invariable de la quantité 
du mouvement dans la nature, mais particulièrement 
sur ce qu'avait dit le P. Malebranche : que les choses 
dont il était question dépendaient d'une volonté arbi- 
traire du Créateur. Le grand homme qui nie, en dépit 
du bon sens, que nous ayons de la matière une idée assez 
parfaite pour décider, que la force des corps consiste 
dans leur mouvement, prétend, lui, en avoir une assez 
claire de Dieu, pour décider que les règles de M. Des- 
cartes sont absolument contraires à la sagesse divine. 
Mais, après tout, il faut convenir que M. Leibnitz pense 
beaucoup plus, et beaucoup mieux, que les gens d'érudi- 
tion n'ont coutume de le faire. 11 dit, entre autres belles 
choses, que plus on connaît la nature, et plus on la 
trouve géométrique; que la véritable physique se doit 
puiser dans la source des attributs divins; que la con- 
naissance de Dieu n'est pas moins le principe des sciences 
que son essence et sa volonté sont le principe des êtres ; 
que bien loin d'exclure de la physique les causes finales, 
ou la considération d'un être sage qui agit avec dessein, 
c'est de là qu'il faut tout déduire; qu'à la vérité, les 
effets particuliers de la nature se doivent expliquer mé- 



La Vie du R. P. Malebranchc 211 

caniquement, mais que les principes généraux de la phy- 
sique et de la mécanique même, dépendent tellement de 
l'idée d'une intelligence souveraine, qu'on ne les saurait 
bien expliquer, sans la faire entrer en considération ; 
que c'est ainsi qu'il faut allier la piété avec la raison, et 
qu'on pourra satisfaire les gens de bien , qui appréhen- 
dent les suites de la philosophie mécanique ou corpuscu- 
laire; comme si elle pouvait éloigner de Dieu et des sub- 
stances immatérielles, au lieu que, tout bien entendu, elle 
nous y doit conduire. 

Le P. Malebranche fut si content de ce dernier écrit de 
M. Leibnitz, que dès lors il abandonna absolument ses 
règles, mais en retenant toujours le fameux principe de 
la conservation invariable de la même quantité de mou- 
vement dans l'univers, car il ne croyait pas que son ad- 
versaire y eût donné la moindre atteinte. L'abbé Catelan 
voulait encore faire tète à l'ennemi. Mais, quand les gé- 
néraux se rendent, il faut bien que les officiers subal- 
ternes mettent bas les armes. Notre abbé demeura donc 
en repos; il pria seulement le P. Malebranche, avec plu- 
sieurs autres de ses amis , que puisqu'il abandonnait ses 
premières règles du mouvement, il en donnât de secondes 
qui fussent meilleures. Après quelques années de refus , 
sa prière fut écoutée. Le P. Malebranche médita de nou- 
veau la matière, ce qui produisit, en 1691, un Traité des 
lois de la communication des mouvements \ Nous n'en di- 
rons qu'un seul mot en général, parce que le détail, en 
cette matière fort difficile, n'est ni à la portée, ni du 
goût de la plupart des lecteurs. 

1 Paris, Pralard, 1G02. la- 11 de 44 pages. — 3/. Blampignon 
s'est trompé (page 10) en écrivant que Malebranche donna ce 
Traité à l'occasion de sa nomination n l'Académie des sciences. 
C'est sept ans plus tôt , nomme on le voit, que parut cette pre 
mière édition. 



212 Bibliothèque Oratorienne 

Le traité , outre un avertissement qui est à la tête , 
contient trois parties , à cause que l'auteur donne trois 
sortes de règles du mouvement. 

Dans son avertissement , le P. Malebranche fait à 
M. Leibnitz l'honneur qu'il mérite, en reconnaissant que 
c'est à lui qu'il a l'obligation d'avoir corrigé quelques 
erreurs qu'il avait avancées dans le dernier chapitre de 
sa Recherche. Il serait à souhaiter que les savants fussent 
tous, et aussi dociles et aussi généreux, à l'égard de leurs 
critiques. 

Dans la première partie, il donne les règles du mouve- 
ment pour les corps parfaitement durs, selon l'hypothèse 
de M. Descartes, mais suivant toujours son propre prin- 
cipe, que le repos n'a point de force pour résister au 
mouvement. 

Dans la seconde, il donne des lois pour le mouvement 
des corps durs à ressort, tels que sont, en effet, tous les 
corps durs sensibles. 

On juge bien que ces deux sortes de lois ou de règles 
doivent être fort différentes , selon la dilTérence de leurs 
objets. Mais il faut remarquer que dans les deux pre- 
mières parties de ce traité, le P. Malebranche relient 
constamment le principe dont nous avons tant parlé : que 
le mouvement ne se perd point, et que Dieu en conserve 
toujours dans le monde une égale quantité absolue. Tout 
ce qu'il peut accorder à M. Leibnitz, ou plutôt à la vé- 
rité, c'est de reconnaître qu'au lieu de la communication 
proportionnelle qu'il avait auparavant admise avec 
M. Descartes, il se fait entre les corps qui se choquent 
une permutation réciproque de leurs vitesses dans leur 
rejaillissement. 

Dans la troisième partie , il a plus de complaisance 
pour son critique. Il y raisonne dans la supposition que 
les mouvements contraires se détruisent , et que la quan- 



La Vie du B. P. Malebranche 213 

tité de mouvement augmente et diminue sans cesse dans 
l'univers. Mais il déclare qu'il n'adopte pas les règles 
qu'il donne dans cette hypothèse. 11 en prescrit d'abord 
pour les corps mous , et ensuite pour les corps élas- 
tiques. 

Le P. Malebranche conclut en disant qu'il n'est pas 
impossible d'établir en physique des règles du mouvement 
si justes que les opérations du calcul mathématique sui- 
vraient pied à pied les effets de la nature, et y répon- 
draient à peu près; ce qui montre assez qu'il n'était pas 
tout à fait content de son traité. Si le public le fut da- 
vantage lorsqu'il parut en 1692, c'est ce que je n'ai pu 
apprendre. Mais nous savons que M. Leibnitz ne le fut 
pas. Nous savons même que dès lors il y lit des notes 
critiques, je les ai entre les mains. Voici les premières. 

1° Il trouve à redire que le P. Malebranche eût assuré 
que les lois du mouvement dépendaient d'une volonté ar- 
bitraire du Créateur. Il avoue que Dieu en pouvait établir 
d'autres; mais il lui semble qu'il se serait éloigné des 
règles de sa sagesse. 

2° Il revient à la charge contre le principe de la con- 
servation invariable de la mè ne quantité de mouvement 
dans la matière; il veut seulement qu'il se conserve 
dans le monde la même quantité de l'action motrice 
absolue. 

3° Il ajoute que la supposition des corps durs sans res 
sorts, que le P. Malebranche avait faite après M. Des- 
cartes, lui paraît éloignée de l'ordre de la nature, parce 
que le ressort est essentiel aux corps, non pas, dit-il, 
d'une manière primitive, mais par la disposition du sys- 
tème que Dieu a choisi, c'est-à-dire par le moyen d'un 
fluide plus subtil qui pénètre les corps; que même la 
moindre partie de ce fluide est encore un corps élastique 
par le moyen d'un autre fluide enc.oïc plus siil)tii , que 



'îli Bibliothèque Oratoricnne 

par conséquent on doit admettre, pour ainsi dire, un 
monde entier dans la moindre partie de la matière. 

4° Il convient avec le P. Malebranche que le repos n'a 
point de force pour résister au mouvement, mais il pré- 
tend que la matière a une certaine inertie naturelle; que 
cette inertie dans nos corps sensibles est proportionnelle 
à sa pesanteur; que c'est elle qui est la cause qu'un ais 
suspendu est plutôt percé que mû par une balle de mous- 
quet, etc. 

5° Il dit contre le principe de l'indifierence de la ma- 
tière au mouvement et au repos, que si cela était, le 
moindre corps pourrait mouvoir le plus grand sans rien 
perdre de sa force et qu'il n'y aurait point de choc ni de 
résistance quand deux corps vont d'un même côté. 

Je laisse au lecteur attentif à juger de ces remarques 
et principalement de l'inertie de M. Leibnitz; qu'il la 
distingue, s'il peut, ou de la pesanteur des corps, ou de 
la force que M. Descartes attribue au repos, pour résister 
au mouvement. Je reprends mon récit. 

M. Leibnitz ne publia point ses notes critiques. Il nous 
assure même, dans une de ses lettres, qu'il ne voulut s'en 
ouvrir à personne. Le motif de son silence est remar- 
quable : ce fut, dit-il, la crainte de passer pour un 
homme qui affectait de contredire le P. Malebranche. Les 
autres donneront à son respect humain tel nom qu'il 
leur plaira. Je crois, pour moi, qu'on lui en doit savoir 
d'autant plus de gré que la mauvaise honte ne fut jamais 
le défaut des savants. Mais pendant que , par un motif de 
pudeur, il cachait ainsi ses nouvelles difficultés contre le 
traité du P. Malebranche, ce grand philosophe qui était 
lui-même son plus rigoureux critique, s'en proposa de si 
fortes, qu'il fut obligé de se rendre à ses propres at- 
taques. Il reconnut enfin ce qui était le point capital de 
sa dispute avec M. Leibnitz, la fausseté ou plutôt l'équi- 



La Vie du R. P. Makbranche 215 

voque du principe carlésieu de lu conservation invariable 
de la même quantité de mouvement dans l'univers. Il lit 
plus : il avoua son erreur avec autant de joie que s'il 
eût publié une découverte; et comme c'était M. Leibnitz 
qui, par ses objections, avait donné lieu à cette conver- 
sion philosophique, un de ses premiers soins fut de cher- 
cher l'occasion de lui en marquer sa reconnaissance. 
M. le marquis de l'Hôpital' la lui fit naître tout à 
propos. 11 venait de (inir son excellent livre Des infiniment 
petits, lorsqu'il apprit que M. Leibnitz avait dessein de 
travailler sur cette même matière. Aussitôt il résolut de 
sacrifier son ouvrage à sa politesse. Ilécrività M. Leibnitz 
pour lui demander s'il trouverait bon que son écrit parût 
avant le sien, lui témoignant au reste qu'il était prêt 
pour lui faire plaisir, non seulement à en diflerer l'im- 
pression, mais à le supprimer entièrement. Voilà de ces 
galanteries dont on ne voit guère d'exemples parmi les 
savants. M. Leibnitz répondit au marquis sur le même 
ton : qu'il n'avait garde pour son intérêt particulier de 
vouloir priver le public d'un livre qui était sans doute 
excellent, qu'il espérait lui-même profiter de ses grandes 
lumières; et que si la permission de l'imprimer n'était 
pas encore donnée, ilsejoindraitauP. Malebranche pour 
l'obtenir. En elîèt, il en écrivit à ce Père, qui prit de là 
occasion de lui apprendre son changement et le dessein 
où il était de réformer son traité sur des principes con- 
formes aux siens , l'obligation qu'if lui en avait et tout ce 
qu'on peut dire d'obligeant. C'est avoir de la reconnais- 
sance pour des services bien équivoques que d'en avoir 

1 Guillaume -François -Antoine, d'une famille ancienne et il- 
lustre (différente de celle du chancelier), naquit en 1661. Il avait 
quitté le service à cause de sa courte vue. Jlembre de l'Académie 
des sciences, il mourut à Paris le 2 février 1704, à quarante- 
trois ans. 



216 Bibliolhèque Oratorienne 



pour des critiques imprimées et publiques par toute la 
terre. Mais le P. Malebranche aimait la vérité de quelque 
manière qu'on la lui fit connaître. M. Leibnitz, charmé 
de sa vertu, lui rendit une réponse telle qu'il la méritait. 
Il loue principalement sa grande pénétration et sa rare 
générosité : la pénétration, pour avoir découvert par 
lui-même les défauts de son propre ouvrage , ce qui est 
plus difficile qu'on ne le saurait croire, et sa générosité 
pour avouer si humblement qu'il s'est trompé. 11 lui 
envoie en même temps ses nouvelles critiques sur le 
traité, par où il me paraît qu'il lui témoigne plus d'es- 
time que par toutes les louanges qu'il lui donne. C'est 
beaucoup dire , car je lis ces paroles dans une de ses 
lettres au P. Malebranche : 

« Au reste, mon révérend Père, j'ai toujours estimé et 
admiré ce que vous nous avez donné sur la métaphy- 
sique dans les endroits même où je ne suis pas entière- 
ment d'accord avec vous. Vous avez trouvé le secret de 
rendre les choses les plus abstraites non seulement sen- 
sibles, mais agréables et touchantes. Vous en avez fort 
bien montré l'influence dans la morale, qui, effective- 
ment, doit être toute fondée sur la véritable métaphy- 
sique. Je soidiaiterais, mon révérend Père, que vous vou- 
lussiez bien prendre la peine de nous proposer un jour 
vos belles et importantes pensées en forme de démons- 
tration , sauf à vous donner un peu plus l'essor dans les 
scolies , c'est-à-dire, dans vos remarques sur les vérités 
démontrées où vous pourriez encore dire mille belles 
choses, etc.. » 

Le P. Malebranche eût bien suivi ce conseil, s'il n'eût 
écrit que pour des mathématiciens ou pour des anges; 
mais écrivant pour des hommes habitués aux idées sen- 
sibles, il a fallu ordinairement prendre une autre mé- 
thode. Ainsi, au lieu de suivre le conseil de M. Leibnitz, 



La Vie du R. P. Malebranche 217 

il songea à exécuter son propre dessein ; il réforma son 
traité, ou plutôt il le retondit presque entièrement et le 
mit dans l'étal où nous le voyons à la lin de la Recherche 
de la vérité ^ Ni M. Leibnitz, ni aucun autre auteur n'y 
a trouvé rien à redire , que Tou sache. 

Le P. Malebranche le divise en deux parties, dont il 
emploie la première à examiner quelles devraient être 
les lois de la communication du mouvement, si les corps 
se choquaient dans le vide et s'ils étaient durs par eux- 
mêmes; examen qu'il ajuste à deux suppositions : 1° à 
celle qui admet dans le monde une égale (|uanlité absolue 
de mouvement; 2"* à celle qui veut au contraire qu'il y 
arrive sans ce^se quelque changement à l'occasion du 
choc des corps. 

Comme la deuxième supposition est la véritable, il em- 
ploie toute l'autre partie à expliquer les principes néces- 
saires pour rendre la raison physique et naturelle des lois 
du mouvement, qui sont conlirmées par l'expérience; à 
marquer ces lois et à prouver que les opérations pres- 
crites pour découvrir le résultat des mouvements qui 
suivent le choc des corps, représentent exactement à 
l'esprit les effets naturels que le même choc y produit. 
C'est toute l'analyse (ju'on donnera de ce traité; on 
en a dit la raison et on ne s'est peut-être déjà que trop 
arrêté sur l'histoire de sa naissance et de sa réformation. 
Mais, après en avoir cons^idéré toutes les circonstances, 
on a cru qu'elle fournirait aux savants le modèle d'une 
guerre d'esprit honnête et civile; un modèle d'attaque 
dans M. Leibnitz, ([ui parle toujours ferme, sans dureté, 
sans impolitesse; et un modèle de délensc dans le P. Ma- 
lebranche ([ui, sans donner ni prendre le change, en se 
jetant à l'écart sur les endroits faibles de son adversaire, 

1 A partir de l'édition de 17uo. 
BlBL. OK. — VIll 7 



218 Bibliothèque Oraforienne 

dont il n'était pas question, se rend de bonne foi à la 
lumière, à mesure qu'elle vient à paraître. Aussi arriva- 
t-il, ce qui est rare, que la guerre ne servit qu'à les unir 
ensemble par une estime plus particulière ; car le P. Male- 
brancbe regarda toujours depuis M. Leibnitz comme 
l'adversaire le plus équitable qu'il eût jamais eu à com- 
battre , et M. Leibnitz, de son côté, admira le P. Male- 
branche comme l'auteur le plus raisonnable qu'il eût 
encore trouvé. Ainsi la vérité remporta la victoire à l'a- 
vantage des deux combattants. 

Le P. Malebranche eut presque en môme temps une 
autre guerre à soutenir contre un ennemi en toute ma- 
iKère moins illustre ((ue M. Leibnitz, mais incompara- 
blement plus fier. C'était M. Régis % bomme d'un esprit 
facile, d'une mémoire beureuse, d'une imagination assez 
nette, mais d'une pénétration fort médiocre. Cependant, 
comme il savait par cœur son Descartes et que d'ailleurs 
il avait le talent de la parole, ce qui tient dans le monde 

1 Gentilhomme de Languedoc, de la famille de Saint-Régis. II 
fit des livres de physique pour l'abbé de Louvois. Louvois, mi- 
nistre , lui faisait une pension. 

Pierre -Silvain liégis, né à la Salvétat-de-Blanquefort dans le 
comté d'Agenais en 1632, célèbre philosophe cartésien, disciple 
de Rohaut, lit ses études à Paris, établit à Toulouse des confé- 
rences publiques sur la nouvelle philosophie en 1680, ce qui lui 
mérita une pension de la ville ; membre de l'Académie des 
sciences en 1699; mort à Paris, le 7 jan\ier 1707; auteur d'un Cout\s 
de philosophie en trois volumes in -4»; De l'usage de la raison 
et de la foi ou l'Accord de la foi et de la raison, in-4", 1704, dé- 
dié à M. l'abbé Bignon, à qui M. Régis dit dans son Épître qu'il 
ne pouvait citer les ennemis ou de la raison ou de la foi devant 
un juge à qui les droits de l'un et de l'autre fussent mieux connus, 
et que si on le recevait ce ne serait que parce qu'il serait trop 
déclaré pour toutes les deux. (Voir Éloge de M. Régis.) 

M. Régis donne pour conclusion un Traité de l'amour de Dieu, 
parce que cette matière , dit M. de Fontenelle, qui, si l'on voulait, 
serait fort simple , venait d'être agitée par des grands hommes 
avec beaucoup de subtilité. 



La Vie du R. P. Malebranche 219 

lieu de bel esprit, il avait autrefois brillé dans les cé- 
lèbres conférences que M. Rohaut faisait à Paris sur la 
physique. Après la mort de ce fameux cartésien, il eut 
la hardiesse de s'offrir pour les continuer; ce qu'en effet 
il fit longtemps avec honneur. Le succès lui enfla le 
courage; de telle manière ({ue, consultant sa réputation 
plutôt que ses forces, il projeta un dessein, dont l'exé- 
cution ne paraît aisée qu'aux gens vulgaires: c'était de 
donner au public un système complet de philosophie, 
comprenant une logique, une métaphysique, une phy- 
sique, une morale, non pas telles qu'on les donne dans 
les écoles, sans principes, sans méthode, sans goût, mais 
bien approfondies, bien liées entre elles et bien déve- 
loppées, et par là capables de former l'esprit à ce juste 
discernement du solide et du vrai qui vaut mieux que 
toute l'érudition du monde. Le projet est sans doute fort 
beau. Voici de quelle manière M. Régis l'exécuta : il 
choisit d'abord les principes de M. Descartes pour le fond 
de son ouvrage; et, pour le conduire à sa perfection, il 
copia sans façon d'excellents livres cartésiens, entre autres 
la Logique de Port- Royal et la Physique de M. Rohaut. 
Mais l'envie de passer pour original l'ayant saisi tout à 
coup , il y ajouta tant du sien qu'il réussit mal dans son 
dessein. Car il soutient par exemple que les corps sont 
les exemplaires des idées qui les représentent, et non les 
idées les exemplaires des corps, quoique évidemment 
formées sur elles ; que l'on peut démontrer l'existence de 
la matière par son idée toute seule, avant que d'avoir 
démontré l'existence de Dieu : cette idée, dit-il, ne pou- 
vant être en nous, sans qu'il y ait des corps véritables 
hors de nous; qu'encore que les créatures n'aient point 
de causalité propre, elles ne sont pas des causes occa- 
sionnelles, mais, connue il les appelle, des causes effi- 
cientes secondes; que les vérités éternelles consistent dans 



;220 Bibliothèque Oratorienne 

les substances que Dieu a créées , en tant qu'on les con- 
sidère d'une certaine façon en les comparant ensemble, 
suivant les dilTérents rapports qu'elles ont les unes avec 
les autres; que l'élat de la nutuie est un état de guerre , 
où la force est la loi naturelle, etc.. H y a tout lieu de 
croire que ces principes dont on ne voit que trop bien les 
pernicieuses conséquences, ou d'autres semblables, dont 
M. Régis est plein , furent la source desmortiiicationsqui 
lui arrivèrent dans la suite, et, par contre-coup, à tous les 
cartésiens. Un en murmurait dans Paris si bautement 
que la chose alla jusqu'aux oreilles du roi. Ce prince 
n'avait jamais rien appris; il n'avait à sa cour que des 
gens fort peu éclairés sur ces matières. Aussi au lieu de 
s'en prendre au seul auteur de ces mauvaises maximes , 
il se laissa prévenir généralement contre tout le carté- 
sianisme. On ne l'en blâme pas, car ses confesseurs, tous 
bons disciples d'Aristote, lui en avaient toujours fait les 
plus bideuses peintures. Ayant mandé donc M. de Harlay, 
arcbevéque de Paris, il lui donna ordre de faire défense 
à M. Régis de continuer ses conférences et à l'université | 
d'enseigner la philosophie de M. Descartes. Le prélat' 
était trop bon courtisan pour dire la vérité à un roi dont! 
on sait que les préventions étaient ineffaçables. Il exécuta 
son ordre, M. Régis obéit, et les vieux docteurs furent 
charmés de voir l'autorité d'Aristote contirmée par celle 
du roi. On dit même qu'à cette occasion ils entreprirent] 
la censure de M. Descartes, mais que M. Boileau fitj 
échouer le projet par sa fameuse requête en faveurj 
d'Aristote*. 



1 M. de Harlay otMt l'archevêché à M. Régis pour s'entretenir 
ensemble sur ses principes. M. Régis y alla pendant quelque temps. 

2 Dès 1641, M. Descartes ayant envoyé un de ses livres à la 
Sorbonne pour l'examiner, M. Arnauld fut choisi pour y faire des/ 
objections. M. Descaries loua le jeune docteur. Une autre lois 



La Vie du R. P. Malebranche 221 

La philosophie de M. Régis ne laissa point de paraître 
imprimée avec privilège du roi. On se croit obligé ici d'en 
faire le juste portrait, afin de précautionner les esprits 
trop faciles contre son faux cartésianisme. 

La lo^fique est toute vide et superficielle; elle a plus 
de surface que de solidité, sous prétexte que celle de 
Port-Royal, où il renvoie, a épuisé la matière; sa méta- 
physique est remplie de maximes erronées qui ruinent 
par les fondements toutes les sciences, en supposant que 
Dieu est le créateur des vérités éternelles , aussi bien que 
des êtres qu'il a bien voulu produire hors de lui-même. 
Sa physique est assez bonne dans la plupart des endroits 
où il a copié M. Descartes, M. Rohaut, etc., mais sa mo- 
rale est horrible dans toutes ses parties, car il y renverse 
les lois éternelles, toutes les règles immuables de sagesse 
et de justice, qu'il fait dépendre dans la société de certains 
contacts arbitraires soit de Dieu avec l'homme, soit des 
hommes entre eux. En un mot, il n'y a point d'Escobar 
ni de Banni qui ait porté le relâchemont si loin, et je ne 
vois pas que la politique impie ou inhumaine de Ma- 
chiavel soit beaucoup plus mauvaise. On n'a qu'à lire 
pour s'en convaincre. 
■ Il n'est pas étonnant qu'un philosophe ennemi des 
vérités et des lois éternelles en attaquât les défenseurs. 
Aussi M. Hégis ne manqua-t-il point dans son système de 
philosophie (car c'est le titre qu'il donne à son livre) de 
combattre de toute sa force le P. Malebranche. On en 



Ips vieux docteurs de Sorbonne, voyant le progrès du cartésia- 
.nisrae, résolurent d'en faire une censure; un prêtre de l'Ora- 
toire..., homme d'esprit, leur représenta que pour se mettre en 
état de faire quelque chose de bon, il fallait qu'ils s'appliquassent 
pendant six mois à bien étudier la géométrie, etc., les vieux doc- 
teurs se récrièrent beaucoup et abandonnèrent le projet. Le P. An- 
dré le savait de M. l'abbé de Cordemoi. 



222 Bibliothèque Oratorienne 

rapporte encore un autre motif: c'est qu'il était, dit-on, 
fort lié avec les amis de M. Arnauld. Mais le relâche- 
ment de ses maximes en matière de mœurs nous em- 
pêche de le croire. Quoi qu'il en soit, il attaque le 
P. Malebranche surtout par trois endroits : le premier, 
de métaphysique, sur la nature des idées; le second, qui 
a rapport à la morale, sur les plaisirs des sens; le troi- 
sième, de physique, sur les diverses apparences de 
grandeur sous lesquelles on voit le soleil et la lune dans 
l'horizon et dans le méridien. 

L Pe . Malebranche n'avait garde de trouver mauvais 
que l'on combattît ses opinions: cela eût été injuste; mais 
il fut un peu indigné de la manière dont on s'y était pris: 
négligence à s'instruire et des sentiments qu'il attaquait 
et des raisons dont on les appuyait; affectation de ren- 
voyer son lecteur aux livres de M. Arnauld sur les idées, 
sans faire mention des réponses qu'on leur avait opposées ; 
hardiesse à décider sur les matières qu'il ignorait le plus 
parfaitement; infidélité en rapportant la doctrine de son 
adversaire ; quelquefois une ignorance qui surprend ; et 
presque toujours un air de suffisance qui révolte dans un 
auteur si médiocre. Tout cela ne méritait que du mépris. 
Néanmoins, comme la philosophie de M. Régis avait eu 
succès dans le monde à cause de sa physique, le P. Male- 
branche, qui d'ailleurs avait pour maxime de ne mépriser 
personne, crut d'abord lui devoir répondre par respect 
pour le jugement de ceux qui l'estimaient. Mais ayant 
appris presque en même temps qu'une autre main s'ar- 
mait pour sa querelle, il jugea plus à propos de suivre 
son humeur pacifique en ne lui répondant pas. 

En effet, un jeune homme fort vif et de beaucoup d'es- 
prit, nommé Lelevel % avait à son insu entrepris de le 

' Henri Lelevel, d'Alençon , fut un moment confrère de l'Ora- 
toire, d'oii il sortit pour deve7iir précepteur du duc de Saint- 



La Vie du H. P. Malebranvhe 523 

défendre en réfutant les opinions particulières de M. Ré- 
gis sur la métaphysique principalement et sur la morale; 
ce qu'il exécute avec une force qui ne lui conviendrait 
pas dans sa propre cause et qu'on a même peine à lui 
pardonner dans celle d'aulrui; car il pousse à outrance 
le faux cartésien, l'attaquant toujours à bout portant, 
si on peut ainsi dire, faisant un feu continuel sur toutes 
les batteries qu'il avait dressées contre le P. Malebranche, 
contre la raison et contre la foi ; en un mot il l'assomme 
sans quartier; et, comme pour montrer que c'était peu 
pour lui qu'un tel adversaire, il emploie en même temps 
une partie de ses forces à repousser deux autres enne- 
mis de la philosophie cartésienne, qui avaient attaqué 
M. Piégis, mais ordinairement fort mal, ne s'étant servi 
pour le combattre que des armes faibles et usées d'Aris- 
tote. Ces deux ennemis étaient l'ancien évêque d'Avran- 
ches, le fameux polymathe, M. Huet, et le licencié 
M. Duhamel % ancien professeur de philosophie de l'Uni- 
versité de Paris, qui n'est guère connu que dans les col- 
li'ges où le mauvais goût règne encore. M. Lelevel les 
combat tous trois tour à tour avec les armes du P. Male- 
branche : le prélat, avec respect; le licencié, cavalière- 
ment; le philosophe, rudement; ce qui donne à son ou- 
vrage un caractère fort singulier. Il a pour titré : La 
vraie et la fausse métaphysique , où l'on réfute les sentiments 
dii M. Réfjis et de ses adversaires sur cette matière. 

Ce ne fut point seulement à Paris que le P. Male- 
branche trouva des défenseurs ; il en trouva aussi en 



Simon. Il fit , comme on va le voir, plusieurs ouvrages pour la 
défense de Maleltranche. 

1 II n'est pas question ici de Jean- Baptiste Duluonel , l'ora- 
torien (liibliograpliit! oratoricnne, p. 41), mais de Jean Duha- 
mel, auteur d'un cours de philosophie a extrêmement médiotre », 
dit Cousin. (Op. dt.. \>. 41 1.1 



254 Bibliothèque Oratorienne 

province. M, de Guigues% savant ecclésiastique de Lyon, 
qui entra depuis dans l'Oratoire, composa une défense 
de la Recherche de la vérité contre les attaques de M. Hé- 
gis. C'est un petit ouvrage fort net, fort solide, fort 
pressant. L'auteur y fait !iriller un feu moins npre que 
M. Lelevel , mais dont la douceur ne diminue rien de la 
vigueur avec laquelle on doit combattre les partisans de 
l'erreur. 

Le malheur du P. Malebranche fut d'ignorer ce qu'on 
faisait à Lyon pour sa défense et de ne point voir paraître 
l'ouvrage de son défensmir de Paris. On ne sait point trop 
la cause de ce retardement, car le livre est bon. Mais il 
est certain que le P. Malebranche ayant appris qu'on y 
maltraitait un peu M. Hégis, ne le voulut point lire qu'il 
ne fût imprimé. Voyant donc que l'impression en était 
différée, et ne sachant pas même si elle se ferait jamais, 
il prit enfin la résolution de ne pas laisser plus longtemps 
la vérité indéfendue. Deux raisons entre autres le por- 
tèrent encore une fois à vaincre son humeur ennemie des 
combats : ce fut la juste crainte premièrement qu'on ne 
regardât son silence comme une espèce de mépris pour 
son adversaire, et en second lieu comme un aveu de son 
impuissance à défendre des sentiments qui lui avaient 
toujours paru véritables. Mais aussi afin de ne pas s'en- 
gager à un travail long et inutile, il ne s'attache qu'aux 
trois endroits déjà marqués, où M. Régis le réfute avec 
une application particulière, en le citant en marge, pour 
lui montrer à l'œil que c'est à lui qu'il parle, (f Car enfin, 
dit le P. Malebranche dans l'avertissement qui précède 



' Le P. Jean de Guigue (et non Guigne, croyons-nous, comme 
écrit M. blampignon, p. 13), entra à l'Oratoire vers le com- 
mencement du xvm^ siècle, et g mourut le 28 mars 1703. à 
Vienne en Dauphiné. 



La Vie du R. P. Malebranche 225 

sa réponse, puisque pour le combattre je ne fais point 
choix de ce qui paraît de plus faible dans son système, 
et que je m'oblige à renversi^r tout ce qu'il y trouve 
lui-même de plus fort contre moi , si on reconnaît claire- 
ment, comme je l'espère, que la vérité est de mon côté, 
on aura un préjugé légitime contre tout son ouvrage, je 
veux dire, ajoute-t-il agréablement, contro ses opinions 
particulières; car je ne prétends pas qu'il n'y ait rien de 
solide dans sa philosophie; je condamnerais d'excellents 
auteurs et que je regarde comme mes maîtres. » 

Après cette fine raillerie, le P. Malebranche entre en 
lice contre son adversaire avec un air de résolution et de 
politesse chrétienne qu'il soutient pArfaitementd'un bout 
à l'autre. C'est ce qu'on peut voir dans toute sa réponse, 
dont voici l'analyse ^. 

Le P. Malebranche, après avoir ainsi montré à son 
adversaire la faiblesse de ses attaques, finit par ce trait 
de christianisme : « J'ai tâché , Monsieur, qu'il n'y eût 
rien dans ma réponse qui vous pût fâcher, et j'espère y 
avoir réussi ; car il me semble que je n'ai point eu d'autre 
vue que de bien défendre mes sentiments, à cause que je 
les crois véritable-; mais, si dans la chaleur de la dis- 
pute, il s'y est glissé quelque expression trop dure, ce 
que vous pouvez sentir mieux que moi, voyez si vous n'y 
auriez point donné vous-même un légitime sujet. En 
tout cas, je vous prie de me le pardonner d'aussi bon 
cœur que j'oublie, comme je le dois, certaines manières 
qui me blessent dans votre ouvrage. » 

Cette réponse parut en 1693, sur la fin de l'année; 

1 C'est de la page 738 à la page 754 qu'Anh-é donne l'ana- 
lyse de cette réponse intitulée : Des diverses apparences de gran- 
deur du soleil et de la lune dans l'horizon et dans le méridien, 
réponse à M. Ré,?is, 1603, in -4". Réimprimé, à partir de 1700, 
// la suite de la Recherclie. 



226 Bibliothèque Oratorienne 

voyons quelle en fut la suite. Assurément, M. Régis de- 
vait être fort obligé au P. Malebranche , d'avoir bien 
voulu l'honorer d'une réponse si modeste. Le peu de va- 
leur de ce qui est à lui dans ses livres , jointe à sa fierté 
révoltante, méritait sans doute un autre sort. Mais, c'est 
de quoi il n'avait garde de convenir. Au lieu de recon- 
naître l'honneur qu'on lui faisait, le succès de la réponse, 
dont il y eut deux éditions presque en même temps, le 
mit de mauvaise humeur. Bien des raisons y contribuè- 
rent. Outre qu'elle mettait au jour la médiocrité de son 
savoir, de sa pénétration, de son goût, il lui revenait de 
plusieurs endroits qu'elle serait bientôt accompagnée : 
que l'ouvrage de M. Lelevel allait enfin paraître; que cet 
ouvrage maltraitait cruellement sa métaphysique et sa 
morale; que sa personne même n'y était pas épargnée, y 
étant représenté comme un auteur dont les maximes im- 
pies et inhumaines tendaient à la ruine de la religion et 
de la société; qu'un certain M. de Guignes, bel esprit 
lyonnais, grand admirateur du P. Malebranche, songeait 
en même temps à opposer à ses attaques une défense vi- 
goureuse de la Recherche de la vérité. D'ailleurs, il ne 
pouvait douter ni des murmures du public contre lui , ni 
que ses anciens ennemis, M. Huet et M. Duhamel, ne 
triomphassent un peu de le voir en si mauvaise posture. 
Tout cela était chagrinant pour un auteur entêté de son 
mérite. 

Cependant M. Régis, qui ne laissait pas d'avoir quel- 
ques partisans pour le soutenir au défaut de raison , prit 
la résolution de faire bonne contenance. l\ composa trois 
répliques, pour répondre aux trois parties delà réponse 
du P. Malebranche. Mais, soit que le chagrin l'eût trou- 
blé, soit que la précipitation l'emportât, ou parce qu'en 
effet il n'avait pas trop approfondi les matières, il y 
réussit assez mal. Il y avance les principes les plus faux. 



La Vie du H. P. Malebranche 227 

comme des vérités incontestables ; par exemple , dans la 
première, que si un objet est vu seul et par le même mi- 
lieu , il ne peut jamais paraître de même grandeur que 
lorsqu'il est à une même distance. Il y assure comme 
certains les faits les plus douteux ; par exemple, dans la 
seconde, que M. Arnauld a pleinement satisfait aux rai- 
sons que le P. Malebranche apporte contre lui dans le 
chapitre de sa réponse qui regarde les idées. Il y sou- 
tient même, avec une hardiesse étonnante, les faits les 
plus visiblement faux; par exemple, dans sa troisième 
réplique, que le P. Malebranche, en parlant des plaisirs 
des sens dans sa 'Recherche de la vérité (liv. IV, chap. x), 
n'a point écrit qu'ils sont capables de nous rendre en 
quelque manière heureux, mais simplement nous rendre 
heureux, sans modification. Or cette modification, en 
quelque manière, se trouve dans la page même où l'auteur 
l'avait renvoyée, et on n'avait oublié que de lui marquer 
la ligne. Mais ce qu'on aura peut-être plus de peine 
à croire, c'est que M. Régis est assez chagrin pour ne 
pas goûter le style du P. Malebranche. Ce qui paraîtra 
sans doute aux connaisseurs une délicatesse de goût ex- 
cessive. 

Il faut néanmoins avouer qu'il emploie deux artifices 
qui ne sont pas mal imaginés, pour mettre dans son 
parti une infinité de personnes. Le premier est de ren- 
voyer le P. Malebranche à M. Arnauld, sur la matière 
des idées: ce qui valait autant que d'appeler ce doctour à 
son aide avec tous les jansénistes; le second est une pro- 
testation cavalière de ne jamais répondre ni au P. Male- 
branche ni à ses défenseurs. « Car je crois, dit-il, que 
ma morale et ma métaphysique sont maintenant si à 
couvert de ses insultes, que je proteste publiquement 
que, quoique lui et ses disciples puissent écrire contre 
elles, je ne leur répondrai jamais; tant parce que nos 



228 Bibliothèque Oratorienne 

principes sont trop éloignés pour pouvoir disputer en- 
semble, qu'à cause que je suis persuadé que le public 
connaîtra bien par ces répliques ce que je serais capable 
de faire dans de pareilles rencontres. » 

Ainsi M. Régis prenait de loin ses mesures, en cas 
d'attaque: d'une part, il se ménageait un puissant se- 
cours dans les ennemis déclarés du P. Malebranche; et 
de l'autre, il se préparait à lui-même une raison plau- 
sible pour demeurer dans l'inaction , pendant qu'éloigné 
des coups, il verrait combattre ses troupes auxiliaires. Il 
ne restait plus qu'à rendre son manifQste fort commun , 
afin que personne n'en prétendît cause d'ignorance. Le 
moyen dont il s'avisa est singulier. Il fit imprimer ses 
répliques sous le faux nom de Journal de Paris, pour les 
faire distribuer dans toute l'Europe à la faveur d'un titre 
qui fait tout vendre. Il était temps qu'elles parussent. Le 
livre de M. Lelevel était actuellement sous la presse, et 
ne tarda point à être publié. Il fit dans le public tout 
l'efTet que l'auteur s'en était promis. La morale et la mé- 
taphysique de M. Régis tombèrent dans un décri presque 
général, surtout la morale, qui, en effet, est un ouvrage 
abominable. Ses répliques au P. Malebranche ne lais- 
saient pas, de leur côté, d'avoir leur succès. Elles réveil- 
lèrent M. Arnauld au bruit de ses louanges; elles justi- 
fiaient le silence de M. Régis à l'égard de ses nouveaux 
adversaires; elles les tentaient eux-mêmes de s'y réduire 
par la protestation qu'y fait l'auteur. Car le moyen de 
vouloir parler à un homme que l'on sait résolu à ne 
point répondre ? 

Cet artitice ne lui réussit pas pourtant entièrement. 
Le P. Malebranche, ayant vu les répliques de M. Régis, 
crut devoir lui parler encore une fois; mais il attendit 
qu'elles fussent dans le véritable Journal de Paris, pour 
y répondre par la même voie; alors, il en fit une courte 



La Vie du R. P. Malebranche 229 

réfutation , que l'on voit tout entière dans un 'Recueil de 
pièces justificatives des sentiments du P. Malebranche , par 
rapport à M. Régis, imprimé à Lyon par les soins de 
M. de Guignes, sans néanmoins qu'il y soit nommé, ni 
lui ni la ville. Comme cette réfutation est fort rare, 
quoique fort belle en plusieurs endroits, on croit obliger 
le public de lui en donner une espèce d'analyse ^ 

Le titre de ce petit ouvrage est : Hêponse du P. Male- 
branche à quelques endroits des répliques de M. Bégis. Car 
l'auteur ne crut pas devoir relever toutes les erreurs ni 
tous les défauts des trois répliques; il ne s'attacbe qu'aux 
plus faciles à reconnaître et à vérifier. 

Après avoir fait ressouvenir le public de ce qu'il avait 
dit la tin de l'avertissement de sa première réponse , 
que ceux qui lisent les ouvrages de M. Régis, devaient 
être extrêmement sur leurs gardes , aussi bien qu'en 
lisant les siens; il en apporta plusieurs preuves, tirées 
des réplitiues. 

1° Il commence par la dernière page, parce qu'elle 
traite des plaisirs des sens: matière qui, ne supposant 
dans les lecteurs ni géométrie ni métaphysique, est à la 
portée de tout le monde. Sans parler de la faute énorme 
que nous avons rapportée, il y en trouve p]u<ïieurs au- 
tres contre le bon sens et contre la bonne foi dans 
M. Régis. 

Faute contre le bon sens dans ce qu'il dit, qu'à la vé- 
rité il n'y a point de contradiction dans cette proposition 
du P. IMalebranche , que le plaisir est toujours un bien, 
mais qu'il n'est pas toujours avantageux d'en jouir. On 
demande au lecteur comment cela se peut faire ? etc. — 
Faute contre la bonne foi dans ce que prétend M. lîégis, 
que la vraie proposition dont il s'agit entre lui et le 

1 Pour la même raison nous la reproduisons ici. 



230 Bibliothèque Oraloriennc 



P. Malebranche est la seconde, quoiqu'il eût évidemment 
cité la première, pour l'accuser de contradiction mani- 
feste, comme il sera visible à tous ceux qui voudront 
bien prendre la peine de consulter sa Métaphysique, 
page 245. 

2° De là, le P. Malebranche venant à la première page 
des répliques, où il s'agit de la question des diverses ap- 
parences du soleil et de la lune dans l'horizon et dans le 
méridien , il y remarque encore plus de fautes que dans 
la dernière. J'en ai marqué une ci-dessus, je passe les 
autres, parce qu'elles seraient ou moins intelligibles au 
commun des lecteurs, ou fort peu intéressantes. Mais, 
voici quelque cbose que tout le monde comprendra aisé- 
ment et avec plaisir. 

3° Sur C8 que M. Régis, pour l'exempter de répondre 
aux quatorze premiers articles de la réponse du P. Male- 
branche, qui attaquait son opinion touchant la nature 
des idées , l'avait renvoyé dans sa deuxième réplique 
à M. Arnauld, disant que ce docteur y avait déjà pleine- 
ment satisfait; l'auteur parle ainsi : 

« Il serait difficile que M. Arnauld eût pleinement satis- 
fait à ces quatorze articles. Car il n'est pas vrai , ce que 
dit M. Régis, que je ne fais que rapporter les raisons que 
j'avais déjà proposées dans ma réponse au livre des 
vraies et des fausses idées; par exemple, il n'y trouvera 
point celle de la page 34. Quoiqu'il en soit, ce n'est ni à 
M. Régis, ni à moi à décider, si la victoire de M. Arnauld 
sur le P. Malebranche a été ou non tout à fait complète. 
Nous sommes parties intéressées; mais, puisqu'il s'ap- 
puie sur l'autorité de M. Arnauld, je puis bien lui oppo- 
ser celle de saint Augustin. Celle-ci vaut bien l'autre. 
Qu'il écoute donc patiemment ce saint docteur : Quis 
mente tam cœciis est (ces paroles sont bien injurieuses 
à M. Régis; mais il faut citer fidèlement, il suffit que je 



La Vie du R. P. Malebranche 231 

ne les traduise pas), quis mente tam cœciis est, istas figuras 
quœ in geometria docentiir habitare in ipsa veritate, aut in 
his etiam veritatem? » (Solil., liv. II.) 

Le P. Malebranche allègue deux autres passages de 
saint Augustin, en faveur de son opinion, et il en pouvait 
alléguer plus de cent, qui prouvent que nos idées sont 
bien différentes de nos perceptions ; qu'elles sont immua- 
bles, éternelles, nécessaires, en un mot, qu'elles sont en 
Dieu, dans le Verbe, ou la sagesse de Dieu, dans cette 
raison universelle qui éclaire toutes les intelligences. 

«Après cela, continue l'auteur, que M. Régis, à l'imi- 
tation de M. Arnauld , traite ce sentiment de chimérique 
et me tourne sur cela en ridicule , je me contenterai de 
lui répondre avec saint Augustin , que son aveuglement 
me fait pitié : Rideat me ista dicentem, dit ce grand doc- 
teur, parlant des nombres intelligibles qu'il met en Dieu, 
comme les vérités géométriques, rideat me ista dicentem 
qui eos non videt et ego doleam ridentem me. {Conf., liv. X, 
chap. XII.) 

Ce que l'auteur ajoute sur la protestation de M. Hégis, 
est un trait des plus fins qui soit jamais sorti de sa 
plume, quoique si féconde en pareils tours d'esprit et 
d'éloquence. Après un petit dialogue fort ingénieux, où il 
lui fait expliquer les raisons de sa conduite, il introduit 
tout à coup un autre personnage qui l'exhorte vivement, 
par les mêmes raisons, à répondre aux quatorze pre- 
miers articles de la réponse du P. Malebranche , dont il 
était question. « Non, répond aussitôt M. Hégis, non, je 
proteste publiquement que je ne veu\ plus répondre, ni 
au P. Malebranche ni à ses disciples ; et je suis persuadé 
que le public connaîtra bien, par ces répliques, ce que je 
suis capable de faire. — Je réponds donc sérieusement 
à mon tour, dit le P. Malebranche, que je n'ai garde de 
juger de la capacité de M. Régis par ses répliques. Je le 



232 Bibliothèque Oratorienne 

crois assurément capable de quelque chose de meilleur. 
Si, contraint parla nécessité de justifier mes sentiments, 
j'ai fait voir la faiblesse de ses réponses, et si je persiste 
à soutenir que ce ne sont que des brouilleries et de perpé- 
tuels détours , je proteste que je serais bien fâché que le 
public le prît au mot et jugeât de ce qu'il est capable de 
faire, par ces rép]i(iucs qu'il m'a faites. » 

Ainsi, le P. Malebranche portait jusque dans les com- 
bats littéraires cet air de pol'tesse qui ne l'abandonna 
jamais, pas même à l'égard de ses plus injustes et plus 
grossières critiques, comme on l'a déjà vu à l'égard du 
sieur de la Ville. Mais, pendant qu'il répondait d'un ton 
si modéré aux n^pliques de M. Régis, un autre auteur les 
réfuta dans un style qui leur convenait mieux. Ce fut le 
bouillant M. Lelevel , qui, aimant un peu la guerre, 
trouva fort mauvais que l'ennemi eût protesté qu'il ne 
tiendrait plus la campagne, et plus mauvais encore qu'il 
eût allégué fièrement, pour motif de sa protestation, que 
ses répliques feraient assez connaître ce qu'il était capable 
de faire. 

« Voilà au naturel , dit le jeune auteur, la contenance 
du brave de la comédie, qui vaincrait toujours, s'il vou- 
lait, mais qui prend la fuite par prévision. )> Après ce 
début assez vif, il entreprend de faire voir à M. Régis, 
que ses répliques au P. Malebranche ne sont qu'un tissu 
d'erreurs grossières, de contradictions visibles, de hon- 
teuses dissimulations, de faits faux, d'indignes artifices; 
en un mot, il appelle chaque chose par son nom propre, 
d'où il conclut, que c'est là de quoi on connaît par ses 
répliques que M. Régis est capable. « Toute la pièce est 
assommante. « iMais, comme l'auteur ne se borne qu'à 
réfuter la seconde réplique sur la nature des idées, et la 
troisième, sur les plaisirs des sens, M. de Guigues at- 
taqua la première avec beaucoup de force à la tin de sa 



Im Vie du B. P. Malebranche 233 



Défense de la Recherche de la vérité, qu'il fit alors paraître. 
Les amis du P. Malebranche s'avisèrent encore H'un autre 
moypn pour achever de confondre M. Hégis, ou plutôt 
pour le convertir, du moins sur la question des diverses 
apparences du soleil et de la lune dans l'hoiizon et dans 
le méridien. Ils avaient remarqué que ce pauvre philoso- 
phe, qui n'était pas grand géomètre, n'avait point conçu 
les preuves tirées de la géométrie que le P. Malebranche 
avait apportées en faveur de son opinion, ce qui lui avait 
fait conclure qu'il n'y en avait pas une seule qui ne fût 
opposée aux véritables principes de l'optique. D'entre- 
prendre de lui persuader le contraire par la voie de la 
dispute, sa protestation montrait assez que la chose était 
impossible. Ils crurent donc que, puisqu'il n'était pas ca- 
pable d'entendre raison, on devait tâcher de le réduire 
par l'autorité. Dans cette pensée, ils consultèrent sur la 
matière en contestation plusieurs fameux géomètres : 
iM. le marquis de l'Hôpital, M. l'abbé de Catelan, M. Va- 
rignan et .M. Sauveur, qui décidèrent tous d'une voix, 
qu'ajirès avoir lu la réponse du P. !\'alcbranche à M. Ré- 
gis (il s'agit de la première), ils avaient trouvé que les 
preuves qu'il apporte de son sentiment, touchant les di- 
verses apparences de grandeur du soleil et de la lune 
dans l'horizon et dans le méridien, étaient démonstra- 
tives et clairement déduites des véritables principes de 
l'optique. Je ne fais que transcrire les propres termes de 
l'attestation qu'ils en donnèrent par écrit avec leur signa- 
ture, pour être mise dans le journal. Le P. Malebranche 
l'ayant reçue, l'envoya au journaliste avec un petit écrit, 
qu'ils supprimèrent, on ne sait pounjuoi. Car il contenait 
que cette manière abrégé^ de réfuter des auteurs qui ne 
méritent pas de longues réponses, n'était pas sans exem- 
ple dans la républi(}ue des lettres. Mais elle fut sans 
succès par rapport à M. Hégis. Bien loin de recoiniaîlre 



234 Bibliothèque Oratorienne 

ses erreurs, il y ajouta une conduite encore plus insoute- 
nable. 11 fit publier dans le journal, contre l'attestation 
ci-dessus rapportée, un avis dillamatoire, dont voici la 
substance : 

1° M. Régis dit insolemment que des trois questions 
agitées il semble que le P. Malebrancbe en abandonne 
deux, puisque l'attestation des quatre géomètres ne fait 
mention que de celle (jui regarde l'optique. La preuve 
est assurément convaincante; 

2° M. Régis récuse ces messieurs, et pour juges et 
pour témoins. Ce qui pouvait lui être permis, mais voici 
de quelle manière : 

« M. l'abbé de Catalan , parce que ses erreurs ont été, 
dit-il, si souvent relevées, qu'il ne peut être compi'tent 
dans cette afTaire; 

« M. Varignan, parce qu'il était si sujet aux rétracta- 
tions, qu'on ne peut se résoudre à se tenir pour bien jugé 
par lui ; 

« M. Sauveur % parce que c'était un disciple du P. Ma- 
lebrancbe, qu'il avait donné sa signature par chagrin de 
se voir obligé d'expliquer le système de M. Régis à ses 
écoliers, et qu'ayant toujours eu plus en recommandation 
son intérêt que l'honneur des sciences, il n'avait point eu 
de peine à se tourner du côté d'un parti qu'il a cru pou- 
voir contribuer à son avancement et à sa fortune; 

M M. le marquis de l'Hôpital, parce qu'il était intime 
et ancien ami du P. Malebrancbe. » C'est tout ce que 
M. Régis en ose dire, soit qu'en effet il n'eût que ce dé- 



> De la Floche. Muet jusqu'à sept ans, les organes de sa voix 
se débarrassèrent lentement, mais ne furent jamais bien libres. 
Maître de géométrie à vingt -trois ans, il eut pour disciple le 
prince Eugène. Reçu de l'Académie des sciences en 1696, mort 
à Paris le 9 juillet 1716 , à soixante-quatre ans. Il avait quitté le 
service en 1690 et s'était fait disciple du P. Malebrancbe. 



La Vie du R. P. Malebranche 235 

faut à lui reprocher, soit peut-être qu'il appréhendât que 
ce marquis ne lui rendît, pour ses injures, autre chose 
que des réponses. 

Jusque-là, le P. Malebranche avait cru n'avoir affaire 
qu'à un mauvais philosophe, mais cet avis outrageant lui 
fit connaître qu'il avait à combattre un malhonnête 
homme. Ce ne fut point ce qui le regardait personnelle- 
ment qui le mortifia davantage. Il n'y a que de quoi se 
divertir à voir la fière contenance d'un ennemi vaincu. 
Ce fut d'avoir exposé M. Sauveur et tant de personnes 
de mérite aux insultes d'un auteur aussi médiocre que 
M. Régis. Il entreprit d'y remédier en quelque ma- 
nière : il lit un écrit de deux pages, où, après avoir fait 
sentir assez vivement l'indignité de la conduite de M. Ré- 
gis , il ajoute ce défi , pour le piquer un peu d'hon- 
neur : 

« On attendra donc que M. Régis fasse approuver sa 
réplique par quelques habiles mathématiciens, qu'ils 
soient ou non de ses amis, il n'importe, pourvu qu'ils 
aient quelque réputation de géométrie. Car on ne craint 
pas que des gens d'honneur veuillent se déclarer publi- 
quement pour une réplique insoutenable, et sacrifier leur 
réputation à la gloire de M. Régis. » A cette proposition, 
l'on peut bien juger de l'embarras extrême où se trouva 
le faiseur d'avis, mais il n'eut garde de l'accepter. De 
sorte que le P. Malebranche, à son tour, (it mettre dans 
le journal un avis, dont voici le sens: « Qui; puisque 
M. Régis ne voulait ni l'entendre ni écouter personne, il 
l'abandonnait à lui-même, et s'en tenait au jugement du 
public, aussi bien que ses illustres approbateurs. » 

Ainsi finit cette guerre, qui en ralluma aussitôt une 
autre bien plus animée. Il y avait environ sept à huit 
ans que M. Arnauld, quoique le P. Malebranche, dans 
ses dernières répliques, l'eût poussé assez vivement pour 



236 Bibliothèque Oratorienne 

l'obliger à répondre, gardait à son égard un silence pro- 
fond. Il ne faut pas croire que ce fût un aveu de son im- 
puissance; il avait trop de courage pour s'avouer vaincu; 
mais une infinité d'affaires, qui lui étaient survenues, le 
dispensaient heureusement de penser à celle-là. Car, sans 
parler d'un grand nombre d'ouvrages qui parurent alors 
contre lui, ni de ceux qu'il faisait lui-même contre tant 
d'ennemis qu'il avait sur les bras, ce fut dans cet inter- 
valle qu'arriva l'exécrable friponnerie du faux Arnauld^, 
qui employa pour le perdre, lui et les siens, la fourberie, 
le sacrilège, la calomnie, la cruauté, tout ce que l'enfer 
peut inventer de plus noir. Ceux qui ont quelque teinture 
de l'histoire du jansénisme, ne peuvent ignorer l'occupa- 
tion que lui donna deux ou trois ans cette énorme impos- 
ture , qui eut de grandes suites, et qui demeura impunie 
par une injustice encore plus énorme. 

Le véritable Arnauld ne manquait donc point de 
bonnes raisons pour ne pas continuer la guerre qu'il 
avait commencée contre le P. Malebranche, car on se fait 
un plaisir de rendre justice à ce docteur. Mais à peine 
eut-il le temps de respirer, que son humeur martiale l'y 
rengagea de nouveau. Voici à quelle occasion, et sur 
quoi. 

On a vu que M. Régis, dans ses répliques, pour se 
dispenser de répondre aux raisons du P. Malebranche 
sur la nature des idées, l'avait renvoyé à M. Arnauld, et 
que le P. Malebranche. pour opposer autorité à autorité, 
l'avait renvoyé lui-même à saint Augustin. Cependant, 
M. Arnauld ne fut pas content de ce procédé. A la vue 
d'un ennemi qu'il avait si longtemps combattu, et qui 
osait encore douter de sa défaite, il prit feu : il reprit les 
armes, et quoiqu'il fût à un âge où il semble qu'il ne 

^ Sur l'affaire du faux Arnauld, voir Sainte-Beuve, V. 464. 



La Vie du R. P. Malebranche 237 



devait songer qu'à mourir en paix (car il avait alors plus 
de quatre- vingts ans), il recommença la guerre avec 
toute la vivacité d'un jeune homme. Le premier acte 
d'hostilité fut une lettre adressée au V. Malebranche, qui 
a tout l'air d'un manifeste : elle caractérise parfaitement 
bien son auteur. M. Arnauld y expose les raisons qu'il a 
de rentrer en guerre avec lui; et, lui adressant à lui- 
même la parole, il lui dit avec ce ton victorieux, que les 
plus mauvais succès ne purent jamais lui ôter : 

1" Qu'il pensait avoir mis la matière des idées et celle 
des plaisirs sensibles dans un si grand jour, qu'il s'était 
flatté que son adversaire se trouverait, là-dessus, réduit 
au silence ; 

2" Qu'en effet, il ne s'y était pas trompé, puisqu'il y 
avait dix ans que le P. Malebranche y était réduit, à l'é- 
gard de la vue des corps en Dieu, et six ou sept à l'égard 
des plaisirs des sens; 

3" Que, par conséquent, on avait lieu d'être surpris, 
qu'après un si long silence , n'ayant rien eu à répliquer à 
celui qui avait traité à fond ces deux, matières, il se fût 
avisé de soutenir encore sa bizarre opinion des idées , et 
son étrange leçon de morale sur les plaisirs sensibles , 
contre un habile philosophe qui ne les avait traitées que 
légèrement, et qui l'avait renvoyé, surtout à l'égard du 
premier article, à lui, M. Arnauld; 

4» Que, pour agir de bonne foi et ne pas tromper le 
public, le 1'. iMulebranche devait répondre solidement à 
celui à (jui on l'adressait; mais qu'au lieu de cela il 
emploie, dans sa réponse aux répliques de M. Uégis, di- 
verses illusions et deux faussetés insignes, pour ôter à ce 
philosophe tout l'avantage qu'il avait cru pouvoir tirer 
de ce que lui-même M. Arnauld avait écrit contre le 
P. Malebranche. 

On ne nous découvre pas tes diverses illusions de 



238 Bibliothèque Oratorienne 



l'auteur; mais voici les deux faussetés qu'on lui attri- 
bue : 

La première est d'avoir dit que, sur la matière des 
idées, M. Régis s'appuyait de l'autorité de M. Arnauld, à 
laquelle on pouvait bien opposer celle de saint Augustin. 
La seconde, que M. Arnauld l'avait tourné en ridicule, 
pour avoir enseigne ce que saint Augustin enseigne par- 
tout sur celte matière. Deux motifs pressants pour rentrer 
en campagne, « car il y a de mon lionneur, ajoute M. Ar- 
nauld , que le public ne croie pas les deux cboses que 
vous m'imputez contre toute raison et sans aucun fon- 
dement. » 

Le docteur continue toujours sur le même ton ; mais 
il se borne dans cette lettre à la première des deux faus- 
setés prétendues, et prétendues insignes. 11 soutient que 
le P. Malebrancbe a eu tort de dire que, sur la matière 
des idées, M. Régis s'appuyait de l'autorité de M. Ar- 
nauld, parce qu'il y renvoie. Car, ayant fait un livre là- 
dessus, « pourquoi ne voulez-vous pas, lui demande-t-il 
brusquement, qu'il se soit appuyé sur mes raisons? Est- 
ce que vous avez appréliendé qu'on ne vous dît : D'où 
vient donc que vous ne répondez pas à ces raisons de 
M. Arnauld, et que vous avez été dix ans sans oser en- 
treprendre d'y satisfaire?» M. Arnauld dit plus: « Dix 
ans entiers sans soutenir votre sentiment de la vue des 
corps en Dieu, malgré la déclaration que vous avez faite, 
que vous vous y croyez indispensablement obligé par 
principe de religion , et autant qu'il vous serait possible. 
Donc pour ce silence, etc.. » On trouve encore dans cette 
lettre de M. Arnauld plusieurs autres vérités pareilles, 
qu'il oppose hardiment à la première fausseté du P. Ma- 
lebrancbe; par exemple, que ce pbilosopbe a lui-même 
avoué qu'il ne croyait pas que l'on vît en Dieu les vérités 
nécessaires et immuables, soit géométriques, soit mo- 



La Vie du R. P. Malebranche 239 

raies, quoiqu'il reconnût de bonne foi que c'était le sen- 
timent de saint Augustin, et par conséquent qu'il n'a 
point dû se prévaloir de l'autorité de ce grand docteur, ni 
l'opposer à M. llégis. 

M. Arnauld fit publier sa lettre dans le Journal de Pa- 
ris du 28 juin 1694, comme pour notifier à toute l'Eu- 
rope qu'il allait recommencer la guerre contre le P. Ma- 
lebranche. Il trouva les esprits à son égard dans la plus 
favorable disposition. Il venait de sortir de son affaire 
du faux Arnauld^ à la confusion éternelle de ce fourbe et 
de ses complices. Tout le monde était entré dans les 
justes plaintes qu'il avait adressées au public, pour de- 
mander justice d'un si horrible attentat. Car toute la 
nature humaine y était intéressée. On ne doute pas que 
les jésuites mômes , qui profitent un peu trop de cette 
fourberie, ne condamnassent au fond du cœur le scélérat 
qui les avait si bien servis, aux dépens des droits les 
plus sacrés de la religion et de l'humanité. Mais, nonob- 
stant la faveur que cette affaire avait acquise à M. Ar- 
nauld, il y eut quelques personnes qui trouvèrent bien à 
redire à sa lettre au P. Malebranche. Les uns, de ce qu'il 
abandonnait la matière de la grâce, qui, depuis près de 
cinquante ans, était comme son domaine, pour se jeter 
imprudemment sur la matière des idées, qui était le fort 
de son adversaire; les autres, de ce qu'avant que de l'at- 
taquer, il n'avait point songé à réparer les brèches qu'il 
en avait reçues; d'autres enfin, de ce qu'ayant été sommé 
deux ou trois fois par le P. Malebranche de lui marquer 
les endroits de ses critiques les plus pressants, afin de les 

1 Le docteur Ligny. M. l'évêque d'Arras menaça de citer le 
P. Payen , recteur do Doaai, jésuite, soupçonné d'avoir eu part à 
cette fourberie. Ce Père fut envoyé hors du diocèse , à Toulouse , 
je crois. Le roi fut indigné du procès du faux Arnauld. Pour s'ex- 
cuser on lui dit que c'était une ruse de guerre. 



;240 Bibliothèque Oralorienne 

réfuter avec une application, il afl'ectait là-dessus un 
silence qui ne pouvait être que mal inlerprélé. Tout cela 
faisait naître bien des réflexions dans tous les esprits qui 
n'étaient pas excessivement prévenus en sa laveur. Un ne 
laissa pourtant pas de lui applaudir, selon la coutume 
immémoriale du public à son égard, jusqu'à ce que le 
1\ Mulebrancbe lui eût opposé une défense plus '.orte que 
son atlacjue. Mais c'est au lecteur à décider de la vic- 
toire, ou sur le fidèle rapport que j'en vais faire, ou, ce 
ijui vaudrait encore mieux, sur la comparaison de l'un et 
de l'autre, dans toute leur étendue'. 

M. Arnauld ne survécut pas longtemps à la composi- 
tion de cette lettre '. Son grand âge, ses chagrins conti- 
nuels, et plus encore ses incroyables travaux lui causèrent 
enfin un épuisement général , qui l'emporta de ce monde 
après trois ou quatre jours de maladie. Ainsi mourut cet 
infortuné docteur, les armes à la main contre le P. Ma- 
lebranche, qu'il avait toujours regardé avec raison comme 
le plus redoutable de ses adversaires, mais trop heureux 
s'il n'en eût point eu d'autres. 11 n'eût jamais été contraint, 
ni de se condamner lui-même à une prison de vingt- 
quatre ans dans sa patrie , ni à un exil de quatorze dans 
une terre étrangère, ni de se défendre contre les plus 
noires et les plus sottes calomnies, ni de combattre, sans 
espérance de vaincre, les injustes préventions de son roi, 

1 C'est ce que nous laisserons faire au lecteur en supprimant 
l'analyse d'André (pages 7(54 à 775). 

2 II mourut dans les Pays-Bas la nuit du 8 au 9 août 1694. Lors 
de cet évéuemeut, le Gazetier publia que les jésuites de Paris 
s'étaient traités entre eux eu signe de joie. Ce qui était une ba- 
diuerie du journaliste. 

« On a fait quelques vers à sa louange, écrivait Malebranche. 
(Corresp. iuéd., p. 16.) On le représente en héros toujours triom- 
phant de ses adversaires, et je snis joint avec Sai?it-Sorlin 
pour servir à l'histoire de son triomphe: cela est divertissant. » 



La Vie du H. P. Malebranche !24l 

toujours obsédé par ses calomniateurs. Ce n'est pas qu'il 
n'ait souvent prêté à la médisance; il était extrême dans 
ses sentiments, trop enclin à mal penser de ses ennemis, 
trop pi ompt ù divulguer ce qu'il en pensait; vain, hardi, 
présomptueux jusqu'à la témérité, Imaginatif et un peu 
visionnaire. C'est la seule chose qui puisse excuser les 
laits faux dont ses écrits polémiques sont remplis. Mais 
après tout il avait de la religion et des moeurs très pures, 
avec beaucoup de zèle pour la pureté de la morale chré- 
tienne : ce qui lui attira un si grand nombre de persé- 
cutions de la part de ceux qu'on accuse de la corrompre. 
C'est une folie de croire que ce fut un homme dangereux 
à l'État, ni même à l'Eglise, à laquelle il a tenu toujours 
inviolablement, malgré toutes les traverses qu'il a souf- 
fertes avec un courage héroïque. En un mot, s'il est fort 
à blâmer pour certains sentiments dangereux qu'il a 
soutenus avec trop d'opiniâtreté, il faut convenir qu'il 
est un peu à plaindre. On l'a tellement poussé, qu'il était 
bien ditticile qu'on ne le rendît ce qu'on voulait qu'il fût, 
je veux dire hérétique. Pour ne pas l'exposer à un si 
grand malheur, il semble qu'il fallait le combattre moins 
par la force que par la vraie raison , de la manière qu'on 
a vu que l'a toujours fait le P. Malebranche, et comme 
nous Talions voir encore. 

Les papiers de M. Arnauld furent mis entre les mains 
du fameux P. Quesnel , digne disciple d'un tel maître et 
qui depuis plusieurs années l'était allé joindre à sa re- 
traite des Pays-Bas, pour le consoler dans son exil et 
pour le seconder dans ses travaux. L'inventaire ayant été 
fait, on ne manqua pas de faire savoir dans le monde 
qu'on les donnerait bientôt au jour, et entre autres les 
deux dernières lettre." contre le P. Malebranche; car le 
P. Quesnel qui, en qualité de janséniste, n'aimait pas 
trop son confrère , n'avait garde de les supprimer, pour 

7* 



242 Bibliothèque Oratorienne 

lui faire plaisir, quoique par là il dût prévoir qu'il fe- 
rait honneur à son maître. Sa promesse ne fut pourtant 
pas suivie de son elfet. Ce ne fut (ju'en 1699 qu'elles 
parurent avec le testament spirituel de M. Arnauld, le 
plus beau cortège dont on les put accompagner. On sait 
la faveur avec laquelle ce pieux testament si honorable 
au testateur fut reçu dans le public. Les deux lettres s'en 
ressentirent et quoiqu'elles soient en elles-mêmes de la 
dernière médiocrité, du moins pour le fond, l'ombre du 
grand Arnauld, qu'elles présentaient au lecteur, leur 
donna un relief si considérable, qu'elles firent impres- 
sion, car qui se fût imaginé ([u'un homme qui dit de si 
belles choses dans son testament eût été capable de faire 
en même temps deux lettres remplies de faussetés ou de 
pauvretés? C'est ce qui détermina le P. iMalebranche à y 
répondre. Il commença par la troisième qui est la pre- 
mière des deux; il avait espéré que .M. Arnauld n'y par- 
lerait, comme il l'avait promis à la fin de la seconde , 
que des plaisirs des sens : matière à la portée de tout le 
monde et qui lui avait fourni un champ plus agréable; 
mais il fallut encore, malgré lui, revenir sur les idées : 
matière abstraite où la raison ne donne pas toujours 
l'avantage à un auteur, principalement lorsqu'il soutient, 
comme le P. Malebranche, un sentiment contraire à tous 
les préjugés. Un autre désavantage qu'il trouvait pour 
lui, c'est qu'il l'avait déjà traitée si souvent qu'il appré- 
hendait enfin d'ennuyer le public par des redites perpé- 
tuelles. Aussi, pour le dédommager en quelque sorte du 
dégoût naturel de ne voir toujours que la même chose, il 
entreprit de lui présenter les idées dans un nouveau jour, 
de les appuyer de nouvelles preuves, d'y joindre de nou- 
veaux éclaircissements : en un mot de les lui donner sous 
une forme nouvelle. Il fit plus : pour varier davantage 
son discours, il y ajouta avec la réfutation de M. Arnauld, 



La Vie du R. P. Malebranche 243 

celle de tous les auteurs dont les principes lui semblaient 
conduire au pyrrhonisme ; et parce qu'il y a quantité de 
lecteurs ([ui ne se rendent qu'à l'autorité, il a soin de 
mettre partout ses idées sous la protection de saint Au- 
gustin. Il y met même son sentiment sur les plaisirs sen- 
sibles. Quoique cette lettre n'ait été composée qu'en 1699, 
ni publiée qu'en 1704, nous avons jugé à propos d'en 
placer ici l'analyse, pour ne pas interrompre l'enchaîne- 
ment des faits qui regardent la même matière, car il 
nous a paru qu'en ce cas, l'ordre des choses doit l'em- 
porter sur l'ordre des temps ^ 

IMalebranche avait d'abord eu dessein de rendre aussi 
une réponse à la quatrième lettre de M. Arnauld, mais 
bien des raisons l'en empêchèrent. Il n'y trouvait ([ue des 
redites, que d'anciennes calomnies sur sa doctrine, déjà 
plusieurs fois réfutées , ou que des reproches personnels, 
déjà convaincus d'injustice. Le dégoût l'avait souvent 
pris en répondant aux pauvretés des trois autres; celle-ci 
lui paraissait encore plus faible et par là même plus dé- 
goûtante pour lui s'il entreprenait de la réfuter, car il 
n'aimait point à triompher de peu de chose; en un mot 
c'était un trop petit objet pour le présenter aux yeux du 
public. Il se résolut de lui en offrir un plus grand, je 
veux dire de lui représenter à la fois toutes les attaques 
de M. Arnauld. La difliculté était de trouver un nouveau 
tour, pour ne pas tomber dans l'inconvénient des répé- 
titions désagréables. Il en trouva un tout à fait singulier ; 
et ce furent les partisans mêmes de son redoutable 
ennemi qui lui en firent naître la pensée. Voici com- 
ment. 

Le P. Malebranche avait souvent dit et prouvé, dans 
ses réponses à M. Arnauld , que ce docteur, nonobstant 

' L'analyse de celte lettre va do la page 777 à la page 79.ï. 



^AA Bibliothèque Oratorienne 

ses manières triomphantes, n'avait jamais compris ses 
sentiments ni les preuves qu'il en avait données. Mais 
qui donc les comprendra? lui avait répliqué une infinité 
de personnes : jM. Arnauld était sans contredit un fort 
grand génie; M. Arnauld était un homme fort habile; 
enfin M. Arnauld qui, selon la voix publique, avait autant 
de piété que de science, a protesté Folennellement, même 
devant Dieu, qu'il a toujours eu un vrai désir de bien 
prendre les sentiments des auteurs dont il a combattu les 
ouvrages, et qu'il s'est toujours senti fort éloigné d'em- 
ployer des artifices pour tromper le monde et lui donner 
de fausses idées de ses adversaires. Il faut donc conclure, 
disait-on, de deux choses l'une : ou que les livres du 
P. Malebranrhe sont absolument inutiles par leur obscu- 
rité, ou qu'ils contiennent elleclivement les erreurs et les 
folies que M. Arnauld y a cru voir. L'alternative était 
sans doute embarrassante, mais l'embarras même four- 
nit quelquefois des ressources; c'est ce qui arriva au 
P. Malebranche. En elfet, il en trouva une dans le prin- 
cipe même d'où l'on tirait contre lui de si fâcheuses con- 
séquences. Carde là, des grandes qualités qu'on attribue 
à M. Arnauld , il entreprit de faire conclure à toute la 
terre, ou que ce docteur avait critiqué ses ouvrages sans 
les avoir lus, ou plutôt qu'il n'était pas l'auteur des cri- 
tiques qui portaient son nom. Car il s'attache uniquement 
à la preuve de ce dernier membre de sa disjonctive. Il fit 
donc un petit traité qu'il intitula Coudre Ja prévention, 
non qu'il y traite en philosophe moral de cette ancienne 
et opiniâtre maladie du genre humain, bien moins encore 
qu'il y combatte- la prévention d'un certain public en fa- 
veur de M. Arnauld: il en a besoin pour sa preuve; mais 
parce qu'il prétend démontrer qu'on a tort d'attribuer à 
un si grand homme les ouvrages qui ont paru sous son 
nom contre le P. Malebranche. Ce dessein surprend 



La Vie du R. P. Malcbranche 245 



d'abord par sa hardiesse; mais on va voir qu'il doit sur- 
prendre bien davantage par son exécution \ Le dessein, 
on l'a dit, c'est de prouver géométriquement que les 
livres qui ont paru sous le nom de M, Arnauld contre le 
P. Malebranche ne sont point de ce docteur, mais d'un 
fourbe qui a pris ce nom fameux pour donner plus de 
poids à SOS sophismes et à ses calomnies. 

Le principe est que M. Arnauld avait de l'équité, de la 
bonne foi, de l'esprit, de la vertu, en un mot toutes les 
bonnes qualités que sa réputation lui attribue. 

La préparation nécessaire pour rendre la démonstration 
pleinement évidente, c'est de confronter les passages en 
les replaçant dans les lieux d'où ils ont été extraits. 

Cela supposé , on verra qu'il est démontré invincible- 
ment que M. Arnauld ne peut avoir fait ni le Traité des 
vraies et des fausses idées, ni la défense qui en fut une 
suite , ni la Dissertation sur les miracles da l'ancienne loi, 
ni aucun des trois volumes des Réflexions philosophiques et 
théologiques, ni enfin les neuf lettres adressées au P. Ma- 
lebranche. Voilà donc un second faux Arnauld qui va pa- 
raître sur la scène, mais qu'il ne sera peut-être pas aussi 
facile de distinguer du véritable que le premier. Quoi 
qu'il en soit, oa démontre ici dans toutes les formes 
géométriques : 

L Que le livre des Vraies et des fausses idées n'est point 
de M. Arnauld. Tout l'ouvrage dépose contre la préven- 
tion publique. Mais on se borne à un seul exemple, que 
l'on prend à discrétion. Le voici. 

Le P. Malebranche, dans le troisième éclaircissement 
de sa Recherche, dit que l'homme participe à la souve- 
raine raison , que la vérité se découvre à lui à propoKion 

' Nous donnons cette analyse qui n'est pat trop longue, parc 
que ce traite' de Malebranche est atissi curieux que rare. 



246 Bibliothèque Oratorienne 

qu'il s'applique à elle; que le désir de l'âme, c'est-à-dire 
évidemment ce désir efficace qui l'applique à la recherche 
de la vérité, est une prière naturelle qui est toujours 
exaucée ; qu'ainsi , pourvu que notre esprit ne soit point 
rempli de sentiments confus, que nous recevons à l'occa- 
sion de ce qui se passe dans notre corps , nous ne sou- 
haitons jamais de penser à un objet , qu'aussitôt l'idée de 
cet objet ne nous soit présente , et que cette idée ne soit 
d'autant plus claire, que notre désir est plus fort et que 
les sentiments confus que nous recevons par le corps 
sont plus faibles. 

Cependant l'auteur du livre des Vraies et fausses idées 
prétend qu'on y enseigne celte erreur grossière : que 
pour découvrir la vérité, je n'ai qu'à former un simple 
désir de la connaître sans rien faire autre chose. Mais, 
pour le prouver, que fait-il? Comme si le P. Malebranche 
avait dit absolument que dans quelque situation que 
notre esprit se trouve, nous ne souhaitons jamais de 
penser à un objet, que l'idée de cet objet, etc.. Il sup- 
prime toujours en citant le passage , la condition essen- 
tielle, que notre esprit ne soit point partagé ou rempli 
par des sentiments confus , quoique cette condition soit 
deux fois dans la môme période , au commencement et à 
la fin ; mais ce critique adroit n'en cite que le milieu. Il 
rapporte fort au long le discours qui précède, mais il a 
toujours soin de s'arrêter tout court à la condition qui en 
détermine le sens. Il rapporte encore le discours qui suit, 
mais en sautant encore par-dessus cette même condition 
qui s'oppose à son dessein de critiquer. En un mot, si on 
peut ainsi dire, il coupe la tète et la queue à ce pauvre 
passage pour le rendre difforme et ridicule. 

Or, dans ce procédé, reprend le P. Malebranche, sans 
parler du défaut de pénétration qu'on y remarque, il est 
évident qu'il n'y a ni équité, ni bonne foi, ni vrai désir 



La Vie du R. P. Malebranche 247 



de bien prendre le sens des auteurs que l'on attaque. 
Donc il est clair que le livre des Vraies et des fausses 
idées ne peut être de M, Arnauld. Cela démontré , on fait 
voir : 

II. Que l'ouvrage qui a pour titre Défense de M. Arnauld, 
n'est point de lui; la démonstration en est encore fort 
aisée, ou, s'il y a quelque embarras, ce n'est que pour le 
choix des endroits qui la fournissent, car on en trouve 
plus qu'on n'en veut. Mais l'auteur de la première des 
quatre lettres, dont on vient de parler, tire le P. Male- 
branche de peine, en le renvoyant au huitième exemple 
ou chapitre de la défense prétendue de M. Arnauld. Or 
on y trouve une preuve démonstrative que ce titre est 
faux, si le principe qu'on a supposé est vrai. D'abord 
voici le fait : 

Le P. Malebranche, dans sa réponse au livre Des vraies 
et des fam ses idées , chap. vi, expliquant la manière dont 
on voit les corps, parle en ces propres termes : « Ce sont, 
dit-il, les couleurs que l'âme attache aux figures qui les 
rendent particulières à l'égard de celui qui les voit. Car 
lorsque sur du papier blanc j'y vois un corps noir, cela 
me détermine à regarder ce corps comme un corps par- 
ticulier, qui, sans la couleur différente, me paraîtrait le 
même. Ajnsi la différence des idées des corps visibles ne 
vient que de la différence des couleurs; de même la blan- 
cheur du papier fait que je le distingue du tapis, la cou- 
leur du tapis me le sépare de la table, et celle de la table 
m'empêche de la confondre soit avec l'air qui l'envi- 
ronne, ou avec le plancher sur lequel elle est appuyée. » 

Tout cela est certain par l'expérience et démontré par 
l'usage que les peintres font des couleurs dans les ta- 
bleaux. L'auteur de la Défense ne laisse pas de l'attaquer; 
mais de quelle manière? 

1" Après avoir promis de rapporter mot à mot cet 



248 Bibliothèque Oralorienne 

endroit de la réponse à son premier livre, afin, dit-il, 
qu'on ne puisse avoir aucun soupçon qu'il en impose au 
P. Malebranche , il commence à le transcrire par cette 
proposilion : la dilTérence des idées des corps visibles ne 
vient que de la dilTérence des couleurs. Ce n'est pourtant 
qu'une conséquence dont le sens est déterminé par ce qui 
précède immédiatement. Mais c'est ce qu'il fallait taire 
pour avoir lieu de dire d'un ton affirmatif que rien n'est 
plus faux : que du bois et du marbre sont des corps vi- 
sibles; et qu'il n'est point vrai que la différence des idées 
que nous en avons ne vienne que de la dilTérence des 
couleurs. Car un aveugle, dit-il, qui ne les voit pas ne 
laisse pas de les distinguer avec son bâton. Le P. Male- 
brancbe a beau déclarer qu'il ne parle que de celui qui 
les voit et par conséquent de la dilTérence qu'on y peut 
remarquer par le sens de la vue : n'importe, on a voulu 
qu'il ait tort; et le moyen, c'est de faire éclipser du pas- 
sage tout ce qui peut le mettre hors d'atteinte à la cri- 
tique la plus inexorable. 

2° Quand cette proposition ne serait point une consé- 
quence dont le sens est déterminé par le principe d'où 
on la tire, il est clair qu'un homme qui eût eu un vrai 
désir de bien prendre le sens des auteurs qu'il attaque, 
l'aurait entendue de la dilTérence des corps visibles en 
tant que visibles. Car le dessein du P. Malebranche est 
d'expliquer la manière dont on voit les corps; mais l'au- 
teur de la Défense ne l'entend pas ainsi; il veut que par 
la diderence des corps visibles on doive entendre la dilTé- 
rence des corps en tant que durs, mous, fluides, etc., 
c'est-à-dire qu'il veut que le P. Malebranche, en parlant 
des couleurs , ait parlé aux aveugles aussi bien qu'aux 
autres hommes. 

3° Un moyen sûr et facile pour tromper le monde et 
pour donner une fausse idée de ses adversaires, c'est de 



La Vie du R. P. Malebranche 249 

choisir par- ci par -là dans leurs livres quelques pages 
qu'il soit fort difficile d'entendre, lorsqu'elles sont ainsi 
détachées des antres ; c'est de les rapporter avec des re- 
tranchements qui en obscurcissr'nt l'intelligence; c'est 
de coupf^r ce qu'on en rapporte par phrases et par demi- 
phrases, pour en diminuer la force; c'est de les commen- 
ter à contresens par de longs discours , qui fassent croire 
au lecteur que , plus on parle , plus on prouve ; c'est prin- 
cipalement, surtout dans les matières abstraites, comme 
celles des idées, de parler toujours avec confiance et d'un 
ton ferme , selon le grand axiome de la dissertation géo- 
métrique, en assurant qu'on ne dit rien que de véritable, 
et que nos adversaires n'ont rien que de ridicule à dire; 
c'est, en un mot, de faire tout ce que pratique l'auteur 
de la Défense. Car il n'y a qu'à savoir lire pour se con- 
vaincre par ses propres yeux qu'il emploie toutes ses 
adresses contre le P. Malebranche. Or voilà des manières 
qui sont évidemment de mauvaise foi. Donc elles ne peu- 
vent être de M. Arnauld, ni par conséquent l'ouvrage qui 
les contient . Ce qu'i 1 fal lait prouver; après quoi on démontre : 

m. Que la Dissertation sur les miracles de Vancienne loi 
n'est point de M. Arnauld. Cette pièce attaque le dernier 
éclaircissement du Traité de la nature et de la grâce, mais 
en y supposant des chimères pour les combattre avec 
plus de succès. 

Le P. Malebranche s'y propose de montrer que les 
fréquents miracles de l'ancienne loi ne prouvent pas que 
Dieu agisse souvent par des volontés particulières; c'est 
le titre de l'éclaircissement. 

L'auteur de la dissertation veut au contraire qu'il en- 
treprenne d'y prouver que Dieu n'agit jawrws par des vo- 
lontés particulières. 

Mais le P. Malebranche pose, pour fondement de son 
système des causes occasionnelles dans le gouvernement 



250 Bibliothèque Oratorienne 

du peuple juif, que Dieu avait choisi pour ce ministère 
un certain ange préférablement à tous les autres. Or ce 
choix n'a pu être que l'ciret d'une volonté particulière, 
n'ayant pu être déterminé par aucune cause occasionnelle, 
mais seulement par la sagesse et par la prescience de 
Dieu, qui prévoyait que saint Michel s'acquitterait de cet 
emploi mieux que tout autre par rapport à son principal 
ouvrage, qui est l'Eglise figurée par la synagogue. 

L'auteur de la dissertation ne laisse pourtant pas de 
soutenir toujours que le P. Malehranche prétend, non 
seulement que Dieu n'agit jamais par ses volont'-s par- 
ticulières, mais que même il n'eu a aucune, c'est-à-dire 
qu'il ne veut rien en particulier de tout ce qui arrive 
dans le monde. 

Mais le P. Malehranche regarde cela comme une im- 
piété, comme une extravagance. Il a dit expressément 
que Dieu, par son inlinie sagesse, a si bien réussi dans le 
choix de son ministre ou de sa cause occasionnelle, qu'en 
exécutant les désirs de cet ange, il exécutait ses propres 
desseins. Donc le P. Malehranche suppose en Dieu des 
desseins particuliers qui répondent aux désirs particu- 
liers des anges; c'est-à-dire qu'il prétend, avec tout ce 
qu'il y a d'hommes sensés dans le monde, que Dieu veut 
en particulier tous les bons effets de ses lois générales, 
puisqu'il n'a établi ces lois que dans la vue de ces bons 
effets. 

Non, dit l'auteur de la dissertation; il faut entendre 
par ces paroles du P. Malehranche des desseins vagues 
et généraux. 11 est vrai qu'on le pourrait prendre d'un 
sens plus favorable à la vérité, mais il ajoute, avec con- 
fiance et d'un ton ferme, que ce n'est pas celui de l'auteur. 
Assurément M. Arnauld a trop d'esprit et d'équité 
pour faire de telles critiques. Ce docteur pénétrant au- 
rait bien vu que le P. Malehranche disant que Dieu a 



La Vie du B. P. M débranche '251 

choisi pour l'exécution de ses desseins ceux d'entre ses 
anges qu'il a prévu devoir ordinairement faire ce qu'il 
aurait fait lui-même s'il eût voulu tout exécuter par des 
volontés particulières, n'a pu s'exprimer ainsi sans ad- 
metlrc en Dieu des desseins particuliers. Ce docteur n'au- 
rait point avancé, comme l'auteur de la dissertation , que 
les anges ne peuvent rien faire ou rien désirer sans un 
ordre précis de Dieu, ou sans une inspiration particu- 
lière et invincible. Car il aurait bien vu que c'était leur 
ôter tout pouvoir que de leur ôter la liberté de leurs dé- 
sirs; cette liberté étant le seul vrai pouvoir, dont la 
créature soit capable. Ce docteur, qui avait tant lu saint 
Augustin, se serait souvenu de ces belles paroles qu'il 
dit en parlant des anges, administrateurs de l'univers : 
Intuentur legem fixam, legem œternam, Icgem jubentem sine 
scriptura , sme syllahis, sine streipitu, fixam semper et stan- 
tem et ex illa faciwit quidquid hic fit. Voilà pour l'ordi- 
naire toute l'inspiration dont ils ont besoin pour exécuter 
les desseins de Dieu. Ils contemplent sans cesse dans le 
Verbe divin la loi éternelle, cette loi qui commande sans 
paroles, sans écriture, sans bruit; cette loi fixe et im- 
muable qui leur montre tout ce qu'ils doivent faire, et 
en effet, ajoute saint Augustin, selon laquelle ils font 
tout ce qui se fait ici-bas. Mais cette loi, reprend le 
P. Malebrancbc, n'est point une loi qui les contraigne ni 
({ui les nécessite. Elle leur laisse le libre exercice de leur 
puissance, du moins lorsque Dieu prévoit qu'ils exécu- 
teront ainsi ses desseins aussi heureusement que s'il les 
y poussait par une impression invincible. 

Entin M. Arnauld, ce grand théologien, n'aurait point, 
comme l'auteur de la dissertation, entrepris de combattre 
la généralité de la [*rovidcnce, qui est évidemment un de 
ses plus beaux et de ses plus certains caractères; il aurait 
su que tous les théologiens l'admettent. Car ils dislin- 



(252 Bibliothèque Oralorienne 

guent tous une Providence générale et une Providence 
particulière; c'est-à-dire une conduite de Dieu ordinaire 
et une conduite de Dieu extraordinaire ou miraculeuse. 
Ils disent tous que Dieu n'abandonne que rarement sa 
conduite ordinaire et jamais sans de grandes raisons, ce 
que le P. Malebranche exprime ainsi : que Dieu ne 
trouble jamais la simplicité de ses vues, si l'ordre, qui 
est sa loi inviolable, ne le demande ou ne le permet. 

Il est donc évident que M. Arnauld, tel qu'on le sup- 
pose, ne peut être l'auteur de la Dissertation sur les mi- 
racles de l'ancienne loi. De là le P. Malebranche tire un 
corollaire, pour parler comme lui en termes géomé- 
triques, c'est que M. Arnauld ne peut donc aussi être 
l'auteur des trois volumes de liéflexions philosophiques et 
théologiques sur le Traité de la nature et de la grâce pour 
deux raisons : 

1" Parce que l'auteur delà Dissertation, dans son avant- 
propos et à la fm de son ouvrage, se déclare lui-même 
l'auteur des Rpflexions, dont il rapporte même quelques 
pages avant ([u'elles fussent imprimées. 

2° Parce que l'auteur des liéflexions suppose et combat 
presque partout les mêmes chimères ({ue l'auteur de la 
Dissertation , comme il est facile de le vérifier par la con- 
frontation des livres. Mais, de plus, on prouve en dé- 
tail : 

IV. Que le premier volume des Réflexions philosrphiques 
tt théoloijiqucs n'est point de M. Arnauld. L'auteur de ce 
livre est un chicaneur outré, un citateur inlidèle, un fai- 
seur d'écarts fort malins, etc.. 

Cliicaneur outré. Pour s'en convaincre démonstrative- 
ment, il n'y a qu'à lire son avant-propos et son premier 
chapitre tout entier. On y trouvera, par exemple, qu'il fait 
un procès au P. Malebranche sur ce qu'il a dit indiffé- 
remment que Dieu agit imr des volontés générales et qu'il 



\ 



La Vie du R. P. Malebranche 253 

agit selon des lois générales. On laisse faire au lecteur la 
différence que l'auteur met entre ces deux expressions. 

Citateur infidèle. Car, pour faire accroire au monde que, 
selon le P. Malebranche, Dieu n'a rien prévu que de 
naturel dans tout ce qui devait arriver à la nation juive, 
qui serait propre à figurer Jésus-Christ et son Kglise, il 
fait éclipser du passage qu'il cite en preuves ces paroles 
qu'on voit à la tête: Que Dieu, ayant prévu toutes les 
combinaisons possibles de la nature et de la grâce, il a 
choisi ce peuple, etc.. 

Faiseur d'écarts fort, malins. Tout le volume en est rem- 
pli. Mais celui des plaisirs sensibles, qui ne tient à rien , 
sinon pour rendre odieux le P. Malebranche en lui attri- 
buant, ce qui fait horreur, une morale épicurienne, 
marque évidemment des intentions jjien sinistres. 

Donc, conclut le P. Malebranche, si on prend la peine 
de comparer ce premier volume de Réflexions avec les 
ouvrages qui en sont l'objet, on sera pleinement con- 
vaincu que M. Arnauld n'en peut être l'auteur, par le 
principe qu'on a supposé et qui sert encore à démontrer: 
V. Qu'il ne peut l'être du deuxième volume; car un 
livre ([ui fait dire à un auteur le contraire de ce qu'il 
dit, et(iui, en rapportant même ses propres paroles, fait 
entendre le contraire de ce qu'il pense, ne peut être du 
grand Arnauld. Cela est évident par notre axiome. Or 
tel est le deuxième volume des Réflexions philosophiques et 
théolorjiques ; il n'y a qu'à l'examiner un peu pour en 
trouver pres({ue autant de preuves que de pages. Mais si 
on appréhende le dégoût, du moins qu'on lise le cha- 
pitre XXVI , avec l'article 52 du Traité de la nature et de la 
grâce, au([uel il a rapport. La matière est fort intéressante; 
il est question de la manière dont Dieu se détermine et 
dontil agit. Sur ([uoi l'auteur fait direauP. Malebranche: 
1" Que Dieu n'est point lilu-e pour choisir, entre deux 
BiBL. on. — VIII 8 



254 Bibliothèque Oralorienne 

manières d'agir qui sont toutes deux digues de lui, celle 
qu'il voudra. Expression fausse dont le P. Malebranche 
ne s'est jamais servi. Il a toujours dit, au contraire, que 
si deux manières d'agir sont également dignes de Dieu, 
il est entièrement libre : 1° pour choisir ou ne pas choi- 
sir; car, se suflisant à lui-même, il peut toujours ne rien 
faire, ne rien produire: en un mot ne point agir; 2" pour 
choisir de ces deux manières laquelle il lui plaira, car 
selon la supposition , elles sont également sages. Mais si 
elles l'étaient inégalement, quoiqu'il avoue que liieu 
peut encore n'en choisir aucune, parce qu'il peut ne point 
agir, il soutient que, supposé que Dieu agisse, il choisira 
infailliblement celle qui marque plus de sagesse ou qui 
porte le plus de caractère de ses attributs divins. li'au- 
teur dit : 

2° Que, selon le P. Malebranche, Dieu forme librement 
son dessein ; mais que , le dessein étant formé , il choisit 
nécessairement les voies générales qui sont les plus 
dignes de sa sagesse. Passage tronqué qui fait entendre 
que le P. Malebranche est dans le sentiment de ces 
théologiens qui veulent que, dans l'ordre des divins dé- 
crets, le choix du dessein soit préalable au choix des 
moyens de l'exécuter, c'est-à-dire tout le contraire de sa 
pensée. Car, dans ce passage même , au commencement 
et à la fin, le P. Malebranche dit que. Dieu ne formant 
son dessein que par la comparaison qu'il en fait avec les 
voies de l'exécuter, le choix du dessein renferme néces- 
sairement le choix des voies , d'où il s'ensuit que, le des- 
sein étant pris, il ne peut plus, comme les hommes 
imprudents , délibérer sur les voies , parce que de là elles 
sont déterminées et que Dieu ne peut se repentir. Ce- 
pendant : 

3° L'auteur, revenant toujours à son P. Malebranche 
maginaire, conclut de son passage inutile et mal en- 



La Vie du H. P. Malebranche 255 

tendu qu'il n'est donc pas libre à Dieu d'agir par des vo- 
lontés particulières pour la sanctilication des hommes. 
Car c'est toujours cela, dit-il, que l'on a en vue. Calomnie 
visible , car cette proposition est précisément la contra- 
dictoire de l'opinion du P. Malebranche. Il nous déclare 
même que, bien loin de l'avoir toujours en vue, elle ne 
lui vint jamais dans l'esprit; ce qu'il démontre autant 
que cela se peut démontrer, parce qu'il ne l'a avancée 
dans aucun de ses livres , parce qu'il a soutenu le con- 
traire dans la plupart de ses ouvrages, parce qu'en éta- 
blissant le principe des lois générales , il a toujours dit 
qu'elles ont des exceptions pour certains cas particuliers; 
c'est-à-dire que Dieu cesse quelquefois de les suivre dans 
sa conduite; mais quand? c'est à quoi le P. Malebranche 
a si souvent répondu par ces paroles ou d'équivalentes : 
lorsque l'ordre le demande ou le permet, ou lorsque ce 
qu'il doit à son immutabilité est de moindre considération 
que ce qu'il doit à quel([ue autre de ses attributs, à sa 
justice, par exemple, à sa sagesse, etc.. ; car on l'a dit 
cent et cent fois, il n'y a que l'ordre éternel des perfec- 
tions divines qui soit à l'égard de Dieu une loi absolu- 
ment indispensable. 

C'est ce que l'auteur savait, car il nous apprend qu'il 
n'avait pas encore donné ce deuxième volume à l'impri- 
meur, lorsqu'il reçut la réponse à sa Dissertation , dans 
laquelle il avait trouvé, dit-il lui-même, le contraire de 
ce (ju'il attribue au P. Malebranche. En effet, cette ré- 
ponse vigoureuse le convainc de calomnie particulièrement 
sur cet article. ÎVlais il n'était pas juste que pour si peu 
de chose il perdît la façon d'un livre. C'est pourquoi il 
continue sur le même ton, en attribuant 

4° Ces deux propositions au P. Malebranche : la pre- 
mière, que Dieu ayant pris le dessein de créer le monde, 
il a nié qu'il le pouvait créer par deux sortes de voies: 



256 Bibliothèque Oratorienne 

les unes, plus dignes de sa sagesse, les autres, moins 
dignes. La seconde, que les voies de créer le monde les 
plus dignes de sa sagesse étaient de le créer par les lois 
générales de la communication des mouvements, et les 
moins dignes , de le créer par des volontées particulières. 
Propositions toutes deux si extravagantes, qu'il n'est 
pas possible ([u'elles viennent dans l'esprit à personne. 
Car y a-t-il un homme assez stupide pour ne pas voir 
que Dieu ne peut créer le monde que par une volonté 
particulière; puisque, avant la création du monde, il n'y a 
point encore de causes occasionnelles pour déterminer 
l'efficace de ses lois générales. Mais, de plus, le P. Male- 
branche réfute la première en ce qu'elle insinue que Dieu 
prend d'abord un dessein, et qu'ensuite il songe aux 
voies de l'exécuter; et, à l'égard de la deuxième, il dit en 
mille endroits que Dieu a non seulement créé le monde, 
mais qu'il en a même formé toutes les parties considé- 
rables, surtout les corps organisés, par des volontés par- 
ticulières. Que peut-on souhaiter davantage? qu'il 
admette aussi en Dieu des volontés particulières pour la 
sanctification des hommes 'Z II en admet dans toutes les 
circonstances où l'ordre le demande, c'est-à-dire où les 
lois générales de la gi'âce que Dieu s'est prescrites ne 
suffisent pas pour la parfaite exécution de ses desseins, 
car alors il fait ce qu'on appelle des miracles de miséri- 
corde. Mais lorsqu'il agit ainsi par des volontés parti- 
culières pour la sanctification de l'homme, c'est unique- 
ment, dit le P. Malebranche, par des inspirations 
particulières dans la sainte humanité du Sauveur, pour 
lui donner des vues que sans cela elle n'aurait point par 
rapport à la plus grande perfection de l'ouvrage qu'elle 
construit à la gloire de Dieu. Car je crois, poursuit-il, 
que Dieu veut que les membres du corps mystique de 
son Église ne soient sanctifiés que par l'influence de leur 



La Vie du R. P. Malebranclie 257 

divin chef : influence que nous recevons , non seulement 
par la considération de ses mérites, mais par son inter- 
vention actuelle qui nous les applique et sans quoi nous 
n'y aurions point de part. C'est le principe du P. Male- 
branche, qui est aussi un des principes de la religion 
chrétienne. 

Mais c'est ce que l'auteur du deuxième volume des 
Réflexions i-)hiIosophiqi(es et théologiques n'a point compris, 
c'est ce qu'il a falsiiié. Donc, on a beau dire que M. Ar- 
nauld en est l'auteur, personne n'en croira jamais rien , 
s'il veut prendre seulement la peine de replacer les pas- 
sages sur lesquels on fonde un si grand nombre de ca- 
lomnies, pour en découvrir au juste le véritable sens. 

VI. Le troisième volume ne doit pas non plus lui être 
attribué. C'est que l'auteur de ce volume est certaine- 
ment le même que l'auteur du premier; la preuve en est 
évidente , car il emploie d'abord près de vingt pages pour 
justifier la protestation solennelle qu'il avoue avoir faite 
au commencement du premier volume. Mais, ce qui est 
de plus convaincant, par le principe établi, pour démon- 
trer que ce livre n'est pas de M. Arnauld, c'est qu'il est 
rempli, comme les deux autres, d'imputations calom- 
nieuses, ainsi qu'on l'a démontré dans les deux lettres 
que le P. Malebranche y a répondues , et dont on peut voir 
les analyses. Ce n'est pas tout : voici une preuve d'un nou- 
veau genre, pour montrer tout d'un coup que les trois vo- 
lumes des Réflexions philosophii/ues et théologiques ne sau- 
raient être de M. Arnauld. Le P. Malebranche la tire d'un 
fait assez curieux pour mériter d'avoir ici place. Le voici : 

Le P. Gerberon% bénédictin français, le Gottesciial(|ue 
de notre siècle par ses sentiments et par ses aven- 

^ Gabriel, né à Saint-Calais dans le Mainp en 1628, mort k 
Sailli-Denis le 29 mars 1711 , à quatre-vingt-trois ans. 



258 Bibliothèque Oralorienne 



tures, ayant été arrêté à Bruxelles en 1699, par ordre 
de l'archevêque de Malines, on trouva parmi ses livres 
les trois volumes en question , avec ces paroles écrites 
à la main : Ex dono auctoris. Les juges ecclésiastiques , 
devant qui on le cita, entre autres interrogations, lui de- 
mandèrent là- dessus en particulier : 1° Si c'était lui qui 
avait ainsi paraphé ces trois livres; 2° qu'il en nommât 
l'auteur. Sur le premier article, il répondit qu'oui, et 
qu'en eflet, il les avait reçus de l'auteur; mais pour le 
second, il déclara qu'il n'en pourrait rien dire, pas même 
par conjectures : Fatetur se illos habere ex dono auctoris; 
de aucture vero nihil potest dicere, ne quidem ex prœsum- 
ptione. 

De là, il naît dans l'esprit un raisonnement très fort 
contre la prévention publique. Le P. Gerberon se mêlait 
beaucoup de jansénisme. 11 passe pour avoir eu de grandes 
liaisons avec M. Arnauld. Il en a eu certainement avec ses 
amis ; il ne pouvait ignorer que tout le public, et le P. Ma- 
lebranche lui-même, n'attribuât les Réflexions philosophi- 
ques et théoloyiques à ce docteur. C'en était assez du 
moins pour présumer, pour conjecturer qu'ils étaient de 
lui. Il faut donc, ou qu'un janséniste ait menti à ses 
juges, ce qui n'est pas croyable, surtout d'un religieux, 
d'un bénédictin réformé, ou bien qu'il ait su positivement 
que cet ouvrage n'est pas de M. Arnauld, puisqu'il dé- 
clare (|u'il ne pourrait rien dire de l'auteur, pas même 
par conjectures : Ne quidem ex prœsumptione. J'ai cru de- 
voir mi'ttre dans tout son jour cette preuve, que le P. Ma- 
lebranche ne fait qu'insinuer. Finissons : il ne reste plus 
qu'à prouver 

VIT. Que les aeuî Lettres intitulées de M. Arnaidd, doc- 
teur de Sorbonne, au R. P. Makbraitche, prêtre de [Ora- 
toire, sont un ouvrage supposé. Or cela est évident ; car 
chacune de ces lettres rend témoignage qu'elle est de 



La Vie du R. P. Malebranche 259 

l'auteur des livres dont on a jusqu'ici parlé. 11 n'y a qu'à 
les parcourir, pour en demeurer convaincu. Mais, conti- 
nue le P. Malebranche, si on en veut avoir quelque 
preuve particulière, on en trouvera une démonstration 
dans la septième. On la choisit entre les autres, à cause 
de la matière dont elle parle : c'est la grâce, matière du 
temps et fort importante. 

Le but de l'auteur est de persuader le lecteur crédule, 
que le sentiment du P. Malebranche sur l'efficacité de la 
grâce est si nouveau, que jamais rien de semblable n'é- 
tait venu dans l'esprit d'aucun théologien , ni catholique, 
ni protestant. Voici le sentiment du P. Malebranche, afin 
((u'on l'examine et qu'on juge si M. Arnauld était capa- 
i)le de former contre lui une pareille accusation. Le 
P. Malebranche soutient : 

l» Que la délectation de la grâce est efficace par elle- 
même , en ce qu'elle pousse intérieurement Ja volonté 
vers le bien ; mais que ce premier mouvement de la vo- 
lonté n'est ni libre ni méritoire, en tant qu'il n'est que 
l'effet nécessaire ou invincible de ce saint plaisir; 

2° Que ce mouvement devient et libre et méritoire, par 
le consentement que la volonté y donne; mais consente- 
incnt véritable, qu'il dépend d'elle d'y donner, ou de n'y 
pas donner, comme il lui plaît. 

On voit assez, ce que le P. Malebranche avoue sans 
peine, ((ue, dans la première partie de son sentiment, il 
jiistilie la condamnation de cette erreur de Jansénius, 
(lue dans l'état présent de la nature corrompue, la liberté 
iv.fjuise pour mériter ou pour démériter, n'exclut point la 
nécessité d'agir, mais seulement la contrainte; et que 
dans la seconde, il défend contre les hérétiques du der- 
nier siècle, contre les novateurs du nôtre, cette vérité ca- 
tholique décidée; par le concile de Trente : que la volonté, 
mue par la grâce, coopère ou contribue quelque chose de 



260 Bibliothèque Oratorienne 

sa part, lorsqu'elle y consent, et que, si elle veut, elle 
peut n'y pas consentir. 

Cependant, l'auteur découvre dans les deux parties de 
ce sentiment, les deux erreurs opposées de Luther et 
de Pelage : celle de Luther dans la première, et celle de 
Pelage dans la seconde. Mais voyons par quelles ma- 
nœuvres il a pu faire une découverte si difficile. En 
voici quelques-unes qui, certainement, ne peuvent être du 
grand Arnauld. 

1° Il suppose contre l'opinion de tous les théologiens , 
soit catholiques, soit protestants, on pourrait dire contre 
la notoriété du fait, ([ue l'erreur de Luther, qui a été 
condamnée par le concile de Trente [Sess. vi, can. iv), 
c'est d'avoir cru que les mouvements de piété que Dieu 
produit en nous par sa grâce, efficacement et invincible- 
ment, ne sont ni libres ni méritoires. Or de là il est aisé 
de conclure que le P. Malebranche est luthérien, car il 
avoue que des mouvements invincibles, quelques saints 
qu'ils puissent être, ne sauraient être méritoires, puisque 
la troisième proposition de Jansénius est hérétiiiue. Mais, 
en même temps, il est persuadé que ce fameux canon, 
qui sera toujours la terreur du jansénisme, ne condamne 
Luther et Calvin que parce qu'ils soutenaient, chacun à 
sa manière, que la grâce était invincible, et qu'il ne dé- 
pendait point de nous d'y consentir ou de n'y pas consen- 
tir : Si quis dixerit libcrum hominis arbitrium a Deo motum 
et excitatum nihil cooperari ossentievdo Deo excitanti atqve 
vocanti, qiioad ohtinrndam iustificatiorns gratiam se dispo/uit 
ac prœparet, neque posse dissentir e , si velit , sed veluti in 
animo quoddam nihil omnino agere, mereque passive se ha- 
bere; analhema sit. C'est le canon tout entier que je rap- 
porte, afin qu'on y cherche ce que l'auteur y suppose. 

2" 11 accuse le P. Malebranche de soutenir que les 
bons mouvements de la pi-té chrétienne, qui sont bons 



La Vie du R. P. Malebranche 261 

et méritoires , ne sont pas ceux que Dieu forme en nous 
par la puissance de sa grâce , mais ceux que nous nous 
donnons à nous-mêmes par le bon usage que nous fai- 
sons de notre liberté, en nous avançant au delà de ce que 
nous pousse la grâce. 

Le sens de ces paroles n'est point équivoque; elles font 
entendre clairement que le P. Malebranche soutient deux 
choses : la première, que le consentement libre de la vo- 
lonté à la grâce, ou le bon usage de la liberté, est un 
nouveau bon mouvement que l'âme se donne à elle- 
même; la seconde, que l'âme forme, ou se donne à elle- 
même ce bon mouvement, sans que Dieu y ait part. Ce 
pélagianisme est sans doute bien visible, mais la calom- 
nie ne l'est pas moins. Calomnie si visible, dit le P. Ma- 
lebranche, que l'auteur ne l'a pu faire de bonne foi. C'est 
ce qu'il faut encore démontrer, toujours à la décharge du 
grand Arnauld. 

1» Il est évident que l'auteur a lu, ou ce qui est ici la 
même chose, qu'il a dû lire le troisième discours du 
Traité de la nature et de la grâce, puisqu'il le critique 
dans sa lettre avec tant d'appareil. Donc, il a vu presque 
à toutes les pages que le P. Malebranche tient la contra- 
dictoire de l'opinion qu'il lui attribue; qu'il tient, par 
exemple, que l'âme ne forme en elle-même, ou ne se 
donne aucun mouvement; qu'elle reçoit de Dieu et son 
mouvement général vers le bien, et toutes ses détermina- 
tions particulières vers tel bien ; que toute son action 
consiste à consentir, ou à ne pas consentir à ces déter- 
minations; mais que son consentement n'est qu'un sim- 
ple repos, qu'un arrêt, qu'une cessation d'examen, etc.. 
Donc, il a su qu'il faisait une calomnie, en lui attribuant 
tout le contraire. 

2° L'auteur a si bien su que le P. Malebranche ne 
donne pas à l'âme le pouvoir de former en elle-même au- 



262 Bibliothèque Oratorienne 

cun mouvement, que, dans le premier chapitre de sa Dis- 
sertation sur les miracles de l'ancienne loi, il lui en fait un 
crime, comme si, en niant que l'âme eût ce pouvoir, on 
lui ôtait sa liberté. On a répondu à cette objection en 
prouvant d'une part que l'âme n'est véritablement cause 
réelle que de l'acte par lequel elle donne, ou refuse, ou 
suspend son consentement; et que, de l'autre, le con- 
sentement de la volonté n'est, comme on l'a dit, qu'un 
simple repos qui , non plus que le repos des corps, n'est 
pas, selon le P. Malebrancbe, une réalité pbysique. Mais, 
quoiqu'il en soit de la réponse bonne ou mauvaise, il 
n'importe, il est toujours certain que l'auleur a très bien 
su que le sentiment du P. Malebrancbe n'était pas que 
l'âme pût si^ donner à elle-même de bons mouvements. 
Cependant il ose, contre le témoignage de sa propre con- 
science, lui attribuer cette erreur abominable; et cela 
non pas comme une conséquence que l'on peut tirer de 
son sentiment, mais comme un principe qu'il soutient. 11 
est donc clair que c'est un calomniateur de mauvaise foi. 
Donc, en vertu des suppositions qu'on a faites, ce ne peut 
être M. Arnauld. 

Le P. Malebrancbe, ayant démontré son paradoxe, 
conclut de là bien des vérités , dont il y en a une que je 
ne puis omettre : c'est que les amis de M. Arnauld ne 
doivent plus tant s'intéresser à l'auteur de tous ces li- 
vres; qu'ils doivent cesser de répandre les calomnies 
qu'ils y ont apprises contre ceux du P. Malebrancbe; 
qu'on ) ourrait peut-être exiger d'i ux qu'ils tâchassent de 
réparer le mal qu'ils ont fait de bonne foi, se croyant 
fondés sur l'iuitorité d'un si grand homme. Car on sait 
bien ce qu'ordonne dans de semblables occasions la mo- 
rale la moins sévère; mais qu'en tout cas, ils sont obli- 
gés à éviter l'erreur, et à se défaire de leurs préventions, 
dangereuses à cet égard comme à tout autre. Il serait 



La Vie du R. P. Malebranche 263 

fort à souhaiter que le public en fit autant. Car je vou- 
drais bien, dit le P. Malebranche, que tout ce que je viens 
de dire pour ma défense , ne tombât que sur un inconnu 
et ne fît tort à la réputation de personne. 

Ces deux écrits furent composés immédiatement après 
la publication des deux lettres posthumes de M. Ar- 
nauld. Mais, soit que le P. Malebranche ne crût pas qu'il 
fût de la bienséance de se battre contre un ennemi mort, 
soit que, le public étant bien revenu à son égard, il ne 
craignît plus qu'il se laissât surprendre par de vieilles 
accusations; soit aussi par le dégoût et l'ennui de se 
montrer si longtemps sur la défensive; soit encore par le 
conseil de sa paresse naturelle, qu'il avouait être pour 
lui, de toutes les passions, la plus séduisante, il ne jugea 
pas à propos de faire imprimer ces deux petits ouvrages. 
Il les tint donc enfermés jusqu'à ce que plusieurs per- 
sonnes, les unes de ses amis, les autres de ses ennemis , 
ou plutôt de ses critiques, se plaignirent hautement de 
son silence, qu'ils interprétaient chacun selon ses dispo- 
sitions. Alors il les montra; on les jugea dignes du jour, 
et ils parurent enlin en 1704% avec tout le succès qu'il 
en pouvait espérer. Mais il est temps de reprendre le fil 
de notre histoire, à l'endroit où nous l'avons interrompu. 

Après la mort de M. Arnauld, le P. Malebranche com- 
mença à goûter les douceurs de la paix , dont il n'avait 

' D'après le P. Le long , Malebranche ne fit ce traité que long- 
temps après la réponse à la troisième lettre de M. Arnauld, et 
ayant montré cette réponse manuscrite à M. Rémond, depuis sei- 
gneur de Montemort, celui-ci la trouva si bonne qu'il engagea le 
P. Malebranche à consentir à l'impression. « Mais comme elle 
n'aurait fait qu'un fort petit volume, il s'avisa du dessein de 
son écrit contre la prévention sur ce que je lui dis {c'est Lelong 
qui parle) que le P. C^erberon dans son interrogatoire avait ré- 
pondu qu'il ne savait pas si les écrits de M. Arnauld contre le 
P. Malebranche étaient de ce docteur. » 



264 Bibliothèque Oratorienne 

pu jouir encore, depuis qu'il était auteur, et quoiqu'il sût 
parfaitement que ce docteur inquiet avait laissé des 
armes pour lui faire la guerre. Son repos n'était point 
troublé alors, mais l'amitié le rengagea bientôt dans le 
travail. 

M. le marquis de l'Hôpital avait désiré, en mourant, 
qu'il se chargeât de l'impression de son fameux livre des 
Infiniment petits, qui marque dans l'auteur une si pro- 
fonde, si lixe et si vaste connaissance des mathéma- 
tiques. Ce que le P. Malebranche avait tant de peine à 
faire pour lui-même (car nou^ devons à d'autres l'impres- 
sion de ses ouvrages), ne lui coûta rien, lorsqu'il fut 
question de travailler à la gloire d'un ami, ou plutôt à 
l'utilité du public. 11 revit exactement ce chef-d'œuvre de 
pénétration ^ ; il traça les figures nécessaires pour le 
rendre intelligible; il eut soin que l'édition fût correcte , 
belle, digne de l'ouvrage: en un mot, il s'y appliqua 
tellement, que ce fut là une des causes de la grande ma- 
ladie où il tomba peu de temps après. Elle fut longue , 
violente, et accompagnée de tous les symptômes de la 
mort. Dès les premiers jours, les médecins l'abandonnè- 
rent; et sans doute qu'il s'y fût condamné lui-même, si 
un délire continuel ne l'eût mis hors d'état d'y faire 
attention. C'est dans les moments d'abandon à l'instinct, 
qu'on a coutume de voir ce qu'un homme a dans le 
cœur, ses inclinations, ses vertus ou ses défauts, ses 
dispositions naturelles ou acquises, bonnes ou mauvaises. 

1 La Bibliothèque nationale possède un exemplaire de cet ou- 
vrage , qui contient des ?wtes marginales qui sont de la main 
de Malebranche. (F. français, 25 302.) C'est probablement l'exem- 
plaire qui servit à Malebranche pour préparer la seconde édi- 
tion de ce livre, laquelle parut en 1715. — Voir Henry, Re- 
cherches sur les manuscrits de Fermât, suivies de fragments 
inédits de Bachet et de Malebranche [Kom^, 1880, in-4''), page 90, 
note 1. 



La Vie du R. P. Malebranche 265 

Comme on est incapable de réflexion, et par conséquent 
d'hypocrisie, la nature parle toute seule, et trahit tous 
les secrets de l'âme. Le P. Malebranche ne s'entretenait 
dans ses transports que de ce qui l'avait occupé toute sa 
vie, de Dieu et de ses ouvrages. Dans tous les égarements 
de son esprit aliéné , il revenait sans cesse à ses pieuses 
méditations, toujours un peu philosophiques, mais à leur 
ordinaire toujours édifiantes. Le sentiment de ses vives 
douleurs, au lieu d'exciter ses plaintes, ne faisait le 
plus souvent que lui rappeler les idées, qui lui étaient 
familières, de la slriicture admirable du corps humain. 
Tantôt il en combinait tous les ressorts, il en expliquait 
l'ordre, il en marquait l'usage, en monirant la sagesse 
infinie de celui qui les avait si bien ordonnés; tantôt 
il cherchait la cause de son mal par des raisonnements 
physiffues, dont il n'interrompait la suite et la forme que 
pour y faire entrer qucbjue chose du Créateur, dont il 
était plein. Mais la pensée qui l'occupait le plus ordinai- 
rement dans ses délires, était celle de la mort et de l'é- 
ternité. Ces deux grands objets , qu'il avait tant médités 
pendant sa vie, se présentaient continuellement devant 
ses yeux, avec tout ce qu'une bonne conscience y peut 
trouver de charmant. Il voyait dans la mort la fin de nos 
misères , et surtout de nos péchés , qui sont les plus 
grandes (car nonobstant le trouble de ses idées, il le fai- 
sait assez entendre), et dans l'éternité le centre fixe de 
notre vraie béatitude. Là, il s'arrêtait quebjuefois dans 
un silence profond , d'où il ne sortait que pour revenir, 
par mille détours, au même point que sa maladie avait 
dérobé à son inclination. Cette multitude de pensées qui 
lui agitaient l'esprit, lui abattaient extrêmement le corps 
par contre-coup; de sorte (|ue les convulsions et les dé- 
faillances se succédant tour à tour, avec les pronostics 
les plus tristes, il n'y avait plus rien à espérer. Un autre 



266 Bibliothèque Oratorienne 

sujet de tout craindre, c'était qu'il ne prenait rien, ou 
que son mal ne faisait que s'irriter par les remèdes. Son 
médecin n'avait cessé jusque-là de l'observer attentive- 
ment, pour voir si dans ces alternatives il ne trouvait 
point quelque jour à son art; mais n'y en voyant plus, il 
dit enfin à ses gardes que c'en était fait, et qu'on n'avait 
qu'à lui donner tout ce qu'il demanderait. Cependant, ses 
esprits épuisés ne suffisant plus ni au délire ni aux con- 
vulsions, il tomba dans un état de langueur, mais où sa 
raison devint plus libre. Ce moment le sauva : la fai- 
blesse de sa complexion lui avait fait faire plus de ré- 
flexions qu'un autre sur sa santé. Il avait étudié à fond 
ce qu'il appelait sa machine, et pour peu qu'elle se démon- 
tât, son expérience, jointe à la grande connaissance qu'il 
avait de la nature , lui apprenait, sans autre secours, les 
moyens de la réparer. Il avait même pour axiome, qu'à 
l'âge de trente ans chacun se devait assez connaître pour 
être lui-même son premier médecin. Ayant donc souvent 
remarqué que la cause ordinaire de ses fréquentes incom- 
modité«i était un violent acide ({u'il avait dans l'estomac, 
et que l'eau prise en abondance avait été toujours pour 
lui un remède souverain, se sentant d'ailleurs dans une 
altération extrême, il en demanda; on lui en donna tant 
qu'il voulut, comme à un malade désespéré, à qui rien 
désormais ne pouvait plus être nuisible. Mais à peine en 
eut-il bu quelques pots, qu'on fut surpris de le voir tout 
soulagé. En un mot il guérit , au grand élonnement de la 
médecine, et au grand scandale des médecins, qui l'a- 
vaient abandonné \ 



> D'après le P. Lelong , le P. André confondrait ici les dates, 
et ce récit conviendrait plutôt à une maladie que Malebranche 
fit à Raroy vers 1683 ou 1684. « Celle de cette année ne fut 
qu'une langueur, n ajoute-t-il. 



CHAPITRR VIII 



l.e P. Malebranche , guéri, compose les Entretiens sur la mort. 
— Ils paraissent à la suite d'uue seconde édition des Entre- 
tiens sur la métaphysique ( 1606), due à la reconnaissance de 
M. Carré. — Le quiétisme. — Portrait de Fénelon. — Le P. Lamy 
engage maladroitement Malebranche dans ces affaires. — Il 
compose son Traité de l'amour pur (1697). — Bossuet, ravi 
de cet ouvrage, se réconcilie tout à fait avec Malebranche. — 
Les Éclaircissements de dom Lamy et les Réponses de Male- 
branche (1699). — Il est nommé membre de l'Académie des 
sciences, et jouit en paix de sa gloire. 



Le public ne fut pas longtemps sans profiter de la 
guérison du P. Malebranche. Les pensées cruelles de la 
mort et de l'éternité que le P. Malebranche avait eues 
pendant toute sa maladie avaient été si vives qu'il lui en 
était resté un souvenir très distinct; ce qui lui fournit la 
matière d'un nouvel ouvrage après les avoir méditées de 
nouveau. Cet ouvrage a pour titre : Entretiens sur la mort. 

Les impies, toujours sottement railleurs, nous disent 
quelquefois qu'ils se résoudraient à croire une éternité 
s'ils voyaient quelqu'un revenu de l'autre monde : folie 
visible, car, dit le Sauveur, qui les connaît mieux qu'eux- 
mêmes, s'ils ne croient pas Moïse et les prophètes, ils ne 
croiraient pas non plus l'ombre d'un corps ressuscité. 
Mais, quoiqu'il en soit de ce qui pourrait arriver en ce 
cas, voici un auteur qui, ayant vu l't'ternité de près, 
pourra leur en apprendre, s'ils le veulent, bien des par- 



268 Bibliothèque Oratorienne 



ticularités dont il a été pour ainsi dire témoin oculaire ^ . 

Ces Entretiens sur la mort sont remplis de grandes 
idées, de beaux sentiments, de réflexions touchantes; ce 
qui, étant relevé par le style de l'auteur, toujours ferme, 
coulant, majestueux, agréable, soutient merveilleuse- 
ment l'attention du lecteur. Le premier elfet qu'ils pro- 
duisirent fut un acte de reconnaissance, vertu si rare 
dans le siècle où nous sommes, qu'on en doit soigneu- 
sement recueillir les moindres exemples. 

M. Carré Louis % fils d'im laboureur, mais qui avait 
toutes les qualités qui peuvent remplacer la naissance, 
avait trouvé dans sa mauvaise fortune un asile chez 
l'auteur. Car son père, qui l'avait fait étudier dans la vue 
ordinaire à ces sortes de personnes, l'ayant abandonné 
parce qu'il ne voulait point se faire prêtre, il se vit ré- 
duit à chercher une condition. La Providence l'adressa 
au P. Malebranche qui le prit pour écrire sous lui. Il lit 
plus; voyant que son domestique avec un grand esprit 
avait encore un naturel admirable, il entreprit de le 
former à quelque chose de meilleur; il lui enseigna les 
mathématiques; il' y ajouta la philosophie; en sorte 
qu'en peu d'années M. Carré fut en état de se passer de 
son maître en le devenant lui-même. Il le devint en 
effet; il montra les mathématiques en ville avec tant de 
succès, qu'il eut bientôt une foule d'élèves; mais ce qu'il 
y eut de plus particulier, c'est que plusieurs dames en 
voulurent être. 11 les reçut; elles le goûtèrent; elles 
étaient surtout charmées de sa philosophie qui était celle 
du P. Malebranche, et qui, étant toute chrétienne, s'ac- 
cordait parfaitement bien avec leur inclination naturelle 

1 Le P. André donne ici, de tapage 810 à tapage 827, l'ana- 
lyse de ces Entretiens. 

2 Né le 26 juillet 1663 à Closfontaine , près de Nangis en Brie, 
mort le 11 avril 1711. Sur ses ouvrages, voir Nicéron, t. XIV, 



La Vie du R. P. Malebranche 269 

pour la piété. En un mot, comme il soutenait par la 
pratique les grandes maximes qu'il leur enseignait, elles 
trouvaient en lui une espèce de directeur, d'où l'on peut 
juger qu'il trouvait en elles un fonds qui ne le laissait 
manquer de rien. 11 semble qu'il avait tout lieu d'être 
content de sa fortune; il ne l'était cependant pas. Il lui 
manquait encore un bien dont le besoin ne touche guère 
le commun des hommes : c'était une occasion de mar- 
quer sa reconnaissance à son bienfaiteur; car il ne re- 
gardait pas comme un service le zèle qu'il témoignait 
pour sa philosophie, mais comme un devoir qu'il ren- 
dait à la vérité. Il fallait donc quelque chose de plus pour 
le satisfaire. Les Entretiens sur la mort que le P. Male- 
branche venait de finir au commencement de 1696 lui 
fournirent une occasion dont il profita. 

Depuis que M. Arnauld avait déclaré la guerre au 
Traité de la nature et de la grâce, l'auteur n'avait pu rien 
imprimer à Paris sur ces matières en privilège. Les vio- 
lentes criti([..es de ce docteur véhément, soutenues des 
clameurs d'un parti accrédité, avaient répandu dans les 
esprits une terreur que la raison ne pouvait guérir; ceux 
qui présidaient à l'impression des livres en étaient eux- 
mêmes frappés. Le P. Malebranche n'était pas d'humeur 
à s'en mettre fort en peine; outre que les presses étran- 
gères s'ofl'raient à lui de toutes parts, ses ouvrages n'en 
étaient ni moins lus en France ni moins également ad- 
mirés. Mais ses amis étaient justement indignés de la 
stupide et opiniâtre prévention du (|uei(|ucs-uns de ses 
compatriotes contre le meilleur de leurs écrivains. 
M. ('arré entreprit de la vaincre et il y réussit; il em- 
ploya tout ce qu'il avait d'amis, d'élèves, de connais- 
sances. On ne peut douter que les dames qui étaient ses 
disfiples nf fussent les plus zélées k le servir. Quoiqu'il 
en soit, en <lemandant le privilège du roi sur les Entre- 



270 Bibliothèque Oratorienne 

tiens sur la mort, il l'obtint aussi pour les Entretiens sur 
la mHaphtjsique, ce qui était son principal but. Car, comme 
cet ouvrage est une réponse générale à toutes les cri- 
tiques ^e M. Arnauld , en lui obtenant le privilège d'être 
imprimé à Paris, on levait on même temps tous les 
obstacles qui s'opposaient à y faire publier les autres 
livres du P. Malebranche. Ils le furent effectivement 
depuis , excepté le Traité de la nature et de la grâce , pour 
la raison qu'on dira dans la suite. On fit donc à Paris < 
une seconde édition des Entretiens sur la métaphysique, 
augmentée de trois sur la mort. Je ne parlerai point du 
succès qu'elle eut. Il fut tel que le méritait l'ouvrage, qui 
est d'une beauté d'esprit et de style extraordinaire. Ainsi 
l'auteur eut le plaisir de se voir entièrement rétabli dans 
l'estime publique, et M. Carré l'honneur d'avoir témoigné 
publiquement sa reconnaissance à son ancien maître'. 

La joie de ce bon succès ne dura guère; elle fut bientôt 
troublée dans une querelle, où le P. Malebranche fut 
engagé malgré lui. C'est la fameuse contestation qui sur- 
vint en lfî97 entre plusieurs évèques de France au sujet 
du quiétisme. On sera sans doute bien aise d'en voir ici 
un récit abrégé qui servira pour entendre la suite. 

La dispute roulait principalement sur l'amour de Dieu, 
que les disciples de Molinos, auteur ou plutôt restaurateur 
de cette infâme secte, anéantissaient de fond en comble, 
sous prétexte de le rendre pur et désintéressé. Car voici 
le système de ces hérétiques. Ils font consister toute la per- 



1 Elle parut en 1696. 

2 Le P. Prestet, autre élève du P. Malebranche, avait aussi 
commencé par être son domestique ou plutôt son secrétaire. Il 
s'acquit un grand renom dans les sciences, qu'il professa aux 
universités d'Angers et de Nantes, et sur lesquelles il écrivit de 
remarquables ouvrages. Il mourut dans notre maison de Ma- 
rines , le 8 juin 1690. 



La Vie du R. P. Malebranche 271 

fection chrétienne dans un amour si absolument indépen- 
dant du désir d'être heureux, qu'il n'a pour motif aucun 
intérêt même éternel ; c'est-à-dire que l'âme n'y est portée 
ni par crainte, ni par espérance, ni par le goût, ni par 
l'avant-goût des biens célestes, mais uniquement par la 
vue de la gloire et de la volonté de Dieu, non de cette gloire 
et de cette volonté divine qui se trouve dans notre sancti- 
fication, mais uniquement de cette gloire intérieure que 
Dieu possède en lui-même, et de celle qu'il nous découvre 
à chaque moment par tout ce qui nous arrive de bien ou 
de mal. On est indifférent pour tout le reste; indifférent 
pour la grâce, pour le mérite, pour les récompenses; 
indifférent pour sa perfection; indifférent pour son bon- 
heur; en un mot, indifférent pour tous les dons de Dieu 
en tant qu'ils nous appartiennent. On pousse encore plus 
loin le désintéressement, car on le porte jusqu'à être 
prêt de renoncer à son salut, par un sacrifice non seule- 
ment conditionnel , mais absolu, qu'on en fait à la gloire 
et à la volonté de Dieu. Il y a même des rencontres où 
l'âme, livrée aux scrupules, s'y croit obligée; c'est le cas 
des dernières épreuves où l'âme est persuadée invinci- 
blement que Dieu l'a justement réprouvée. Que fera-t-elle 
donc alors? elle acquiescera généreusement à sa répro- 
bation éternelle; après quoi, n'ayant plus rien à perdre, 
elle demeure tranquille et intrépide, sans remords et 
sans alarmes, ((uoi qu'il lui puisse arriver de bien ou de 
mal, soit pour le temps, soit pour l'éternité. C'est ce que 
les quiétistes appellent état de sainte indilférence, où 
I l'âme n'a plus ni propriété ni activité, et par conséquent 
le plus haut point de la perfection chrétienne. 

Dans le système qu'on vient d'exposer, il y a des excès 
visibles que tous nos prélats condamnaient unanimement 
avec le Saint-Siège, qui les avait censurés dans Molinos 
en 1689; mais il y en a de cachés sous une belle appa- 



272 Bibliothèque Oratorienne 

rence de perfection que certaines personnes approuvaient 
encore. M. de Fénelon, archevêque de Cambrai, était de 
ce nombre; et il ne faut guère s'en étonner; c'était un 
bel esprit, mais dont le fort consistait dans une imagina- 
tion vive, délicate et sublime, vaste, brillante, riche, 
féconde en idées agréables, accompagnée d'une mémoire 
heureuse qui la servait à son gré , en lui représentant 
sans cesse le meilleur de tout ce qu'il avait lu, soit dans 
le grand, soit dans le tendre. On juge assez par là (juelles 
devaient être les grâces de son discours. Mais s'il avait 
toutes les belles qualités de l'imagination, il en avait 
aussi (juelques-unes de mauvaises; peu de justesse dans 
ses idées, qui sont presque toujours excessives; peu de 
clarté dans ses principes, qui ne sont quasi jamais ni 
bien démêlés, ni bien fixes, ni suivis, ni dégagés des 
fantômes sensibles; peu d"étendue et de pénétration 
d'esprit dans la plupart des raisonnements, qui sont 
plutôt d'un dialecticien pointilleux sur les termes que 
d'un logicien solide et profond; peu de régularité dans sa 
manière d'écrire, qui, toute belle qu'elle est, d'ailleurs, 
se répand quelquefois trop comme un torrent, qui rompt 
ses digues. Pour fixer sou caractère, ajoutons ce qui en 
fait le propre : que son génie, né grand, nourri de plus 
dans la lecture des poètes, donnait tète baissée dans 
l'extraordinaire sans trop songer au naturel qui doit être 
néanmoins le fond du vrai sublime; en un mot, il fal- 
lait du roman pour le contenter. 

Il en trouva dans les nouveaux mystiques : aussi 
comme, lorsi|u'il entra dans l'épiscopat, un parlait beau- 
coup d'eux à l'occasion des écrits d'une célèbre dame 
visionnaire (ju'il admirait comme une prophélesse, il 
tourna toute son imagination de ce côté-là. Il les lut, il 
en fut charmé. L'idée de perfection que donnent ces ou- 
vrages lui parut si relevée, qu'il entreprit leur défense 



La Vie du R. P. Malebranche 273 



contre divers prélats, qui condamnaient avec raison leurs 
expressions outrées et même quelques-unes de leurs 
maximes qui approchaient trop des erreurs des quiétistes 
pour être véritables. Il faut ajouter qu'il y entre aussi un 
peu de mystère, nouveau charme pour les personnes 
Imaginatives. M. de Cambrai fit donc pour les justifier un 
livre qu'il intitula Explication des maximes des saints sur 
la vie intérieure. Mais on me permettra de le dire, à 
parler juste, il semble qu'il faudrait plutôt l'appeler le 
Roman de la vie spirituelle. Car tout son système roule 
sur un amour de Dieu si absolument indépendant du 
motif de noire intérêt, même éternel, qu'il n'envisage que 
les perfections absolues de la divinité, sans qu'il soit 
besoin qu'elles nous touchent d'aucune sorte de plaisir, 
ni actuel, ni espéré qui nous y affectionne. 

Dans cet amour, dit-il , qui est le cinquième état de la 
vie spirituelle, ni la crainte des châtiments, ni le désir 
des récompenses n'ont plus de part. On n'aime plus Dieu 
ni pour le mérite, ni pour la perfection, ni pour le bon- 
heur qu'on trouve en l'aimant, ni même, ainsi qu'il le 
soutient dans toutes ses défenses, par le motif d'être un 
jour en lui éternellement heureux: car il y aurait en cela 
quelque mélange d'intérêt; on ne veut donc plus le salut 
comme le salut propre, mais comme la gloire et le bon 
plaisir de l>ieu; de sorte que dans les dernières épreuves 
on peut lui en faire un sacrifice absolu. Car alors l'âme 
peut être invinciblement persuadée, par une persuasion 
même réfléchie, qu'elle est justement réprouvée de Dieu. 
D'où il s'ensuit qu'elle peut acquiescer humblement à sa 
juste condamnation. Acte héroïque, qui, mettant l'âme 
dans l'état de la sainte indifférence, achève en elle et 
consomme l'anéantissement de l'amour-propre et l'en- 
tière purification de l'amour divin. 

C'est le plan visible de tout l'ouvrage de M. de Cambrai, 



274 Bibliothèque Oratorienne 

dont le grand principe est que la volonté n'est pas, comme 
on se le persuade ordinairement, l'amour de la perfec- 
tion et du bonheur, mais une faculté supérieure au désir 
même d'être heureux en Dieu et orné de ses dons les 
plus saints. La nature a beau se récrier, la raison a beau 
se révolter contre des maximes si romanesques: M. de 
Cambrai veut qu'on les fasse taire. 

Son assurance n'empêcha point le public de parler, ni 
tout le corps des évêques de France de se déclarer ou- 
vertement contre son livre. Avant même qu'il fût im- 
primé, M. de Meaux, cjui depuis longtemps était le fléau 
des nouveautés profanes, en attaqua les maximes. Entre 
plusieurs ouvrages qu'il lità cette occasion, le plus grand 
et le plus solide fut celui qui a pour titre Instruction sur 
les états d'oraison. Il n'y combattait pas encore de front 
M. de Cambrai, voulant garder avec lui tous les ména- 
gements que demandaient son mérite, sa dignité, sa vertu, 
la docihté qu'il avait promise et la droiture de ses inten- 
tions dont on ne pouvait douter. Mais, en attaquant les 
nouveaux mystiques en général, M"'<' Guyon à la tête, 
il établit des principes de bon sens qui renversent par 
avance toutes les imaginations du livre de M. de Cambrai. 
Car il soutient : 

1° Que c'est la voix de toute la nature, des chrétiens 
comme des philosophes, qu'on veut tellement être heu- 
reux qu'on ne peut pas ne le pas vouloir, ni s'arracher du 
cœur ce motif essentiel à toute action raisonnable. 

2" Que la charité ou l'amour de Dieu ne se peut désin- 
téresser pour ainsi dire à l'égard de la béatitude éter- 
nelle, ou plutôt que l'amour de la béatitude éternelle 
ne peut être intéressé; puisque cette béatitude n'est autre 
chose que Dieu même qui se fait goûter à l'âme et hors 
de qui elle ne veut rien. 

3" Que ce désir d'être heureux en Dieu, bien loin de 



La Vie du R. P. Malebranche 275 

nous faire tomber dans le crime de rapporter Dieu à 
nous, nous rapporte et nous attache à Dieu inliniment 
plus qu'à nous-mêmes; à Dieu parce qu'il nous le fait 
envisager comme notre premier principe, comme notre 
dernière lin, comme notre unique nécessaire, comme 
notre tout. Voilà le précis de ce que M. de iMeaux oppose 
d'abord à M. de Cambrai sur la nature du pur amour. 

Comme ce puint fondamental de la morale chrétienne 
est assez à la portée de tout le monde, à peine les deux 
ouvrages contraires furent-ils publiés que chacun se 
mêla d'en raisonner et comme de prendre parti dans la 
querelle des deux prélats. Ainsi l'on vil bientôt la France 
entière divisée. M. de Cambrai gagna par les agréments 
de son style, par la sublimité apparente de ses idées de 
perfection, un grand nombre de personnes, beaucoup de 
jeunes gens, plusieurs dames, quantité de religieux, 
presque tous les jésuites, quelques docteurs, enfin tous 
les esprits superticiels et chimériques. Mais le parti du 
bon sens ne laissa pas de prévaloir, soit par le nombre, 
soit par la qualité de ceux qui le suivirent. On y voyait 
avec M. de Meaux, M. de l'aris^ M. de Chartres % tout 
le corps des évêques , la Sorbonne , la cour même et le 
roi qui, à la sollicitation de plusieurs prélats zélés, de- 
manda au Saint-Siège la condamnation de M. de Cam- 
brai. J'abrège, on le voit bien, pour venir au point qui 
regarde mon histoire. 

Dans ce combat, le V. Malebranche n'avait été que 
simple spectateur, mais lorsqu'il y pensait le moins un 
de ses amis l'engagea mal à propos dans la mêlée. Voici 
comment : un II, P. bénédictin , nommé Dom Bernard 
Lamy, s'était déclaré dès le commencement de la dispute 

' Noailles. 

2 Godet des Marais. 



'27(5 Bibliothèque . Oral orienne 

pour M. de Cambrai, et quoique dans les deux premiers 
volumes de sd. Connaissance de soi-même , il eût posé des 
principes contraires au pur amour de ce prélat, il 1»; 
trouva si beau dans le livre des Maximes des maints, qu'il 
n'examina plus s'il pouvait être réel. Il y donna de tout 
son creur, ou plutôt de toute son imagination : on ne 
croit pas le cœur capable d'un tel amour. Mais comme le 
P. Malebranche était son grand oracle, il voulut savoir 
ce qu'il en pensait. Il avait beaucoup lu ses ouvrages et 
niLMTie copié dans les siens, d'une manière si visible, que 
bien des gens trouvaient à redire qu'il ne lui eût point 
fait l'honneur de le citer plus souvent. Il les relut encore. 
Quand on est prévenu d'une pensée, on la croit voir 
partout, principalement dans les auteurs qu'on admire. 
Témoins nos théologiens qui trouvent tout ce qu'il leur 
plaît dans saint Augustin et dans saint Thomas. Le 
P. Lamy crut donc voir son amour pur dans le P. Ma- 
lebranche. Il voulut néanmoins s'en éclairer avec l'au- 
teur. Toutes les conversations de Paris roulant alors sur 
cette matière, il ne fut pas difticile de la faire tomber 
là-dessus : on parla donc de M. de Cambrai. Le P. Ma- 
lebranche, quoique d'ailleurs plein d'estime pour ce pré- 
lat, qui de son côté l'honorait de la sienne, se voyant 
néanmoins pressé, déclara nettement que le cinquième 
amour qu'il établit dans son livre des Maximes des saints 
lui faisait beaucoup de peine; en un mot, que l'amour 
pur, indépendant du motif d'être heureux , lui paraissait 
une chimère ; il lit même assez entendre que c'avait tou- 
jours été là son vrai sentiment; déclaration qu'il réitéra 
plusieurs fois au P. Lamy et en présence de plusieurs 
personnes. Mais il eut beau faire, ce bénédictin prévenu 
crut toujours que le P. Malebranche avait trop d'esprit 
pour n'être pas de son opinion. C'est le tour le plus favo- 
rable que je puisse donner à ce qu'il fit ensuite. Car, 



La Vie du R. P. Malebranche 277 

s'étant imaginé que le P. Malebranche avait par poli- 
tique dissimulé ses sentiments, ou qu'il les entendait 
mieux que lui-même, il l'alla citer malhonnêtement 
dans le troisième volume de son ouvrage en faveur de 
son amour pur. Ce procédé était sans doute fort choquant, 
mais de plus cela fit grand bruit; car les passages cités 
du P. Malebranche, séparés de son texte qui les explique, 
portaient effectivement à croire qu'il désintéressait tel- 
lement la charité, qu'il la rendait indépendante du désir 
même d'être heureux en Dieu , ce qui est un des prin- 
cipes du quiétisme. Il y avait encore une autre raison 
qui persuadait au monde que cela pouvait bien être: 
c'était qu'à cause de la sublimité et de la profondeur de 
ses pensées il passait dans les esprits peu pénétrants ou 
inappliqués pour un homme à idées et a chimères. D'ail- 
leurs il était grand méditatif, réputation qui dans le 
monde vaut autant que celle de visionnaire et d'illuminé. 
Enfin le P. Lamy, qui le citait en faveur de l'amour pur 
de M. de Cambrai, n'était pas un témoin suspect. Il était 
de ses admirateurs, en commerce avec lui, dans la plu- 
part de ses sentiments, même les plus extraordinaires, 
par exemple, sur la nature des idées. Tout Paris le sa- 
vait; on eut donc lieu de croire que le P. Lamy ne l'avait 
point cité à faux. On le crut si bien , que le bruit se ré- 
pandit dans toute la ville que le P. Malebranche était du 
parti de M. de Cambrai. 11 n'en fallait point davantage en 
ce temps-là pour être soupçonné de quiétisme ou du moins 
de lui être favorable, car ce prélat passait pour le chef 
de la nouvelle se'cte. 

Le danger où le P. Malebranche vit sa foi exposée ré- 
veilla sa paresse naturelle. Son honneur, ses amis, l'amour 
de la vérité le sollicitèrent si fortement à écrire pour dé- 
sabuser le public, qu'il surmonta ses répugnances. Il y 
en ressentait beaucoup; il haïssait infiniment le bruit. La 

8* 



i278 Bibliothèque Oralorienne 

matière de l'amour pur lui paraissait fort difficile à cause 
des équivoques du langage dont elle est remplie. Il la 
voyait actuellement agitée par de savants prélats, qu'il 
appréhendait de choquer en se mêlant dans leurs dis- 
putes. On attendait de Rome une décision qu'il n'était 
pas sûr de prévenir. Mais la nécessité de se défendre 
jointe aux instances importunes de certaines personnes, 
le fit passer par-dessus tout. Il composa son Traité de 
V amour de Dieu. 

Cette matière, quoique discutée depuis si longtemps 
par les meilleures plumes de France, ne faisait que s'em- 
brouiller de jour en jour par les subtilités pointilleuses 
de M. de Cambrai . que toute la pénétration de M. de 
Meaux ne put jamais bien éclaircir. On est môme obligé 
de dire pour rendre justice à tout le monde, que ce grand 
homme dans ses attaques donna souvent prise à son r.d- 
versaire qui en sut habilement profiter. Ce fut l'état où 
le P. Malebranche trouva la dispute sur le pur amour, 
lorsqu'il en écrivit. En la traitant il observa sa règle or- 
dinaire de n'oiïenscr personne et d'instruire son lecteur 
à fond. Pour bien juger de son ouvrage il serait à propos 
de lire auparavant ceux des deux prélats sur le même 
sujet. Car outre que le P. Malebranche y ait fait des allu- 
sions perpétuelles, surtout à ceux de M. de Cambrai, on 
trouverait peut-être qu'en cinquante pages il éclaircit 
plus la matière que ces Messieurs dans une cinquantaine 
d'écrits qui parurent là-dessus, tant ses principes sont 
étendus et lumineux. Du moins verrait-on certainement 
que le P. Malebranche est de ces auteurs qui ne parais- 
sent jamais plus grands que lorsqu'on les compare aux 
plus grands hommes. En voici la preuve, pourvu néan- 
moins qu'on fasse les comparaisons nécessaires '. 

1 Nous invitons 7ios lecteurs à la faire , et passons l'analyse, 
p. 834 à 843, du P. André. 



La Vie du R. P. Matebranche 279 

Ce traité fait, le P. Malebranche le communiqua pour 
êti'e examiné en toute rigueur ; car c'était un de ses ca- 
ractères, il ne voulait point qu'on le flattât sur rien. Il en 
fit donc présenter des copies manuscrites aux prélats qui 
paraissaient les mieux instruits de la matière; à M. de 
Paris, maintenant cardinal, et à M. de Meaux, qui mé- 
ritait de l'être. Il en eut fait autant sans doute à M. de 
Cambrai, s'il eût été à portée de lui, ou plutôt s'il n'eût 
pas craint de le choquer en lui envoyant un écrit qui , 
sans le nommer, renversait par le fondement toutes ses 
prétendues maximes des saints. M. l'archevêque de Paris 
lut le traité ou le lit lire et le trouva fort bon; d'autant 
plus qu'il était conforme aux sentiments qu'il a si bien 
exposés dans sa belle Instruction pastorale contre les illu- 
sions des nouveaux mystiques. M. de Meaux l'examina en- 
core de plus près; mais, quoique fort prévenu contre 
l'auteur, il en fut charmé. Ce prélat, ennuyé apparem- 
ment de la fausse dialectique et de la mauvaise métaphy- 
sique de M. de Cambrai , qui, après avoir assez maltraité 
les théologiens de 1'. cole dans ses lettres particulières, 
les avait appelés à son secours dans ses écrits publics ^; 
ce prélat, dis-je, avait en ce temps-là réduit toute sa 
dispute à un seul point populaire, en quoi il faisait con- 
sister la décision de tout; savoir : s'il peut y voir une 
charité ou amour de Dieu, entièrement séparé du motif 
de la béatitude ou de la possession du nouveau bien. H 
avait même promis dans son livre des Étals d'oraison 
( liv. X, art. 29) , de traiter à fond cette question dans un 
ouvrage particulier. Mais le sort de la dispute, comme 
celui de la guerre, est d'être souvent conduit où l'on ne 
veut pas. M. de Meaux n'avait pu encore accomplir sa 



' On sait ai/ssi quo Fénclon se mon/ m tnntôf qnllican, tantôt 
ullramontain , suicant les besoinx de sa cause. 



280 Bibliothèque Oralorienne 

promesse; peut-être même que trop occupé à suivre dans 
ses détours son ingénieux adversaire, il l'avait oublié. Il 
fut donc ravi de se voir acquitté par un autre ; car on 
commençait déjà dans le public de prendre en mauvaise 
part l'inobservation de sa parole. D'ailleurs, quoique 
M. de Cambrai, se laissant aller à son imagination hyper- 
bolique, fasse fort l'abandonné dans ses apologies, il ne 
laissait pas d'avoir beaucoup de partisans. Les divers 
écrits qu'on envoyait sans cesse à Rome ou qu'on distri- 
buait contre M. de Meaux en sont des preuves authen- 
tiques, principalement celui où, suivant la méthode ordi- 
naire d'un certain parti ,. on dit que les jansénistes 
s'étaient liés avec ce prélat contre M. de Cambrai, car ce 
langage trahit ouvertement les auteurs ; et on n'ignore 
pas, ni quel était alors leur crédit, ni quel est encore 
maintenant leur nombre. Ces partisans de M. de Cambrai 
ne se cachaient pas; ils le soutenaient à la cour quoique 
le roi lui fût très contraire, depuis qu'il eut appris ses 
liaisons de spiritualité avec la fameuse visionnaire 
]\Ime Guyon. Car ce prince n'étant pas obligé de savoir la 
matière du pur amour, ayant un jour demandé au P. de 
La Chaise, son confesseur, ou à M. le duc de Bauvilliers, 
gouverneur des enfants de France (j'ai oublié lequel des 
deux) de quoi il était question entre les prélats de son 
royaume : « C'est de savoir. Sire, lui répondit-on, si on 
peut aimer Votre Majesté uniquement pour les augustes 
qualités de sa personne, sans avoir en vue les avantages 
qu'on en peut attendre. M. de Cambrai soutient que cela 
est possible, et M. de Meaux que non. » C'était un argu- 
ment presque démonstratif pour le roi que le premier 
avait raison. M. de Meaux était informé de tout; il avait 
même le. chagrin de se voir abandonné ou du moins mal 
secondé sur ce point, quoique fondamental, par quelques- 
uns des prélats, qui s'étaient unis d'aboi'd avec lui contre 



La Vie du R. P. Malebranche 281 



le quiétisme. C'est ce que M. de Cambrai, qui profitait de 
tout pour défendre sa mauvaise cause, ne manquait pas 
de lui rebattre souvent à son ordinaire et avec ses ma- 
nières victorieuses, qu'il eût toujours constamment jus- 
qu'à ce que Rome eût parlé. De là on juge bien quelle 
dut être la joie de M. de Meaux lorsqu'il lut le Traité de 
l'amour de Dieu du P. Malebranche; il y voyait son prin- 
cipe si bien développé , si bien approfondi , qu'il ne trou- 
vait rien à y ajouter. Ses anciennes préventions contre 
l'auteur s'évanouirent incontinent; il oublia tout le passé. 
Ravi d'avoir un second d'un si grand mérite, la meil- 
leure plume de France, comme l'appelait le grand 
Condé, il ne songea plus qu'à réparer le tort qu'il lui 
avait fait autrefois au sujet de son Traité de la nature et de 
la grâce, car il était même beaucoup revenu à cet endroit 
malgré ses préjugés thomistiques; mais le Traité de 
l'amour de Dieu acheva pour ainsi dire de le convertir. Sa 
conversion fut éclatante; il alla le premier voirie P. Ma- 
lebranche, lui offrit son amitié et lui demanda la sienne. 
L'auteur, qui avait toujours fort estimé le Prélat, ne se 
rendit pas difficile. Comme par leurs rares qualités ils 
attiraient tous les deux les regards du public, leur récon- 
ciliation ne put être cachée ; elle leur fit d'autant plus 
d'honneur qu'elle fut sincère; elle fut aussi constante, 
car depuis ce temps-là M. de Meaux et le P. Malebranche 
furent amis jusqu'à la familiarité, tant l'union des esprits 
a de force pour établir celle des cœurs. Mais la destinée 
du P. Malebranche n'était pas de goûter de joies pures. 
Pendant que de grands prélats applaudissaient à son 
traité, on sollicitait contre lui M. le chancelier. C'était 
alors M. de Boucherat, beau-père de M. de Harlay, qui 
fut le premier de nos plénipotentiaires à Ryswick. Ce 
dernier, qui était outré partisan de M. de Cambrai, le ser- 
vait avec beaucoup de zèle. Il eût bien voulu fermer la 



282 Bibliothèque Oratorienne 

bouche aux évèques mêmes qui l'attaquaient, mais, ne 
le pouvant pas, il entreprit de la fermer du moins au 
P. Malebranche quoiqu'il ne fît que se défendre. C'est 
dans ce dessein qu'il employa son crédit auprès de son 
beau-père pour arrêter le privilège qu'on lui allait expé- 
dier à la chancellerie pour l'impression de son traité. 
Cela n'était pas fort juste, on lui accorda néanmoins tout 
ce qu'il voulut. De sorte que les amis du P. Malebranche 
furent contraints d'avoir recours aux presses de Lyon 
pour faire paraître le traité. Ce qui arriva sur la tin de 
1697 ou au commencement de 1698. 

Tous les ennemis du quiétisme en furent contents; 
M. de Cambrai même ne s'en plaignit pas. En elFet le 
P. Malebranche avait pris toutes les mesures que peut 
fournir la charité pour n'offenser ni lui ni personne. Il ne 
réussit pas à l'égard de tout le monde. Le P. Lamy, 
bénédictin, dont l'impudence, pour ne rien dire de plus, 
l'avait compromis si mal à propos en le citant pour 
l'opinion de M. de Cambrai, s'avisa de trouver mauvais 
que le P. Malebranche se défendît d'en être. Ceux qui 
ont connu l'auteur de la Connaissance de soi-même n'en 
seront peut-être pas fort surpris. Car quoiqu'on ne 
doute pas de sa vertu, il faut avouer qu'il avait le défaut 
d'être ce qu'on appelle précieux et tout ce qui s'ensuit: 
un peu vain, présomptueux, critique, aimant à briller, 
Imaginatif, délicat et sensible; du reste, bon esprit, assez 
philosophe et qui eût même pu passer pour bel esprit , 
s'il eût eu ce goût de la nature qui doit être la première 
règle d'un écrivain; mais il a un style si alfecté, si haut 
et si bas, si chargé de pointilleries, si plein de figures, 
qu'il en devient fade et dégoûtant. Il déplaît , en un mot , 
parce qu'il veut trop plaire; enfin, grand copiste du 
P. Malebranche, il fait partout le méditatif; mais il le 
copie sans lui ressembler; il prend jusqu'à ses tours, 



La Vie du R. P. Malebranche 283 

ses idées, ses expressions; mais en demeurant toujours 
lui-même, petit, superficiel, court, saisissant mieux les 
effets que les principes des choses, heureux néanmoins 
quelquefois dans ses pensées lorsqu'il peut descendre 
jusqu'au naturel; mais son précieux le gâte presque 
toujours; et cela doublement, parce qu'on le trouve chez 
un religieux dont on attend des manières simples, mo- 
destes, entièrement éloignées de toute affectation; c'est 
ce qu'on peut reconnaître par la lecture de ses ouvrages , 
principalement de son livre en question, De la connais- 
sance de soi-même. 

Il y a bien de l'apparence qu'en citant le P. Male- 
branche pour le sentiment de M. de Cambrai, il médi- 
tait une querelle : car quelle autre vue peut-on avoir, 
lorsqu'on allègue pour une opinion le témoignage d'un 
auteur qu'on sait bien n'y être pas ? Le P. Lamy savait 
du P. Malebranche lui-même qu'il était fort mécontent 
du cinquième amour de M. de Cambrai, amour alors fort 
décrié: il l'avait néanmoins cité en faveur de cet amour ; 
d'ailleurs, comme disait un de ses confrères, il avait l'hu- 
meur martiale ; mais il y avait plus , il passait dans la 
république des lettres pour un imitateur servile du P. Ma- 
lebranche, réputation qui ne l'accommodait pas, et qui 
effectivement était fausse en quelques points. On voit 
assez ([ue, dans ces rencontres, il est facile qu'un auteur se 
persuade qu'il est important de détromper le public. 
Ainsi tout porte à croire que la citation dont on parle , 
était une véritable déclaration de guerre. Mais ce ne sont 
là que des conjectures , voyons les faits. 

Le P. Malebranche avait manié si doucement le P. La- 
my dans son Traité de lamoiir de Dieu, qu'on pouvail dire 
qu'il n'avait fait que le flatter : on n'y voit qu'estime 
pour lui, qu'égards d'amitié, et crainte de lui déplaire. 
Les PP. [îénédictins le reconnaissaient eux-mêmes; ils 



I 



284 Bibliothèque Oratorienne 

jugeaient que cette honnêteté demandait pour le moins 
que leur confrère se tînt en repos , après sa première in- 
cartade. C'était l'avis de ses supérieurs qui, outre qu'ils 
appréhendaient un peu pour lui le sort d'un combat avec 
le P. Malebranche , savaient de bonne part que M. de 
Meaux était fort mal satisfait du P. Lamy, autrefois de 
ses confidents, et maintenant de ses adversaires. En 
effet, il y avait à craindre pour la Congrégation de ce 
côté-là. D'autre part, il semble que le P. Malebranche, 
ayant déclaré si nettement qu'il n'avait jamais été dans 
l'opinion qu'on lui prêtait, le P. Lamy devait croire qu'il 
s'était trompé en la lui attribuant , car il est naturel que 
les auteurs s'entendent mieux eux-mêmes que les lec- 
teurs. Mais cela ne l'accommodait pas. L'occasion d'en- 
trer en lice avec un si fameux adversaire , lui parut trop 
belle pour la manquer; il la saisit, et pour imiter tou- 
jours le P. Malebranche, lors même qu'il lui fait la 
guerre, quoiqu'il soit lui-même évidemment l'agresseur, 
il se met dans la posture d'un homme qui se défend. 
Quand cette posture n'est pas affectée, il faut convenir 
que c'est la plus avantageuse pour s'attirer la faveur des 
honnêtes gens ; mais lorsqu'elle paraît feinte , c'est la 
plus propre pour exciter leur indignation. Le P. Lamy 
n'y pensa apparemment pas. Il composa un écrit sous le 
titre d'Éclaircissements, pour se défendre, disait-il , contre 
les plaintes ou plutôt les reproches du P. Malebranche, 
pour se purger, à son exemple, du soupçon du quiétisme, 
et enfin pour lui prouver que, malgré qu'il en eût, il a 
été autrefois pour l'amour pur, dans le sens même qu'il 
désapprouve dans son traité : ce qui était honnêtement lui 
donner un démenti public. 

1° Il se défend contre les prétendus reproches du 
P. Malebranche, en disant qu'il ne l'avait cité que contre 
les illusions d'un hérétique, qui transformait l'amour- 



La Vie du R. P. Malebranche 285 

propre en amour divin. Il parle d'Abadie, protestant 
français, fameux auteur de VArt de se connaître, imprimé 
en 168y ou 1690. 

2° Il se purge du soupçon de quiétisme, tantôt en ré- 
duisant les motifs à la cause finale, tantôt en établissant 
pour principe que la volonté de l'homme est une faculté 
supérieure à l'amour du bonheur, ou au désir d'être heu- 
reux. Mais ce qu'on ne pourra croire, si on ne s'en assure 
par ses propres yeux , c'est qu'il prouve la possibilité de 
l'amour pur par celui d'Héloïse pour Abailard. 

3° Il entasse passages sur passages , pour montrer que 
le P. Malebranche contredit ses premiers sentiments 
dans son dernier ouvrage; que, dans cet ouvrage même, 
son cœur dément son esprit, et qu'il y pousse aussi loin 
que lui, pour le moins, le désintéressement de l'amour. 
C'est le plan de tout son écrit, qui commence par ces pa- 
roles, où le P. Lamy se caractérise trop bien pour ne pas 
les représenter au lecteur : 

« Qu'il est malaisé d'écrire sans se faire des affaires, 
dit ce précieux philosophe ! L'auteur des Conversations 
chrétiennes était l'homme du monde, avec qui j'aurais 
moins aimé d'en avoir. Ce n'est pas qu'il ne soit toujours 
glorieux d'entrer en lice avec lui, quelque issue que 
puisse avoir le combat; mais c'est que l'honorant vérita- 
blement, je n'avais que de l'éloignement de laisser voir, 
que je pense quelquefois autrement que lui. Cela est si 
vrai que, m'étant arrivé plusieurs fois d'avoir sur divers 
sujets des vues différentes des siennes, j'ai toujours ré- 
sisté aux instances qu'on m'a faites, de les rendre publi- 
ques. Cependant, malgré ces dispositions, je me suis 
malheureusement fait une affaire avec cet illustre ami. 
Car il veut bien encore me donner ce nom. J'ai pris la 
liberté de le citer contre l'amour-propre : je me suis 
flatté qu'il voudrait bien me servir en cette occasion; il 



286 Bibliothèque Oratorienne 

l'a trouvé mauvais ; il a cru que c'était le commettre 
dans l'affaire du quiétisme, etc. » 

Tout le reste est à peu près du même style : précieux 
et vain; mais sa conduite, qui fait voir à découvert l'en- 
vie qu'il avait de se battre , le caractérise encore mieux. 
Il composa son écrit fort secrètement, il le donna au li- 
braire avec ordre que le P. Malebranche n'en sût rien , 
tant il semblait appréhender que l'humeur pacifique de 
ce grand homme ne fût un obstacle à son dessein. 
Lorsque la voix pubhque eut divulgué son secret avec son 
livre , il lui en envoya un exemplaire , quoique ce livre 
soit rempli de traits, non seulement que l'amitié, mais 
que la civilité même ne permet pas. Par exemple , ce 
qu'il dit à l'entrée du premier éclaircissement, que le 
P. Malebranche a bien voulu se faire une occasion de s'ex- 
pliquer sur un sujet qui fait tant de bruit, c'était lui dire 
en bon français que son Traité de l'amour de Dieu n'était 
qu'un effet de sa vanité, ce que l'auteur lui eût néan- 
moins pardonné sans peine , si la vérité n'y eût pas été 
compromise avec sa personne. Mais les Eclaircissements 
du P. Lamy sont un tissu de faussetés, qui ne devaient 
pas demeurer sans réplique. Le mauvais goût de ses 
livres n'empêchait pas qu'on ne les lût. Il y en avait 
même qui prenaient son précieux pour délicatesse. La 
matière était importante , et piquait alors la curiosité de 
tout le monde; on lisait ardemment tout ce qui paraissait 
sur le pur amour bon ou mauvais. Les partisans de 
M. de Cambrai, qui auraient bien voulu avoir pour eux 
le P. Malebranche, l'expliquaient toujours en leur faveur. 
Ceux de M. de Meaux, qui appréhendaient de l'avoir con- 
traire, souhaitaient qu'il s'expliquât lui-même encore 
davantage. Ainsi, le P. Malebranche n'avait point d'autre 
parti à prendre, que de répondre à la seconde attaque du 
P. Lamy. 



La Vie du R. P. Malebranche 287 

Il y répondit par trois lettres, où l'on doit, en général, 
remar({uer deux choses : la première est qu'il donne de 
l'élévation à tout ce qu'il manie, aux plus petits faits, aux 
circonstances les plus légères, à ce qui est de plus mince 
dans la vie humaine; en un mot, rien ne passe par son 
esprit qui n'en prenne le sublime. 

La seconde, nous l'avons déjà fait observer ailleurs, 
c'est que, dans la nécessité où on le met de tomber dans 
quelques redites, il a soin d'y entremêler toujours quel- 
ques traits nouveaux, pour dédommager ses lecteurs de 
la peine qu'il leur donne; maxime que je ne trouve pra- 
tiquée que dans fort peu d'auteurs, dans saint Augustin, 
dans M. Descartes ; je n'en connais point d'autres que le 
P. Malebranche: ce qui montre en même temps et la fé- 
condité de son génie, et la beauté de son cœur. Mais 
il est à propos de faire connaître, plus en détail, ces trois 
petits ouvrages ^ 

Ces trois lettres n'étaient pas encore tout à fait ache- 
vées, lorsqu'un ami de l'auteur, jugeant bien qu'à son 
ordinaire il aurait donné un nouveau jour à la matière 
qu'il y traite, les lui demanda manuscrites. C'était le 
P. dom Robert Chevalier, bénédictin, homme d'esprit et 
de bon sens, qui demeurait alors à Saint-Denis, en 
France, avec le P. Lamy. On les lui promit; on les lui 
envoya peu de jours après, avec un billet de l'auteur, 
qui le priait de les faire voir à son confrère, s'il le sou- 
haitait ainsi, avant qu'elles fussent imprimées. L'honnê- 
teté du P. Malebranche ne fut pas bien reçue. Le P. Lamy 
se formalisa de ce (|u'on ne lui envoyait point directe- 
ment des lettres (|iii lui étaient adressées. On eut beau 
lui dire qu'il n'y avait à cela nulle obligation, sa délica- 
tesse n'écouta rien : délicatesse néanmoins d'autant plus 

1 Cette analyse va de la paf/e 851 à la page 867. 



288 Bibliothèque Oratorienne 

injuste, qu'ayant appris que le P. Malebranche songeait 
à opposer quelques lettres à ces éclaircissements, il avait 
souvent déclaré qu'il ne les voulait point voir qu'avec le 
public. Il n'en cachait pas même la raison : il appréhen- 
dait que s'il les lisait auparavant, il ne fût obligé à son 
tour de lui communiquer en manuscrit la réponse qu'il 
avait dessein de lui rendre; ce qui aurait pu, disait-il, lui 
donner lieu de réformer quelque chose dans ses lettres , 
avant que de les publier. Cependant, il se ravisa; la cu- 
riosité naturelle, ou, comme d'autres le croyaient, la dé- 
mangeaison de se battre , lui fit changer de sentiment. Il 
dit à ses amis qu'il les lirait volontiers, pourvu que l'au- 
teur les lui envoyât lui-même. On en écrivit à Paris; 
mais, la réponse ne venant pas assez vite, il se relâcha 
sur cet article. 11 témoigna qu'il serait content, pourvu 
qu'on les lui présentât comme de la part du P. Male- 
branche. Sur quoi le P. Chevalier lui envoya la pre- 
mière; on la lui lut chez lui en pleine assemblée. On vit 
alors, par un exemple sensible, combien le cœur de 
l'homme a de part à ses jugements. Le P. Lamy, autre- 
fois si admirateur du P. Malebranche, peut-être même à 
l'excès, n'y trouva plus rien de beau depuis qu'il fut son 
adversaire. Quoiqu'on admire dans cette première lettre 
ce même tour d'esprit que dans les autres ouvrages de 
l'auteur, il en écouta la lecture avec un air fort dégoûté. 
Ici, c'était l'obscurité du sens qui l'arrêtait; là, c'était la 
longueur des périodes qui lui paraissait excessive; enfin, 
chaque morceau avait sa critique particulière. Mais au 
travers de ces dégoûts aflectés, on ne laissait pas d'entre- 
voir que ce n'était point les défauts du style de son ad- 
versaire, qui lui faisaient le plus de peine. Quoiqu'il en 
soit, après avoir entendu la lecture d'environ la moitié 
de la lettre, il la renvoya au P. Chevalier, disant qu'il 
n'en lirait point davantage, si lui-même ne la lui venait 



La Vie du R. P. Malebranche i289 

présenter de la part du F. Malebranche, ou du moins s'il 
ne la lui adressait en son nom par un billet. C'était, 
pour un religieux philosophe, être bien délicat sur le cé- 
rémonial. Mais il faut croire qu'il avait ses raisons. Le 
5 P. Chevalier en eut d'autres pour le refuser, d'au- 
tant plus qu'on lui demandait les lettres du P. Male- 
branche pour un temps considérable. Voilà ce que valu- 
rent au P. Lamy toutes ses petites façons. L'auteur en 
était bien informé; mais, quelque indignes qu'elles lui 
parussent, il avait le cœur trop chrétien pour s'en res- 
sentir. Bien loin de là, il n'eut que de la compassion de 
voir un homme qui nous a si bien dépeint les souplesses 
de l'amour-propre, en être lui-même si grossièrement la 
l dupe. Ainsi, dès que ses lettres furent imprimées, il en 
usa comme s'il eût ignoré toutes les scènes de Saint-De- 
nis. Il en envoya un exemplaire au P. Lamy, qui, de son 
côté, lui en fit des remerciements, comme s'il les eût ou- 
bliées. On me pardonnera si je m'arrête un peu à ces 
petits faits, on en verra bientôt la raison. 

Le P. Lamy, ayant lu les lettres du P. Malebranche , 
en fut extrêmement piqué. Car, quoiqu'elles lui donnent 
des louanges qui vont même quelquefois jusqu'à une es- 
pèce de flatterie, cependant, comme on est plus sensible 
au mal (ju'au bien , il no pouvait digérer qu'on entreprit 
de lui faire voir qu'il avait tort , qu'il avait donné le 
change dans ses éclaircissements, cité à faux son adver- 
saire, abusé, pour le combattre avec succès, des équivo- 
ques du langage; qu'il semblait lui-même avoir ignoré 
l'état de la question , puis({u'il disait en termes formels , 
qu'entre le sentiment du P. Malebranche et le sien, il n'y 

ta de dirteicnce (jue du plus au moins. Tout cela lui fai- 
sait concevoir pour ces lettres une aversion et un dé- 
goût qui dégénérait en mépris. Mais le public vengea 
l'auteur par sou estime; elles en furent parfaitement 
BiBL. ou. — VIII 9 



290 Bibliothèque Oratorienne 

bien reçues, non seulement à Paris et à Home, où elles 
pénétrèrent avec le Traité de l'amour de Dieu, et à leur 
faveur les livres du P. Lamy. Ce qu'on en mande d'Ita- 
lie mérite bien d'èlre rapporté. On disait que le P. Ma- 
lebranche était un auteur incomparable, qu'il traitait les 
sujets de métaphysique, comme Archimède les mathé- 
matiques ; que , semblable à ce grand géomètre , il avait 
trouvé l'art de renfermer une infinité de belles choses 
dans un petit volume, -parvomole, sed non pondère, c'étaient 
les termes de la lettre italienne; qu'il ferait un jour 
comme lui l'admiration des siècles futurs, quoique main- 
tenant, s'il y en a peu qui sachent admirer Archimède, il 
y en ait aussi fort peu qui aient assez de lumière pour 
estimer le P. Malebranche autant qu'il le mérite; qu'à 
l'égard de la question qui occupait alors l'Eglise, il en 
avait pris le point décisif, en attaquant dans son principe 
l'amour pur ou indépendant du motif de la béatitude qui 
est, disait-on, une fort belle chimère, mais qui ne sub- 
siste que dans l'imagination mélancolique des nouveaux 
mystiques ou de quelque vieux scholastique aristotélien , 
et qui est néanmoins comme la pierre angulaire de toutes 
les erreurs du quiétisme : Amor puro ché é ima bella é 
spcciosa chimera... la petra angidare di tutti gl'errori del 
quietismo; qu'il n'en était pas de même du P. Lamy; que 
la métaphysique, traitée géométriquement, n'était point 
du tout son fait; qu'il n'entendait pas les principes; qu'il 
confondait les motifs intérieurs, qui remuent la volonté, 
avec les motifs extérieurs , c'est-à-dire avec la fin qu'elle 
se propose. 

Les savants de Paris ne rendaient pas moins de justice 
que ceux de Rome au P. Malebranche. Les uns disaient 
que ces lettres étaient invincibles; les autres, qu'elles 
étaient plus instructives sur les matières du temps que 
tout ce qu'on avait encore écrit. Ceux-ci en admù'aient la 



La Vie du H. P. Malebranche '291 

solidité; ceux-là, la politesse. En un mot, tous ceux qui, 
par leurs sentiments ou leurs afieclions, n'avaient aucun 
intérêt de les trouver mauvaises, les trouvaient excel- 
lentes. Le P. Laiiiy n'ignorait pas les éloges qu'on en 
faisait; outre qu'ils étaient trop publics pour demeurer 
inconnus, il était à Saint-Denis environné d'admirateurs 
du P. iMalel)ranche, qui lui en disaient assez franchement 
leur pensée; il y en eut même qui ne lui dissimulèrent 
pas qu'ils appréhendaient pour lui. Mais rien ne fut ca- 
pable de le faire convenir qu'il avait tort. La résolution 
de répondre aux lettres du P. Malebranche était prise, 
avant que de les avoir lues. II y persista ; bien des choses 
l'y confirmèrent. Les partisans du P. Malebranche l'inci- 
taient par leurs triomphes ; ses amis le piquaient d'hon- 
neur par leurs rapports. Mais il était le premier à s'ani- 
mer au combat, soit par la confiance qu'il avait en ses 
forces, ou par la gloire de tenir tête à un si puissant en- 
nemi, ou enfin par la honte de céder dans une guerre 
d'esprit et de raison, et dont, afin de s'y animer da- 
vantage, il se faisait une guerre de religion. En effet, il 
s'agissait d'une matière (jui la regardait de fort près. S'il 
est permis de juger du cœur par les œuvres, voilà les 
motifs qui animèrent le P. Lamy contre les trois lettres 
(hi P. Malebranche. Il leur en opposa quatre, où l'on ad- 
mire les mêmes brouilleries que dans ses éclaircisse- 
ments, les mêmes équivoques, la même ignorance, ou, si 
l'on veut, le même déguisement de l'état de la question, 
la même faiblesse et de style et de preuves, mais surtout 
une confiance étonnante à dire tout ce qu'il lui plaît. 
Dès son titre, il commence par changer celui des lettres 
de son adversaire, pour lui substituer l'odieux nom de 
critique. Dans son exorde, il semble qu'il ait oublié 
l'offre obligeante qu'on lui avait faite de les lui montrer 
manuscrites. C'est par ce déguisement qu'il excuse le 



292 Bibliothèque Oratorienne 

retardement des siennes. Dans le corps de son ouvrage, il 
avance les faits les plus faux, d'un ton à persuader ceux 
que In simplicité ou la droiture de leur âme rend un peu 
trop crédules. 11 assure, par exemple, (|ue les principes 
du P. Malebranche sur les questions de l'amour pur 
étaient si éloignés des maximes des prélats de France , 
qui en disputaient , qu'il ne doutait pas d'avoir pour lui 
tous ces grands hommes dans les points essentiels de la 
controverse, quoi(|u'il ne pût ignorer que M. de Meaux 
s'était déclaré contre lui; quoiqu'on lui eût même fait 
appréhender le zèle de ce prélat, ([ui s'était, au contraire, 
réconcilié avec le P. Malebranche depuis son Traité de 
l'amour' de Dieu; quoiqu'entin on sût assez que M. de 
Paris en avait approuvé l'impression. En un mot, on est 
surpris de voir, dans toutes les lettres du P. Lamy au 
P. Malebranche, l'air et la contenance du grand Ar- 
nauld. Mais cet air dominant, qui ne seyiait pas mal à ce 
fameux docteur, parce qu'il lui était naturel , accompa- 
gné d'un grand mérite et soutenu par une force d'ima- 
gination extraordinaire, devient fade et ridicule, pourl 
ne rien dire de pis, lorsqu'il est copié ou aflécté par { 
un esprit mou, et lorsque ce n'est qu'une pure conte- j 
nance. 

Le P. Lamy ne laissa pas pourtant de s'en trouver] 
assez bien. Car, outre que cet air de confiance et de vic-j 
toire lui conserva quelques partisans, il se procura par cel 
moyen l'honneur d'une réponse du P. Malebranche. Sij 
ses lettres n'eussent été que faibles, on les eût abandon-l 
nées à leur faiblesse, mais on craignait, avec raison, quel 
ses manières victorieuses ne débauchassent le commun! 
des lecteurs, qui sont plus sensibles à l'air dont on leurîj 
parle, qu'au fond des choses qu'on leur dit. C'est ce qui| 
détermina le P. Malebranche à lui répondre encore une 
fois, mais pour se taire désormais toujours. 



I 



La Vie du R. P. Malebranche 293 

Sa réponse contient en abrégé tout ce qui regarde son 
démêlé avec le P. Lainy ; c'est pourquoi il lui donne le 
titre de Réponse générale. Elle a deux parties : la pre- 
mière ne renferme que les choses essentielles , qui vont 
droit au but, et l'auteur avait dessein de s'en tenir là, 
comptant sur l'équité du public, tant à l'égard de cer- 
tains faits allégués ou déguisés par son adversaire, qu'à 
l'égard des altérations de passages dont on l'accusait, 
comme il savait bien que les faits pouvaient être aisé- 
ment réfutés ou éclaircis par la moindre information, et 
les falsilications prétendues par la confrontation des li- 
vres. Mais on lui remontra qu'il avait trop bonne opinion 
des hommes ; que la plupart des lecteurs étaient fort né- 
gligents; qu'ils aimaient mieux croire qu'examiner; et 
surtout qu'en matière d'inscriptions en faux, c'était une 
règle parmi eux de prendre le silence de celui qu'on ac- 
cuse de faussetés pour un aveu de mauvaise foi. Il ajouta 
donc à sa réplique une seconde partie, sous le titre de 
Supplcmeiit, pour faire voir l'iniquité des reproches du 
P. Lamy, touchant les altérations prétendues de son 
texte ' . 

Mais, parce que, dans le même temps, un auteur ^ qui 
semblait n'être sorti de Saint- Lazare que pour mériter 
(ju'on l'y fit rentrer, venait de publier contre tout l'uni- 
vers son libelle intitulé la Presbytéroinachie , le P. Ma- 
lebranche, ((ui y était plus maltraité que personne, ajoute 
en finissant ce que je vais rapporter, pour servir de 
réponse commune à tous ces petits écrivains qui veulent 
se rendre fameux en attaquant les grands hommes. 
Il faut, s'il leur plaît, qu'ils aient la bonté d'en être con- 
tents. 

1 Suit, dans le manuscrit, l'analyse de celte réponse géné- 
rale, p. 872 «881. 

2 Faydit, dont il a déjà clé (jitcstion. 



294 Bibliothèque Oralorienne 

« Je vous assure, Monsieur, conclut-il, que je suis si 
dégoùlé de faire des réponses à des livres qui ne le méri- 
tent pas, que je pourrais bien négliger ceux (|u'on croira 
peut-être qui en méritent quelqu'une. Je ne prétends 
pas que la qualité d'auteur que j'ai prise, à titre faux, je 
le veux, mais que j'ai prise malgré moi, donne droit à 
tout le monde sur mon temps, sur ce que j'ai de plus pré- 
cieux, et que je sois obligé de l'employer selon le goût et 
la fantaisie des critiques, à des choses qui ne me plaisent 
nullement. Ainsi, prenez dans la suite mon silence, non 
comme une marque de hauteur ou de mépris pour ceux 
qui m'attaquent, mais comme un signe non équivoque ou 
de mon application ailleurs, ou de ma paresse à écrire, 
ou de dégoûta travailler sur des sujets que tout le monde 
n'a point droit de me marquer. 

« Je suis , etc. » 

La réponse du P. Malebranche, sur les trois articles 
mentionnés, était plus que suffisante pour répondre à 
ceux mêmes dont elle ne parle pas : du moins à l'égard 
des lecteurs pénétrants. Mais il y en a d'autres, et c'est 
le grand nombre, qui ne portent point leurs pensées au 
delà de ce qu'on leur dit en propres termes, des lecteurs 
superficiels qui ne raisonnent pas , des lecteurs négli- 
gents qui ne confrontent pas, des lecteurs malins qui ju- 
gent avec plaisir qu'on passe condamnation sur tous les 
faits odieux qu'on ne se donne pas la peine de réfuter 
expressément. C'est ce que les amis du P. Malebranche 
lui représentèrent, en le priant d'ajouter un mot à sa ré- 
ponse , sur les altérations de passages que lui attribuait 
son adversaire. Il eut bien de la peine à s'y résoudre. 
Mais enfin la complaisance l'emporta; il leur accorda ce 
qu'il s'était refusé à lui-même \ 

1 L'analyse du supplément va de la page 882 à la page 884. 



La Vie du R. P. Malebranche 29S 

La même solidité règne dans tout le reste de la ré- 
ponse. Mais surtout on y admire un fond de christia- 
nisme qui peut servir de modèle aux auteurs les plus 
saints. Car, quoique le P. Lamy n'ait tâché de prouver 
les altérations prétendues de son texte, qu'en faisant lui- 
même des altérations évidentes de celui de son adver- 
saire, le P. Malebranche, non seulement s'abstient de 
juger son cœur, mais il l'excuse de son mieux; et après 
en avoir apporté plusieurs raisons solides, pourquoi il 
ne répond qu'à la moindre partie de ses brouillcries 
perpétuelles, il finit par ces paroles, qui valent mieux 
sans doute qu'une réponse plus ample sur des faits per- 
sonnels. 

« Enfin, dit-il, j'aime si peu le combat, que je n'ose 
presque me défendre ; c'est que je crains de blesser non 
seulement l'agresseur, mais beaucoup plus ceux qui se 
divertissent, disent-ils innocemment, à voir les combats 
des autres. Je crains de plus de perdre dans le combat, 
non tant l'estime des hommes, que la grâce de Celui qui 
pénètre les cœurs. En un mot, les contestations ne me 
plaisent nullement. On y risque trop, et je ne sais si on 
y gagne jamais rien. » 

Cette réponse générale du P. Malebranche au P. Lamy 
parut dans les circonstances les plus favorables à l'au- 
teur. Le livre des Maximes des saints avait enfin été con- 
damné à Piome. Entre autres erreurs, le pape (c'était 
Innocent XII) y avait proscrit le cinquième amour de 
M. de Cambrai, sa sainte indiHerence pour les biens de 
la grâce et de la gloire, son sacrifice absolu du salut 
' éternel dans les dernières épreuves; en un mot, son 
amour pur, imaginaire, ou absolument indépendant du 
motif de la souveraine béatitude: M. de Cambrai, par une 
générosité rare, avait été lui-même le premier à souscrire 
à sa condamnation. Tous les évêques de France en 



296 Bibliothèque Oratorienne 

avaient accepté le décret de la manière la plus canonique 
et avec la plus parfaite unanimité. Nul ne réclama , nul 
ne balança. Leur acceptation avait été suivie d'une foule 
de mandements qui condamnaient le nouvel amour. Tout 
cela n'accommodait pas le P. Lamy. La réponse géné- 
rale, qui arriva sur ces entrefaites, acheva de l'accabler. 
Il y voyait, avec un extrême chagrin, ses brouilleries en- 
core une fois découvertes, ses équivoques éclaircies, ses 
détours manifestés , ses accusations de faux convaincues 
de calomnies, sa fausse confiance démasquée; et, par l'é- 
loigneiTient de ce masque trompeur, sa faiblesse tout en- 
tière exposée aux yeux du public. On peut juger par 
sa délicatesse extrême quelle dut être sa mortification. 
Mais ce qui le piqua le plus au vif, ce fut d'y voir les 
scènes de Saint-Denis, qu'il avait dissimulées dans ses 
lettres, où plutôt déguisées avec tant de soin, repré- 
sentées au grand jour avec des preuves de fait qu'il ne 
pouvait nier. Enfin, le P. Lamy se trouvait fort embar- 
rassé à répondre au P. Malebranche. D'un autre côté, le 
silence lui coûtait beaucoup à garder; c'était, dans les 
circonstances, passer condamnation contre lui-même; il 
ne put s'y résoudre. Sachant donc bien qu'il y a une in- 
finité de personnes auprès de qui, dans la dispute, il 
suffit de parler le dernier pour avoir raison , il promit de 
répliquer. Mais, nouveau sujet de mortification pour lui , 
ses supérieurs, qui avaient été aussi édifiés de la conduite 
du P. Malebranche à son égard que mal éditiés de la 
sienne, appréhendant d'ailleurs que par sa réplique il 
ne suscitât quelque affaire fâcheuse à la Congrégation , 
lui ordonnèrent de se tenir en repos. C'était lui ouvrir 
une porte honorable pour se tirer d'embarras. On dit 
néanmoins qu'il en parut très mécontent, il en mur- 
mura, il s'en prit au P. Malebranche, il se plaignit de 
ses confrères, mais il fallut obéir; d'autant plus qu'au 



La Vie cite R. P. Malebranche 297 

même temps, il tomba dans un épuisement général , qui 
le mit heureusement hors de combat. 

Le P. Malebranche, ainsi demeuré maître du champ 
de bataille, ne profita de sa victoire que pour jouir de la 
paix, qu'il estimait infiniment plus que tous les triom- 
phes du monde. Ce fut environ ce temps- là que l'Acadé- 
mie royale des sciences, qui n'avait été, pour ainsi dire, 
qu'ébauchée en 1666 par les soins de M. Colbert , fut 
conduite à sa perfection par les grandes vues de M. de 
Ponchartrain , alors secrétaire d'Etat, et depuis chance- 
lier de France. On lui dressa des règlements, on lui assi- 
gna des fonds, on lui marqua un lieu d'assemblée; en 
un mot, elle devint un corps en forme, établi par auto- 
rité du roi. Il était question de choisir des sujets pour en 
remplir dignement les places. La compagnie, qui avait 
souvent profité des lumières du P. Malebranche, ne l'ou- 
blia pas; outre les intérêts de sa reconnaissance, elle crut 
qu'il manquerait quelque chose à sa gloire, si la posté- 
rité ne voyait pas dans ses registres le nom d'un homme 
qui passait pour l'oracle de son siècle dans les hautes 
sciences dont elle fait profession. Il fut donc proposé ^ 
agréé, reçu en qualité d'honoraire, lorsqu'on 1699 l'A- 
cadémie se renouvela et fut mise en règles Cet honneur 
ne surprit que le P. Malebranche. Il ne s'attendait à rien 
moins. Content du repos dont il jouissait dans la médi- 
tation des vérités de la foi , il ne songeait qu'à éviter l'é- 
clat et la gloire du monde. Mais, pendant que malgré lui 

1 Lorsi/n 'on rcnouvi'la l'Académie des sciences, en 1699, it/. Vahbé 
liir/nnn , nrvru de M. de Pontchartrain {dans le département 
iluqui'l éttiicut les Académies) , lient garde d'oublier le P. Ma- 
lel/ranche , qui n'était pas moins bon physicien et excellent f/éo- 
i/iètre que sublime métaphysicien. i^Adry.) 

- Le P. Lelong écrivait, le 4 77iars 1699, au P. Reyneau : « Le 
P. Malebranche va assidûment à l'Académie , et nous rapporte 
fe qui s'y passe, » (Adry.) 



298 Bibliothèque Oratorienne 

elle le venait chercher clans la solitude, la paix dont il 
commençait à goûter les douceurs fut un peu troublée. 

Le P. Quesnel , qu'il n'est pas besoin de ([ualifier pour 
le faire connaître, après avoir fait attendre cinq ans du- 
rant les œuvres posthumes de M. Arnauld, les donna au 
public cette même année 1699. Entre autres pièces, on y 
trouva deux lettres contre le P. Malebranche. Quoi- 
qu'elles n'eussent d'autre mérite que d'être d'un fameux 
auteur, le parti, à son ordinaire, les lit valoir dans le 
monde aux dépens de celui qu'elles attaquaient. Il fallut 
donc rentrer en guerre. Le P. Malebranche eut néan- 
moins quelque peine à s'y résoudre; il avait honte de se 
battre contre un ennemi mort. Mais, comme ses amis lui 
remontrèrent que la réputation de .Al. Arnauld ne l'était 
pas, il se crut obligé de lui rendre encore une réponse. 
On a déjà vu qu'elle consii^te en deux parties, dont nous 
avons ailleurs donné les analyses. Car il n'était pas juste 
que la négligence du P. Quesnel dérangeât notre histoire. 

La réponse dont je viens de parler, fut achevée en 
1700; l'auteur, qui n'aimait pas le bruit, ne se hâta 
point de la publier. Il voulut savoir auparavant quelle 
impression feraient dans le public les deux lettres post- 
humes de M. Arnauld; il s'en informa, il examina les 
choses par lui-même, et il reconnut bientôt que les coups 
d'un ennemi mort ne blessent guère. La confiance du 
docteur, autrefois si séduisante , ne trompa presque per- 
sonne; on commençait à s'en délier. Ce qu'ayant vu le 
P. Malebranche, et ne voulant pas triompher de la fai- 
blesse de son adversaire, if supprima son écrit, quoique 
rempli de grandes beautés; il se contenta d'en faire tirer 
un petit nombre de copies , pour les montrer en temps et 
lieu, à ceux dont la prévention aurait besoin de ce re- 
mède; mais cela ne servit qu'à piquer la curiosité du pu- 
blic, et néanmoins elle ne fut satisfaite que longtemps 



La Vie du R. P. Malebranche 299 

après, lorsqu'un libraire de Paris, ayant trouvé le moyen 
d'avoir une de ces copies, trahit heureusement la modes- 
tie du P. -Malebranche. 

C'est ainsi que ce philosophe, toujours chrétien, ter- 
mina le xvii® siècle par un trait de modération d'autant 
plus louable, qu'il l'exerçait à l'égard du plus injuste et 
du plus redoutable de ses ennemis. Vingt-six ans de 
guerre presque continuelle contre tant d'auteurs, les 
uns sans équité, les autres sans intelligence, la plupart 
sans bonne foi, n'avaient pu altérer la douceur de son na- 
turel , ni la solidité de sa vertu. Il avait eu la gloire 
si peu ambitionnée des savants, de n'être jamais l'agres- 
seur. On peut voir, par la lecture de ses ouvrages polé- 
miques, qu'il eut encore celle de s'être défendu avec une 
modestie et d'un style qui ne respire que la paix. Enfin, 
Dieu la lui accorda, cette paix tant désirée. Le commen- 
cement du siècle en fut pour lui l'heureuse époque. 
Alors, ne voyant plus d'ennemis en campagne, ni même 
qui tissent mine d'y vouloir paraître, il goûta pleine- 
ment les charmes d'un saint repos dans la méditation 
paisible de la vérité. En effet, il semble que la Pro- 
vidence eût marqué ce temps-là, plus que tout le reste 
de sa vie, pour lui donner dès ce monde la récompense 
promise aux âmes débonnaires et pacifiques; car on peut 
dire que ce fut principalement au commencement de ce 
siècle que le P. Malebranche posséda la terre. Sa répu- 
tation et sa doctrine se répandaient partout plus que ja- 
mais; il commença d'être plus considéré dans l'Oratoire, 
où il n'avait pas toujours reçu toute la justice qu'il méri- 
tait. Sa modestie et sa patience lui gagnèrent enfin sinon 
l'esprit, du moins le cœur de la plupart de ses confrères. 
Le R. P. de Latour^ son dernier général, si connu par 

1 II avait succédé au P. de Sainte -Marthe, dé missionnaire 
en 1696 et mort l'année suivante. Le P. de Latt)ur s'opposa tant 



300 Bibliothèque Oratorienne 

son mérite rare , lui donna toutes les marques d'une vé- 
ritable estime. Ses livres devinrent à Paris les délices des 
génies profonds; ils étaient même si communément re- 
cherchés, qu'on lui demandait presque tous les ans la 
réimpression de quelqu'un de ses ouvrages. Il n'y avait 
pas jusqu'aux dames qui ne les voulussent lire, et il s'en 
trouva quelques-unes assez pénétrantes, pour les en- 
tendre sans maître : ce qui me paraîtrait un paradoxe à 
moi-même , si je n'en avais vu des exemples en province 
même. Mais il y en eut bien davantage qui apprirent sa 
philosophie de M. Carré, son fameux élève, qui avait un 
goût et un talent particuliers pour l'instruction des fem- 
mes. Pour celle des hommes, on ouvrit des conférences 
en divers endroits de Paris, où se rendaient des philoso- 
phes de toutes sectes : cartésiens, gassendistes, péripaté- 
ticiens, etc. On y lisait les livres du P. Malebranche, on 
examinait en rigueur ses principes; on les attaquait, on 
les défendait, et je puis dire, pour en avoir été souvent 
témoin , qu'ils demeuraient ordinairement victorieux des 
principes contraires. Ce ne furent point là les seules 
marques d'estime qu'il reçut alors du public : plusieurs 
personnes de grandes qualités, qui entendaient parler 
continuellement de sa philosophie, surtout des grandes 
idées et des nobles sentiments qu'elle inspire, la voulu- 
rent faire apprendre à leurs enfants. Comme ils savaient 

qu'il put à l'appel de l'Oratoire à l'égard de la constitution ( Uîii- 
genitus); mais il ne fut pas le maître. On lui disait qu'on appel- 
lerait sans lui. 11 voulut éviter celle indécence en se joignant au 
corps et se laissa entraîner. Cette note n'est i^as exacte. Elle pour- 
rait faire croire d'abord que tout l'Oratoire appela, ce qui est 
une erreur grossièi^e; et en second lieu que le P. de Latour per- 
sévéra dans son appel. La vérité est, qu'après s'être Joint en 
1718 à l'appel du cardinal de Noailles , il fut peu après l'ins- 
trument le plus actif de l'accommodement de 1720 , et fit recevoir 
la Bulle par ceux de ses confrères qu'il avait un inst^ant en- 
traînés dans sa résistance. 



La Vie du R. P. Malebranche 301 

par expérience que les répétiteurs des collèges sont plus 
propres pour gâter l'esprit des jeunes gens que pour le 
former, ils choisirent pour cela des philosophes mathé- 
maticiens, qui avaient eu le courage de combattre les 
préjugés de l'école et le bonheur de les vaincre. Ils n'eu- 
rent pas lieu de s'en repentir. Ces nouveaux répétiteurs, 
accoutumés à la méthode lumineuse de l'auteur qu'ils 
expliquaient , réussirent au delà de leurs espérances au- 
près delà plupart des enfants qu'on leur mit entre les mains. 

La philosophie du P. Malebranche avait trop de cours 
à Paris, pour ne se pas répandre dans les provinces. Elle 
y pénétra de tous côtés avec ses livres; on la vit goûtée 
à Lyon, à Toulouse, à Bordeaux, à la Piochelle, à Brest, 
à Rouen. Je ne nomme que les endroits dont j'ai preuve. 
Il se trouva même de petites villes qui lui donnèrent des 
admirateurs, des partisans : Alençon et la Flèche' furent 
de ce nombre, et on ne doute pas qu'il n'y en eût beau- 
coup d'autres. Mais on ne veut rien assurer, dont on ne 
soit bien certain. 

Le commencement du siècle ne fut pas moins heureux 
pour le P. Malebranche dans les pays étrangers que dans 
sa patrie. L'estime que les savants d'Angleterre avaient 
conçue pour son premier ouvrage , en produisit une ver- 
sion anglaise, qui parut en 1701 -. La succession d'Es- 
pagne ayant ouvert ce grand royaume aux Français, ils 
y portèrent ses livres, dont il y en eut qui furent si goiV 
tés de quelques savants de Madrid , qu'on en fit une tra- 
duction espagnole'. En Italie, le duc d'Escalone, vice-roi 
de jNaples, porta le goût de la philosophie du P. Male- 

• Villes où le P. André avait résidé. 

- Une première traduction avait paru en lfi92 ù Londres , une 
seconde en 1696 « Oxford. La troisième est de Londres, 1700. 
et fut suivie d" plusieurs autres. 

3 Je n'ai pu encore la trouver. 



302 Bibliothèque Oratorienne 

branche dans son pays, où d'ailleurs on ne connaît guère 
les plaisirs de l'esprit. On a vu que Rome lui donna de 
zélés partisans sur la fin du dernier siècle. Il en eut au 
commencement de celui-ci, dans le palais même du sou- 
verain Pontife. Selon les idées que nous avons des Ro- 
mains en France, le fait a l'air d'un paradoxe; mais en 
voici la preuve. 

Le comte de Gormas , fils du duc d'Escalone, étant 
venu à Paris en 1706, voulut voir le P. Malebranche, 
que tous les étrangers, qui avaient quelque teinture de 
philosophie, regardaient en ce temps -là comme une 
des merveilles de cette grande et superbe ville. Après 
les premiers compliments sur la beauté de ses ouvrages, 
on parla du goût qu'y prenaient les savants d'Italie, sur 
quoi le jeune seigneur lui apprit deux faits remar- 
quables : le premier, que le médecin du pape était en- 
tièrement de ses opinions; le second, que lorsqu'il passa 
à Rome pour venir en France, des religieux d'un cer- 
tain ordre, qu'il ne nomma pas, mais qu'on devina 
aisément, ayant demandé au souverain Pontife' la con- 
damnation de M. Descartes et du P. Malebranche, il leur 
répondit , en vrai Père commun , que , des personnes fort 
habiles l'ayant assuré que la philosophie de ces deux 
auteurs était dans ses points essentiels très favorable à la 
religion, il n'avait garde de les condamner, ni de fournir 
des armes aux libertins contre l'Eglise romaine. Ainsi fu- 
rent congédiés les demandeurs de censures, sans doute 
un peu confus d'avoir si mal placé leur zèle, ou plutôt 
(car les hommes ne sont pas si prompts à se recon- 
naître) d'avoir mal réussi dans leur entreprise. 

1 C'était alors Clément XI, Jean -François Alkmi, natif de la 
ville de Pessaro, élu pape d'une voix unanime le 20 novembre 
1700, après la mort d'Innocent XII, et mort le 19 mars 1721 , à 
soixante-douze ans. 



La Vie du R. P. Malebranche 303 



Il faut néanmoins avouer que la lumière que le P. Ma- 
lebranche a répandu dans les hautes sciences, pénétrait 
en Espagne et en Italie plus lentement que dans bien 
d'autres pays de l'Europe. Mais elle faisait de grands 
progrès en Allemagne, surtout dans les cours des princes, 
où la princesse Elisabeth, fameuse cartésienne, avait in- 
troduit le goût de la bonne philosophie. La Suède, où la 
reine Christine lui avait frayé le chemin de la même 
manière, lui ouvrit ses portes avec la môme joie. Elle 
n'eut guère moins de succès dans la Hollande et dans 
les Pays-Bas catholiques. Entin, le P. Malebranche vit 
ses livres bien reçus dans presque tous les Etats de l'Eu- 
rope. Mais ce qui dut lui faire plus de plaisir encore, 
dans la paix que Dieu lui accordait après tant de guerres, 
c'est que la lecture de ses ouvrages inspirait ordinai- 
rement de l'amitié pour l'auteur. Il en reçut des preuves 
sensibles d'une infinité de personnes, dont les unes le 
vinrent voir exprès, et les autres lui écrivirent de toutes 
parts, pour lui déclarer les sentiments que sa manière 
d'écrire, aimable et chrétienne, avait fait naître dans 
leur cœur. Malgré le soin qu'il a eu de brûler la plupart 
de ses lettres, j'en ai quelques-unes qui ont échappé à sa 
modestie. Il y en a de Rome, de Madrid, de Lille, de 
Grenoble, de Toulouse, de Brest, etc. Elles font toutes 
voir ({ue l'amour que le P. Malebranche inspirait pour la 
vérité, revenait toujours un peu à sa personne. Tant 
il est certain que Dieu ne manque jamais, dès ce monde, 
de récompenser en quelque manière ceux qui travaillent 
pour sa gloire. 



CHAPITRE IX 



Les missionnaires de Chine se servent avantageusement des idées 
de Malebranclie pour répandre la vraie foi. — II compose VEn- 
tretien avec icn philosophe chinois. (1708). — Affaires des cé- 
rémonies chinoises. — Les jésuites critiquent Malebranche dans 
les Mémoires de Trévoux : il leur répond. 



Pendant que l'Europe applaudissait ainsi au P. Male- 
branche, SCS livres avaient passé les mers. Des mission- 
naires français les portèrent à la Chine. Il y avait plus 
de cent ans qu'on essayait en vain de confondre les er- 
reurs de ce vaste empire, par les principes de la philoso- 
phie d'Aristote , que les jésuites , premiers apôtres de 
cette mission , y avaient introduite avec la foi. Leur ob- 
scurité s'accordait trop bien avec les ténèbres du paga- 
nisme pour les dissiper; ce qui détermina quebjues-uns 
de nos missionnaires français à tenter une autre voie : 
ils opposèrent les principes du P. Malebranche à ceux de 
Confucius, le grand docteur de la Chine. L'expérience 
leur réussit : les docteurs chinois n'avaient ordinaire- 
ment rien à y répliciuer. De sorte que tous ceux de nos 
missionnaires qui les savaient, les employèrent dans la 
suite, comme à l'envi. Les jésuites même, qui les dé- 
crient en Europe avec tant de fureur, sacrifièrent en 
cette rencontre leurs préventions invétérées au bien com- 



La Vie du R. P. Malebranche 305 

mun de la religion; et il s'en trouva un, dont je ne sais 
pas le nom , mais je sais que le fait est certain , il se 
trouva, dis-je, un de leurs missionnaires qui osa mander 
à leurs Pères de France une nouvelle si désagréable. Ce 
ne fut néanmoins que d'une manière indirecte, en leur 
marquant les (|ualités que doivent avoir ceux qu'on en- 
voie aux missions de la Chine. IXc nous envoyez point , 
leur disait-il, de vos savants dans la philosophie or- 
dinaire, mais de ceux qui savent les mathématiques et 
les livres du P. Malebranche. C'était le sens de la lettre 
du missionnaire. Le P. Gouge, jésuite, académicien hono- 
raire, ne prévoyant pas sans doute ce qui allait bientôt 
arriver, la ht voir ^ au P. Malebranche , qui la lut avec 
la plus vive joie, d'apprendre que ses livres pouvaient 
être de quelque utilité pour former à Dieu de véritables 
adorateurs. Cette nouvelle lui venait d'une source et par 
un canal qui , dans le cas dont il s'agit, n'étaient nulle- 
ment suspects. On peut croire sans scrupule un jésuite 
qui loue un père de l'Oratoire. Pour surcroît de bonheur, 
elle lui fut encore confirmée par un témoin encore plus 
digne de foi : je veux dire par M. de Lyonne% fils du mi- 
nistre d'Etat de ce nom, évéque de Rosalie et vicaire 
apostolique, mais infiniment plus recommandable par 
son héroïque vertu, que par sa naissance et par sa di- 
gnité. 

Ce saint prélat avait été à la Chine près de vingt ans ; 

1 Le P. Gouge tenait celte lettre du P. leGoliieii, premier auteur 
des Lettres curieuses et édifiantes (qui sont assez bien écrites), 
cjue les jésuites donnent de temps en temps au pulilic pour lui 
apprendre leurs succès dans les missions étrangères. Le P. le Gohien 
a fait les huit premiers volumes, le P. de Halde les a continués. 
Ces lettres , disait - on , seront recherchées des curieux et des dé- 
vots. 

2 Artus deLyonne, mort à Paris le 2 août 1713, à cinquante- 
huit ans. 



306 Bibliothèque Oraforienne 

il avait prêché la foi avec tant de succès qu'il eut le 
bonheur d'y fonder une église. Comme il s'était rendu 
habile dans les doctrines chinoises, il avait souvent dis- 
puté avec les docteurs ou philosophes du pays , et dans 
toutes ses disputes il avait éprouvé que le meilleur moyen 
de les confondre était de les attaquer par les principes du 
P. Malebranche. Ces vérités primitives trouvaient dans 
leurs esprits une entrée d'autant plus facile, qu'il ne s'a- 
gissait pas de céder à l'autorité, mais à la raison. M. de 
Rosalie profita de son expérience ; de sorte que, par ce 
moyen, il remporta sur eux plusieurs victoires qui firent 
honneur à notre sainte religion. Il n'en fut pas mécon- 
naissant ; et par malheur il n'eut que trop tôt l'occasion 
de le témoigner. Son zèle inflexible contre les supersti- 
tions chinoises le iit bannir du royaume avec tous les 
défenseurs de la pureté du culte chrétien. Il revint donc 
en Europe en 1706 ou environ ; dès qu'il fut de retour à 
Paris, un de ses premiers soins fut d'aller voir le P. Ma- 
lebranche pour le remercier de lui avoir fourni des 
armes, qui l'avaient rendu si souvent victorieux des 
erreurs les plus subtiles des philosophes chinois. On ne 
pouvait lui faire un compliment plus agréable; mais, de 
peur qu'il ne s'imaginât que ce fût un pur compliment, 
le saint prélat en parla sur le même ton dans toutes les 
compagnies. 

Le P. Malebranche n'était pas insensible à cette espèce 
d'honneur, où la religion a la première part. 11 fut ravi 
de voir ses principes triompher à la Chine du paganisme 
le plus opiniâtre ; et ce qui mettait le comble à sa joie, 
c'est qu'en même temps il les voyait en France victorieux 
du libertinage ^ Il en eut des preuves convaincantes. Quel- 
ques-uns de ces esprits téméraires qui, à force de raison- 

1 Nous dirions aujourd'hui de la libre pensée. 



La Vie du R. P. Malebranche 307 

ner sur la religion viennent souvent à la perdre, ayant ren- 
contré les livres du P. Malebranche, y trouvèrent heureu- 
sementla solution de leursdifficultés. Ils lui en marquèrent 
leur reconnaissance de la manière la plus flatteuse pour 
un homme de son caractère. Les uns le remercièrent de 
leur avoir découvert la vérité qu'ils chexxhaienL en vain 
depuis si longtemps; d'autres, de les y avoir soutenus 
contre les doutes les plus spécieux ; la plupart de les avoir 
préservés de l'abîme du libertinage, où leurs raisonne- 
ments indociles auraient pu les précipiter. Il y en eut 
même un qui, après un transport de gratitude, lui dit 
un jour le sens de ces paroles, car je n'en ai point retenu 
les propres termes : « Que je vous ai d'obligation , mon 
Père; sans vos raisons, je n'aurais plus de foi. » Ce qui 
doit nous faire admirer la bonté de la Providence qui, 
dans l'ordre de ses décrets, a préparé à tous les siècles 
des remèdes convenables pour gurrir les maux qu'elle 
prévoyait y devoir naître. 

Tels étaient les fruits de la paix dont jouissait le 
P. Malebranche, lorsqu'en 1707 ^ il composa un petit 
ouvrage qui lui attira une nouvelle guerre. En voici 
l'histoire. M. de Lyonne, depuis son retour en France, 
avait lié avec le P. Malebranche une amitié fort étroite; 
il le voyait souvent, et comme ceux qui ont été loin ai- 
ment à parler de leurs voyages et de ce qu'ils ont appris, 
la Chine fut d'abord le sujet ordinaire de leurs entretiens. 
Mais le prélat n'était pas de ces parleurs sans goût, qui 
ne savent point placer les choses. Pour intéresser le 
P. Malebranche à l'écouter, il l'entretenait de la religion 
et de la philosopliie di's Chinois, il lui exposait leur 
système, il lui en demandait son avis, il le priait enlin 



' Etant allr. passer, en 1707, les vacances chez M. de Mont- 
mor, sua intime ami , ajoute ici le mss. do Troyes. 



308 Bibliothèque Oratorienne 

de réfuter leurs erreurs dans ({uel{{ue ouvrage, de ma- 
nière toutefois qu'il employât les vérités qu'ils reçoivent 
pour leur faire admettre celles qu'ils ne reçoivent pas. 
Quoique le P. Malebranche regardât les prières de ses 
amis comme des lois indispensables, il ne crut pas devoir 
se rendre aux désirs de M. de Rosalie. Son grand âge, 
ses infirmités, sa paresse naturelle, peut-être aussi quel- 
que secret pressentiment de ce qui arriva, lui donnaient 
une répugnance extrême pour ce qu'on lui proposait. 
Mais on savait par où le prendre. On lui connaissait 
beaucoup de zèle pour la propagation de la foi ; on lui fit 
donc entendre que les philosophes de la Chine ayant du 
goût pour ses sentiments, il lui serait plus aisé qu'à tout 
autre d'entrer dans leur esprit; que surtout il était 
question de rectifier la fausse idée qu'ils ont de la nature 
de Dieu ; que son ouvrage y servirait indubitablement et 
qu'il aurait ainsi le bonheur de contribuer avec les mis- 
sionnaires à éclairer ces philosophes dont l'aveuglement 
est un des principaux obstacles au progrès de l'Evangile. 
Des raisons si saintes firent bientôt leur effet ; les diffi- 
cultés du P. Malebranche disparurent.il promit un traité 
de l'existence et de la nature de Dieu conforme au dessein 
de M. de Rosalie. L'exécution ne tarda guère à suivre sa 
promesse. La charité pressait l'ouvrage et il se trouva en 
état de paraître au commencement de 1708. Mais avant 
d'en parler à fond , il est à propos que nous donnions une 
idée juste de la religion des personnes pour qui on l'a 
composé. Or voici ce que nous en rapportent toutes les 
relations que j'ai pu trouver : celles des pères jésuites 
aussi bien que celles de leurs adversaires. 

La Chine est divisée en trois sectes principales : celle 
qui adore l'idole Tao, qui est la plus ancienne; celle de 
Confucius, qui adore le ciel et la terre, comme les prin- 
cipes de tout bien; enfin, celle qui adore le dieu Foé, di- 



La Vie du R. P. Malebranche 309 

vinité indienne , dont le culte ne fut établi dans l'empire 
qu'après la naissance de Jésus-Christ. Ces trois sectes, 
quoiqu'on disent qucl([ues auteurs modernes, trop enclins 
à excuser le mal qu'ils font ou qu'ils permoltcnt, sont 
également idolâtres, car elles adorent toutes la créature 
au lieu du Créateur. Le P. Malebranche n'attaque néan- 
moins dans son traité ni la secte de Tao , ni celle de Foc : 
elles sont trop grossières, et le moindre catéchiste suffit 
pour les confondre. Il en veut uniquement à celle de 
Confucius, la plus subtile et la plus dangereuse, parce 
qu'elle a retenu certaines vérités naturelles qui, par rap- 
port aux Chinois, esprits fort superficiels , donnent à ses 
erreurs quelque air de vraisemblance. On en jugera par 
cet exposé. 

Les docteurs ou lettrés chinois, disciples de Confucius, 
qui est comme le Dieu des sciences en ce pays-là, tien- 
nent pour dogmes fondamentaux de leur religion et de 
leur philosophie : 

1» Qu'il n'y a que deux genres d'êtres : le Ky ou la 
matii'rc , et le Ly , c'est-à-dire la souveraine raison, 
vérité, règle, sagesse, justice, qui est la cause uni- 
verselle de ce bel arrangement que nous voyons dans le 
monde ; 

2° Que ces deux genres d'êtres sont également éter- 
nels; car les Chinois, dit le P. Longobardi, missionnaire 
jésuite, n'ont aucune idée de la création; ils préten- 
dent que tout est sorti d'une matière invisible, qui n'a 
point eu de commencement, et qui n'aura jamais de fin; 

3° Que la matière subsiste par elle-même , mais que le 
Ly, quoique bien plus parfait, ne subsiste que dans la 
matière dont elle est inséparable : contradiction (|ui ne 
doit surprendre personne. Car si la foi ne dirige l'homme 
dans ses méditations métaphysiques, l'expérience fait voir 
qu'il se contredit sans cesse. En un mot, il semble que 



310 Bibliothèque Oratoriennc 

les docteurs chinois regardent le Ly comme une forme , 
comme une qualité, comme une vertu permanente, ré- 
pandue dans la matière; 

4°nLieleLy est la sagesse, mais qu'il n'est pas sage; la 
justice, mais qu'il n'est pas juste; lintelligencc sou- 
veraine, mais qu'il n'est pas intelligent; tout cela, disenl- 
ils, parce que la sagesse vaut mieux que le sage, la jus- 
tice mieux que le jusie, etc. ; 

5° Que c'est lui qui rend sages, raisonnables, justes, 
intelligents, tous les êtres qui le sont, c'est-à-dire, comme 
ils l'entendent, les portions de matière qui sont assez 
épurées pour être capables de recevoir la sagesse, la rai- 
son, la justice, l'intelligence. Car ces philosophes ne re- 
connaissent point d'êtres purement spirituels. Ils veulent 
que nos âmes ne soient que de la matière subtilisée, ou 
disposée par sa délicatesse à être informée par le Ly. 
C'est^ans ce sens qu'ils accordaient sans peine à M. de 
Lyonne que le Ly est la lumière qui éclaire tous les 
hommes , et que c'est en lui que nous voyons toutes 
choses ; 

6° Que le Ly n'est point libre, et qu'il n'agit que par la 
nécessité de sa nature, sans rien savoir, sans rien vouloir 
de tout ce qu'il opère; mais que ses opérations sont si 
justes et si bien réglées, que vous diriez qu'il est intel- 
ligent, et qu'il se détern)ine par voie d'élection à une 
chose plutôt qu'à une autre. C'est ainsi que nous l'ap- 
prend le P. Antoine de Sainte-Marie, savant missionnaire 
de l'ordre de Saint-François; 

> Que le Ly est non seulement le principe physique de 
toutes les choses matérielles , mais encore le principe 
moral des vertus et de toutes les choses spirituelles. 
Nous tenons cette partif'ularité du P. Longobardi, jésuite 
italien , successeur du P. Ricci , qui paraît avoir si bien 
connu la philosophie chinoise; 



La Vie du R. P. Malebranche 3H 

8° Que le Ly ne produit ses ouvrages que par leKy, ou 
la matière, qui lui sert encore d'instrument dans ses opé- 
rations, et par le moyen duquel il se manifesic au dehors 
dans tous les êtres sensildes, principalement dans le ciel, 
qu'ils appellent pour cette raison le séjour du Ly; 

9° Enfin, au rapport du P. Longobardi, Confucius dit 
lui-mâine (|ue toute sa doctrine se réduit à un point qui 
est le Lv, raison et substance très universelle. 

Par ces principes , on voit assez quel doit être le dieu 
des docteurs chinois. C'est, dit encore le P. Longobardi , 
la substance, ou, comme on parle dans les écoles, l'entité 
de tout le monde, ou plus clairement, l'assemblage de 
tous les êtres. C'est, en un mot, le Ly avec la matière 
dans laquelle ils subsistent. Car ils attachent la divinité 
aux êtres visibles, plus ou moins, selon qu'ils y voient 
plus ou moins de beautés ou de bontés. Ainsi, conformé- 
ment à leurs principes les plus grossiers, qui font le grand 
nombre, ils adorent le ciel, qu'ils appellent Tien. Ceux 
qui, le sont moins , adorent l'esprit du ciel sous le nom de 
Xanyti ou de Changti, qui veut dire le Pioi d'en haut. Les 
plus subtils, ou qui les croient tels, parlent de la divinité 
comme si ce n'était que la nature, ou cette force ou vertu 
naturelle qui produit, qui arrange, qui conserve toutes 
les parties de l'univers. Ce sont les propres termes du 
jésuite^ auteur des 'Nouveaux mémoires de la Chine. Enfin, 
quelle (|u'ait été, dans les premiers temps de leur empire, 
la religion des philosophes chinois, voilà l'état où elle se 
trouve depuis plus de deux mille ans. C'est une espèce 
de déisme grossier", fort mêlé d'idolâtrie, ou, selon le 

1 Le P. le Gobien. {Sommervof/el , p. 031.) 

'^ Où l'on ne sait ce qu'on adore ot à qui l'on sacrilîe, si ce n'est 
au ciel , ou à la terre , ou à leurs génies , con)nio à celui des mon- 
tagnes et des rivières, et qui n'est après tout qu'un amas confus 
tl'atliéisnie, de politique et d'irréligion, d'idolâtrie, de magie, 



I 



312 Bibliothèque Oratorienne 

P. Malebranche , une espèce de spinosisme. Car, quoi- 
qu'ils ne reconnaissent qu'une seule intelligence souve- 
raine, qui anime toute la nature de la manière à peu près 
que les péripatéticiens conçoivent ((ue noire âme anime 
notre corps, ils élèvent des temples au ciel et à la terre, 
ils leur offrent des sacrifices, ils leur adressent des vœux. 
Mais, dans le temple de la terre comme dans celui du 
ciel, il paraît qu'ils n'adorent que leur Ly, qui est propre- 
ment leur unique divinité. 

Voilà le système que le P. Malebranche entreprend de 
combattre. Pour exécuter son dessein d'une manière plus 
agréable, et par là même plus utile, il donne à son traité 
la forme de dialogue. La scène est à la Chine. On suppose 
que deux philosophes, l'un chrétien, l'autre chinois, se 
trouvent ensemble. Ils s'entretiennent de Dieu, chacun 
selon ses idées; ils expliquent leurs sentiments; ils se 
proposent des objections; ils tâchent de les résoudre. 
Mais auquel des deux demeure la victoire? On y peut voir 
combien la raison est faible sans la foi , et combien la foi 
est pénétrante lorsque la raison lui prête ses lumières ^ 
Le P. Malehranche finit son entretien assez brusque- 
ment, sans nous apprendre l'elTet que produisirent ses 
raisons dans l'esprit du philosophe chinois. Il aurait 
pu, sans choquer la vraisemblance, le convertir, ou du 
moins le convaincre, selon la coutume des faiseurs de 
dialogues. Il semble même que, sans cela, il manque un 
acte à la pièce; mais il a cru qu'il valait mieux se per- 
mettre un défaut d'exactitude, qu'un défaut de modestie. 



de divination et de sortilège. (Voir M. Bossuet, 2'"'^ instruction 
pastorale, 1701 , sur les prom. de l'Église. 49, 1. 111, p. 372.) 

1 Cet ouvrage du P. Malebranche , intitulé : Entretien d'un 
philosophe chrétien et d'un philosophe chinois sur l'existence et 
la nature de Dieu, parut en 1708. Le P. André l'analyse ici, 
de la page 894 à la page 903. 



La Vie du R. P. Malebranrhc 313 

D'ailleurs, il avait composé son Entretien plutôt pour 
servir aux missionnaires d'essai de conférences avec les 
philosophes chinois, que pour le donner au puhlic. C'est 
apparemment la raison pourquoi le style en est moins vif 
et plus négligé en certains endroits. Ses amis, qui ne 
s'arrêtaient qu'au fond des choses, ne laissèrent pas d'en 
être fort contents; ils en tirèrent des copies, les distri- 
buèrent dans le monde, les lurent eux-mêmes dans les 
assemblées de savants. Tous ceux qui étaient au fait des 
matières chinoises y applaudirent, comme à un ouvrage 
qui exposait fort juste le vrai système de religion propre 
de la Chine, et qui réfutait excellemment le libertinage 
de l'Europe. En un mot, le nouvel Entretien n'eut point 
de lecteurs qui ne conclussent à l'impression. L'auteur 
seul s'y opposa. Mais sur ces entrefaites il courut à Paris 
un bruit qui lui lit changer de sentiment. On disait par- 
tout qu'il écrivait contre les jésuites. Pour bien entendre 
ce que nous allons dire , il faut savoir l'état où se trou- 
vait alors leur fameuse affaire de la Chine. 

Tout le monde sait ou peut savoir, que les jésuites se 
croient les premiers qui aient prêché la foi dans ce vaste 
empire. Les dominicains leur disputent cet honneur. 
Mais quoiqu'il en soit, il est certain que les jésuites 
y ont permis ou toléré à leurs chrétiens des pratiques 
fort superstitieuses, pour ne rien dire de pis. Sur cela, 
néanmoins, ils ne purent tous s'accorder ensemble. Il 
s'en trouva parmi eux d'assez clairvoyants pour en dé- 
couvrir l'abus, et d'assez courageux pour s'y opposer. Le 
P. Longobardi, Sicilien, qui succéda au P. Piicci ^ dans la 

1 Qui était entré en Chine en 15S2. Le P. Hicci, voyant que sa 
D]issioa avait quelque succès, s'avisa d'exposer dans une cha- 
pelle un tableau de la sainte Vierf^e. Ce qui fit dire aux Chinois 
(pie le Dieu des chrétiens était une rcniuie. On vit bien qu'il 
n'était pas encore temps d'exposer des images, et on ôta le ta- 

9* 



314 Bibliothèque Oralorienne 

charge de supérieur de celte mission , fut le premier qui 
osa condamner la tolérance de son prédécesseur, 11 fut 
secondé par quelques-uns de ses confrères; mais, comme 
il y en eut d'un sentiment opposé , ses remontrances fu- 
rent inutiles. L'opinion de ses adversaires parut proba- 
ble. Cela suffît, on s'y tint. 

La paix dont ils jouirent, après cet arrêté de leur 
compagnie, ne fut pourtant pas de longue durée. Dieu 
veillait à la pureté de son culte. En 1631 ou environ, le 
P. Morales, dominicain, et le P. Antoine de Sainte-Marie, 
de l'ordre de Saint-François, entrèrent à la Chine. Ils 
furent surpris d'y voir les nouveaux chrétiens assister, 
avec les idolâtres, à leurs cérémonies les plus supersti- 
tieuses , et même quelquefois officier avec eux dans leurs 
sacrifices, mais plus surpris encore, d'apprendre ({u'en 
cela ils ne faisaient rien qu'on ne leur eût permis. Ne le 
pouvant croire, ils s'en plaignirent aux Pères jésuites, 
qui ne leur ayant point rendu de réponses bien nettes , 
ils résolurent de porter l'affaire à Rome. Le P. Morales , 
comme le plus ardent, se chargea de la commission. 11 
vint à Rome, et en 1645, il obtint du pape Innocent X 
un décret portant condamnation des cérémonies chinoises 
qui regardent Confucius et les morts. Ce coup de foudre 
étonna les jésuites, mais ne les abattit pas. Ceux qui 
étaient en Chine, députèrent aussi à Rome. Le P. Mar- 
tine , qu'ils y envoyèrent , exposa si bien les choses , 
qu'en 1656 il obtint du pape Alexandre VII un dé- 
cret tout contraire. Ces deux décrets ne servirent qu'à 
échauffer les esprits de plus en plus, chacun n'ayant 
égard qu'à celui qui lui était favorable. Les jésuites pré- 
tendaient que le leur, étant le dernier, l'autre devait être 

bleau. — Ricci, né à Macerata, le C octobre 1552; mort à Pékin, 
en 1610, là cinquante -huit ans. 



La Vie du R. P. Malebranche 315 

censé aboli. Mais le pape Clément IX, ayant contirmé le 
premier décret en 1669, ils retombèrent clans un grand 
embarras. La dispute ne laissa point de continuer en- 
core. Car, comme il arrive ordinairement, l'affaire de la 
religion était devenue une affaire d'honneur. Enfin, le 
saint pape Innocent XI, entreprit de la terminer par une 
voie fort naturelle. Ce fut d'envoyer à la Chine des mis- 
sionnaires de sa main, gens habiles, d'une probité re- 
connue, parfaitement neutres et sans préjugés, pour ins- 
truire sur les lieux ce fameux procès. II y envoya 
effectivement des vicaires apostoliques ^ , du caractère tel 
que je viens de marquer. Pour faire court, ces mes- 
sieurs, après un examen d'environ dix ans (depuis 
1684), condamnèrent tous d'une voix la pratique des jé- 
suites, et entre autres choses, les noms suspects d'idolâ- 
trie qu'ils donnent à Dieu dans le royaume de la Chine. 
On fit plus , on dénonça leur tolérance à Rome : on les y 
accusa eux-mêmes comme fauteurs d'idolâtrie, on les 
somma de se défendre; mais, après plusieurs années de 
justifications, leurs défenses parurent si faibles, qu'en 
1704, le pape d'aujourd'hui. Clément XI, rendit contre 
eux un décret absolu et contradictoire. Les deux pre- 
miers articles, ayant quelque rapport à notre sujet, les 
voici. On leur défend désormais : 

1° De se servir des noms de Tien el de Chang-ti , ou 



1 Le P. Fouquet et le P. Vicedelou. Vantés beaucoup pai' leurs 
ronl'rères à leur dépait pour la Chine , dans la suite ils n'étaient 
jiliis que des esprits bien médiocres. Le P. Fouquet, jésuite, bel 
esprit, consulté par le Pape, se déclara contre la société. Il fut 
fait évè(iue d'Kleuthéinpolis et denieuia à Home. L'autre jésuite, 
le P. Vicedelou, de IJn.'tagiie, savait parfaitement le chinois, 
aussi très bel esprit, fut aussi d'avis contraire aux prétentions 
de sa société. 11 resta également aux missions en qualité d'é- 
vèque. Le P. Fouquet a dû laisser des Mémoires par rapport à la 
Chine. 



'616 Bibliothèque Oratorienne 

Xangti, pour signifier le vrai Dieu. En effet, ces noms 
sont à la Chine à tout le moins suspects d'idolâtrie : le 
premier, n'y étant en usage que pour exprimer le ciel 
visible, et le second que pour en marquer la vertu ou le 
génie; 

2° D'exposer dans leurs églises des tableaux avec 
l'inscription chinoise Kingtien: adorez le ciel; abus que 
les jésuites avaient pratiqué dans toute la Chine, depuis 
que l'empereur, qui est maintenant sur le trône, leur eût 
fait présent d'un cartouche avec cette inscription écrite 
de sa main , etc. 

Le saint-père croyait avoir pris toutes les mesures 
possibles pour empêcher qu'on n'éludât son décret. 11 
avait interdit les appels, il avait déclaré que la cause 
était finie. Il avait envoyé à la Chine un légat a latere\ 
pour publier sa constitution. Tout cela, néanmoins, ne 
put arrêter les jésuites. Ils formèrent des appels à la 
Chine, et ils continuèrent en France à plaider leur cause, 
devant le public, par des écritures sans fin-, tant les 



1 Le cardinal de Tournon, qui partit de Rome avec la seule qua- 
lité de patriarche, et pendant son voyage fut fait cardinal. Étant 
arrivé à Macao, il éprouva iden des contradictions; cette ile, 
quoique dépendante de la Chine , a un gouverneur portugais qui 
empêcha ce légat de procéder contre les réfractaires , et même le 
mit aux arrêts chez les jésuites, où il mourut peut-être de cha- 
grin. Ces Pères furent sans doute bien imprudents d'avoir ac- 
cordé leur maison pour un pareil usage. Le public parut indigné, 
et quelque temps après un jésuite ayant été fait cardinal à Rome, 
il est juste, disait -on malignement, que les bourreaux aient la 
dépouille du pendu. 

2 Les jésuites avaient plusieurs bons écrivains : le P. Lecomte 
écrivit une relation dos cérémonies chinoises très bien écrite; il 
devint confesseur de la duchesse de Bourgogne ; le P. Bretonneau 
écrivit aussi sur cette matière; le P. Letellier fit aussi une dé- 
fense des cérémonies de la Chine : elle fut mise à l'index. Il parut 
aussi un écrit très pressant contre la société. On lui reprochait 
que la conduite des jésuites à la Chine était contraire à ce qu'ils 



La Vie du R. P. Malebranchc 317 



hommes ont de peine à reconnaître la vérité , lorsqu'elle 
leur est contraire. 

La grande affaire en était en ces termes, quand le 
nouvel Entrelien du P. Malebranche vint à paraître en 
manuscrit. La circonstance du temps, jointe à quelques 
autres apparences, lui firent attribuer des intentions 
qu'il n'eut jamais. On savait, dans le monde, quoiqu'il 
n'en témoignât rien, qu'il avait tout lieu d'être malcon- 
tent des jésuites. On le voyait sans cesse avec M. de Ro- 
salie, qui dans leur affaire de la Chine avait pris parti 
contre eux. On apercevait aisément dans son petit ou- 
vrage qu'il attribuait aux Chinois un système de reli- 
gion tout contraire à celui qu'ils avaient imaginé pour 
justifier leurs abus, surtout en ce qui regarde les noms 
de Dieu. Ainsi, encore qu'il n'y soit parlé d'eux ni direc- 
tement ni indirectement, on ne laissa point de publier 
que le P. Malebranche avait écrit contre les jésuites. Ils 
étaient eux-mêmes fort disposés à le croire. 

La plus grande preuve qu'ils en eussent, était leur 
conscience. Mais cette preuve était forte; ils avaient, en 
plusieurs rencontres , parlé de lui d'une manière très in- 
jurieuse; leurs plus ignorants professeurs le réfutaient 
publiquement, ce qui est permis à tout le monde, mais 
avec une insolence qui n'est permise qu'à des stupides , 
ou à dos pédants. Ceux qui l'avaient le moins lu, étaient 
les plus hardis à le décrier; ils avaient même, disait-on, 
sollicité à Rome la condanmation de ses livres: ce qui est 
certain. Leurs supérieurs, gens pour l'ordinaire de peu 



soutenaient en France contre les jansénistes, et on disait iiu'its 
étaiont les jansénistes de la Chine à cause de leurs appels. Mais 
à présent, en 17o0, le P. Patouillet, qui a donné le vingt- sep- 
tième recueil des Lettips édi/îant<^s, vante la soumission entière 
des jésuites de la Chine au dernier décret de Clément XI contre 
les cérémonies chinoises. 



318 Bibliothèque Oratorienne 



d'esprit et de moins de science, maltraitaient sans égard 
ceux qui osaient l'estimer. Dans le temps même dont je 
parle, ils venaient de reléguer de Paris à la Flèclie, en 
1703, un de leurs jeunes Pères % parce qu'il avait la té- 
mérité d'admirer M. Descartes, contre l'avis de ses an- 
ciens; qu'il voyait souvent le P. Malebranche à Saint- 
Honoré, où il rencontrait aussi quelquefois le P. Mas- 
sillon et le P. Guibert, assez bon prédicateur, etc.; qu'il 
lisait beaucoup ses livres; qu'il en goûtait les principes, 
et qu'il assistait quelquefois à des conférences, où l'on 
en faisait la lecture. Les jésuites sentaient donc bien que 
le bruit qui s'était répandu n'était point de leur part 
sans fondement; par bonbeur pour eux, ils avaient à 
faire à l'bomme du monde le plus pacifique. 

Le P. Malebranche, qui avait jusque-là refusé à ses 
amis l'impression de son ouvrage , l'accorda à ses enne- 
mis, voulant détruire par là le faux bruit qui courait 
dans le monde. Car il était persuadé que les jésuites 
mêmes seraient assez raisonnables pour ne plus y ajouter 
foi, dès qu'ils auraient lu son Entretien. Il se trompa ; ils 
en furent extrêmement choqués. Voici pourquoi : ils ne 
voyaient à la tête ni avertissement, ni préface, qui les 
désabusât. Ils trouvèrent , au contraire , dans le corps de 
l'ouvrage, un philosophe chinois qui démentait expressé- 
ment le système qu'ils attribuaient dans leurs apologies 
aux doctrines de sa nation , et à la fin des témoignages 
tirés de leurs propres auteurs , comme pour prouver ce 
qu'on avançait contre leur sentiment. C'était un des 
amis du P. Malebranche qui, à son insu, et à la prière 
de M. l'évêque de Conon, nouvellement arrivé de la 



1 Le P. André, v J'ai supprimé mon nom, écrivait modeste- 
ment l'auteur de cette vie, ne le trouvant pas digne d'un tel 
ouvrage, y) Gousin,0/). cit., p. 249. 



La Vie du R. P. Malebranche 319 

Chine, les y avait fait imprimer; ce qui le fâcha très 
fort; il dit même à son libraire de les ôter^ Mais les 
jésuites, qui n'en savaient rien, se fâchèrent encore 
plus. Se voyant nommés, quoique de la manière du 
monde la plus honnête, sans la moindre allusion à 
leur affaire de la Chine, ils se crurent attaqués. Des 
gens moins délicats ou plus sages ne s'en seraient pas 
aperçu dans les circonstances; ils étaient battus de toutes 
parts. Messieurs des Missions étrangères les avaient 
terriblement poussés sur les cultes chinois; la Sorbonne 
avait censuré leur nouveau système de la connaissance 
du vrai Dieu, conservée à la Chine sans lois et sans pro- 
phètes plus longtemps et plus tidèlement que dans la 
Judée; Home les avait condamnés sans miséricorde; le 
légat du pape, envoyé à la Chine, y avait publié leur 
condamnation. Tout le public était contre eux. Mais tant 
de coups redoublés ne les avaient rendus que plus im- 
patients. Leurs plaies étaient encore saignantes; ils ne 
pouvaient soutTrir qu'on fit seulement mine d'y vouloir 
toucher. Ils résolurent donc, non de se venger de l'auteur 
de l'Entretien, car des religieux ne se vengent pas, mais 
de le punir de sa prétendue témérité. Ils en avaient un 
moyen tout prêt : c'était leur Journal de Trévoux, qui pa- 
raît chaque mois à la gloire des auteurs qui leur sont fa- 
vorables, et au mépris de ceux qu'ils s'imaginent leur 
être contraires. De là on peut juger que ce devait être 
ordinairement une satire. Quoiqu'il en soit, ils y mirent 
une critique - de VEntrctien du P. Malebranche au mois 



1 Lettre au I*. Ânrlré en I7I3. Cède lettre 71'est pas dmis la 
Correspondance publiée par MM. Charma et Mancel. 

2 Du P. Louis Marquet, mort à la Flèche en 17-25. Le P. André 
l'avait eu pour professeur de théologie à Paris. 11 était honnête 
dans ses manières; c'était un esprit élégant, mais mince. Il se 
piquait de parler bien latin dans ses cahiers qui étaient assez 



î 



320 Bibliothèque Oratorienne 

de juillet de l'année 1708, cinq mois après la première 
édition de ce petit ouvrage. Ils avaient sans doute eu le 
temps de le lire, de l'entendre et de bien méditer leur 
censure. On dirait néanmoins que ce n'est qu'un im- 
promptu ; le voici : 

1° Ils reprochent à l'auteur d'avoir mis l'athéisme sur 
le compte de son philosophe chinois, assurant au reste 
qu'il est certain que l'empereur de la Chine en est aussi 
éloigné qu'il est savant dans la philosophie de sa na- 
tion ; 

2° Ils attaquent la notion que le philosophe chrétien 
donne delà divinité, en disant que notre Dieu n'est pas 
un roi du ciel, tel que les Chinois se le figurent, ni un 
. tel être, ou un être lini, mais Celui qui est, ou l'Etre in- 
finiment parfait; en un mot, l'Etre ou Celui qui contient 
en lui-même éminemment, et d'une manière incompré- 
hensible à tout esprit fini, toutes les perfections, tout ce 
qu'il y a de réalité véritable dans tous les êtres, et créés 
et possibles. On croirait peut-être que les Pères journa- 
listes citent ainsi l'auteur, si, pour être plus fidèle qu'eux, 
je n'avertissais qu'ils ont oublié ces paroles : toutes les 
perfections, alîn de pouvoir chicaner sur le mot de réa- 
lité, et par la même raison celui à' éminemment , que le 
philosophe chrétien joint presque partout, pour déter- 
miner en quel sens on peut dire que Dieu renferme les 
perfections de ses créatures. Oubli calomnieux, mais qui 
était nécessaire pour jeter en passant un petit soupçon de 
spinosisme sur le P. Malebranche ; 

vides. Étant devenu hydropique dans la régence de Thumanité, 
il fut envoyé à La Flèche où il pratiqua le remède qui lui avait 
été indiqué par un vieux médecin : il se priva totalement de toute 
hoisson et ne mangea que du pain rôti pendant environ un an. 
11 guérit ainsi et vécut jusqu'à soixante-quinze ou soixante-seize 
ans. 



La Vie du R. P. Malebranche 321 

3° Le philosophe chrélicn avait donné cette courte dé- 
monstration à l'existence de Dieu : je pense à l'infini, 
donc il est. Car l'ohjet immédiat de mon esprit ou de ma 
pensée ne peut être le néant. Les journalistes en combat- 
tent la solidité, par la raison que l'auteur avoue que la 
perception de l'infini est la plus légère ou la moins vivo 
de toutes nos perceptions; mais ils oublient encore qu'il 
ajoute qu'on ne doit pas juger de la réalité des choses 
par la vivacité des impressions qu'elles font sur nous ; 

A° Ils entament la matière de la distinction des idées 
et des perceptions, mais pour faire voir à découvert le 
talent qu'ils ont de brouiller. C'est néanmoins le seul en- 
droit de la critique, où je leur trouve quelque marque de 
bonne foi. Car sous le nom d'un sage lecteur, ils avouent 
ingénument qu'ils ne sont pas initiés à ces mystères 
d'idées distinguées de leurs connaissances; mais ils s'en 
consolent en deux manières : premièrement, par une ré- 
flexion qui ne coûte pas beaucoup à la vanité, qu'il n'est 
pas toujours d'un bon esprit de comprendre tout auteur; 
en second lieu, par un petit mot de Cicéron, dont ils se 
servent pour dire au P. Malebranche, en fort beau latin, 
qu'ils lui cèdent volontiers la gloire de mieux entendre 
qu'eux cette matière, ce qui ne les empêche pas pourtant 
d'en parler en maîtres. Car un petit mot de Cicéron n'o- 
blige point à ne pas parler de ce qu'on ne sait pas. Mais 
ce qu'ils disent de plus offensant, de plus calomnieux, et 
en même temps de plus slupide, c'est qu'à cause que le 
P. Malebranche soutient ([ue l'essence divine contient 
éminemment la réalité de tous les êtres, ils insinuent 
qu'il est douteux s'il attribue à la divinité une réalité 
propre; c'est-à-dire, s'il ne la confond pas avec l'assem- 
blage de tous les êtres; calomnie non seulement noire, 
mais folle; 

5" En attaquant le système des lois générales, par où 



322 Bibliothèque Oratorienne 

l'on explique si naturellement pourquoi il y a dans l'u- 
nivers tant de monstres et de désordres, ils lui attribuent 
cette proposition extravagante, que la sagesse de Dieu 
lui a dicté d'employer des principes très simples pour 
la crL'ation du monde, et de n'en point interrompre le 
cours, qui amène ces inconvénients dont nous nous plai- 
gnons. Autant de paroles, autant d'erreurs: proposition 
néanmoins dans laquelle , encore qu'ils la croient du 
P. Malebranche , ils reconnaissent du vrai par un esprit 
d'équité admirable; 

6° A la tin de leur critique, ils font entendre que le 
philosophe chinois n'expose son système qu'après avoir 
entendu tout ce que le philosophe chrétien avait à lui 
dire, quoiqu'en eflet ce soit lui qui ouvre la conversation, 
en exposant d'abord sa doctrine; mais on est bien dé- 
dommagé de ce renversement d'ordre par un petit mot 
qu'ils lâchent en finissant, à l'honneur de leur Compa- 
gnie : c'est que les contradictions qui paraissent dans le 
système des philosophes chinois sur la divinité, autorisent 
les jésuites, missionnaires de la Chine, à soutenir que la 
philosophie de la nation condamne l'athéisme, et en- 
seigne l'existence de Dieu créateur et roi du ciel et de la 
terre. 

Cette critique, à laquelle on s'est un peu arrêté, non 
pas , comme on le voit assez , pour le mérite de la pièce , 
mais à cause qu'elle part d'un corps qui a quelque répu- 
tation de science, parut, ainsi que nous l'avons dit, en 
1708, dans le journal du mois de juillet. Il n'est pas 
difficile de deviner quels furent les jugements qu'on 
en porta dans le monde. On était surpris que les journa- 
listes n'entendissent pas mieux les auteurs dont ils ren- 
dent compte au public; que des religieux fussent si 
prompts à calomnier; que des jésuites qui jugent si favo- 
rablement des philosophes idolâtres jugeassent au con- 



l 



La Vie du R. P. Malebranche 323 

traire si malignement d'un philosophe chrétien; entin , 
que des gens qui venaient d'être si humiliés, ne fussent 
pas plus humhles. On trouvait encore à redire que, de- 
vant être neutres par leur profession de journaliste, ils 
se déclarassent parties contre les auteurs, et que, pro- 
mettant par le titre de leur journal des mémoires pour 
l'histoire des sciences , ils ne donnassent que de fausses 
idées des livres qu'ils entreprenaient de faire connaître. 
Comme ils n'ont pas le bonheur d'être fort aimés, cela 
produisait, par rapport à eux, un très mauvais effet. On 
était indigné de voir que les plus gens de bien ne pou- 
vaient échapper à leurs soupçons téméraires , en matière 
de religion. Tous les cartésiens en frémissaient; les amis 
du P. Malebranche en étaient outrés ; il s'en tint lui- 
même fort offensé. Car ce sont là de ces injures qu'il 
n'est pas permis à un bon chrétien de souffrir patiem- 
ment. Une chose augmentait encore sa peine : il avait 
toujours considéré les Pères jésuites , on peut dire même 
qu'il les avait quelquefois flattés, en citant leurs auteurs, 
et, quoiqu'il fût très bien informé de leurs mauvaises 
dispositions à son égard, il ne leur avait jamais rendu 
que des honnêtetés pour leurs outrages secrets ; mais il 
ne put dissimuler celui qu'il recevait à la face du public. 
Il ne le devait pas. Il lit donc une espèce d'apologie, en 
forme d'avis au lecteur. Car il n'en fallait pas davantage 
pour un homme qui ne voulait que se défendre sans ré- 
criminer. 

Il expose d'abord l'occasion qui avait fait naître son 
Entretien, mais sans nommer M. de Lyonne, pour épar- 
gner à ses agresseurs l'idée d'un nom (jui leur est fort 
odieux, quoiqu'on tout sens très respectable. Il rapporte 
ensuite le système de la philosophie chinoise, tel que ce 
saint et savant évêque l'avait appris dans les livres et 
dans les entretiens des Chinois mêmes. Il découvre les 



324 BibliolhèquG Oratoriennc 

motifs qui le déterminèrent à consentir enfin à l'impres- 
sion de son traité.. C'est en partie pour étoufler le faux 
bruit qu'il écrivait contre les jésuites. Il ajoute le motif 
de son avis. C'est pour détruire certains soupçons, que 
ces Pères charitables semblent vouloir inspirer contre 
lui : soupçons trop cruels, pour lui permettre de se 
taire. 

Après ce préambule, qui est fort court, vu la quantité 
des choses qu'il renferme, le P. Malebranche transcrit 
tout du long la crili({ue de son Entretien, mais par 
articles, afin de rendre ses réponses plus claires, en les 
rapprochant des endroits qu'elles combattent. En effet, 
elles sont assommantes, et pour en donner le vrai carac- 
tère en deux mots , elles font voir, avec la dernière poli- 
tesse, que la critique, dans tous ses articles, est une im- 
pertinence achevée. Le détail où nous allons entrer, 
quoique imparfait , en sera une preuve suffisante. 

lo A ce ([ue l'auteur de la critique dit avec tant de 
confiance que le P. Malebranche met l'athéisme sur le 
compte d'un philosophe chinois, on répond que cela n'est 
pas vrai; si ce n'est que par l'athéisme on entende le 
refus de reconnaître le vrai Dieu, c'est-à-dire dans le 
sens que saint Paul donne le nom d'athées à ceux qui 
adorent les fausses divinités du paganisme. A l'égard de 
l'empereur de la Chine, on veut bien croire sur la parole 
de l'auteur (|u'il reconnaît et adore le vrai Dieu; mais 
cela ne fait rien à la question. Les Pères jésuites sont ici 
fort ménagés; car on sait très certainement que ce pré- 
tendu adorateur du vrai Dieu, offre tous les ans des sa- 
crifices au ciel et à la terre : ce qui démontre qu'il est 
aussi parfaitement idolâtre, que l'étaient parmi les Grecs 
et les Romains les adorateurs de Jupiter et de Cybèle; 

2" Le P. Malebranche fait voir à son critique, ou du 
moins à tout autre, qu'en attaquant la notion de Dieu 



La Vie du R. P. Malebranche 325 

donnée par le philosophe chrétien , il attaque manifeste- 
ment la définition que Dieu donne de lui-même, en plu- 
sieurs endroits de l'Ecriture. Car dire Celui qui est, ou 
l'Etre par excellence, ou simplement l'Être, ou plus au 
long Celui qui existe si pleinement qu'il contient dans sa 
divine essence toutes les perfections, tout ce qu'il y a de 
véritahle réalité dans tous les êtres, et créés et possibles, 
n'est-ce pas dire la même chose en différents termes? 
Voilà pour montrer dans son plein la courte intelli- 
gence du critique ; mais de plus , on découvre en lui une 
infidélité criante et une espèce d'hypocrisie, qui fait hor- 
reur. L'infidélité consiste en ce qu'il éclipse de la défi- 
nition du P. Malebranche ces paroles : toutes les perfec- 
tions , qui déterminent le sens des suivantes , afin de 
pouvoir insinuer que son sentiment pourrait bien être : 
que Dieu contient formellement la réalité propre des 
créatures, et, par conséquent, leurs imperfections, et par 
conséquent que Dieu n'est que l'assemblage de tous les 
êtres : ce qui est l'impiété de Spinosa, impiété qu'on ré- 
fute, sans exagérer, à toutes les pages de V Entretien. 
Mais l'hypocrisie du critique est encore plus étonnante : 
après avoir fait disparaître le mot de perfections du pas- 
sage cité, il prend tout à coup l'air d'un homme équi- 
table, pour dire qu'il faut pourtant croire que le mot de 
réalité est ici mis pour celui de perfections. Je serais bien 
fâché que ce fait parût vraisemblable; mais il est évident 
par la confrontation des pièces; 

3° Parce (jue le P. Malebranche avoue que l'inilni ou 
son idée ne nous touche point de perceptions sensibles 
comme les choses finies ou leurs idées, l'auteur de la 
critique demande plaisamment quelle peut donc être la 
solidité de la preuve qu'on en tire de l'existence de Dieu? 
La r.'ponse, assurément, n'est pas difficile. C'est, dit le 
^ P. Malebranche, qu'il ne faut pas juger de la réalité des 
^ BiBL. OR. — VIII 10 



3i26 Bibliothèque Oratorienne 

idées, ni môme de lem' efficace, par le plus ou le moins 
de vivacité des perceptions dont elles nous touchent, 
mais par le plus ou le moins de réalité que l'esprit dé- 
couvre en elles; maxime cent fois démontrée. Donc, en- 
core (jue rinfini ne nous touche en cette vie que d'une 
percepiion très légère, ou si peu sensible qu'il semble (pie 
quand on y pense on ne pense à rien, il est contre la 
raison de s'imaginer qu'il a moins de réalité que le fini , 
à cause que l'idée du fini, du soleil, par exemple, nous 
touche de perceptions plus vives et plus intéressantes; 

40 Comme l'auteur de la critique avait parlé de la ma- 
tière des idées d'un style à faire sentir qu'il n'y enten- 
dait au plus que le son des mots, le V. Walcbranche, 
après avoir transcrit tout son discours, prie le lecteur de 
le plaindre d'avoir à répondre à un si étrange galima- 
tias; à ce qu'il ajoute pour se consoler dans ces ténèbres, 
qu'il n'est pas toujours d'un bon esprit de comprendre 
tout auteur, on lui répond que cela peut être, mais 
qu'apparemment ce bon esprit n'en portera point son ju- 
gement. Pour son petit mot de Cicéron, cité avec tout le 
sel d'une raillerie de collège, le P. Malebranche lui de- 
mande la permission de lui répondre un petit mot de 
saint Augustin : ce petit mot veut dire, en bon français , 
qu'on se rend ridicule quand on rit mal à propos, et sans 
savoir de quoi. Enfin , sur ce qu'il avait révoqué en 
doute si au sentiment du P. Malebranche l'essence di- 
vine a sa propre réalité, c'est-à-dire qui le distingue de 
l'assemblage de tous les êtres, doute calomnieux, s'il en 
fut jamais, ce Père, outré d'une si mortelle ofiense, lui 
demande à la face de tout l'univers comment, après avoir 
lu son Entretien, ou seulement les endroils cités dans le 
journal mèm3, il a pu former, et qui pis est, publier un 
soupçon si cruel. « Je prie Dieu, dit-il ensuite, qu'il lui 
pardonne sa faute; et l'auteur, qu'il tâche de la réparer, 



La Vie du B. P. Malebranche 327 

en faisant imprimer dans les Mémoires de Trévoux ma 
réponse à sa critique, afin que l'une et l'autre aient les 
mêmes lecteurs , ou du moins qu'il la répare par ses 
prières, afin que Jésus-Christ me donne les secours néces- 
saires pour régler les mouvements de mon cœur, sur le 
précepte qu'il nous a fait, d'aimer ceux qui nous ont of- 
fensés. » On sent avec plaisir, en lisant la suite, que. 
Dieu lui en avait accordé la grâce. Car, au lieu de récri- 
miner contre son critique sur la matière des idées , il en 
parle en termes fort charitables , et même fort respec- 
tueux. « Cependant, continue- t-il, l'auteur me permettra 
de lui représenter que, de soutenir que les idées ne sont 
point distinguées de nos perceptions, c'est, si je ne me 
trompe, établir invinciblement le pyrrhonisme et le li- 
bertinage dans la morale. C'est soutenir, ce qui sans 
doute est fort éloigné de la pensée de l'auteur, c'est , dis- 
je, soutenir indirectement, mais par des conséquences 
qui me paraissent évidentes, soutenir qu'il n'y a point de 
vérités éternelles, immuables, nécessaires, communes à 
tous les esprits, ni par conséquent des lois qui aient ces 
mêmes propriétés. » Le P. Malebranche démontre évi- 
demment sa proposition , mais sans en rien conclure 
contre la religion de son adversaire. On doit sans doute 
être fort édifié, de voir une telle modération dans un 
Père de l'Oratoire, horriblement calomnié par un Père 
jésuite • 

5*^ Sur l'article des lois générales, l'auteur de la cri- 
tique fait si bien, que dans son discours on ne peut 
ni deviner le sentiment du P. Malebranche, ni s'assurer 
du sien propre. Tantôt il semble qu'il les nie, puisqu'il 
entreprend de les combattre, et tantôt qu'il les accorde, 
puisqu'il avoue que Dieu ne fait pas perpétuellement des 
miracles ,, pour arrêter le cours des causes naturelles. 
Mais surtout il expose le sentiment du P. Malebranche 



3à8 Bibliothèque Oratorienne 

d'une manière tout à fait extravagante. Ce sentiment est 
dans la vérité, que Dieu a créé le monde par une volonté 
particulière, mais qu'il le gouverne ordinairement par des 
volontés générales, ou par des lois très simples qu'il s'est 
imposées, pour exécuter ses desseins par des voies dignes 
de lui. Dans l'auteur de la critique, c'est au contraire que 
la sagesse de Dieu lui adictéd'employer des principes très 
simples pour la création du monde, et de n'en pas inter- 
rompre le cours qui amène des inconvénients; en quoi, 
dit-il, il y a du vrai. Le P. Malebranche déclare que s'il 
y en a, il ne peut le découvrir dans ces paroles. Car que 
veulent dire ces principes très simples employés pour la 
création du monde ? Sont-ce les causes naturelles? Il n'y 
en avait point encore. Les lois de la nature étaient por- 
tées, mais il n'y avait point encore de causes occasion- 
nelles, qui en déterminassent l'efficace. Donc la création 
ne peut avoir de cours , bien moins de cours fâcheux qui 
amène des inconvénients, c'est-à-dire des monstres et des 
désordres. En vérité, il devrait y avoir une loi de l'Etat , 
pour défendre aux auteurs de parler des matières qu'ils 
n'entendent pas; 

G° Le Père journaliste ne paraît guère plus sensé dans 
ce qu'il dit en faveur de sa Compagnie, à la fin de sa 
critique. C'est que les contradictions du philosophe chi- 
nois sur la nature du Ly autorisent les jésuites mission- 
naires de la Chine à soutenir que la philosophie chinoise 
condamne l'athéisme, et enseigne l'existence de Dieu, 
créateur et roi du ciel et de la terre. Assurément, la so- 
ciété a de plus beaux endroits que celui-là. Mais, quoi 
qu'il en soit de la bonté de ce raisonnement, le P. Male- 
branche déclare qu'il a cru ne choquer personne, en 
réfutant les étranges paradoxes de son philosophe chi- 
nois; qu'il s'est imaginé, au contraire, qu'il y aurait des 
chrétiens qui liraient avec plaisir la réfutation ({u'il en 



La Vie du R. P. Malebranche 329 

donne dans son Entretien, et que cela pourrait être utile 
aux missionnaires de la Chine et aux jésuites mêmes , 
qui de leur propre aveu, se servent de ses livres dans 
leurs missions. 

L'avis du P. Malebranche fut très bien reçu dans le 
monde. La modération plaît toujours, et on y en remarquait 
un exemple rare. On voyait que le P. Malebranche aurait 
pu, avec raison, s'en prendre à tout le corps des jésuites, 
de l'énorme affront qu'on lui faisait dans un ouvrage 
avoué de leur Compagnie, bien informé d'ailleurs de la 
manière indigne dont ils le décriaient au dehors, et dont 
ils persécutaient chez eux le peu d'amis qu'il y avait; 
qu'il aurait pu fort naturellement faire entrer dans sa 
défense tout ce qu'il y a d'odieux dans leur grande affaire 
de la Chine; qu'il aurait du moins pu découvrir tout le 
ridicule de ce qu'ils avançaient par rapport à la religion 
présente et ancienne des Chinois. Dans la mauvaise pos- 
ture où ils étaient alors, décriés à Paris, foudroyés à 
Rome, tout cela eût été applaudi. Cependant on l'en es- 
tima davantage de n'eu avoir rien fait; on loua sa mo- 
destie, on admira sa retenue; on reconnaissait dans sa 
conduite ce profond christianisme qui paraît dans ses 
livres. En un mot, on le trouvait d'autant plus fort, qu'il 
ne profitait pas de tous ses avantages. Le public y sup- 
pléa par ses gloses, qui furent, comme elles sont de cou- 
tume, fort injurieuses à tous les jésuites en corps. Ils en 
eurent bientôt nouvelles : aussitôt grande rumeur dans 
leur collège de Paris; on s'attroupe, on consulte, on lit 
l'avis en question, la calomnie et le peu d'intelligence de 
l'auteur de la critique y sont démontrées sous des termes 
plus doux. On convint assez du premier; l'auteur n'eût 
garde de convenir du second : il se tint môme fort of- 
fensé que le P. Malebranche osât mettre en problème la 
pénétration de son esprit. Mais, après tout, il fallut se ré- 



330 Bibliothèque Oralorienne 

soiidre à lui faire quelque espèce de satisfaction : l'hon- 
neur de leur Compagnie le demandait absolument, le 
public s'y attendait , la justice l'ordonnait. Il semble que 
dans les conjonctures la plus naturelle était de lui ac- 
corder celle qu'il souhaitait lui-même: je veux dire de 
faire imprimer son avis, qui est fort court, dans leur 
journal , afin qu'on y pût trouver également le pour et 
le contre. Assurément, c'était le moins qu'on put exiger 
d'eux. Mais ce n'était pas là le compte de l'auteur de la 
critique; on aurait vu les choses trop à découvert. Il crut 
donc qu'il était plus à propos pour lui et pour lo journal 
de faire à sa mode un extrait abrégé de l'avis du P. Ma- 
lebranche, de lui dire ensuite un petit mot d'honnêteté 
en passant pour la forme ; et enfin, de justifier sa critique 
du moins par rapport à la matière des idées : c'est le 
parti qu'il embrassa. Il donna sur cette matière quelques 
réflexions, qui n'ont pas dû lui coûter beaucoup. Car, 
outre qu'elles ne sont pas d'un grand prix, ce n'est qu'un 
réchauffe des objections de M. Arnauld. Mais ce qui était 
passable du temps de ce docteur, avait cessé de l'être de- 
puis que les réponses, du P. Malebranche avaient rendu 
le monde plus attentif et plus pénétrant. Ainsi, la ré- 
plique du journaliste eut le sort qu'elle méritait; on 
trouva ses réflexions stupides, son extrait abrégé infi- 
dèle, sa faute mal réparée, ou plutôt aggravée par de 
nouvelles critiques. Un seul trait de la pièce peut suffire 
pour convaincre toute la terre de la vérité de ce juge- 
ment: c'est que l'auteur prête au P. Malebranche de sou- 
tenir que nos connaissances ne sont pas des modifications 
de notre âme, dans le même temps qu'il lui attribue de 
dire que la perception des objets en est une. Voilà la chi- 
mère de la troisième réflexion. Ceux qui en voudront sa- 
voir davantage, liront s'il leur plaît le Journal de Tré- 
voux, du mois de décembre 1708. Car on ne prend nul 



La Vie du, R. P. Malebranche 331 

plaisir à citer des impertinences qui n'apprennent rien , 
sinon que l'homme est un étrange composé. 

Quoique la nouvelle critique donnât tant de prise en 
toute manière, les choses en demeurèrent pourtant là. Le 
P. Malebranche ne voulut point prendre fait et cause 
pour le fantôme qu'elle attaquait; il se contenta que 
l'auteur eût déclaré en termes exprès qu'il se déportait 
absolument de l'accusation de M. Arnauld, quant à sa 
personne; quant à sa doctrine, il s'en rapporta au juge- 
ment de tous les esprits équitables. Il en était sûr autant 
qu'on le peut être, car il lui revenait sans cesse que tous 
les lecteurs non prévenus ne trouvaient dans ses livres 
que la foi la plus pure, avec la raison la plus éclairée. 
Néanmoins, pour s'en assurer davantage, il prit la réso- 
lution de consulfer encore une fois le public, avant que 
de mourir. Pour cela, il n'entreprit point de nouvel ou- 
vrage; il était vieux, il était infirme, il ne songeait qu'à 
?e préparer à la mort; et, de plus, on ne venait de lui 
faire que de vieilles objections, cent fois réfutées. Il se 
contenta d'y opposer ses anciennes solutions; il rassembla 
dans un seul corps d'ouvrage toutes ses réponses à M. Ar- 
nauld, qui, par une assez bizarre aventure, étaient deve- 
nues des réponses aux jésuites. Elles parurent en 1709, 
divisées en quatre volumes. En effet, on y trouve non 
seulement la réponse à tout ce que ces Pères lui avaient 
objecté dans leurs Mémoires de Trévoux, mais encore une 
réplique anticij^ée à tout ce qu'ils ont dit depuis contre 
sa doctrine, et, selon toutes les apparences, à tout ce 
qu'ils diront dans la suite; car on sait bien que leurs au- 
teurs, soit en bien, soit en mal, ne font ordinairement 
que se copier les uns les autres. 



CHAPITRE X 



Le P. Malebranche donne de nouvelles éditions de ses ouvrages 
(1712). — Histoire du P. André. — Les attaques des jésuites 
contre Malebranche. — Ils persécutent le? i)artisans du [phi- 
losophe oiatorien. — Le Traité de l'existence de Dieu de Fé- 
nelon parait avec une préface qui oblige le P. Malebranche 
d'écrire à l'auteur (1713). — Fénelon donne raison à Male- 
branche. 



Après ce petit combat, le P. Malebranche eut, avec 
tous ses adversaires, une espèce de paix, ou plutôt de 
suspension d'armes; il en profita, il retoucha un peu ses 
Entretiens sur la métaphysique et sur la mort. C'est encore 
une réponse générale à tous ses critiques. Il les fit réim- 
primer en 1711. Les cinq éditions de Paris de sa Recher- 
che de la vérité se trouvant épuisées dans le même temps , 
on lui en demanda une nouvelle. Il y travailla, et en 
1712, il en donna une plus ample et plus exacte que 
toutes les précédentes. Quoique ce soit un chef-d'œuvre, 
du goût de la plupart des savants, le P. Malebranche 
était si peu idolâtre de ses productions , qu'il disait à ses 
amis que, s'il était à recommencer, il ferait sur le même 
plan quelque chose de meilleur; mais il n'était plus 
temps d'y penser : il avait alors soixante -quinze ans. Ce 
qu'il ajouta néanmoins à cette nouvelle édition de sa 
Recherche porte encore dans toute sa force le caractère 
de ses premières années : même profondeur, même élé- 



La Vie du R. P. Malebranche 333 

vation, même justesse, même étendue d'esprit. On en ju- 
gera par les deux nouveaux éclaircissements qu'il y a 
mis tout à la fin de son ouvrage. Ils me paraissent trop 
importants pour n'en pas donner l'analyse, ou du moins 
quelque idée. 

Le premier fournit un nouveau système pour expli(|uer 
les eHets les plus généraux de la nature, par la connais- 
sance exacte de la matière subtile, qui est évidemment le 
grand mobile de l'univers. 

Le second est un petit traité d'optique, pour faciliter 
l'intelligence de ce qu'on lit, au commencement de la 
Recherche, des erreurs de la vue. Entrons un peu dans le 
détail , et surtout remarquons , ce qui est préférable à 
toute la science du monde, le soin que prend l'auteur de 
christianiser la philosophie dans les points mêmes qui 
semblent avoir moins de rapport à la religion '. 

Il n'est pas besoin de dire quel fut le succès de cette 
édition. H y a des livres qui ne vieillissent point. On 
peut assurer, après quarante ans d'expérience, que la 
Recherche de la vérité est de ce nombre. On en iit, dans le 
temps où je parle, deux éditions à la fois : l'une in-4o, en 
deux tomes, c'est la plus belle; l'autre in-12, en quatre 
volumes assez gros; toutes deux chez David, quai des 
Augustins, à la Providence. Le Journal de Paris, 1712, 
rendit compte au public de l'une et de l'autre; on y fait 
magnifiquement l'éloge de l'auteur', ce qui le venge 
plus que sa modestie ne l'eût souhaité des derniers 



' L'analyse de ces supplé.monls va de la page 913 à la page 931 . 

- L'auteur, dit le journaliste en parlant des deux Éclaircisse- 
ments, n'excelle pas moins dans l'art de donner à ces sortes de 
réflexions métaphysiques toute la force et toute la dignité qui 
peuvent les rendre plus persuasives et plus respectables qu'à ré- 
pandre sur les sujets de physique toute la clarté et toute l'évi- 
dence dont ils sont susceptibles. 



334 Bibliothèque Oratoriennc 

coups que lui venait de porter celui de Trévoux; mais 
son plus grand éloge, c'est que l'édition fut aussi bien 
débitée que si c'eût été la première. 

Cette obstination du public à admirer le P. Male- 
branchc, ne put vaincre celle des jésuites à le décrier. Ils 
n'omettaient rien pour y réussir ; leurs savants et leurs 
ignorants qui chez eux, conmie partout ailleurs, sont 
toujours le plus grand nombre; supérieurs et inférieurs, 
tous s'y employaient avec leur zèle ordinaire contre tout 
ce qui n'entre point dans leurs idées : en un mot, ils en 
dirent et ils en firent tant, que l'homme du monde le 
plus pacifique perdit enfin patience. Le P. Malebranche 
fut contraint d'éclater. Mais il est à propos de raconter 
plus en détail par quels degrés ils le forcèrent à un 
éclat si contraire à son humeur, surtout dans un temps 
où leur crédit à la cour les rendait si fiers et si redou- 
tables à tout le monde. Si je suis un peu long dans ce 
narré, je prie qu'on me le pardonne: la suite fera voir 
que cela est nécessaire pour l'intérêt de la vérité. 

On a vu dans le second livre de cette histoire, qu'un 
des premiers adversaires du P. Malebranche fut un jé- 
suite, masqué sous le nom de Louis de la Ville. On le 
convainquit évidemment de calomnie et d'ignorance; on 
le rendit même si ridicule, que ses confrères furent plu- 
sieurs années sans oser écrire contre un auteur qui sa- 
vait si bien se défendre. Mais s'ils n'écrivaient pas, ils 
parlaient. Avant sa dispute contre M. Arnauld, ils le dé- 
criaient comme un janséniste; pendant qu'elle dura, ils 
le ménagèrent un peu. Le P. le Tellicr, dès lors chef du 
parti moliniste, l'anima même au combat. J'en ai preuve 
en main. Le P. Daniel célébra ses victoires dans un écart 
de son Voyage du monde cartésien. Plusieurs autres de 
leurs Pères eurent avec lui un assez grand commerce de 
lettres et de visites. Mais M. Arnauld est-il mort, le 



La Vie du R. P. Malehranche 335 

P. MalebrancliR ne leur étant plus bon à rien, ils ne gar- 
dèrent plus (le mesures. Ils le traitèrent plus mal que ja- 
mais dans leurs conversations, dans leurs classes, dans 
les conférences mômes qui se tenaient à Paris pour l'exa- 
men de sa doctrine. Ils y allaient, non pas comme les 
autres, pour s'instruire de ses véritables sentiments, 
qu'ils n'ont jamais bien approfondis, mais pour les com- 
battre à outrance, ou plutôt pour combattre les fan- 
tômes qu'ils leur substituaient par des difficultés imagi- 
naires, par des équivoques, par des chicanes, par des 
sophismesde collège, d'oîi ils tiraient quelquefois avec de 
grandes clameurs, et sans vouloir rien entendre, les con- 
séquences les plus odieuses. Tout cela revenait au P. Ma- 
lebranche. On peut bien juger par sa vertu solide qu'il 
en avait beaucoup de peine, comme il aimait sincère- 
ment les Pères jésuites, autant pour eux que pour lui- 
même. Ce n'était pourtant rien en comparaison des dis- 
cours qu'ils tenaient de lui, dans ce qu'on appelle 
récréations dans les communautés. C'est là que l'homme 
paraît homme dans les maisons les plus religieuses, mais 
c'est là aussi qu'on cesse quelquefois de l'être à l'égard 
de ceux qu'il plaît à la communauté de regarder comme 
ses adversaires; on y oublie à leur égard les lois les plus 
communes de l'humanité. La raison de ce désordre est 
que, pour le malheur de l'Eglise, toute communauté y 
fait secte par les sentiments particuliers qu'on y adopte, 
et dont on forme comme une religion particulière : après, 
il ne faut plus s'étonner de la furieuse antipathie qui 
règne entre certains ordres, d'ailleurs très saints, si tant 
est ([u'ils puissent l'être sans la charité. Quoi ([u'il en 
soit, le P. Malehranche savait, à n'en pouvoir douter, 
que la salle des jésuites était un théâtre, où il se passait 
à ses dépens des scènes fort sanglantes : je dis san- 
glantes, par l'atrocité des injures qu'ils y vomissaient 



336 Bibliothèque Oratoricnne 

contre lui. Car elles étaient fort comiques par les pau- 
vretés qui leur échappaient, soit en expliquant ses opi- 
nions, soit en les réfutant. Mais la comédie finissait d'or- 
dinaire par un événement tragique, surtout lorsque le 
P. Malebranclie y trouvait quelque défenseur. 11 faut 
leur rendre justice, il s'y en trouvait quelquefois; mais 
c'était alors que la cohue s'élevait avec force contre le té- 
méraire qui osait appeler du jugement de la Compagnie 
au tribunal de la raison. Les vieux Pères en grondaient 
comme d'un attentat; les jeunes s'en moquaient comme 
d'une impertinence. Enfin on ne pouvait, surtout dans leur 
collège de Paris, plaider la cause du P. Malebranche sans 
perdre la sienne. Un certain P. André ^ qui, en 1704, y 
faisait sa théologie avec plusieurs autres de ses confrères, 
en fit souvent la triste épreuve. Comme il avait pour principe 
que la sincérité, ni la charité, ne pouvaient aller trop loin, 
il crut en diverses rencontres, où ils attribuaient au P. Ma' 
lebranche des erreurs capitales en matière de religion , ne 
pouvoir se taire en conscience. Il prit donc souvent la 
liberté de leur dire sans détour qu'il était fort étonnant 
que des hommes, que des chrétiens, que des religieux , 
parlassent ainsi d'un auteur dont tous les livres ne res- 
piraient que la piété, d'un auteur notoirement catho- 
lique, d'un auteur qu'il savait très bien que la plupart 
de ceux qui le maltraitaient si fort n'avaient point lu, ou 
qu'ils n'avaient lu qu'avec une prévention seule capable 
de les empêcher de l'entendre. Le fait était constant. 
Plusieurs de leurs Pères, même des plus zélés contre le 
P. Malebranche, avouaient dans leur bonne foi qu'ils ne 



1 Yves-Marie André, né le 22 mai 1675 à Cliàteaulin, petite 
ville de Bretagne, proche de Quimper-Corentin. En se rappelant 
que c'est celui qui se plaint dont on lit la version, les esprits 
justes adouciront les teintes et feront de légitimes réserves» 
dit M. Blampignon en citant ce passage. [Op. cit., p. 10 J 



La Vie du R. P. Malebranche 337 

l'avaient point lu, et d'autres, qu'ils ne l'avaient lu qui3 
dans le dessein de le combattre. Les remontrances du 
P. André n'en furent que plus mal reçues. On lui en fit 
un crime ; il ne laissa point de les continuer, d'autant 
plus qu'ayant fait, en 1705, connaissance avec le P. Ma- 
lebranche, il l'avait trouvé tel que ses livres le dépei- 
gnent : plein de foi , de raison , de christianisme ; et , 
qu'ayant souvent assisté aux conférences de M. l'abbé de 
Cordemoi^, oîi l'on examinait ses principes, il n'y avait 
rien vu, ni rien entendu, qui ne l'eût édifié. Mais quel fut 
le fruit de ses charitables remontrances? On le dénonça 
à ses supérieurs, on le condamna sans le vouloir en- 
tendre, on l'exila de Paris, ce qui mortifia beaucoup le 
P, Malebranche. Mais ce qui dut l'irriter, le voici. Les 
jésuites, en 1707, entreprirent de le faire condamner par 
quelques évêques du royaume. Ils n'en trouvèrent pour- 
tant qu'un seul, qui fut assez dupe pour entrer dans leur 
sens. Je supprime son nom, par respect pour sa dignité". 

i Chez M"" Vailly, nièce du P. Malehranche , qui entendait, 
dit-on, très bien les ouvrages de son oncle sans affecter de le 
l'aire paraître. Elle se trouvait quelquefois aux conférences avec 
M. de Grimarest; on y rencontrait M. Sylva, preçiier médecin 
de la reine, M. Sauveur, M. Miron, conseiller au Chàtelet : ce- 
lui-ci disait qu'avec les livres du P. Malebranche il prêcherait 
bien un Avant et un Carême. Il s'y trouvait aussi de célèbres 
anatomistes qui disséquaient tantôt un œil, tantôt une oreille et 
d'autres parties, etc. Le P. André y allait aussi avec le P. Au- 
bert, homme d'esprit et de mémoire, et parlant avec une grande 
facilité. 

Le P.André et le P. Aubert étant voir un jour le P. Malebranche, 
ils lui demandent pourquoi on ne le voyait jamais aux conférences 
de M. de Cordemoi. « Eh! quoi, répondit le P. Malebranche, que 
voulez-vous que j'y aille faire? apparemment pour faire dire à 
mon arrivée : Voilà la bête!» M. Sorin venait aussi aux confé- 
rences : il avait été ministre protestant. C'est lui qui eut celtu 
fameuse affaire avec Rousseau à l'occasion de l'épitre à Uranie. 
Rousseau eut le crédit de le faire mettre en prison. 

2 C'était M. Bargedé, évéque de Nevers. 



338 Bibliothèque Oralorienne 

D'ailleurs, qu'eût-il pu faire? Il était leur créature; on 
(lit même que ses mandements l'étaient. Il en lit donc un 
le 5 août 1707, pour la -publication de la bulle Vincam 
Domini sabaoth , contre le silence respectueux, ou plutôt 
(car on ne peut le croire capable d'un écrit si calomnieux), 
il en signa un qui, d'un style tout propre à persuader l'i- 
gnorance de son auteur, interdisait dans son diocèse ces 
pliilosopbics nouvelles, comme celle de M. Descartes et 
plusieurs autres qui en approchent, ou qui vont encore 
plus loin, dont le système, assurait-il, est entièrement 
opposé à la doctrine de saint Thomas, et tend à saper les 
premiers fondements de la religion; lesquelles philo- 
sophies on ne doit point tolérer, surtout depuis les dé- 
fenses expresses que le roi a eu la bonté d'en faire, etc., 
et après les règlements et statuts de plusieurs universités 
sur ce sujet. Voilà peut-être la plus sotte calomnie qu'on 
ail jamais inventée. M. Descartes, en démontrant d'une 
manière si évidente l'existence de Dieu et l'immortalité 
de l'âme, rend im-branlables les premiers fondements de 
de la religion naturelle. Le P. Malebranche, en prouvant 
la nécessité de la divine incarnation, pour rendre l'ou- 
vrage de Dieu digne de lui, appuie de toutes ses forces le 
premier fondement de la religion chrétienne, qui est le 
mystère d'un Homme-Dieu. L'autorité de saint Thomas, 
très grande en théologie, dans les écoles, n'est en matière 
de philosophie d'aucun poids dans l'Eglise; encore moins 
celle du roi Louis XIV, que l'on cite pourtant comme la 
principale, contre les nouveaux philosophes. A ce seul 
trait, il fut aisé de reconnaître les auteurs de la pièce, 
gens accoutumés à ériger en aiïaires d'Etat ou de religion 
tout ce qui est contraire à leurs idées ou à leurs intérêts. 
Le P. Malebranche les reconnut comme les autres : il en 
fut même très oiTensé , il devait l'être. Mais parce que 
leur mandement , qui après tout ne le nommait pas , 



La Vie du R. P. Malebranche 339 

n'eut de succès que parmi les jésuites, il prit son parti 
ordinaire de dissimuler les injures. 

En 1708, il ne tint pas à un abbé % sorti de leur Com- 
pagnie depuis peu, que le P. Malebranche ne rompît le 
silence. Car cet abbé, autrefois grand ennemi de sa doc- 
trine, contre laquelle même, étant jésuite, il avait com- 
posé plus de mille vers, lui apprit des choses capables 
d'aigrir les âmes les plus modérées. Il lui dit principale- 
ment que le P. Hardouin, si fameux parmi les savants 
de mémoire et parmi les déchitTreurs d'anciennes mé- 
dailles % parlait de lui comme d'un impie; qu'il lui 



' La Pilonière, prêtre, d'abord grand hardouiniste , mais quitta 
les jésuites, à cause du malebranchisme, persuadé qu'il ne pou- 
vait rester en conscience dans une société où l'on ne pouvait 
librement soutenir la vérité; il en consulta même la Sorbonne, 
vint trouver le P. Malebranche et lui apprit qu'il était sorti de 
sa compagnie à cause de sa doctrine. Le P. Malebranche répondit 
que s'il avait pensé que ses ouvrages eussent dû produire d'aussi 
mauvais effets , il n'eût jamais mis la main à la plume. 

La Pilonière était bel esprit, d'une imagination brillante, édi- 
fiait sa compagnie par une rare piété qui allait même jusqu'à la 
plus grande spiritualité, fut envoyé à La Flèche à cause de son 
liardouinisme (on força alors le P. Hardouin de se rétracter); y 
trouva le P. André, voulut lire le P. Malebranche qu'il trouva 
fort dilférent de ce qu'il s'était imaginé; il lut ensuite Descartes 
qu'il trouva encore meilleur. Le P. André fut étonné qu'un es- 
prit de cette trempe -là eût fait cette réflexion. Enfin il devint 
calviniste , se retira en Hollande où il fit quebiues écrits, y pré- 
senta une pièce de vers au roi Georges I", qui allait eu Angle- 
terre, où La Pilonière se retira ensuite. Il avait dit autrefois : 

... Les Sirmonds, les Pétaux 
Ont -ils donc enfanté des faiseurs de journaux? 

- En 1717, il avait expliqué une médaille où il découvrit de 
très belles histoires de l'anliipiité. Le grand czar arriva à Paris. 
Comme il se mêlait de toutes les sciences on lui montra la mé- 
daille, qui était une pièce de monnaie de son pays. Le P. Har- 
douin lut bien confus de cette aventure. Le P. André a connu à 
Paris le P. Hardouin , qui y était bibliothécaire. Le P. Hardouin 
lui communiqua en manuscrit plusieurs de ses commentaires sur 



k 



3-40 Bibliothèque Oratorienne 

attribuait un dessein formé de ruiner la foi ; qu'à la 
vérité, il tombait d'accord que le P. Malebranchc avait 
bien pris le sens de la philosophie de saint Augustin , 
mais que c'était par là même qu'il le tenait pour un 
athée. Ce fait paraîtra peut-être incroyable. Il est pour- 
tant notoire dans la société que le P. Hardouin a écrit 
pour prouver l'athéisme de saint Augustin, c'est-à-dire 
l'auteur que l'Eglise appelle ainsi, mais que le P. Har- 
douin croit dans sa critique montrer n'être pas le vé- 
ritable. Le P. Malebranchc ne se consola point de se 
voir donner un tel complice dans le plus horrible des for- 
faits. Il en fut doublement outré; mais le moyen d'écrire 
contre des calomnies verbales , ou seulement manus- 
crites , que leurs auteurs peuvent nier avec aussi peu de 
scrupule, qu'ils en ont à les avancer. Il fallut donc en- 
core se taire, d'autant plus que l'abbé ajoutait ({ue le 
P. Hardouin traitait les autres savants jésuites, même 
ceux de son espèce, d'ânes à courtes oreilles. 11 n'y avait 
pas lieu de croire que ses folles accusations d'athéisme 
fussent avouées dans son corps. Les ignorantes et calom- 



le Nouveau Testament. Les jésuites font grand cas de ces com- 
mentaires, qui ne sont pas bons, selon le P. André, à cause d'in- 
terprétations arbitraires. Le P. André cite un raisonnement sin- 
gulier du P. Hardouin quand on lui demandait des raisons : Sic 
be?ie, alite)- maie, ergo sic optitne. On lui répondait que ce rai- 
sonnement n'était guère en forme et qu'il ne prouvait rien, sur- 
tout quand il est question de faits. Cette résistance du P. André 
déplut au P. Hardouin, qui lui disait très sérieusement : Vous 
vous raidissez contre la vérité. Le P. André lui ayant demandé, 
en parlant de Descartes et du I^. Malebranche, qui avait plus 
d'esprit que ces deux auteurs? c'est le diable, répondit le P. Har- 
douin, qui s'imaginait que le diable leur avait inspiré leur phi- 
losophie , et il donna à lire au P. André les Méditations du 
P. Malebranche pourvoir, disait-il, comment ces gens-là pen- 
sent. Le P. André y trouva la solution d'une difficulté qui l'avait 
toujours arrêté sur la distinction des idées d'avec nos percep- 
tions. 



Lxi Vie du R. P. Malebranche 341 

nieuses critiques des journalistes de Trévoux survinrent 
là-dessus. Elles firent comprendre au P. Malebranche 
qu'il était encore plus gâté qu'il ne pensait dans l'esprit 
des bons Pères; car, à l'occasion de son entretien contre 
le système des lettrés chinois, qui est évidemment une 
manière de spinosismo , ils avaient eu (je voudrais 
pouvoir trouver des termes plus doux pour dire la vérité) 
l'impertinence de le rendre suspect de l'impiété même 
qu'il y combat certainement avec toutes les forces de la 
raison. La calomnie était énorme; le P. Malebranche la 
confondit, mais avec une modération qui étonne. Il ne 
voulut ni récriminer, ce qui était alors facile, par l'in- 
térêt que les jésuites prenaient à la défense de Confucius, 
que leurs auteurs même appellent l'athée des athées; 
ni profiter de l'avantage que lui pouvait donner le nou- 
veau décret de Rome, qui condamnait les noms dont ils 
se servaient à la Chine pour exprimer la divinité : ce qui 
entrait naturellement dans la guerre qu'il avait à sou- 
tenir contre eux ; ni enfin , joindre ses troupes à l'armée 
victorieuse de Messieurs des Missions étrangères, pour 
achever leur défaite, ce qui apparemment l'eût fort 
avancée. En un mot, il aima mieux se défendre avec une 
charité scrupuleuse, que de se faire une justice trop 
exacte, aux dépens même de ses plus injustes ennemis. 
Tout le fruit que le P. Malebranche tira d'une modé- 
ration si étonnante, fut que les jésuiles laissèrent pas- 
ser trois ou quatre ans sans lui faire publiquement la 
guerre. Je dis publiquement, car ils la lui faisaient tou- 
jours dans leur société d'une manière très violente. Le 
P. André, dont nous parlions tout à l'heure, en fut d'a- 
bord le principal o1)jct. Comme son exil , bien loin de 
l'ébranler, n'avait ijervi qu'à le confirmer dans ses senti- 
ments, ils entreprirent de le pousser. Qu'on se figure ici 
tout ce (jue l'entêtement déguisé en zèle peut produire 



342 Bibliothèque Oratorienne 

dans un corps contre un membre qui refuse d'en prendre 
l'esprit, ou d'en épouser les fureurs. C'est ce qu'ils lui 
firent essuyer, mais, par la grâce de Dieu, fort inuti- 
lement. Ils ne purent lui ôter ni son estime pour le 
P, Malebranchc, ni son amour pour la vérité, ni même 
son attachement pour leur Compagnie: ce qui était le 
plus difficile à conserver. Sa fermeté les irrita, leur opi- 
niâtreté redoubla ses coups ^ Le P. Malebranche y fut 
très sensible; il dissimula néanmoins encore. Mais les jé- 
suites, outrés de voir le peu de succès de leurs persécu- 
tions secrètes, firent, en 1712, des éclats qui ne lui per- 
mirent plus de se taire'-. 

Le P. le Tellicr, alors confesseur du roi , si connu par 
les troubles qu'il a causés dans l'Eglise, sur la malheu- 
reuse fin du dernier règne, venait en ce temps-là de leur 
donner un provincial de sa main, nommé le P. Dauchetz, 
tiré comme lui de la faction qu'on appelle, parmi eux, 
des bien intentionnés. Tous ces gens de faction et de 
cabale sont impétueux, durs, extrêmes, visionnaires, fa- 
natiques. Le P. Dauchetz en donna des preuves signalées 
dès le commencement de son provincialat. Ayant ouï 
dire qu'en divers collèges de sa province, il y avait des 
professeurs de philosophie qui abandonnaient le train 
commun du péripatétisme , il s'alla mettre dans l'esprit 
qu'ils agissaient de concert; il n'en était rien, mais il se 
l'imagina. Il le crut, il agit en conséquence. Que fit-il? 
Pour rompre ce prétendu complot, il tomba tout d'un 



1 Ils lui refus("'rent les grâces les plus communes, ils lui dou- 
nèrenl les emplois les plus rudes et les plus luimiliaats. 11 fut 
envoyé à Arras ministre des pensionnaires. 

2 Ils firent ime guerre ouverte à tous ces chercheurs de vé- 
rités. C'est ainsi qu'ils appelaient par dérision ceux qui ne croyaient 
pas devoir se rendre esclaves ni de leurs préjugés ni de leurs 
auteurs. 



La Vie du R. P. Malebranche 343 

coup sur ces pauvres philosophes, avec tout le poids de 
l'autorité que lui donnaient sa charge et le crédit de son 
protecteur, d'une manière si éclatante, que le monde en 
fut bientôt informé. Voici les principaux faits qu'on en a 
pu apprendre. 

Il tomba d'abord sur un professeur d'Amiens ' nommé 
le P. Lebrun-, dont on fit censurer une thèse dans une 
espèce d'inquisition , que les jésuites avaient alors à 
Paris, contre ce qu'ils appellent Malebranchisme. On dit 
quL' la censure était forte. En effet, la thèse donnait 
quelque atteinte à la forme substantielle ou à l'âme des 
bêtes, pour laquelle on sait que les bons Pères s'intéres- 
sent tendrement, comme s'il était question de la leur 
propre. Le parti que prit le P. Lebrun , d'aller aux mis- 
sions étrangères, le tira heureusement des mains de ses 
persécuteurs. Mais le P. Dauchetz ne manqua point de 
victimes en France. 

D'Amiens, son zèle vint fondre à la Flèche, sur le 

1 A Amiens, le préfet des hautes études, bon esprit, et qui 
passait dans la société pour profond métaphysicien, disait au 
P. André : Vous dites les mêmes choses que nous disions autre- 
fois, mais vous parlez autrement et d'une manière plus claire. 

2 Eustache Lebrun , fils d'un bourgeois de Paris , avait quatre 
ou cinq frères aussi jésuites, homme d'esprit et aimable, pro- 
fessa les basses classes à Paris, eut pour écoliers deux princes 
de Lorraine, ce qui lui donna occasion de voir le grand monde, 
où il rencontrait Rousseau qui venait lire ses pièces et paraissait 
fort modeste , se défendant bien de les faire imprimer. Boileau 
lui avait appris à faire des vers. Étant professeur do philoso- 
phie, il se servit des cahiers de son frère dont il n'était nulle- 
ment content. 11 pria le P. André, son ami, de lui prêter les 
siens. (Le P. André professait la physique dans le même temps 
à Amiens.) Le I*. Lebnui fut ravi de sa morale et de ses cx[ili- 
cations sur la liberté. Le P, André eut la mortilication de voir 
les écoliers du P. Lebrun faire beaucoup mieux que les siens. 
Le P. Lebrun fut envoyé à la .Martini([ue; il avait eu envie d'aller 
lu Canada, parce qu'il était d'un tempérament à soutlVir beau- 
coup de la chaleur. 



344 Bibliothèque Oraiorienne 

P. du Tertre ^ . C'est le premier que je sache, et même le 
seul , qui ait enseigné dans leurs classes les opinions les 
plus paradoxales du P. Malebranche , sur la nature des 
idées. Aussi la persécution qu'on lui suscita fut- elle des 
plus violentes. On ne lui épargna ni censures, ni avis, ni 
reproches, ni affronts même, à ce qu'on dit, jusque dans 
les thèses publiques ; mais tout cela ne l'ébranla point. 
Il était si convaincu des principes du P. Malebranche, 
qu'il ne croyait pas que ceux qui pouvaient les aban- 
donner, les eussent jamais entendus ; si persuadé que 
c'était une voie sûre, qu'il y voulait faire entrer tout 
le monde; si certain, au contraire, que les opinions 
scholastiques où l'on élève les enfants , ne servent qu'à 
leur gâter l'esprit , qu'il osa déclarer en face au P. Dau- 
chctz , qu'en honneur et en conscience, il ne pouvait se 
résoudre à les enseigner. Sur quoi on lui ôta sa chaire de 
philosophie, pour lui en donner une de basse classe, à 
Compiègne. Cet argument démonta le philosophe : toutes 
ses convictions, toutes ses persuasions, toutes ses certi- 
tudes s'évanouirent; il passa tout à coup d'une extrémité 
à l'autre. En un mot, il changea d'opinion si prompte- 
ment, qu'on disait de lui, qu'en arrivant à Compiègne, il 
se coucha malebranchistc , et que le lendemain , il se 
leva péripatéticien. D'autres disaient plus sincèrement 

1 Le P. du Tertre, mort à Paris en janvier 1762, avait fait sa 
théologie avec grand succès , et le P. Guymon admirait sa sub- 
tilité lors même qu'il était en rhétorique. Après le noviciat, où 
il entra en même temps que le P. André, il fit son juvénat à 
Paris. Le P. André fut bien étonné un jour qu'il lui manda qu'il 
avait pris pour sujet de poème la dispute de saint Cyrille contre 
Nestorius: il jugea que c'était un homme qui perdait la tète. 
Lorsqu'il eut abjuré le nialebranchisme, on ne s'y fiait pas trop, 
et il fut envoyé exprès à Paris pour écrire contre. Pressé par le 
provincial à La Flèche : « Vous ne dites rien à celui de Rouen. » 
(Le P. André.) On rapporta au P. André ce mot du P. du Tertre, 
qui était assez déplacé. 



La Vie du R. P. Malebranche 345 

que la nouvelle lumière qui l'avait éclairé n'avait été 
que la fortune qu'il espérait de faire par là dans leur 
Compagnie; petite fortune, mais assez grande pour rem- 
plir des cœurs bas, qui ont d'autres intérêts que ceux de 
la vérité ' . 

Cette burlesque métamorphose , qui passa pour une 
conversion parmi les jésuites, anima leur provincial à 
poursuivre le reste de la ligue prétendue. Il y avait dans 
le collège de Caen deux professeurs , l'un de mathéma- 
tiques, l'autre de philosophie, qui avaient trop d'esprit 
pour s'accommoder du péripatétisme. Le P. Dauchetz les 
attaqua tous deux. Il commença par les séparer; il trans- 
planta le mathématicien à Bourges, où il en fit un procu- 
reur, emploi fort dégoûtant pour un homme de lettres , 
surtout pour un philosophe, mais qui néanmoins ne 
parut pas au P. Aubert' (c'est le nom du mathématicien) 
une raison suffisante pour lui faire changer de senti- 
ment. Le P. Dauchetz fit plus à l'égard du P. Merlin , 



1 Le P. André étant retourné préfet à Amiens y trouva un pro- 
fesseur de philosophie (ce professeur se nommait de Saint-Malou, 
faisait des objections au P. André qui l'embarrassaient souvent, 
et le. P. André demandait du temps pour y répondre. Ce P. de 
Saint-Malon était sujet aux attaques épiieptiques.), le plus bel 
esprit qu'il ait connu, esprit fort. Ce professeur soutenait sur la 
liberté la prémotion morale ; dégoûté du concours qui lui parais- 
sait insoutenable , système , en effet , qui expose à toutes les dif- 
ficultés de la prémotion physique , et ne donne aucim avantage. 
Les Pères d'Amiens ne s'aperçurent pas du changement ou du 
moins n'en dirent rien. On ne se défiait pas du professeur qui 
déclamait comme les autres contre les jansénistes. Le P. André 
regardait aussi le jansénisme comme un mauvais parti, mais 
ne pouvait prendre sur lui de déclamer, surtout quand il était 
question des intentions et autres personnalités. 

2 Le P. Aubert, ami du P. André. 11 parlait très facilement, 
mais il ne passait pas pour être aussi foncier que sou ami. On 
le regardait comme un peu superficiel , ce qui lui attira moins 
d'affaires qu'au P. André. 



346 Bibliothèque Oratorienne 

quoique beaucoup moins coupable, car dans le fond il 
avait assez suivi le train ordinaire des collèges ^ ; mais il 
était ami du P. Aubert. Il s'était avisé de soutenir qu'A- 
dam n'avait point eu la philosophie infuse; il avait défini 
l'âme une substance qui se connaît elle-même : sub- 
staMia sui conscia, pour la distinguer du corps par un at- 
tribut indubitable. Aussitôt le voilà malcbranchiste. On 
le dénonce : on le censure, on lui envoie une rétractation 
en forme des sentiments du P. Malcbranche, avec ordre 
absolu de la dicter publiquement à ses écoliers. Malgré 
toutes ses répugnances , il fallut obéir. Le P. Merlin 
dicta la rétractation non seulement pour lui, mais encore 
pour le P. Aubert; et on ne peut y trouver à redire, 
pourvu qu'en pratiquant l'obéissance religieuse, il ait 
sauvé les droits de la sincérité chrétienne. 

Tout ce que je viens de rapporter fut comme un orage 
qui passa, en un instant, de province en province, et de 
ville en ville. De Caen , la tempête vint se décharger à 
Rouen, sur le P. André ^ Comme cette affaire éclata plus 
que les autres, et d'une manière si offensante pour le 
P. Malebranche que sa modération en fut ébranlée , 

^ Il avait dicté la physique du P. André , mais estropiée. 

2 11 était à Rouen pour le troisième an de noviciat en octobre 
1707 jusqu'à la fin de 1708; de là il fut à Amiens, depuis oc- 
tobre 1709, professeur de philosophie jusqu'à la fin de 1711, et 
à Rouen depuis octobre 1711 jusqu'à la fin de 1713, à Aleneon à 
la fin de 1713, 1714, 1715, 1716, 1717. 

Après son cours d'Amiens, les autres Pères demandaient qu'il 
fût continué professear, mais le provincial ne le voulut pas. «Us 
ne savent que faire de moi » , disait le P. Andi'é. Il eut dessein 
d'écrire une histoire suivie du peuple de Dieu : on lui dit qu'un 
autre l'avait entrepris. 11 offrit aussi d'écrire contre les jansé- 
nistes : il était persuadé qu'on pouvait les combattre avec avan- 
tage en traitant la manière à fond, sans questions personnelles 
où il déclara qu'il n'entrerait en aucune manière. Gela ne fut point 
accepté: on était pei'suadé qu'il n'y avait que les questions per- 
sonnelles qui faisaient lire ces sortes de livies. 



l 



I 



La Vie du H. P. Malebranchc 347 

nous nous y arrêterons un peu davantage. On sait assez 
que, pour le malheur de la jeunesse chrétienne, il n'y a 
pas encore un seul cours do philosophie qui soit propre 
à former l'esprit des enfants, ni pour la vérité, ni pour la 
vertus Celui de Gassendi n'a nulle solidité; celui de 
Régis, passahle pour la physique, est dans tout le reste 
plus que mauvais; celui de Pourchat, hien écrit, est su- 
perliciel ; celui du vieux Duhamel , n'a pres([ue rien de 
bon que le titre; ceux des philosophes péripaléticiens, 
({ui, en dépit de la raison, régnent toujours dans les col- 
lèges, sont tous plue impertinents les uns que les autres, 
tous pleins encore de l'ancienne barbarie, non seulement 
dans les termes, mais bien plus dans les questions qu'on 
y agite sans esprit, sans goût, sans style, sans méthode. 
Ce n'est, en un mot, qu'un jargon perpétuel, dépourvu 
de sens, mais surtout où il ne paraît nul sentiment de 
piété. Ce fut principalement pour corriger ce dernier dé- 
laut de la philosophie de collège, que le P. André avait 
bien voulu , malgré tous les malheurs que lui présa- 
geaient ses traverses passées, accepter l'emploi de l'en- 
seigner. Il en forma donc un nouveau plan, qu'il inti- 
tula : l'hilosoiihic chrétienne. Rien résolu néanmoins de 
n'y rien avancer qui pût donner prise; car, pour ob- 
server à la lettre le règlement que les jésuites venaient 
de porter à llome pour leurs ^collèges de France, il se lit 
une loi de n'enseigner aucune des trente propositions» 



' r^e p. André apprit un jonr d'un écolier de leur collège de 
l'aris qu'on disait dans les compagnies : « Gela est mauvais comme 
la philosojiliie des jésuites. » Le P. André répondit : « Que ne 
dit-on également : mauvais comme la philosophie de l'université, 
puisque l'une et l'autre est à peu près la même. » 

2 MM. Charma et Muisc^l ont pnhlié (Op. cit., 1, 21. i) rrs pro- 
posiiiu/is arec les ronan/ucs du /'. André. D'a/jrè.t une lettre du 
1^ juillet 1708, du P. Malebranchc (Gorresp. inéd., p. 24), c'eH 
le P. Lctcllier (jui , étant à Home, composa ces propositions. 



348 Bibliothèque Oratorienne 



qu'ils y condamnaient. Il choisit dans la philosophie an- 
cienne toutes les opinions qui lui parurent capables d'un 
sens vrai ; il n'adopta de la moderne que les vérités qu'il 
ne croyait pas proscrites par le nouveau règlement de sa 
(compagnie. Il réfuta même assez souvent M. Descartes 
et le P. Malebranche, dont il semble par ses écrits qu'il 
a plus suivi la méthode que les sentiments. Mais il n'y a 
point de précautions à l'épreuve des soupçons du faux 
zèle. On le chicana sur tout , même sur le titre qu'il 
avait donné à sa philosophie, même sur des opinions qui 
favorisent manifestement le système de son ordre tou- 
chant la grâce et la liberté, même sur des notions com- 
munes. Tout parut malehranchismc , et dans ses écrits et 
dans ses thèses; de là, que d'orages vinrent fondre sur le 
P. André. Je ne parle que de ceux de 1712. On tira de 
ses écrits un assez grand nombre de passages, pour le 
convaincre de ce nouveau crime. Mais le P. Dauchelz, en 
ayant lui-même fait la lecture à l'accusé, il en fallut bien 
rabattre ^ 11 se trouva que, les fausses imputations mises 
à part, tout son malebranchisme se réduisait à ces deux 
propositions : 

La première, que dans l'état même de pure nature, 
Dieu serait la béatitude objective de l'homme, non seu- 
lement Dieu vu et goûté dans ses créatures , ce qui n'est 
pas capable de contenter pleinement le cœur humain , 
mais Dieu vu et goûté en lui-même, par une possession 
immédiate, ({uoique infiniment inférieure à celle qui nous 
est promise, dans l'état surnaturel où nous sommes. 



1 



Dans l'écrit répandu dans les collèges de la province contre 
les opinions du P. Malebranche , soutenues par le P. André , on 
se servait du terme d'hétérodoxe. Le P. André écrivit à Paris une 
lettre très ferme et demandait ce qu'il avait soutenu contre 
l'orthodoxie. Nos inquisiteurs se rabattirent dans leur réponse 
en disant qu'ils n'avaient point entendu l'expression d'hétérodoxe 
dans le sens ordinaire. 



La Vie du R. P. Malebranche 349 

La seconde, que la béatitude formelle ne consistait ni 
dans la vision intuitive de Dieu, ni dans l'amour ({u'on 
lui porte, mais dans les plaisirs et dans la joie (|u'il im- 
prime dans le cœur <le ceux (|ui le posscdent; qu'elle 
ne consiste pas dans une action de l'àme, mais dans une 
passion très agréable, c'est-à-dire dans un sentiment 
très doux, que les bienheureux reçoivent, et qu'ils ne 
se donnent pas à eux-mêmes. 

Il faut sans doute avoir l'esprit bien pénétrant pour 
découvrir le malebrancbisme dans ces deux propositions. 
La première n'est du P. Malebranche ni dans le sens, ni 
dans les termes ; tout le monde sait que la seconde ne 
lui est pas propre. Les savants jésuites qui en firent la 
censure ne laissèrent pourtant pas de les ([ualitier de 
malebranchistes. La conclusion était naturelle : ce fut 
que le P. André ^ en ferait une rétractation publique. 

1 Au commencement de 1700, la profession du P. André fut 
retardée. Il n'y fut admis qu'au commencement de 1712 ou de 
1711. Les jésuites envoyèrent un volume contre les opinions du 
P. Malebranche soutenues par le V. André dans tous les collèges 
de la province, ce qui donna la curiosité à tous leurs jeunes 
Pères de faire la philosophie du P. André. Elle fut dictée tout 
entière à Caen et se répandit ailleurs. 

Los ji'suites firent leur possible pour dégoûter le P. André de 
la philosophie du P. JMalebranche. De Rouen, ils l'envoyèrent 
préfet à Amiens, ensuite à Arras; puis ils l'établirent père spi- 
rituel à Alençon, où il comptait passer le reste de ses jours avec 
un de ses amis, loisque le P. Uiohebourg, provincial, qui était 
à Uouen recteur lors de la formule, lui proposa la chaire de 
mathématiques de Caen, en lui disant que c'était la pure néces- 
sité qui l'obligeait de s'adresser à lui. L(^ P. Uicliebourg disait au 
P. Andn! qu'il ferait des miracles qu'on n'y croirait pas. 

Le P. André disait au provincial : « Je ne vous ai jamais fait 
d'affaires et vous m'en faites. Bien d'autres vous en font tous les 
jours et vous ne leur eu faites jioint. .Ma pbilosdiiliie a été dictée 
à Caen et ailleurs, à Amiens, à Quimper-Corenlin , à Alençon, 
vous ne pouvez pas l'ignorer, et vous n'en dites mot. Mes écrits 
n'ont fait des ail'aires qu'à moi. S'en est-ou plaint ailleurs que 
chez vous? » Tout au contraire : deux professeurs la dictaient en 

10* 



350 Bibliothèque Oratorienne 



C'est peu; ils voulurent que cette rétractation fût une ab- 
juration générale de la doctrine du P. Malebranche. Mais 
comme le P. André avait eu soin de n'en pas enseigner 
les opinions particulières, il fallut chercher un prétexte 
pour colorer la bizarrerie de ce violent procédé. Ils en 
trouvèrent un : ils feignirent que les deux propositions 
ci-dessus rapportées avaient rendu le P. André suspect 
de malebranchisme. Sur ce plan, ils lui dressent à Paris 
une formule, qui lui fut envoyée avec ordre de la dicter 
en pleine classe. La pièce est si barbare, tant pour le 
style que pour le fond, que je ne puis me résoudre à la 
rapporter tout entière. En voici l'essentiel. 

D'abord , on y fait dire au P. André que ce qu'il avait 
avancé imprudemment au sujet de la béatitude formelle, 



même temps à Paris; mais l'un, disait-on, n'est qu'un moine et 
l'autre est un Lel esprit. 

La philosophie du P. André fut bien défigurée par les profes- 
seurs qui ne l'entendaient pas. C'est une marque de distinction 
chez les jésuites d'être nommé professeur de philosophie. Cer- 
tain Père , esprit médiocre , choisi pour régenter à Aleucon , se 
trouvait fort embarrassé : il demanda les cahiers du I^. André et 
les dicta à ses écoliers; on ne s'en aperçut point dans la maison. 

Le P. André avait dessein de donner à sa compagnie une phi- 
losophie et une théologie; il le dit un jour au P. Martineau, alors 
provincial, autrefois confesseur des Princes, et qui s'était bien 
conservé à la cour pendant la Régence. Le provincial était fâché 
de voir le P. André sans occupation et avait envie de l'employer. 
Le P. André lui répondit que c'avait toujours été son dessein de 
leur donner une philosophie et une théologie, qu'il n'abandon- 
nerait jamais les dogmes décidés par l'Église, qu'il avait hor- 
reur du jansénisme ; mais aussi qu'il n'adopterait point tout ce 
qui ne lui paraîtrait fondé en vrais principes. Le P. Martineau 
n'insista pas davantage. 

Les jésuites avaient encore un P. Guimon , d'Orléans , bel es- 
prit, d'une rare piété, qui lui faisait pratiquer de très grandes 
mortifications. Il ne fut point employé en théologie , parce que le 
molinisme ne lui plaisait pas et qu'il goûtait davantage les prin- 
cipes perthomistes. Le P. André l'avait eu pour son maître des 
novices. 



La Vie du R. P. Malehranche 351 

soit tic l'état surnaturel, soit de l'état de pure nature, 
l'ayant rendu suspect des sentiments du P. Malebranche, 
il est nécessaire qu'il déclare combien il a horreur des 
opinions parliculières de cet écrivain. 

Or ces opinions sont de deux sortes, ajoute l'auteur de 
la formule ; il y en a qui lui sont communes avec 
M. Descartes : par exemple, de rejeter les accidents ab- 
solus, les formes substantielles, etc.; il y en a d'autres 
qui lui sont propres, comme de soutenir que c'est en 
Dieu que notre âme voit immédiatement les idées des 
choses qu'elle connaît; que toutes les idées que nos es- 
prits aperçoivent sont claires en elles-mêmes; que le nom 
et la qualité de cause efficiente, ne convient proprement 
qu'à Dieu, etc. On ne sait pourquoi l'auteur du nouveau 
formulaire met au noml)re des opinions singulières du 
P. Malebrancbe, la dernière de ces trois propositions. 
Car elle lui est commune avec tous les cartésiens. Quoi 
qu'il en soit, à l'égard des premières, le P. André devait 
faire profession de croire que dans tout corps il y a deux 
espèces d'êtres réellement distinguées, l'une substance, 
l'autre accident, et que, dans les bêtes, il y a de plus une 
troisième espèce d'être, qui est une substance corporelle 
sans être corps, qui a la faculté de sentir quoique sub- 
stance corporelle. 

A l'égard des opinions particulières du P. Malebranche, 
le P. André avait ordre de qualifier celle qui regarde la 
nature des idées d'absurde et de perabsurde, de fausse , 
de téméraire, d'erronée, ou plutôt, ce qui est bien pis, 
d'erreur depuis longtemps proscrite par l'Kglise. Dans 
quel concile'? Ou par quel pape? C'est ce qu'on n'a garde 
de dire. En un mot il semble, en comparant celle formule 
avec l'ordre qui l'accompagnait, que les auteurs eussent 
voulu donner au public acte de leur ignorance : néan- 
moins, cet acte ne parut pas sitôt. Le P. André, qui en 



352 Bibliothèque Oratorienne 

voyait les conséquences, en suspendit longtemps la pu- 
blication. Ses raisons furent que l'honneur ne lui per- 
mettait pas de porter faux témoignage contre lui-même , 
ni le bon sens de rétracter des opinions qu'il n'avait 
point enseignées ou qu'il avait même réfutées , ni la sin- 
cérité chrétienne de faire profession de croire ce qu'il te- 
nait pour évidemment faux, ni la justice de rendre sus- 
pects , en matière de foi , des auteurs qui n'avaient erré 
qu'en matière de philosophie, ni la charité enlin de les 
flétrir en aucune sorte. Il s'en déclara fortement et de 
vive voix, et par écrit, ajoutant toutefois qu'à l'égard de 
son honneur, il en ferait volontiers le sacrifice , pourvu 
qu'on voulût bien changer tellement la formule qu'on lui 
présentait, qu'il la pût dicter sans trahir ni blesser sa 
conscience. Mais que servent les raisons contre l'au- 
torité ? Le fougueux ' P. Dauchetz ne voulut rien en- 
tendre. Les auteurs de la formule s'irritèrent; tout le 
collège de Paris (car c'était de là que partaient tous les 
coups) se révolta contre le P. André. Ils s'abandon- 
nèrent contre lui aux plus ridicules emportements, jus- 
qu'à le traiter de visionnaire, d'hétérodoxe, de huguenot, 
d'athée, et même jusqu'à comparer, par une espèce de 
fanatisme, la soumission qu'il devait au jugement de sa 
Compagnie à celle qu'on doit aux décisions de l'Eglise. 
Tout cela revenait au P. André, tantôt par le canal de ses 
amis, tantôt par celui de ses adversaires. On lui donnait 
là- dessus les avis les plus effrayants. Mais quand on ne 
craint que Dieu, on est trop fort contre les hommes. Il 
attendit tranquillement ce qu'il plairait au ciel qu'ils or- 
donnassent de lui. 

Cependant les jésuites , qui avaient résolu à quelque 

' Le P. André dit plus tard que celte épithète ne lui convenait 
point : il n'agissait ainsi que parce qu'il était poussé. 



La Vie du R. P. Malehranche 353 

prix (lue ce pût être, que le P. André dît publiquement 
anathème au P. iMalebranche , réformèrent quelques 
termes de leur nouveau formulaire. On en ôta ces pa- 
roles : Je fais profession de croire, qui sont en effet extra- 
vagantes dans des matières physiques. On se contenta de 
lui faire dire à la tête de chaque article qu'il avait en- 
seigné contre le P. Malehranche, ou qu'il enseignerait 
dans la suite de son cours telles et telles opinions. Du 
reste, on laissa dans son entier tout le fond de la pièce , 
les faussetés, les injures; on la renvoya ainsi au P. An- 
dré, avec nouvel ordre de la dicter incessamment. Nouvel 
embarras pour sa conscience. Car enfin, il fallait tou- 
jours rejeter une doctrine qui lui paraissait vraie , et 
noter une personne qu'il tenait pour très orthodoxe. 11 
était d'avis de n'en rien faire. Il ne voulut pourtant pas 
s'en rapporter à son propre sens; il consulta diverses 
personnes, tant jésuites qu'autres; il consulta même un 
ami intime du P. Malehranche ' ; tous décidèrent que 
dans les circonstances il fallait obéir : les uns, qu'il le 
devait pour ne pas irriter la Compagnie; et les autres, 
qu'il le pouvait sans offenser Dieu. La raison de ceux-ci 
était que tout le monde entend bien - ce que veulent dire 
ces rétractations de collège : qu'elles signifient seulement 



' Le P. Lamy, de l'Oratoire, mort le 29 janvier 1715, à soixante- 
quatorze ans. Le P. André l'allait voir et en recevait visite. 

Voici ce qu'écrivit le P. Lanvj à André : « // n'jj a ni raison 
ni autorité qui puisse faim revenir ceux avec qui vous avez 
affaire. Il n'est jamais permis de dire que l'on croit vrai ce que 
Von croit faux; mais tous les Jours un professeur qui supplée 
pour un autre dicte ses caliiers quoiqu'il n'en apjiruuve pas les 
sentiments. Ainsi je dicterais quelque rétractation qu'on ait 
composée, et je le /"e/'rtfs extra locum, c'est-à-dire sans la lier 
avec ce qui précède ou ce qui suit, afin qu'un conçut que c'est 
parce qu'on le veut, etc. ( Charma et Mancel , Op. cit., 1, 73.) 

2 Et nous autres, gens à équivoques, encore mieux que les 
autres, disait à peu près le P. André en plaisantant. 



354 Bibliothèque Oratorienne 

que la Compagnie ou l'Université dont on est membre 
n'approuve pas l'opinion que l'on rétracte ou que l'on 
condamne; qu'ainsi le Père ne pécherait pas plus en dic- 
tant l'écrit de son provincial, qu'un préfet de collège qui 
supplée pour un professeur, en dictant ses cahiers, quoi- 
qu'il n'en approuve pas les sentiments. Mais parce qu'on 
ne peut être trop scrupuleux sur la bonne foi et sur la 
charité, le P. André déclara à ses supérieurs qu'en obéis- 
sant il ne prétendait que dicter les sentiments de la 
Compagnie, et à ses écoliers, que ce n'était pas lui qui 
parlait dans l'écrit en question ^. 

Le P. Malebranchc n'ignora pas longtemps l'affront 
que les jésuites lui venaient de faire. Ses amis de Rouen 
l'en instruisirent à fond; ils lui mandèrent leur déchaîne- 
ment, ils lui envoyèrent leur écrit. Il y en eut même qui 
voulaient qu'il prît feu et qu'il répondît à leur attaque; 
mais ils ne purent l'y résoudre : l'amour de la paix le 
rendit inébranlable dans son ancienne maxime, de ne se 
défendre qu'à la dernière extrémité. D'ailleurs, il ne 
manquait pas de raisons pour justifier son inclination pa- 
cifique. 11 ne croyait pas devoir attaquer en général tout 
le corps des jésuites, et les particuliers auteurs de l'écrit 
lui étaient inconnus. Le P. André ne lui paraissait pas 
coupable pour l'avoir dicté. A qui donc adresser sa dé- 
fense? Ainsi, plutôt que de se battre en l'air ou contre 



' Après cette afl'aire, un des écoliers du P. André lui rapporta 
que quelqu'un avait dit en ville : « Voyez -vous ces jésuites, ils 
sont ennemis de tout bien. » Plusieurs écoliers s'en moquèrent, 
d'autres l'insérèrent bonnement à la suite de leurs cahiers. Un 
certain Goden, qui avait de l'esprit, dit à ses camarades en sui- 
vant le P. André : Eamiis et nos et moriamur cum eo. Un cer- 
tain l'Archevêque , répétiteur de philosophie , excellent argumen- 
tant, proposait au P. André de très bonnes difficultés ; il se moquait 
aussi très fort de l'impertinent écrit. Cependant cet écrit excita 
peu de sensation dans la ville de Rouen. 



La Vie du R. P. Malcbranche 355 

un corps qu'il ne voulait pas choquer, le parti qu'il em- 
brassa fut de se taire, en attendant une occasion de parler 
tout à fait indispensable. On ne tarda guère à lui en 
fournir une. Voici à quel sujet. 

Dans le temps même que les jésuites pressaient le 
P. André de rétracter publiquement ce qu'ils appelaient 
malebranchisme, il parut un ouvrage d'un illustre auteur 
de leurs amis , qui en admettait clairement les deux 
grands principes : c'était le livre du célèbre M. de Fénc- 
lon, archevêque de Cambrai, sur VExistence de Dieu. On 
lui en avait, disait- on, dérobé le manuscrit; on l'avait 
imprimé à son insu ^ ; et, en effet, ce n'est qu'une ébau- 
che , mais où il ne laisse pas d'y avoir de forts beaux 
traits. Afin qu'on entende mieux la suite, il faut que 
nous en donnions une idée plus étendue. 

M. de Cambrai avoue d'abord que les preuves méta- 
physiques de l'existence de Dieu, c'est-à-dire celles qu'on 
tire de son idée, sont les plus excellentes pour ceux qui 
en sont capables. Rapportons ses propres paroles' : « Que 
les hommes accoutumés à méditer les vérités abstraites, 
et à remonter aux premiers principes, connaissent la di- 
vinité par son idée, c'est, dit-il, un chemin sûr pour ar- 
river à la source de toute vérité. Mais plus ce chemin est 
droit et court, plus il est rude et inaccessible au commun 
des hommes, qui dépendent de leur imagination. C'est 
une démonstration si simple, qu'elle échappe par sa sim- 
plicité aux esprits incapables des (juestions purement 
inlellecluclles. Plus cette voie de trouver le premier être 
(,'st parfaite, moins il y a d'esprits capables de la suivre. 



1 E'^t-ce bien sur? H est permis d'en douter (juand on se sou- 
rient que pareil bruit courut au sujet du Tclémaquc , que ce- 
pendant Fcnelon fit bien imprimer lui-même. 

2 C'est le commencement même du traité. 



356 Bibliothèque Oratorienne 

Mais il y a une autre voie moins parfaite, qui est propor- 
tionnée aux hommes les plus médiocres. » 

C'est celle que prend M. de Cambrai au commen- 
cement de son livre. Il cherche et il trouve sensiblement 
Dieu dans toutes les merveilles de la nature , dont il dé- 
montre que le simple coup d'œil suffit pour le rendre vi- 
sible à tous les esprits attentifs. Mais, après avoir bien 
rebattu ces preuves sensibles de l'existence de Dieu, il 
vient aux plus abstraites, comme aux plus lumineuses 
pour ceux qui les peuvent comprendre. Je ne m'arrête 
qu'à deux principales, qu'il a manifestement puisées dans 
les nouveaux philosophes, ou plutôt, si l'on veut, dans 
saint Augustin. Car c'est le seul auteur que cite M. de 
Cambrai, en les rapportant. 

La première est tirée de l'inefficacité des causes se- 
condes ; elle est conçue en ces termes ' : « L'âme , qui 
gouverne la machine du corps humain, en meut à pro- 
pos tous les ressorts, sans les voir, sans les discerner, 
sans en savoir ni la tigurc, ni la situation, ni la force. 
Quel prodige ! Mon esprit commande à ce qu'il ne connaît 
pas et qu'il ne peut voir, à ce qui ne connaît point et qui 
est incapable de connaissance, et il est infailliblement 
obéi. Que d'aveuglement! que de puissance! L'aveugle- 
ment est de l'homme; mais la puissance, de qui est-elle? 
A qui l'attribuerons-nous, si ce n'est à Celui qui voit ce 
que l'homme ne voit pas, et qui fait en lui ce qui le sur- 
passe. » 

M. de Cambrai prouve fort au long celte proposition 
contradictoire à l'écrit des Pères jésuites, qui veulent 
que l'âme ait la puissance de remuer son corps par une 
réelle efficace. Il appuie même sa pensée de l'aulorité de 
saint Augustin, dont il cite un long passage, pour faire 

» Article 47. 



La Vie du R. P. Malebranche 357 



taire apparemment ceux qui la taxent de nouveauté. 
Mais il va plus loin % car il y prouve qu'un être supé- 
rieur à nous est la cause réelle et immédiate de toutes les 
modifications de l'âme et du corps. Ce qui, néanmoins, 
ne doit pas s'entendre des actes libres dans le même 
sens que des autres actes, soit de l'entendement, soit de 
la volonté. C'est sa première démonstration métaphy- 
sique de l'existence de Dieu. 

La seconde est prise de la nature des idées; ce qui 
nous conduit tout droit à l'existence d'une raison supé- 
rieure à nos esprits, d'une vérité éternelle dans laquelle 
nous voyons tout ce que nous connaissons d'immuable- 
ment vrai, d'un maître intérieur qui nous instruit, qui 
nous reprend, qui nous menace, qui nous corrige par des 
leçons intimes, que nous sommes contraints d'écouter 
malgré nous, ([uoique nous puissions ne les pas suivre. 
Ici un détail me paraît nécessaire. Mais, pour abréger, on 
ne fera ordinairement qu'indiquer les titres des articles 
où les matières sont traitées. Or M. de Cambrai entre- 
prend de prouver : 

1" Que notre esprit a l'idée de l'infini ; 

2» Que l'esprit ne connaît le iini que par l'idée de l'in- 
lini, ou, comme il parle ailleurs, (jue dans l'infini même, 
article 51 ; 

3° Que les idées de l'esprit sont universelles, éter- 
nelles et immuables, sur ([uoi il allègue encore l'autorité 
de saint Augustin, livre II du Libre arbitre; 

4« Que les idées de l'homme sont les règles immuables 
de ses jugements, d'où il conclut que c'est là proprement 
ce (|ue nous appelons notre raison ; 

5° Que la raison supérieure, qui me corrige dans le 
besoin, n'est point à moi, et (lu'ellc ne fait point partie 

1 Article 65. 



3oS Bibliothèque Oratorienne 

de moi-même. Car voici comme raisonne M. de Cambrai: 
« Cette règle est parfaite et immuable ; je suis cbangeant 
et imparfait; quand je me trompe, elle ne perd point sa 
droiture; quand je me détrompe, ce n'est pas elle qui re- 
vient au but. C'est elle qui , sans s'être jamais écartée a 
l'autorité sur moi de m'y rappeler et de m'y faire reve- 
nir. C'est un maître intérieur qui me fait taire, qui me 
fait parler, qui me fait croire, qui me fnit douter, qui me 
fait avouer mes erreurs, ou confirmer mes jugements; 
en l'écoutant je m'instruis, en m'écoutant moi-même je 
m'égare; » 

6*^ Que la raison est la même dans tous les hommes 
de tous les siècles et de tous les pays. Leur accord una- 
nime dans les premiers principes du bon sens , dans les 
vérités de géométrie, dans celles d'arithmétique, même 
dans certains points de morale , comme dans l'estime de 
la sincérité, de la justice, de la modération, de la bonté, 
en est la preuve démonstrative. Ainsi, conclut M. de 
Cambrai , ce qui paraît le plus à nous, et être le fond de 
nous-mêmes, est ce qui nous est le moins propre, et ce 
qu'on doit croire le plus emprunté. Nous recevons sans 
cesse, et à^tout moment, une raison supérieure à nous, 
comme nous respirons sans cesse l'air, qui est un corps 
étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les 
objets voisins de nous à la lumière du soleil, dont les 
rayons sont des corps étrangers à nos yeux; 

7° Que la raison est en l'homme indépendante de 
l'homme, et au-dessus de lui; d'où il s'ensuit encore, 
<[ue cette raison est fort différente de mon âme. C'est la 
conclusion qu'en tire M. de Cambrai ; 

8° Que c'est la vérité primitive elle-même qui éclaire 
tous les esprits, en se communiquant à eux. Où est-elle, 
cette raison? Où est-elle, cette lumière? demande M. de 
Cambrai; tout œil la voit, et il ne verrait rien, s'il ne la 



La Vie du fi, P. Malebranche 359 

voyait pas, puisque c'est par elle, et à la faveur de ses 
rayons, qu'il voit toutes choses. Gomme le soleil sensible 
éclaire tous les corps, de même ce soleil d'intelligence 
éclaire tous les esprits. La substance de l'œil de l'homme 
n'est point la lumière: au contraire, l'œil emprunte à 
cha(|ue moment la lumière des rayons du soleil. Tout de 
même, mon esprit n'est point la raison primitive, la 
vérité universelle et immuable ; il est seulement l'organe 
par où passe cette lumière originale, et qui en est éclairé. 
La comparaison est de saint Augustin : hic quia tu tibi 
lumen non es: ut multum oculus es; 

9" Que c'est par la lumière de la vérité primitive, que 
l'homme juge si ce qu'on lui dit est vrai ou faux, c'est- 
à-dire, comme parle M. de Cambrai, en consultant le 
maître intérieur ; 

10° Que la raison supérieure (jui réside dans l'homme 
est Dieu même. La chose est par avance déjà toute 
prouvée. Cette raison n'est pas nous, car elle nous est 
supérieure; elle n'appartient à aucun esprit borné, car 
elle est parfaite. Cependant il faut, dit M. de Cambrai, 
qu'elle soit ({uelque chose de réel, car le néant ne peut 
être parfait. La conclusion saute aux yeux. Donc, etc. ; 

1 1° Que nous avons l'idée de l'unité : que cette idée 
prouve ([u'il y a des substances (jui ne sont point maté- 
rielles; qu'elle prouve même qu'il y a un être parfaite- 
ment un, qui est Dieu. Le raisonnement du prélat est en 
ces deux mots : j'ai l'idée de l'unité parfaite ou parfaite- 
ment simple, c'est-à-dire qui n'admet ni composition de 
parties, ni de succession de modes ou de manières d'être; 
donc elle existe; en un mot, je la \ois, donc elle est. 

(Mais où est-elle? Il est évident que ce ne peut-être ({u'en 
Dieu. M. de Cambrai allègue encore ici l'autorité de saint 
Augustin. 

Enfin, tout son livre de VExistence de Dieu est rempli 



360 Bibliothèque Oralorienne 

de ces raisonnements, fondés sur les principes de M. Des- 
cartes et <ki P. Malcbranche, principes non seulement 
qu'il suppose, mais ({u'il prouve, qu'il étend et qu'il ap- 
puie presque toujours de saint Augustin, son grand au- 
teur. Mais ce que nous en avons rapporté suffit pour 
notre dessein. Venons aux faits qui en furent les suites. 

A la première lecture du livre de M. de Cambrai, tout 
le public vit bien que l'auteur était dans les sentiments 
du P. Malebranche. Les jésuites même le sentirent; ils 
en furent très embarrassés. Car, depuis l'alTaire du quié- 
tisme, tout le monde sait ou peut savoir (ju'il y avait 
entre eux et le prélat une liaison fort étroite; ils avaient 
embrassé son parti contre M. de Meaux. Il avait pris le 
leur contre les jansénistes, contre lesquels il a écrit assez 
bien, quoique longuement. Le prélat avait besoin d'eux 
pour se relever; les jésuites n'en avaient pas moins du 
prélat pour se soutenir. On peut même dire qu'alors ils 
en avaient un extrême besoin. La raison en est connue. 
M. de Cambrai, (]ui leur était nécessaire, ne pouvait donc 
être que fort orthodoxe , et quoiqu'il soutînt des opinions 
que leur écrit de Rouen censurait comme des erreurs, la 
censure n'était pas pour lui. Mais d'ailleurs, parce qu'il 
était à craindre qu'on ne se prévalût de son autorité pour 
défendre le P. Malcbranche contre leurs calomnies, il 
fallait de loin se préparer une défaite. Les savants de 
collège n'en manquèrent jamais : les jésuites en trouvè- 
rent une. 

Ce fut de composer pour le livre de M. de Cambrai 
une préface, où l'on irait au-devant de la difficulté. Le 
P. de Tourneniine % homme d'un savoir assez médiocre, 
mais d'une hardiesse qui supplée à tout, fui choisi, ou se 



' René- Joseph, ué à Rennes le 26 avril 1661, mort à Paris 
Is 16 mai 1739, à soixaute-dix-liuit ans. 



La Vie du R. P. Malebranche 3G1 

choisit lui-même pour ce dessein. La première édition du 
livre était déjà épuisée; on en préparait une seconde; il 
profita de la conjoncture; il fit sa préface, dans laquelle , 
après avoir lui-même fort vanté l'ouvrage, il le fait criti- 
quer par d'autres, pour avoir lieu de le défendre aux dé- 
pens des nouveaux philosophes. 

La critique prétendue tombe sur deux points : premiè- 
rement, sur ce que M. de Cambrai s'est servi des prin- 
cipes de M. Descartes et du P. Malebranche, pour démon- 
trer l'existence de Dieu; secondement, sur ce qu'il n'a 
pas expressément réfuté l'impie système de Spinosa. 
Nous ne parlerons que de la première; mais elle est trop 
curieuse, pour en passer rien : la voici en propres termes, 
avec la réponse que la préface y donne : 

« On a fait cependant deux remarques qui méritent 
qu'on les examine. L'auteur, dit-on, s'appuie quelquefois 
sur des opinions nouvelles, fort contestées et fort éloi- 
gnées de la certitude des principes. La réponse à cette 
objection n'est pas difficile (c'est principalement des arti- 
cles 58 et G5 qu'il s'agit), et l'on peut dire que l'auteur, 
ayant proposé dans les articles précédents des preuves 
universelles et propres à tout le monde, en propose dans 
cet article de particulières, de respectives, de ces argu- 
ments qu'on nomme ad hominem, fondés sur les principes 
reçus par les adversaires contre qui on dispute. Ce sont 
des démonstrations pour les cartésiens et pour les male- 
brancliistes. L'auteur n'a pas dû les oublier, etc. » 

Le sens de ces paroles n'était pas équivoque; elles 
mettent clairement les cartésiens et les malebranchistes 
au rang des impies, qui ont besoin qu'on leur prouve 
qu'il y a un Dieu. La calomnie est, en tout sens, extra- 
vagante. Car, suivant ces philosophes, il est plus évident 
qu'il y a un Dieu, qu'il n'est évident qu'il y a des corps ; 
vérité néanmoins dont personne n'a jamais douté sérieu- 
BlBL. OR. — VIII 11 



362 Bibliothèque Oralorienne 

sèment. De plus, il était certain que M. de Cambrai, sans 
parler des autres principes, était, sur la matière des idées, 
du sentiment du P. Malebranche. Mais la malignité de 
l'auteur de la préface , pour n'être ni ingénieuse ni bien 
concertée, n'en était pas moins offensante. 

Le P. Malebranche en fut blessé jusqu'au vif. Il com- 
para ce qu'il voyait dans un livre public avec ce qu'il 
entendait dire, que les jésuites avaient résolu sa perte. En 
cfïet, depuis quelque temps ils y procédaient d'une ma- 
nière qui marquait un dessein formé. D'abord ils se 
contentaient de le décrier dans leurs maisons, pour pré- 
venir leurs jeunes pères. P>ientôt la médisance passa au 
dehors parmi les personnes qui leur étaient attachées, 
pour les armer contre lui des mêmes préventions. La 
vive voix fut ensuite accompagnée d'écrits; on en lit 
courir quelques-uns de collège en collège, pour y établir 
une tradition secrète contre sa doctrine. On en fit dicter 
d'autres par des professeurs, comme pour pressentir le 
monde. Enfin, ce qu'on ne disait autrefois qu'à l'oreille, 
ou dans des manuscrits obscurs, on le jette maintenant 
dans la préface d'un livre imprimé, comme pour voir 
s'il est temps de le faire éclore dans quelque ouvrage 
plus étendu. 

Le P. Malebranche n'était pas défiant, surtout en ma- 
tière de charité. Ne voulant que du bien à tout le monde, 
il ne croyait qu'avec peine qu'on lui voulût du mal. Mais 
tant de preuves de la mauvaise volonté des jésuites à son 
égard, ne lui permettaient plus d'en douter, ni de se 
taire. Il songea donc à se défendre. Sa première pensée 
fut d'attaquer leur préface par un ouvrage public. 11 
trouvait dans ce parti de grands avantages; il était facile 
de montrer, par tout le texte de M. de Cambrai , le faux 
et le ridicule de l'échappatoire du P. de Tournemine. Ce 
qu'il savait d'ailleurs des sentiments du prélat, lui don- 



La Vie du R. P. Malebranche 363 

liait un beau champ contre son adversaire. L'embarras 
des jésuites, qui, dans le temps même qu'ils entrepre- 
naient de le perdre, le voyaient sauvé de leurs mains par 
un de leurs amis, lui fournissait encore une scène assez 
plaisante. Il en pouvait faire une autre, qui n'eût pas été 
moins agréable, de la liberté qu'ils prenaient alors, d'ac- 
corder ou de refuser à qui bon leur semblait , des lettres 
de catholicité, ou même de christianisme. Ces moyens de 
défense, qui naissaient du fond môme de sa cause, lui 
auraient sans doute gagné tous les suffrages du public. 
Après y avoir bien pensé, le P. Malebranche ne crut pas 
devoir encore porter son aifaire à ce tribunal; son hu- 
meur pacifique lui faisait craindre une guerre déclarée ; 
il craignait de plus d'attirer de nouvelles persécutions à 
ses confrères de la part des jésuites, en ce temps-là si re- 
doutables, et qui avaient, disait-on, juré la ruine de 
l'Oratoire, comme ils avaient déjà exécuté celle de Port- 
Iloyal ^ Cette raison de charité l'arrêta tout court; il prit 
donc un autre parti, qui lui parut plus doux et moins 
dangereux : ce fut d'écrire à M. de Cambrai, pour l'en- 
gager sans éclat à faire supprimer la calomnie qu'on 
avait insérée dans la préface de son nouveau livre. 
Quoique la lettre du P. Malebranche, n'étant pas des- 
tinée à voir le jour, soit peu exacte et pour le style 
et pour la méthode, on croit obliger le public, en lui en 
donnant ici la substance; car c'est principalement dans 
ces sortes d'écrits, qui ne sont point faits pour la montre, 
que le fond de l'homme se découvre sans aflectation '. 

1 C'est bien, en effet, de cette épofjiie que date la fameuse 
lettre du P. le Tellier, plaidcnit auprès du roi la destruction 
de l'Oratoire, lettre dont ce passage du P. André vient con- 
firmer l'authenticité. 

2 Cette analyse est d'autant plus intéressante que cette lettre 
de Malebranche à Fénelon [qui ne fut du reste ]ias remise à ce 
dernier, on le verra plus bas) n'a jamais été publiée. 



364 Bibliothèque Oratorienne 



L'auteur se propose , en général , trois causes à dé- 
fendre : celle de la vérité, surtout en ce qui regarde les 
idées; la sienne propre, en ce qui regarde la religion, et 
celle du P. André, en ce qui regarde la philosophie. Ve- 
nons au détail. 

Après un exorde fort obligeant pour M. de Cambrai, 
sur le grand succès de son livre de Y Existence de Dieu, 
le P. Malebranche se plaint de la calomnie avouée dans 
la préface qu'on avait mise dans la seconde édition. Il 
la rapporte mot pour mot et tout entière , telle que nous 
l'avons nous-mêmes transcrite sur la préface même. Le 
fait ainsi exposé, il entre en matière. II démontre, mais 
avec une pleine évidence, qu'il n'y a point de sens com- 
mun dans le dessein qu'on attribue à M. de Cambrai , 
c'est-à-dire de n'avoir appuyé dans son livre, sur les 
principes de M. Descartes et du P. Malebranche, que 
pour prouver l'exi-^tence de Dieu aux cartésiens et aux 
malebranchistes , par des arguments ad homimm. Car ce 
prélat, ayant déclaré dès le premier article de son ou- 
vrage, que les preuves métaphysiques de l'existence de 
Dieu sont excellentes pour ceux qui en sont capables , il 
faut qu'il les croie telles; et puisqu'il ne donne dans le 
corps de son livre que celles du P. Malebranche, sans 
avertir nulle part qu'il raisonne ad hominem, appuyant 
au contraire ces preuves de toute son éloquence, et par 
l'autorité de saint Augustin , c'est une nécessité qu'il les 
juge en elles-mêmes, non seulement fort bonnes, mais 
les meilleures de toutes. Or de là le P. Malebranche 
conclut que les adversaires contre qui dispute M. de 
Cambrai ne sont pas les malebranchistes, à qui il n'est 
pas besoin de prouver leurs propres sentiments, mais les 
antimalebranchistes, ceux à qui il faut prouver que les 
idées sont universelles, nécessaires, ceux qui ne veulent 
pas qu'elles subsistent en Dieu, et, par conséquent, l'au- 



La Vie du R. P. Malebranche 363 

teur de la préface. La conclusion paraîtra évidente à 
quiconque lira un peu attentivement le livre en question, 
depuis la page 154 jusqu'à la 222, ou seulement les 
titres des articles. 

Ici le P. Malebranche, qui ne connaissait pas encore 
l'auteur de la préface, ouvre son cœur à M. de Cambrai 
sur les divers sujets de plaintes qu'il avait des jésuites , 
sans leur en avoir lui-même jamais donné aucun. 11 ne 

I s'amuse pourtant point à déclamer en l'air, ce que la cha- 
rité ne permet pas; il appuie toutes ses plaintes sur des 
faits avérés, sur les calomnieuses critiques de leur Jour- 
nal de Trévoux, sur la persécution actuelle qu'ils faisaient 
à Rouen au P. André, quoique, de leur propre aveu, il 
n'eût point d'autre crime que d'être de ses amis\ et dans 
quelques-uns de ses sentiments ; sur l'injurieux formu- 
laire, qu'ils avaient obligé ce professeur de dicter contre 
sa doctrine; enfin sur des lettres que de leurs Pères 
avaient écrites à diverses personnes pour décrier sa reli- 
gion , et qu'il avait lui-même vues. Il en cite quelques 
traits fort emportés ; voici un fait qui les renferme tous. 
Ce n'est pas au reste quelque jésuite obscur et d'autant 
plus zélé qu'il est plus ignorant, qui le fournit au P. Ma- 
lebranche; c'est un de leurs savants du premier ordre: en 
un mot le P. Hardouin, qui a, dit-on, dans sa mémoire, 
une bibliothèque tout entière, mais dont on va voir 
que la science ne pénètre pas jusqu'à l'esprit. Le fait est 
que ce grand polymatbe disait hautement et impuné- 
ment, dans leur collège de Clermont, que le malebran- 
chisme était le pur athéisme. La proposition est violente. 
, La preuve qu'il en donnait à ses disciples est tout 
à fait curieuse. Car, supposant d'abord comme dos 

' Le P. André écrivait tous les ans au P. Malebranche et on 
recevait réponse. 



366 Bibliothèque Orotorienne 

articles de foi les sentiments des philosophes péripatéti- 
ciens, et, par ce principe, croyant de tout son cœur que 
notre entendement produit ses intellections par des actes 
vitaux (c'était son terme, plus savant que lumineux), il 
raisonnait ainsi : les idées qu'admet le P. Malebranche 
ne sont, en effet, rien de distingué des perceptions de 
l'esprit. Ce ne sont que de pures chimères, que des êtres 
de raison, que les universaux de l'école, qui ne sont rien 
a parte rei. Son infini par conséquent, son idée de l'ôlre 
en général , ou son être qui renferme les perceptions de 
tous les êtres, sa raison souveraine et commune à tous 
les esprits, en un mot, le Dieu du P. Malebranche n'est 
pas le vrai Dieu. 

Le P. Malebranche rapporte ce raisonnement sur la foi 
d'un ancien disciple du P. Hardouin ; mais on sait d'ail- 
leurs, à n'en pouvoir douter, que si ce ne sont point 
là ses propres paroles, c'est le sens de ce qu'il a dit mille 
fois. La circonstance que la lettre ajoute est encore plus 
surprenante. Ce même disciple ayant répliqué un jour à 
son maître (|uc le P. Malebranche prouvait son sentiment 
par saint Augustin : « Il est vrai, lui répondit-il, le 
P. Malebranche a raison, mais nos Pères, ajouta-t-il aus- 
sitôt, en levant les yeux au ciel, nos Pères n'y entendent 
rien ; re ne sont que des ignorants , que des ânes à 
courtes oreilles. » C'est, en propres termes , le nom qu'il 
donnait à ses confrères, parce qu'en atta({uant la religion 
du P. Malebranche, ils épargnaient celle de l'auteur où 
il avait, disait-il , puisé son athéisme. Tel était l'emporte- 
ment du P. Hardouin. 

Mais, reprend avec douceur le P. Malebranche, quand 
la preuve métaphysique de l'existence de Dieu , appuyée 
sur l'autorité de saint Augustin, ne serait pas solide; 
quand les idées ne seraient point préalables aux percep- 
tions de l'esprit; en un mot, quand je me serais trompé 



La Vie du R. P. Malebranche 367 

dans une preuve de l'existence de Dieu, quel sujet cela 
peut- il donner de me faire soupçonner d'un tel crime? 
Quel danger y aurait-il dans ma preuve? De plus, j'en ai 
donné tant d'autres dans tous mes livres. 

Le P. Malebranche marque principalement son nou- 
veau Traité d'optique, où en elTet, il démontre d'une ma- 
nière sensible non seulement l'existence du souverain 
Etre, mais la sagesse infinie de sa providence dans la 
construction de nos yeux, dans les merveilleux rapports 
de toutes leurs parties, soit essentielles, soit avec l'action 
de la lumière dans les règles invariables qu'il observe , 
en nous faisant voir les objets selon leur grandeur, leur 
figure, leur distance, leur mouvement ou leur repos, et 
en nombre infini d'un seul coup d'œil , dans le moment 
que nous ouvrons les yeux dans une vaste campagne. 

Après avoir indiqué , en passant , ce petit ouvrage 
à M. de Cambrai, le P. Malebranche découvre assez au 
long les mauvaises conséquences du nouvel article de foi 
du P. Hardouin : savoir que nos idées ne sont rien de 
véritablement distingué de nos perceptions, et que notre 
entendement les produit par des actes vitaux. Cet endroit 
de la lettre est trop beau , pour le supprimer : 

« Vous voyez, Monseigneur, dit-il, où peut aller ce 
que j'ai l'honneur de vous écrire. Si l'âme forme ses 
idées par un acte vital, c'est le terme dont on se sert, et 
que nos idées distinguées de nos perceptions ne soient 
que des chimères, le pyrrhonisme s'établira. Hobbes et 
Locke, auteurs fort estimés par bien des gens, auront 
raison ; il n'y aura plus ni vrai ni faux immuablement 
tel, ni juste ni injuste, ni science ni morale; saint Au- 
gustin passera pour un platonicien fanatique, et il aurait 
enseigné au P. Malebranche son subtil athéisme , si ces 
livres que vous avez cités vous-même, Monseigneur, n'é- 
taient point supposés; athéisme dont le savant P. Har- 



368 Bibliothèque Oratorienne 



douin a découvert le poison ; de sorte que ce Père , et 
quelques-uns de ses disciples, se croiront désormais les 
seuls adorateurs du vrai Dieu. J'outre un peu mes pro- 
phéties. Car Dieu ne permettra pas qu'elles s'accomplis- 
sent; mais ce sont des suites naturelles de ce principe, 
que les idées ne sont point distinguées des perceptions. » 
Avant que de finir sa lettre , le P. Malebranche t'ait 
encore trois choses : 

\° Il fait remarquer à M. de Cambrai la contradiction 
de la calomnie des jésuites, et le changement de leur 
conduite à son égard. La contradiction est que, dans le 
temps même qu'ils le traduisent comme un visionnaire 
qui croit voir Dieu et en lui toutes choses, ils le représen- 
tent comme un homme qui a besoin que M. de Cambrai 
lui prouve qu'il y a un Dieu. Le changement de leur 
conduite n'est pas moins bizarre. Lorsque M. Arnauld 
vivait, le P. Malebranche était un fort bon catholique, 
qui défendait avec eux la cause de l'Eglise, contre ce 
fameux défenseur de Jansénius. M. Arnanld est- il mort, 
ce n'est plus cela. Le P. Malebranche n'est plus lui-même 
qu'un vrai janséniste , et tout ce qui s'ensuit. 

Mais encore, sur quel fondement? Leur a-t-il donné 
quelque sujet de le traiter de la sorte? Il a beau, dit-il, 
faire des recherches sur le passé, sa mémoire ne lui en 
fournit point. II ajoute pourtant, qu'il s'imagine que ce 
pourrait bien être son Entretien d'un philosophe chrétien 
et d'un philosophe chinois; car c'est principalement depuis 
ce temps-là qu'ils se déchaînaient contre lui avec tant 
de violence. Mais il proteste devant Dieu à M. de Cam- 
brai qu'en le composant il ne pensait seulement pas 
aux jésuites , ni à leurs différents avec Messieurs des 
Missions étrangères; qu'il ne l'avait entrepris que pour 
satisfaire aux sollicitations réitérées de M. l'évêquc de 
Rosalie; que, ne l'ayant composé que pour ce prélat, il 



La Vie du R. P. Malebranche 360 

n'en avait permis l'impression, dont on avait à son insu 
obtenu le privilège, que dans la persuasion qu'il pourrait 
servir à détromper les spinosistes cachés, et à désabuser 
ceux qui pensaient qu'il avait écrit contre les Pères 
jésuites ; 

2" Il fait voir à l'œil, à M. de Cambrai, le faux goût 
qui règne encore dans la philosophie des jésuites, au 
grand préjudice de la jeunesse qu'ils élèvent, en lui rap- 
portant un article tout entier de la formule péripaté- 
ticienne que le P. André venait de dicter à Rouen, par 
ordre de ses supérieurs : « Mais avant que de le trans- 
crire, vous savez, Monseigneur, lui dit-il, que dans la 
philosophie de l'école fondée sur Aristote et sur Averroës, 
son impie commentateur, on enseigne que Ta vision des 
objets se fait par le moyen des espèces impresses, par 
des espèces expresses, tirées des impresses, par la vertu 
d'un intellect agent qui le présente à l'intellect patient ; 
fiction de gens qui voulaient parler de ce qu'ils ne sa- 
vaient pas. C'est ce qu'ont appris les vieux jésuites étant 
jeunes, et ce que j'ai appris moi-même. Apparemment, 
c'est ce qu'on veut que le P. André enseigne, car voici i;e 
qu'on lui a fait dicter à Rouen. » Le P. Malebranche ne 
rapporte que l'article qui regarde M. de Cambrai; cet 
article dit, en latin de philosophie, que notre âme produit 
comme cause véritablement efficiente, non seulement ses 
volitions libres, mais tout ce que les philosophes de l'é- 
cole appellent actes vitaux : ses intellections, ses imagi- 
nations, ses sensations mêmes; qu'en les produisant, elle 
se change physiquement elle-même; qu'elle remue son 
corps par une efficace proprement dite, etc., d'où il s'en 
suit qu'elle produit ce qui se passe en elle, malgré elle... 
Après quelques remarijues sur celte belle décision, « vous 
n'ignorez pas. Monseigneur, dit le P. Malebranche, le 
souverain mépris que l'on a dans le monde pour la phi- 



370 Bibliothèque Oratorienne 

losophie de Técole qu'enseignent les jésuites, et le tort 
que cela leur fait. Ce serait certainement un grand ser- 
vice qu'on leur rendrait , si on les désabusait de leurs 
préventions, et si on arrêtait leur zèle aveugle pour des 
opinions ridicules et païennes, qui ne servent qu'à les 
rendre eux-mêmes méprisables et odieux. Ce serait rendre 
service à l'Eglise et à leurs écoliers, qu'ils préoccupent de 
faux sentiments contraires à ceux que vous exposez dans 
votre ouvrage, lesquels sont propres à élever l'esprit du 
lecteur, et à le porter à rendre à Dieu seul la gloire qui 
lui est due. » 

Le P. Malebranche représente à M. de Cambrai que 
son zèle pour la religion , que son amour pour la vérité , 
que son respect pour les sentiments de saint Augustin , 
que sa charité pour les jésuites mêmes, pour la jeunesse 
qu'ils élèvent et pour le bon P. André, ajoutait-il, dont 
on trouble la paix par des écrits injurieux; enfin, que son 
propre honneur, auquel sa qualité d'archevêque ne per- 
mettait pas de laisser donner atteinte, l'obligeait de 
parler dans la conjoncture, et de soutenir fortement que 
le sentiment de saint Augustin sur les idées éternelles, 
immuables, distinguées des perceptions passagères que 
nous en avons , est non seulement très certain , mais le 
principe de la certitude des sciences; ou du moins de se 
plaindre, dans les journaux de Paris ou de Trévoux, de 
la témérité qu'on a eue de mettre sans sa participation , 
à la tète de son ouvrage, une remarque où il n'y a pas 
de sens : maligne et injurieuse contre le P. Malebranche, 
et dont la malignité retombait sur lui-même. 

« Pardonnez-moi, Monseigneur, dit-il en finissant, la 
franchise et la simplicité avec laquelle je vous écris ce 
que je pense; c'est la confiance que je prends en vous, 
c'est l'amitié sincère (soulïrez cette expression de mon 



t 



La Vie du R. P. Malebranche 371 

cœur), amitié que j'ai conservée très chèrement et sans 
la moindre interruption depuis plus de trente ans, qui 
me fait parler de la sorte et qui, nonobstant le respect 
que je vous dois, fait que j'ose encore vous prier de relire 
avec attention une longue et désagréable lettre, pour 
mieux comprendre ce que vous pourriez faire pour paci- 
fier toutes choses et pour défendre la vérité, sans blesser 
la charité. 

« Je suis, etc. » 

La lettre est datée du mois de juin 1713. Il ne s'agis- 
sait plus que de la faire tenir à M. de Cambrai par une 
voie qui l'obligeât d'y rendre une réponse convenable. 
Dans ce dessein, le P. Malebranche, craignant peut-être 
f[uc son Traité de l'amour de Dieu n'eût un peu refroidi le 
prélat à son égard, crut devoir s'adresser à des amis 
communs. Mais la terreur des jésuites qui, disait-on, 
avaient partout alors des rapporteurs en titre d'oftice , 
était si répandue, que pas un ne s'en voulut charger. On 
s'étonna même qu'un simple prêtre osât se plaindre si 
fortement d'une puissance qui faisait trembler un cardi- 
nal-archevêque jusque sur le trône de l'Eglise de Paris. 
Le P. Malebranche, quoique pacifique, était intrépide; il 
n'abandonna pas son dessein. La persécution qu'il pou- 
vait s'attirer, telle qu'elle pût être, lui parut un moindre 
mal que la calomnie sur ce qu'il avait de plus cher au 
monde, qui était sa religion. Dans cette pensée, il lut sa 
lettre à un magistrat de ses amis, qui voyait souvent le 
cardinal de Polignac ^ Cette éminence, bel esprit et ha- 



1 Melcliior, né ;ui Puy on Velay lo 11 octobre Ifiiïl , nrdio- 
vètiiic d'Auch en I72i), auditeur de rote en 1700, [il('niiiotoiitiaire 
en Hollande enl 7 10, 1712 et 1713, cardinal en 1713, mort à Paris 
le 10 novembre 1741, à quatre- vingts ans, reçu de l'Académie 



372 Bibliothèque Oraloriennc 

bile, avait plusieurs sentiments du P. !\Ialebranche; il 
considérait même sa personne. Le magistrat lui parla de 
son affaire avec les jésuites, et de sa lettre à M. de Cam- 
brai. Le cardinal, frappé de la justice de ses plaintes, 
promit de l'envoyer au prélat bien accompagnée. On la 
lui porta; il la reçut avec cet air grand et | oli qui lui est 
naturel. Mais après l'avoir lue, on dit que la frayeur le 
saisit comme les autres. En effet, les premières per- 
sonnes du royaume craignaient, en ce temps-là, l'exorbi- 
tant pouvoir du P. le Tellier, confesseur du roi , qui 
faisait faire tout ce qu'il voulait à son auguste pénitent. 
Quoi qu'il en soit, son Eminence, accoutumée aux traités 
de paix, jugea plus à propos de mettre l'affaire en négo- 
ciation. Il en écrivit lui-même à M. de Cambrai, pour sa- 
voir, avant toutes choses, quel était son sentiment sur la 
préface ajoutée à son livre de V Existence de Dieu. La ré- 
ponse du prélat fut courte, mais substantielle; il déclara 
qu'il désapprouvait la préface; qu'il ne l'avait point vue 
avant l'impression; que les preuves de l'existence de 
Dieu qu'il avait puisées dans la Recherche de la vérité lui 
paraissaient solides et qu'il ne s'en était servi que parce 
qu'il les croyait telles. M. de Polignac n'en demanda 
point davantage. Il alla voir le P. le Tellier. 11 n'arrive 
guère qu'on se fasse craindre des hommes , sans les 
craindre beaucoup soi-même. C'est l'état où il le trouva. 
Car, surtout depuis que la tameu=e lettre de l'abbé Bo- 
chart ^ eut éventé la plupart de ses mines , il était dans 



frauçaise en 1704, des sciences en 1713, et des belles-lettres en 
1717, auteur de VAnti-Liicrécp. 

1 M. l'abbé Bochait de Saron , de bonne noblesse , trésorier de 
la Sainte -Chapelle, écrivait contre le livre de Quesnel avant la 
Constitution; il avait de l'esprit et aurait été évêque sans un 
malheur qui lui arriva. Étant en faveur auprès du P. le Tellier, 
il savait ce qui se passait à la cour. 11 écrivit à son oncle, évêque 



l/i Vie du R. P. Malcbranche 373 

de cruelles appréhensions. Il avait pour lui le roi, mais 
il avait contre lui tout le public, ennemi toujours formi- 
dable aux rois mêmes. Craignant donc d'ajouter de nou- 
veaux ennemis à ceux qu'il avait déjà faits à la société , 
il écouta favorablement les plaintes du P. Malebranche ; 
il entra dans ses raisons ; il condamna le procédé du 
P. de ïournemine; car on venait d'apprendre qu'il était 
l'auteur de la préface. Il conclut à une prompte satisfac- 
tion. 

Le P. le Tellier était dans sa Compagnie presque aussi 
redouté qu'à la cour. Il fallut que le P. de Tournemine 
pliât, il écrivit au P. Malebranche une espèce de lettre 
d'excuse, dans laquelle il lui marque en deux mots qu'il 
n'avait point eu dessein de le blesser, ni de rendre sa re- 
ligion suspecte. La réparation ainsi conçue ne parut pas 
sincère; car il n'était pas question de son dessein, qui ne 
pouvait nuire à personne, mais de ses paroles, qui étaient 
manifestement injurieuses à tous les cartésiens et en 
particulier au P. Malebranche. Elle parut encore insuffi- 
sante par un autre endroit : elle était secrète, et l'affront 
avait été public. Ainsi, ni M. le cardinal de Polignac ni 
le P. Malebranche n'avaient lieu d'en être contents. 
Pour les satisfaire, il fallait une déclaration plus solen- 
nelle et plus nettement conçue. Le P. de Tournemine fut 
obligé d'en passer par là. Il en mit une plus ample dans 
son Journal de Trévoux, mois de novembre 1713. En 
voici la substance : il y déclare publi(|ucmcnt qu'il n'a 



«le Valfticp, conibion il y av;iit flo niouvomcnt pniir parvenir à 
la comlainnatiou de Quesncl; il lui découvrit lotilps les intrignes 
du cîibinet du roi et que déjà l'on avait gagné quatre ou cinq 
évèques : de Gap, de la Rochelle, etc.. L'abhé Boehard donna ?a 
lettre à un prêtre pour la mettre à la poste. Celui-ci la porta au 
cardinal de Noailles qui la fit imprimer aussitôt. Elle fit beau- 
coup de bruit et les jansénistes en triomphèrent. 



374 Bibliothèque Oratorienne 

jamais pensé à jeter un soupçon d'athéisme sur le P. Ma- 
Icbranchc, lequel il reconnaît pour un vertueux prêtre et 
qui aime la religion; qu'il a seulement voulu dire dans 
sa préface qu'il y a de prétendus athées cartésiens et ma- 
lebranchistes ; que c'est un fait, et que le dire ce n'est 
pas attaquer le P. Malebranche. Bien des personnes 
trouvèrent cette nouvelle satisfaction aussi peu sincère 
que la précédente. En effet, on y remarque un procédé 
qui n'était point net. Le P. de Tournemine disait, contre 
toutes les règles de la logique et du bon sens, que par les 
cartésiens et les malebranchistes en général, il n'avait 
entendu que certains cartésiens et certains malebran- 
chistes en particulier. D'ailleurs, il ne séparait la ca- 
lomnie de sa préface que par une autre calomnie, qu'il 
avançait en l'air contre quelques-uns de ces philosophes. 
Car on est bien sûr, disait-on, que les vrais cartésiens 
n'ont pas besoin qu'on leur prouve l'existence de Dieu , 
qui est dans leur philosophie en premier principe, ni les 
vrais malebranchistes la vérité de la religion chrétienne, 
qui entre essentiellement dans leur système. Ce qu'a- 
joute cavalièrement le P. Tournemine, que c'est un fait, 
pour toute preuve de ce qu'il assure , ne fut pas trouvé 
plus judicieux; car on avance tous les jours des faits 
faux, et il n'est certainement ni de l'intérêt du public, ni 
de celui des particuliers, surtout des Pères jésuites, qu'^n 
les avançant on en soit quitte pour dire que ce sont des 
faits. Ainsi raisonnait le monde. 

Le P. Malebranche voyait aussi bien que personne que 
la satisfaction qu'on lui faisait n'était pas dans les formes. 
Cependant, comme il avait une partie de ce qu'il souhai- 
tait, et que M. de Cambrai, ce qui était l'essentiel, désa- 
vouait l'auteur de la préface, il crut devoir, ou du moins 
pouvoir en conscience se tenir en repos; peut-être qu'il 
espéra que ce prélat ne manquerait pas de s'expliquer 



La Vie du R. P. Malebranche 375 

publiquement dans une troisième édition qu'il donnerait 
lui-même de son livre. Car les deux premières n'étaient 
pas de lui. Mais si M. de Cambrai ne fit point la démar- 
che qu'on en pouvait attendre, soit qu'il n'estimât pas 
assez son ouvrage pour le présenter au public de sa 
propre main, soit qu'il fût alors trop occupé contre les 
jansénistes , ou par quelque autre motif que nous igno- 
rons, il en faisait d'équivalentes; car dans les lettres 
qu'il écrivait à diverses personnes, et que ses illustres 
héritiers ont publiées après sa mort, nous voyons qu'il 
adopte ouvertement les principes fondamentaux delà phi- 
losophie de M. Descartes et du P. Malebranche : savoir : 
la notion de Dieu sans l'idée de l'Etre universel ; je dis de 
l'Etre universel' par opposition même aux êtres particu- 
liers; la preuve de l'immortalité de l'âme, par la distinc- 
tion évidente de l'être pensant, qui est l'esprit, et de 
l'être étendu, qui est le corps ; l'union de ces deux sub- 
stances dans l'homme, par les seuls décrets de la volonté 
de Dieu, sans les secours de ces modes imaginaires ou 
péripatétiques; et surtout le grand principe du P. Male- 
branche, que la raison qui nous éclaire intérieurement, 
que tous les hommes consultent, et qui leur répond en 
tous lieux, à la Chine comme en France, en un mot, 
dans laquelle nous puisons la lumière, la vérité, la sa- 
gesse, est le Dieu même que nous adorons. Ce dernier 
fait est trop important, par rapport à tout ce qu'on vient 
de dire, pour n'en pas donner la preuve. La voici. 

M. de Cambrai, dans sa dernière lettre posthume % 
marquant à un homme de qualité les principaux points 
de la religion , qu'il est facile de se démontrer à soi- 

1 Cette expression du P. Malobrauche ne convenait point au 
P. André qui ne s'en servait qu'en y ajoutant l'être pur. 

2 Lettrca sur la religion, lettre VII, § 1. (Page 143 de l'édi- 
tion Outlienin-Ghalandre.) 



376 Bibliothèque Oratorienne 

même, lui parle en ces termes, qu'il faut rapprocher des 
principes de son livre de VExistcnce de Dieu, pour en 
comprendre tout le sens. 

« Par exemple, dit-il, il est facile de voir que notre 
faible raison est à tout moment redressée au dedans de 
nous par une autre raison supérieure, que nous consul- 
tons et qui nous corrige. Raison , continue-t-il , que nous 
ne pouvons changer, parce qu'elle est immuable, et qui 
nous change, parce que nous en avons besoin. Tous la 
consultent en tous lieux; elle répond à la Chine, comme 
en France et dans l'Amérique. Elle ne se divise point en 
se communiquant; ce qu'elle me donne de sa lumière 
n'ôte rien à ceux qui en étaient déjà remplis; elle se 
prête à tout moment sans mesure, et ne s'épuise jamais. 
C'est un soleil dont la lumière éclaire les esprits, comme 
le soleil éclaire les corps. Cette lumière est éternelle et 
immense; elle comprend tous les temps, comme tous les 
lieux; elle n'est point moi, puisqu'elle me reprend et me 
corrige moi-même; elle est donc au-dessus de moi et au- 
dessus de tous les hommes faibles et imparfaits, comme' 
je le suis. Celte raison suprême, qui est la règle de la 
mienne; cette sagesse, de laquelle tout sage reçoit tout ce 
qu'il a; cette source supérieure de lumières, où nous 
puisons tout, est le Dieu que nous cherchons. Il est par 
lui-même, et nous ne sommes que par lui; il nous a faits 
soinblables à lui, c'est-à-dire raisonnables, afin que nous 
puissions le connaître, comme la vérité infinie, et l'aimer, 
comme l'immense bonté : voilà la religion. » 

On me pardonnera cet écart, qui a paru nécessaire 
pour faire voir dans son plein le ridicule de la calomnie. 
Je reviens au P. Malebranche. 

1 C'est à ce mot que se termine la page 160 et dernière du 
Mss. de Troyes. 



CHAPITRE XI 



Boursier publie son livre de V Action de Dieu (1713). — Male- 
branche répond par des Héflexions (1715). - Sa dernière ma- 
ladie. — Sa mort. — Lettre du P. André au P. Lelong. 



Le P. Malebranche était encore aux prises avec les 
jésuites, lorsqu'un nouvel ennemi le vint attaquer. C'est 
l'auteur inconnu^ du fameux livre de V Action de Dieu sur 
les créatures, ou de In prémotion physique : adversaire, il 
faut l'avouer, le plus redoutable qu'ait eu le P. Male- 
branche, depuis iW. Arnauld ; bel esprit, élégant écrivain, 
véhément orateur, plus pénétrant même que le commun 
des philosophes , et plus savant que la plupart des théo- 
logiens de l'école. Venons à son ouvrage, qui a fait tant 
de bruit, et qui attaque le P. Malebranche avec tant 
de feu. 

On y distingue aisément deux desseins : celui de l'au- 
teur et celui du livre. L'un et l'autre méritent d'être 
connus. 

Le dessein de l'auteur, c'est lui-même qui nous l'ap- 
prend dans sa préface. On ne s'étendra point, dit-il, à 
rendre raison pourquoi on fait maintenant paraître cet 
ouvrage. La circonstance du temps et la situation des 

* C'est Boursier. 



378 Bibliothèque Oratoricnne 

affaires parlent sur cela assez hautement. Ces affaires 
étaient qu'alors le roi Louis XIV, à l'instigation du P. le 
Tellier, son confesseur, et de quelques prélats du royaume, 
sourdement animés par ce rusé personnage, demandait à 
Rome la condamnation du livre composé par le P. Ques- 
nel, approuvé par M. le cardinal de Noailles, admiré par 
tous ceux qu'on appelle jansénistes. Entre autres propo- 
sitions qu'on en avait extraites pour être censurées, il y 
en avait plusieurs qui regardaient l'efficacité de la grâce. 
On en fut bientôt informé en France. A cette nouvelle, 
tous les défenseurs de la grâce efficace par elle-même 
prirent l'alarme, d'autant plus qu'ils savaient parfaite- 
ment bien que les promoteurs de la censure, qui étaient 
notoirement les jésuites, avaient fort souhaité d'établir 
le système de leur Molina sur la ruine de celui des tho- 
mistes, leurs anciens adversaires. Voilà la circonstance 
du temps qui nous découvre le dessein de l'aufeur du 
livre de V Action de Dieu. Pendant qu'on examinait à 
Home les propositions dénoncées, il entreprit en France 
de si bien appuyer la grâce efficace par elle-même, que la 
constitution future n'y peut donner atteinte. Aussi , on 
peut regarder son ouvrage comme un préservatif. Mais il 
y a deux manières d'expliquer la grâce efficace par elle- 
même : 

1° Par la supériorité actuelle de ses attraits sur ceux 
de la concupiscence, de sorte qu'elle entraîne invincible- 
ment le consentement de la volonté au bien; 

2" Par la prémolion physique, c'est-à-dire par une 
opération toute puissante de Dieu, surajoutée aux at- 
traits : opération qui est telle, que non seulement elle 
prévient l'action de la créature, dont elle ne dépend en 
aucune façon, mais encore qu'étant une fois posée, il y a 
contradiction que la créature n'agisse pas. 

Le premier système est celui des deux délectations 



La Vie du R. P. Malebranche 379 



victorieuses, et même invincibles. C'est proprement co 
qu'on appelle jansénisme sur la grâce. 

Le second système est celui des thomistes et celui 
qu'embrasse l'auteur, sans néanmoins tout à fait aban- 
donner le premier. Car il prétend que dans le conflit des 
deux mouvements inégaux, l'un de la grâce, et l'autre de 
concupiscence, la prémotion sera toujours du côté le plus 
fort. Ce qui le fait paraître assez souvent plus ami du 
jansénisme qu'il ne semble' le vouloir. Quoi qu'il en soit, 
le dessein manifeste de son livre est de prouver, par le 
raisonnement, la nécessité de la prémotion physique 
pour toutes sortes d'actions, bonnes ou mauvaises. Là- 
dessus il forme un plan d'ouvrage fort vaste et fort 
éblouissant. Tout y entre , tout y prouve la prémotion 
physique : corps, esprits, nos connaissances, nos amours, 
nos vertus, nos péchés même, etc. Mais il n'est pas be- 
soin de nous arrêter au détail de ses preuves prétendues. 
Pour en donner une idée complète, il suffira de celle qui 
lui e^t particulière, qu'il appelle une démonstration, et 
sur laquelle il appuie plus que sur toutes les autres, qui, 
en effet , ne sont d'aucune force. Quelle est donc cette 
preuve tranchante, invincible, péremptoire, de la prémo- 
tion physique, aujourd'hui si nécessaire pour sauver la 
catholicité de certaines gens? 

L'auteur la tire de la différence qu'il établit au com- 
mencement de son ouvrage, entre les modifications des 
esprits et celles des corps. Son raisonnement est curieux : 
il avoue d'abord, avec les cartésiens, que les modifications 
des corps ne sont que "des manières d'être, qui n'ajoutent 
rien à leur substance. Car il est évident que les corps 
n'en ont pas plus de réalité pour être en mouvement ou 
en repos, pour avoir telle ou telle figure. En un mot, il 
anéantit toutes les formes péripatéticiennes , qualités 
occultes, accidents absolus, tous ces petits êtres ou enti- 



380 Bibliothèque Oraforienne 

tatules qui servent à remplir le vide de la philosophie de 
l'école ; mais ce n'est que pour les reproduire dans les 
esprits avec un profit tout clair pour la nature. 

Car il prétend que les modifications des esprits sont de 
nouveaux degrés d'être , surajoutés à leur substance par 
une espèce de création. Ainsi, une connaissance que j'ac- 
quiers, un amour qui naît dans mon cœur, un acte que 
je forme, une sensation , un plaisir, une douleur qui me 
survient, sont autant de réalités nouvelles qui augmen- 
tent véritablement, qui étendent, qui amplifient l'être de 
mon âme. C'est ce que l'auteur appelle une vérité riche 
et féconde, et qui donne le jour à tant d'autres. La rai- 
son qu'il en donne lui paraît évidente : c'est que la ma- 
tière ayant des parties réellement distinctes, les divers 
arrangements de ces parties y peuvent causer des chan- 
gements réels, sans y introduire aucun être nouveau. 
Mais il n'en est pas de même de notre âme. Etant une et 
simple, elle ne peut recevoir aucun changement, sans 
acquérir ou perdre quelque réalité, quelque degré d'être 
Or, si cela est vrai, la prémotion physique est démontrée, 
car certainement il n'y a que Dieu qui puisse créer dans 
la nature de ces nouveaux degrés d'être, qui augmen- 
tent, qui amplifient la réalité des substances. 

La suite du système répond au commencement. C'est 
Dieu qui fait tout, et même le consentement libre de nos 
volontés, par une opération invincible. En un mot, il 
semble que l'auteur ne reconnaisse qu'un seul attribut 
régnant, qui est la toute -puissance, quoiqu'il retienne 
fort exactement les noms de tous les autres; mais re 
nous arrêtons plus qu'à ce qu'il dit par rapport au 
P. Malebranche. Voyons en quoi il convient avec lui, et 
en quoi il en diffère. 

Il convient avec le P. Malebranche que nous voyons en 
Dieu les idées de toutes les choses, que nous connaissons 



La Vie du R. P. Malebranche 381 

l'idée même de la matière ou des corps, qu'il appelle, 
comme lui, l'étendue intelligible. Mais il va plus loin : il 
prétend que nous avons aussi une idée claire de notre 
âme , et par conséquent que nous la voyons aussi en 
Dieu; ce qui lui était nécessaire pour justifier le' ton 
décisif, avec lequel il parle de sa nature et de ses opéra- 
tions. 

Il convient avec le P. Malebranche que Dieu renferme 
dans son essence infinie les vérités spéculatives, qui sont 
les règles éternelles de ses jugements comme des nôtres; 
les vérités de géométrie, par exemple, dans l'étendue 
intelligible. Mais il en demeure là. Il ne reconnaît point, 
par rapport à Dieu , des vérités éternelles pratiques , ou 
qui soient les règles de ses volontés. Il soutient, au con- 
traire, que tout ce que Dieu veut est saint, précisément 
parce qu'il le veut ; sage, parce qu'il le veut; juste, parce 
qu'il le veut. Point d'ordre immuable, point de loi éter- 
nelle qui le dirige dans sa conduite; point de raison qui 
détermine sa volonté, ni dans ses desseins, ni dans ses 
voies. Ainsi , quand on nous demande pourquoi Dieu 
a voulu telle ou telle chose, il faut répondre hardiment 
(|u'il l'a voulu, parce qu'il l'a voulu. 

Il convient avec le P. Malebranche que les créatures 
ne sont que des causes purement occasionnelles à l'égard 
des eflets qu'elles semblent produire hors d'elles-mêmes: 
l'âme sur le corps, par exemple, et les corps les uns sur 
les autres. Mais il l'abandonne sur les lois générales, soit 
dans l'ordre de la nature , soit dans l'ordre de la grâce. 
Il dit que Dieu fait tout par des volontés particulières, les 
monstres les plus dillbrmes, conmie les animaux les plus 
régulièrement formés. Il veut en Dieu des décrets absolus 
pour tout ce qui arrive, pour la réprobation de Judas 
comme pour la prédestination de saint Pierre; pour re- 
fuser à une partie des anges la prémolion qui leur était 



38-2 Bibliothèque Oratorienne 

nécessaire pour persévérer dans la justice, comme pour 
la donner aux autres ; pour opérer le consentement au 
péché dans un impie , comme pour produire dans l'hu- 
manité sainte du Verbe les actes les plus sublimes d'une 
vertu plus qu'humaine. 

Enfin, l'auteur du livre de V Action de Dieu combat le 
P. Malebraiiche sur bien d'autres chefs , ainsi qu'on le 
verra dans la suite, mais principalement sur la nécessité 
de l'Incarnation , sur la manière dont l'âme sainte de 
Jésus-Christ, le vrai Salomon, est déterminée dans le 
choix des matériaux ({u'elle emploie dans la construction 
du temple éternel , sur les lois générales que Dieu suit 
ordinairement dans l'ordre de la grâce, comme dans celui 
de la nature. C'est là-dessus que l'auteur sonne vigoureu- 
sement le tocsin sur le P. Malcbranche, à l'exemple de 
M. Arnauld, dont il copie les crili(jues avec tant de fidé- 
lité qu'il en imite jus(iu'aux brouilleries , et qu'il en 
combat jusqu'aux fantômes avec la contenance la plus 
triomphante. Voilà pour la matière de son ouvrage. 

La forme qu'il y a donnée contient deux choses remar- 
quables, on peut dire même extraordinaires : la méthode 
et le style. Comme il ne vise à rien moins qu'à démon- 
trer la prémotion physique, il afl'ecle fort sérieusement la 
méthode des géomètres. On ne voit à l'entrée des ques- 
tions que demandes, axiomes, lemmes, théorèmes, corol- 
laires, qui aboutissent enfin à une démonstration en 
forme, où il emploie même souvent, pour comble d'éru- 
dition mathématique, des expressions d'algèbre. L'étalage 
est sans doute fort beau à l'œil ; mais quand on ne juge 
pas de la pièce pour la décoration, il paraît que cette 
méthode ne convient ni à la matière ni à la personne de 
l'auteur, pour des raisons qu'on laissera dire au P. Maie- 
branche. 

A l'égard de son style, on lui doit rendre cette justice 



La Vie du R. P. Malebranche 383 

qu'à tout prendre il est parfaitement beau , d'une imagi- 
nation vive, d'un goût fort brillant, d'un goût exquis, 
neuf dans ses tours, pur dans son langage, aisé, rond, 
.ferme, nerveux, assez varié, fort travaillé, plein d'élo- 
quence dans tous les endroits qui en sont, ou qu'il a su, 
par son adresse, en rendre susceptibles. 

Tant de (jualités brillantes, réunies dans un ouvrage , 
ne pouvaient manquer de lui donner succès. Mais il y 
avait plus. L'auteur défendait la grâce efticace par elle- 
même, nom seul capable de le faire applaudir par une 
foule de théologiens. Il combattait à outrance le nouveau 
pélagianisme de Molina, ce qui n'était pas un titre moins 
favorable pour avoir les suffrages du public. Il employait 
un moyen encore plus sûr : il s'appuyait partout de saint 
Augustin, autorité si respectable, si respectée par tous les 
bons catholiques. Enfin, cet ouvrage venait tout à propos 
pour être applaudi et vanté; car il parut vers la fin de 
1713, dans le temps même que la fameuse bulle Unige- 
nitus, obtenue par les molinistes, arrivait en France ^ On 
en fit deux éditions à la fois* : l'une in-4°, l'autre in-12, 
en six volumes, qui furent en moins de rien débitées 
par tout le royaume. Les thomistes le vantèrent comme 
le bouclier de leur école ; les jansénistes l'admiraient 
comme un livre envoyé du ciel pour sauver leur grâce 
efficace par elle-même : c'était, en un mot, à qui le ferait 
plus valoir. La disposition des esprits lui était d'ailleurs 
fort avantageuse. Le P. le Tellier, qui passait alors pour 
le chef des molinistes , avait irrité toute la terre par ses 



1 Le P. André était à Rouen, où il finissait son cours de plii- 
losopliie, lorsque la Constitution arriva. 

2 Le P. Fouquet de l'Oratoire avait envoyé le manuscrit au 
P. Quesnel en Hollande pour l'y faire imprimer. Le P. Qucsnel 
le donna à examiner à M.Petitpied, qui voulut Ijien se cliarger 
de l'édition. L'ouvrage parut avec ajiprobation et privilège. 



384 Bibliothèque Oratorienne 

violences, par la barbare exécution de Porl-Royal, par les 
coups terribles qu'il avait portés au cardinal de Noailles, 
par les rigueurs exercées contre tant d'autres personnes , 
par les exils, par les emprisonnements, par les proscrip- 
tions les plus odieuses, et en dernier lieu, par la dernière 
Constitution qui causa d'abord en France un soulèvement 
pres({ue général. Cette aversion du public pour le chef 
des molinistes, n'avançait pas les affaires du molinisme. 
En un mot, on fut ravi de voir paraître un ouvrage qui 
battait les jésuites, ou plutôt le système qu'ils semblaient 
vouloir établir, par autorité du roi et du pape, sur la 
ruine de tous les autres. 

Le P. Malebranche se ressentit bientôt du grand succès 
qu'on donnait au livre de V Action de Dieu. On se souve- 
nait encore que M. Arnauld l'appelait autrefois le nou- 
veau protecteur de la grâce molinienne ; on voyait ({ue 
l'auteur le mettait sans façon, avec les molinistes, au 
nombre des partisans de la grâce versatile. C'est son 
terme favori pour donner un air de ridicule aux sen- 
timents qu'il attaque. Les jansénistes, qui ne lui avaient 
jamais pardonné ni son Traité de la nature et de la grdce, 
ni ses réponses à M. Arnauld, si fortes contre leur doc- 
trine, crurent la conjoncture favorable pour lui témoigner 
leur ressentiment. Ils remarquèrent, et ils firent remar- 
quer tous les endroits du livre qui le regardaient, princi- 
palement l'article des lois générales. Comme il y a peu 
de personnes qui aient assez d'esprit ou de pénétration , 
pour embrasser ce grand système dans toute son étendue, 
cela ne manqua point de produire son effet. M. Arnauld, 
dont l'auteur ne fait qu'abréger les critiques, triompha 
donc encore une fois du P. Malebranche; mais son 
triomphe ne dura pas longtemps. On fit voir que le co- 
piste , un peu trop fidèle , ne prenait pas mieux que son 
original les sentiments de son adversaire. On n'en de- 



La Vie du R. P. Malebranche 385 

meura poinL là. Les amis du P. Malebranche entrepri- 
rent de le déterminer à une réponse par écrit. Il n'y 
a sorte de motifs qu'on ne lui apportât pour l'y résoudre; 
mais il avait toujours mille excuses pour ne pas écrire ; 
et en ce temps- là il faut avouer qu'il en avait de fort 
bonnes raisons : une santé faible, un âge fort avancé, une 
mort prochaine. Il sentait son juge à sa porte, et il ne son- 
geait plus qu'à lui répondre. D'ailleurs, le livre qui lui 
déclarait la guerre ne se soutenait que par la beauté du 
style, par la nouveauté de l'entreprise, et par le mouve- 
ment extraordinaire que la nouvelle bulle avait excité 
dans les esprits. Le P. Malebranche ne l'ignorait pas. Il 
savait de plus que l'auteur, quoique élégant écrivain , 
était fort ennuyeux par bien des endroits, par sa matière 
qui est abstraite, par sa méthode qui est sèche, par ses 
sentiments qui sont durs , par ses preuves qui sont fai- 
bles, par ses écarts qui sont trop fréquents, par son ob- 
scurité lorsqu'il pose ses principes , par son embarras 
lorsqu'il répond aux diflicultés, et surtout par la lon- 
gueur de son ouvrage, qui est énorme, par rapport à son 
dessein. Enfui , l'auteur ne faisant que répéter de vieilles 
objections, qu'était-il besoin de lui opposer de nouvelles 
réponses? 

Nonobstant toutes ces raisons, les amis du P. Male- 
branche lui lirent tant d'instances réitérées , qu'il se 
rendit à leurs désirs. Mais, comme il se sentait trop 
infirme pour entreprendre un ouvrage de longue haleine, 
il se contenta de faire quel([ucs réflexions sur divers en- 
droits du livre de la Prémotion physique. C'eût encore été 
une grande afTaire de suivre l'auteur dans toutes les ob- 
scurités où il s'enveloppe. C'est pourquoi le P. Male- 
branche ne s'arrête qu'aux points cajjitaux de sa doc- 
trine, à le combattre dans ses principes, et à éclairer les 
matières plutôt qu'à réfuter, pied à pied, son nouvel 

11* 



386 Bibliothèque Oratorienne 

agresseur: en un mot, il observe constamment jusqu'à 
la tin sa belle maxime, qui est, en se défendant, de songer 
moins à son honneur qu'à l'utilité publique. On sera 
sans doute bien aisé d'avoir ici l'analyse de ce dernier 
ouvrage du P. Malebranche , quoiqu'il ne soit pas, du 
moins pour le style , de la force des premiers. C'est 
comme son testament sur presque toutes les grandes ma- 
tières qu'il a traitées, principalement sur la grâce. Mais 
avant (jue d'en rapporter les articles , il me paraît à pro- 
pos d'exposer les plus fameux systèmes qui aient eu 
cours dans rp]glise depuis le concile de Trente , sur cette 
importante matière, de peur que par ignorance ou par 
malice on n'aille confondre celui du P. Malebranche avec 
aucun des autres. Or il y en a trois principaux, que voici 
en abrégé : 

1" Celui de Jansénius, qui veut que la grâce nécessaire 
pour faire le bien soit invincible, et même irrésistible: 
c'est-à-dire, (ju'elle nous ôte le pouvoir actuel et pro- 
chain d'y résister. On en a parlé ailleurs assez au long ; 

2° Celui des thomistes ou d'Alvarès, qui soutient la 
nécessité d'une grâce physiquement prédominante, pour 
nous faire faire le bien : c'est-à-dire , qui est telle que , 
lorsqu'elle est donnée, il y a contradiction que la vo- 
lonté n'y consente pas, parce qu'elle donne l'acte même 
du consentement, mais sans nous ôter néanmoins le plein 
pouvoir de n'y pas consentir. On en parlera dans la suite 
plus amplement ; 

3" Celui de Molina , dont les principes sont que nous 
avons dans l'état de péché, où nous sommes, les mêmes 
forces naturelles pour faire le bien que nous aurions dans 
l'état de pure nature , où nous naîtrions sans péché : que 
par conséquent nous pouvons, par les seules forces de 
notre libre arbitre, produire, quant à la substance, les 
actes des plus héroïques vertus: croire en Dieu, espérer 



La Vie du R. P. M (débranche 387 

en lui , l'aimer par-dessus toutes choses, vaincre les ten- 
tations les plus violentes, etc. Que cependant la grâce 
nous est nécessaire, non pas, comme on le voit assez, 
pour produire ces actes vertueux, mais pour les produire 
plus facilement, plus constamment, et surtout pour leur 
donner la surnaturalilé requise , afin qu'ils aient une 
juste proportion avec notre (in, qui est surnaturelle: 
que la grâce dépend du libre arbitre, non seulement pour 
être efficace, lorsqu'on l'a, mais encore pour être donnée, 
lorsqu'on ne l'a point; ce qui arrive, dit-il, en vertu 
d'une loi passée entre le Père éternel et Jésus-Christ, 
notre médiateur, par laquelle il est arrêté que Dieu don- 
nerait sa grâce à quiconque s'y disposerait , par le bon 
usage de son libre arbitre, et avec ses forces naturelles : 
enfin, que notre libre arbitre est si fort, qu'il peut de 
lui-même désirer la grâce, la demander à Dieu, s'y rendre 
propre en quelque manière et s'y préparer, de sorte 
qu'elle nous soit donnée plus facilement, selon le cours 
ordinaire de la Providence. Mais ce qu'il y a d'essentiel 
dans le système de Molina, par rapport à la matière 
dont il s'agit, c'est que la grâce ne détermine pas la vo- 
lonté , qu'il n'est pas même besoin qu'elle prévienne 
d'aucun instant réel notre consentement, et que son effi- 
cace, et, comme parlent quelques-uns de ses disciples, sa 
congruité ne vient pas de la grandeur de sa force intrin- 
sèque, mais seulement des circonstances favorables où 
elle est donnée , et dans lesquelles Dieu a prévu qu'elle 
aurait son eflet. 

Ainsi, le premier système donne visiblement atteinte 
au libre arbitre ; le second ne semble en retenir que 
le nom; le troisième retient la chose et au delà, mais aux 
dépens de la grâce. Il en faut donc un quatrième, qui ne 
blesse ni l'un ni l'autre, selon la sage règle de saint Au- 
gustin : Ne sic defcndamus gratiam ut libcrum arbitrium 



388 Bibliothèque Oralorienne 

ail ferre videamur : rursus ne liberum sic asseramm arbitrium, 
ut superba impietate ingrati Dei gratiœ judicemur. 

Les Réflexions ' du P. Malebranclie sur le livre de l'Ac- 
tion de Dieu commencent d'abord d'un style qui sent 
un peu son vieillard ; mais peu à peu sa plume s'anime 
sous sa main , et lui fournit souvent des traits qui font 
reconnaître encore l'auteur de la Recherche de la vérité. 
Mais à quoi on le reconnaît beaucoup mieux, c'est à la 
force de son esprit, qui ne se dément jamais; à la profon- 
deur de ses pensées, qui vont toujours aux premiers 
principes; à la justesse de son bon sens, qui sait à propos 
s'arrêter aux barrières que Dieu a mises à notre raison ; 
à la précision théologique, avec laquelle il discerne, en 
matière de foi , ce qui appartient au dogme de ce qui 
n'est qu'opinion ; à sa modestie enfin , et surtout à l'é- 
quité, à la modération, à la cbarité de sa conduite è 
l'égard de son adversaire : car, quoiqu'il infère assez 
clairement bien des hérésies du livre de V Action de Dieu, il 
déclare partout que son intention n'est pas de faire passer 
l'auteur pour hérétique, ni même de rendre sa foi suspecte. 
Ainsi la charité adoucit ce que la nécessité oblige de dire. 

Tel est le caractère des Réflexions du P. Malebranche. 
Il douta longtemps^ s'il les ferait imprimer, car il était 
arrivé au livre de Y Action de Dieu, ce qui arrive d'ordi- 
naire à tous les ouvrages bien écrits que la raison ne 
soutient pas; il avait d'abord ébloui par son éloquence; 
il était tombé ensuite par la faiblesse de ses raisonne- 



1 L'analyse de ce dernier ouvrage de Malebranche s'étend de 
la page 931 à la page 992 du manuscril d'André. 

2 Mon écrit sur la prémotion physique n'avance guère , écri- 
vait-il à son ami M. Berrand, et quand même il serait fait je 
ne croirais pas le devoir faire imprimer. (Corresp. inéd., p. 2). 
— Voir aussi la lettre XI'" au P. André. (Charma et Mancel, 
1, 81.) 



La Vie du R. P. Malebranche 389 



ments. Un livre ainsi réfuté, n'avait donc plus besoin de 
l'être. D'ailleurs le P. Malebranche ne trouvait pas le 
sien assez travaillé, pour mériter l'attention du public. 
Un de ses amis en porta un jugement plus favorable : il 
lui emprunta son manuscrit; il le donna aux reviseurs; 
l'imprimeur fit le reste. Les Réflexions parurent au mois 
de mai 1715; elles arrivèrent fort à propos. Le livre de la 
Prémotion ■physique s'était relevé par un effet assez ordi- 
naire de la bizarrerie de l'esprit humain. Le roi, pressé 
par les molinistes , ou par leurs fauteurs alors en grand 
nombre , s'avisa d'en interdire le débit. On en venait de 
faire une seconde édition , dont le libraire était fort em- 
barrassé; mais la défense du roi raccommoda tout. La cu- 
riosité du public se réveilla, on enleva l'édition, et les 
molinistes eurent le chagrin d'avoir commis l'autorité 
royale aux dépens de Molina. Car l'endroit du livre qui 
regarde cet auteur fut le plus goûté de tous. Mais ce 
vain succès ne dura pas longtemps. La Prémotion phy- 
sique retomba : et on la vit contrainte, pour se relever, de 
rentrer dans les écoles, d'où elle était imprudemment 
sortie. On ne douta pas que les Réfleœions du P. Male- 
branche n'aient beaucoup contribué à ce nouveau décri 
où tomba l'ouvrage de son adversaire : quoi qu'il en soit, 
elles furent bien vendues ; mais elles produisirent des 
effets fort différents, selon la différence des lecteurs 
qu'elles rencontrèrent. Là-dessus voici un fait qui m'a 
paru digne d'être rapporté. Un janséniste les ayant lues, 
y voyant sa doctrine réfutée, y crut voir des hérésies. 11 
montra même à M. l'abbé de Marbcuf% ami <1u P. Ma- 
lebranche, une moitié de phrase qu'il prétendait être une 



1 On sait peu de chose sur cet ami de Malebranche des der- 
niers temps. Il était breton et avait fait ses études à Saint-Ma- 
gloire; mais il ne semble pas qu'il soit jamais entré à l'Oratoire. 



390 Bibliothèque Oralorienno 



orreur pire que pélagiennc, en disant qu'il n'y avait pas 
de jésuite au monde qui l'osât soutenir. On eut beau lui 
dire qu'il ne fallait pas mutiler les auteurs, pour les 
rendre difformes : il s'obstina, il cria, il s'agita; il ne 
voulut rien entendre. M. de Marbeuf, un peu chagrin, 
alla le même jour aux Pères de l'Oratoire. Il y trouva de 
quoi se consoler. Un jésuite, à qui le P. Lelong avait 
envoyé un exemplaire des Réflexions de la part de l'au- 
teur, l'en étant venu remercier, lui avait dit que le sen- 
timent qu'enseigne le P. Malebranche sur la grâce lui 
aurait paru calviniste, s'il n'y avait trouvé une proposi- 
tion qu'il marqua. C'était justement l'erreur pire (jue 
pélagienne, que le janséniste avait prétendu qu'aucun 
jésuite au monde n'oserait soutenir. 

Voilà comme on lit les auteurs, chacun avec ses pré- 
ventions, et déterminé à proscrire tout ce qui n'y est 
pas conforme. Je ne doute pas même que le fait qu'on 
vient de rapporter ne soit interprété diversement par di- 
vers lecteurs. Les uns en concluront qu'il faut que le 
P. Malebranche se contredise, puisqu'on y trouve des 
opinions contradictoires; d'autres, qu'il faut du moins 
qu'il ait parlé bien obscurément, puisqu'on lui fait dire 
tout ce qu'on veut. Mais les esprits justes, attentifs, pé- 
nétrants, verropt peut-être que c'est qu'il a rencontré le 
milieu catholique entre le jansénisme et le molinismc : 
deux partis, dont on sait que le propre caractère est de qua- 
litier d'hérétiques toutes les vérités qui les combattent ^ 



' Le P. Malebranche voulut engager le P. André à écrire contre 
le livre De Vaction de Dieu pour faire sa paix avec sa compa- 
gnie, ajoutant que cela n'était pas difficile. Celui-ci répondit qu'il 
n'avait point de temps à perdre à de pareils ouvrages. Qu'il n'ai- 
mait point assez les réfutations, et que c'était tout ce qu'il pour- 
rait faire pour se défendre s'il était attaqué. — Voir la XIV" lettre 
du P. Malebranche à André. (Charma et Mancel, 1, p. 80.) 



La Vie du R. P. Malebranche 391 



On sera sans doute bien aise de savoir quel fut le sen- 
timent du P. Malebranche sur la fameuse Constitution 
qui trouble aujourd'hui l'Eglise. Quoique dans son parti- 
culier fort mécontent du P. Quesnel , (jui avait eu tant de 
part au méchant procès que lui fit M. ArnauM, il entra 
un peu d'abord dans le soulèvement presque général 
qu'elle causa en France; mais sitôt qu'il la vit acceptée 
par le plus grand nombre des évoques, il se rendit sans 
peine à la plus grande autorité; il regarda celte accepta- 
tion comme le sceau de l'Église, qu'on ne peut rompre 
sans se perdre. 

Le P. Malebranche ne survécut guère à l'impression 
de son dernier ouvrage. Il y avait longtemps que ses in- 
firmités l'avertissaient de penser à la mort. Son grand 
âge était encore un autre moniteur qui la lui mettait 
sans cesse devant les yeux, et sans parler de ses conver- 
sations, je trouve dans ses lettres qu'il était docile à 
la voix de ces prédicateurs domesticjues. Un des motifs 
qui l'avait porté à faire ses Entretiens sur la mort, était de 
s'en rendre la pensée familière. « J'y veux penser, disait- 
il, et y faire penser. » Mais surtout les dernières années 
de sa vie en furent une méditation continuelle. C'est 
une des raisons qu'il apportait à ses amis, pour se dis- 
penser d'écrire; ayant appris sur la fin de 1714, que les 
jésuites avaient engagé un de leurs Pères ^, autrefois de 

' Le P. (lu Tertre avait connu autrefois le P. Malebranche et 
lui faisait des visites, avait ou dit au P. Audré. 11 écrivit contre 
lui la Réfutation d'un nouveau système de métap/n/sif/ue pro- 
posé pat- le P. Maletiranclie , au leur de la neclicrchi' de la vérité; 
chez la veuve de Rainiond iMa/Jères, libraire à Paris. Voir le 
Journal de Trévoux, juillet 1715, après l'errata. Ce Père envoya 
son livre au P. André, le priant de lui dire ce qu'il en pensait, 
l'autre répondit à peu près : « Je vous remercie de ni 'avoir en- 
voyé votre ouvraK'e; vous me demandez mon avis, vous m'en 
dispenserez, s'il vous plaît, de peur de commettre la vérité avec 
la sincérité.» Le livre ne lui lit aucun honneur, même dans sa 



392 Bibliothèque Oratorienne 

ses défenseurs, à le combattre par un livre public, et 
qu'ils en triomphaient déjà par avance avec leurs conll- 
dents : « Qu'ils triomphent, repondit-il, je ne leur envie 
point cet honneur, pourvu que la vérité triomphe avec 
eux : mais à l'âge où je suis , mon temps ne doit pas 
être employé à des disputes. » C'est aussi la raison pour- 
quoi il ne s'était point amusé à relever toutes les chi- 
canes de l'auteur de la Prémotion physique. Et, afin de se 
moins détourner de la pensée qui faisait alors sa princi- 
pale occupation , il avait pris le parti de ne plus rendre 
de visites. « 11 faut en tout temps, disait-il en écrivant à 
un ami de cinquante années, penser à mourir in osculo 
Domini; mais bien plus lorsqu'on est à mon âge. Priez 
le Seigneur, mon cher et ancien ami , qu'il rende éter- 
nelle, notre amitié et notre union en Jésus-Christ, dont 
il a eu la bonté de nous faire membres. » 

C'étaient les sentiments où se trouvait le P. Malc- 
branche, lorsqu'il fut atteint de la maladie dont il 
mourut. Ce fut à la campagne ^ où il était allé, tant pour 
se remettre d'une indisposition, qui l'avait fort travaillé 
pendant l'hiver, que pour se délivrer du tumulte de 

compagnie; on en estima davantage le P. André. Tous les Pères 
qui passaient par Alençon le complimentaient beaucoup en l'as- 
surant qu'on faisait beaucoup plus d'estime dans la compagnie 
de sa fermeté que de l'instabilité du P. du Tertre. On le plai- 
gnait seulement d'être dans l'erreur. Mais plusieurs d'entre eux, 
gens d'esprit, lui faisaient entendre qu'il pourrait bien avoir 
raison. Le P. du Tertre se fàcba de la lettre du P. André ; il lui 
répondit en le traitant d'opiniâtre. Le P. André ne répondit pas. 
Le style du P. du Tertre paraissait bien médiocre en comparaison 
de celui du P. Malebranche dont il avait cité mal à propos des 
passages entiers. Il n'en usa pas de même en répondant au livr(> 
De la prémotion physique. Le P. du Tertre n'a brillé nulle part- 
it était cependant bon métaphysique , mais un peu pointilleux an 
commencement. 

' A Villeneuve-Saint-Georges (Seine-et-Oise, caiiton de Boissy- 
Saint- Léger), chez son ami le président de Metz. 



La Vie du B. P. Malebranche 393 



l'aris, qui lui donnait toujours plus de distraction qu'il 
n'eût souhaité. Il ne faisait que languir depuis quelques 
années. « Lahor et dolor, disait-il dans une lettre : c'est 
tout ce qui me reste de la vie, » avouant néanmoins qu'il 
se portait toujours assez bien , eu égard au peu d'usage 
qu'il faisait de la santé. Cette langueur, qui le minait 
depuis longtemps, se tourna tout d'un coup en maladie 
sérieuse, le 20 juin 1715, jour du Saint-Sacrement. Il 
célébrait actuellement les saints Mystères, car il n'écoutait 
point ses infirmités, lorsqu'il s'agissait de sati:>faire sa dé- 
votion. Mais au commencement du canon de la messe il fut 
saisi d'une défaillance qui l'obligea de discontinuer. Il ne 
put jamais se résoudre à laisser passer un si bon jour, 
sans recevoir le corps adorable de son divin Maître. Ne 
pouvant continuer la sainte messe, il voulut entendre 
celle qui se dit aussitôt dans la même église, et il y 
communia avec une piété qui édifia tous les assistants. 
Trois jours après, on le transporta à Paris. Le R. P. de 
la Tour, général de l'Oratoire, en fit avertir incontinent 
M. l'abbé de Marbcuf. Cet abbé, qui avait un attache- 
ment particulier pour la personne du P. Malebranche, se 
rendit à Saint- Honoré. Il le trouva dans les ardeurs de 
la fièvre. Mais son esprit n'en étant que plus vif et plus 
gai, le P. Malebranche parla une heure durant sur divers 
sujets de philosophie qui tombèrent dans le discours, cl 
même avec plus d'enjouement qu'il ne faisait en pleine 
santé. Le l\. P. général étant survenu, et le voyant en si 
belle humeur, lui demanda son avis sur quelques nou- 
velles opinions de physique dont on disputait alors. Le 
P. Malebranche y répondit, et traita la matière avec 
toute l'étendue et la méthode qu'il aurait pu faire dans 
une assemblée de l'Académie royale. On fut même obligé 
de'J'avcrtir qu'il ne se souvenait plus qu'il était malade. 
La force qu'on lui voyait donna quelque espérance à ses 



394 Bibliothèque Oralorienne 

confrères. Mais il ne se flatta point : il songea à se 
mettre en état de paraître devant Dieu. Il demanda son 
confesseur. M. l'abbé de Marbeuf l'étant revenu voir le 
lendemain, le P. Malebranche lui dit positivement qu'on 
avait beau le flatter, qu'il ne relèverait point de cette 
maladie, et qu'il songeait à paraître devant son juge. 
L'abbé lui répliqua qu'un homme comme lui ne devait 
pas s'attendre qu'on l'avertît du danger où il était, parce 
qu'on était persuadé qu'il le connaîtrait mieux que per- 
sonne. (' Oui , dit-il encore une fois, j'en suis convaincu : 
ma fin approche, il faut s'y préparer. « M. de Marbeuf, 
lui ayant répondu que la vie innocente qu'il avait menée 
dès sa plus tendre jeunesse, et l'emploi si utile ([u'il 
avait fait de son temps pour l'intérêt de la vérité, lui de- 
vait être un grand sujet de confiance en Dieu : « Ah ! 
Monsieur, dit- il aussitôt en levant les yeux au ciel, que 
de négligences dans la vie ! que de négligences ! » L'abbé 
lui ayant ensuite parlé de la beauté de ses ouvrages et 
de leur utilité. « îlélas ! Monsieur, reprit le P. Male- 
branche en l'interrompant, quand nous faisons quelque 
chose de bien, le démon est toujours le premier à nous le 
dire. » On voit assez le sens de sa réponse, mais je crois 
devoir ajouter que je sais, par mon expérience, qu'il se 
fâchait tout de bon , lorsqu'on lui donnait les éloges qu'il 
méritait le plus^ 

^ Voir, Lettre sur le P. Malebranche , année 1715, Journal des 
savants, in-4", p. 656. « Jamais, dit un homme qui l'avait hien 
connu (le P. Malebranche), il n'y eut un savant plus accommo- 
dant, moins critique et moins jaloux. Cet auteur, si profond et 
si élevé dans ses méditations, était dans la conversation d'une 
simplicité charmante, agj-éahle, ouvert, ingénu, familier, mo- 
deste, ne s'apercevant ni de son mérite ni de sa réputation, re- 
gardant l'estime qu'on lui témoignait comme une pure faveur, 
supportant les défauts de ses amis, écoutant leurs moindres 
diflicultés sans leur en faire sentir le faible autrement que par 
la raison. » 



La Vie du R. P. Malefiranche 395 

Après cet entretien, il demanda avec empressement 
les sacrements de l'Eglise, et il les reçut avec une pré- 
sence d'esprit, une tran({ui]lilé d'âme, un recueillement 
profond ; en un mot , disait un Père de l'Oratoire qui en 
avait été témoin , avec cette piété vive et tendre qu'on lui 
voyait en célébrant les divins mystères. 

Aussitôt que sa maladie fut connue dans Paris, plu- 
sieurs personnes de distinction envoyèrent demander de 
ses nouvelles. D'autres le vinrent voir : ses amis princi- 
palement ne l'abandonnaient pas. Mais, se trouvant im- 
portuné d'un si grand nombre de visites, il pria qu'on ne 
laissât plus entrer dans sa chambre que ceux dont les 
discours le pourraient édifier. Car il était dans un état 
accablant : un épuisement général, avec des douleurs 
fort aigui'S, ne lui laissait pas un moment de relâche. 
Dès qu'il se vit en liberté, il ne s'occupa plus que de l'é- 
ternité: ses entreliens ordinaires étaient avec Dieu et avec 
Notre-Seigneur Jésus-Christ. Toutes les vérités de la reli- 
gion dont il s'était rempli par une méditation continuelle, 
lui revenaient sans cesse dans l'esprit et le consolaient. 
Mais sa plus grande consolation dans ses vives douleurs 
était la vue de son crucifix, (ju'il avait toujours eu dans 
les mains, ou auprès de lui, pour se fortifier par l'exemple 
d'un Dieu mourant , contre les frayeurs de la mort. 
Comme il ne pouvait pres({ue plus s'appliquer, cette vue 
lui tenait lieu de méditation. Un jour, que .M. l'abbé de 
Marbcuf Pétait allé voir, pour s'informer de l'état où il 
se trouvait: « Hélas! dit-il, je ne pense plus: et, lui 
montrant son crucifix, tout ce que je puis faire, c'est de 
m'adresser au Sauveur des pécheurs. Je lui dis : Vous 
êtes le Sauveur des pécheurs, je suis un grand pécheur. 
Vous êtes donc mon Sauveur. » L'abbé admira la force 
des habitudes, qui faisait conserver au P. Malebranchc 
l'esprit de raisonnement jus(|u'à la mort. On en fit la 



396 Bibliothèque Oratortenne 

même remarque en plusieurs autres rencontres. Gomme 
ses douleurs aiguës attiraient malgré lui son attention 
sur l'état de son corps , on l'entendait souvent raisonner 
sur les dérangements des ressorts qui composent le corps 
humain, sur le cours des humeurs qui en entretiennent 
l'harmonie et le concert, sur la cause de sa maladie, et 
sur les remèdes qu'on y pouvait appliquer. Mais il reve- 
nait hientôt à ses deux grands objets : Dieu et l'Homme- 
Dieu. Pour suppléer à la méditation , qui avait été autre- 
fois ses délices, il se faisait faire de bonnes lectures, 
autant que son attention le pouvait permettre. 11 dura 
près de quatre mois dans cet état , toujours souffrant , et 
toujours patient. Car, quoique livré aux plus cruelles 
douleurs , il ne souhaitait pas tant de mourir que de 
souffrir, afin, disait-il, de prolonger son sacrifice, et de 
n'avoir plus rien à expier dans l'autre monde. 

Il eut le bonheur d'avoir des amis qui entrèrent dans 
ses vues, sans parler de ses confrères dont on connaît 
l'esprit de piété. M. de Marbœuf avait soin de le faire 
souvenir de tout ce qu'on lui avait reproché pendant sa 
vie, afin qu'il l'expiât par la pénitence. Il répondit à tout 
en détestant ses véritables péchés , qu'il avouait être en 
grand nombre, et en pardonnant ceux qu'on lui avait 
imposés, à ses calomniateurs, qui étaient peut-être encore 
en plus grand nombre. L'amitié chrétienne est plus hardie 
que les amitiés du monde. L'abbé ne se contenta pas de 
lui parler en général , il entra dans le détail , et comme 
il avait souvent ouï dire aux jansénistes que le P. Male- 
branche avait écrit trop vivement contre M. Arnauld, il 
demanda au malade s'il ne sentait aucune peine là-des- 
sus? A cette question, le P. Malcbranche garda un ins- 
tant le silence, pour se rappeler toute sa conduite : après 
quoi, levant les yeux au ciel vers le témoin de son inno- 
cence, il répondit que non; mais qu'il croyait qu'il était 



La Vie du R. P. Malehranche 397 

avantageux que M. Arnauld Teùt attaqué, parce que 
cette dispute lui avait donné lieu d'éclaircir bien des 
vérités, qu'il était important qui fussent connues. 

L'abbé de Marbeuf n'avait point attendu à voir le 
P. Malebranche au lit de mort, pour lui dire 'a vérité; il 
lui fait avait la même demande quelque temps avant sa 
maladie, etle P. Malebrancbe lui avait fait la même réponse, 
ajoutant qu'il ne convient pas de faire les stoïciens lorsqu'on 
nous attaque sur la religion. Ainsi l'abbé ne l'importuna 
plus. Le P. Malebrancbe continua de donner cbaque jour 
et presque sans interruption desma^iues de sa profonde 
piété, jusqu'au dix ou onzième d'octobre, qu'il demeura 
immobile, mais ayant toujours un parfait usage de la rai- 
son. 11 fut deux jours dans cet état; après quoi il passa de 
celte vie à une meilleure, sans fièvre, sans fluxion, sans 
obstruction , sans agonie , par pure défaillance de nature ^ . 

Ainsi mourut Nicolas Malebrancbe, le 13 octobre 1715, 
dans la soixante-dix-buiticmc année de son âge, la cin- 
quante-cinquième depuis son entrée à l'Oratoire, la qua- 
rante-deuxième depuis la première édition de la Recherche 
de la vérité. Il avait eu diverses fortunes dans sa Congré- 
gation : intiniment estimé jusqu'à sa dispute contre 
M, Arnauld, persécuté ^ ensuite plusieurs années durant, 
honoré enfin sur la fin de ses jours, mais toujours plus 
honoré que suivi , car il y a peu de gens qui méditent *. 

1 On 7ie voilpa.i, dans tout ce récit , où il y aurait place pour 
l'anecdote courante qui fait mourir Malcln-anche pour s'être 
trop échauffé dans une discussion avec licrkeley. Il parait doîic 
bien qu'il faut la relét/uer dans le domaine de la léyende , avec 
bien d'autres historiettes où souvent le f/vand méditatif joue 
un rôle ridicule et qui ne méritent pas d'être citées. 

2 Voir la note de la page 90. 

3 11 était..., continue encore le manuscrit , mais le /loitrait 
final de Malc/jranche , qui commençait par ces mots, manque. 
Nous avons pensé >/ sujipléer en reproduisant , bien t/u'clle ait 
été déjà publiée, la belle lettre qu'écrivit le P. André au P.Lelong 
en apprenant la mort de Malebranche, (.\dry, 11*^ ijartic.) 

BiBL. on. — VllI 12 



398 Bibliothèque Oratorienne 



LETTRE DU P. ANDRE 

SUR LA MORT DE MALEBRANCHE 



(( Monsieur, 

« La mort du R. P. Malebranche m'a plongé dans la 
dernière affliction ; et si lui-même avant de nous (juitter 
ne m'eût procuré l'honneur de votre connaissance, je 
vous avoue que je serais tout à fait inconsolable. Mais si 
je suis extrêmement touché de la perte que j'y fais, je ne 
le suis pas moins de celle du public qui nous doit être 
particulière par le zèle que nous devons tous avoir pour 
l'intérêt commun. 

« En effet, Monsieur, pourvu que l'on soit homme, 
peut -on sans la plus vive douleur se voir enlever un 
mérite si rare et si généralement utile? Pour moi, de 
quelque côté que je le regarde , je n'y aperçois que ma- 
tière de regret. Dans ses écrits, quelle aimable simpli- 
cité, jointe à la profondeur et à la sublimité la plus 
étonnante! Soit qu'il entreprenne de confondre l'erreur, 
ou d'établir la vérité, quelle force dans ses raisonne- 
ments! quelle politesse dans ses tours! quelle pureté, 
quelle noblesse dans son langage! quelle pénétration dans 
ses découvertes! quelle netteté dans ses expositions! 
partout quelle drojture de sens, quelle étendue d'esprit, 
quelle suite, quelle méthode, quelle unité de principes! 
Si peu qu'on ait d'ouverture pour les matières qu'il traite, 
n'en est-on pas charmé? Quelle justesse de goût dans le 
discernement du vrai et du faux, dans les jugements 
qu'il porte des sciences frivoles et des solides, dans les 






La Vie du R. P. Malebranche 399 

différences qu'il apprend à mettre entre les bons et les 
mauvais auteurs, et enfin dans le choix qu'il fait lui- 
même des termes les plus propres pour répandre la lu- 
mière dans tous les esprits attentifs! 

« Oui, Monsieur, je le demande à toute la terre, fut-il 
jamais un écrivain qui sut si parfaitement que le 1*. Ma- 
lebranche l'art de rendre sensibles les vérités les plus 
élevées au-dessus des sens, de mettre les matières les 
plus abstraites à la portée des génies les plus communs, 
de répandre des couleurs agréables sur les objets les plus 
rebutants à l'homme corrompu, et d'intéresser le cœur 
même aux choses qui lui sont les plus naturellement 
indifférentes? Tout semble changer de nature en passant 
par ses mains. L'intelhgible devient presque visible : les 
vérités les plus anciennes y acquièrent une grâce nou- 
velle et les plus communes un agrément tout singulier; 
si j'en dis trop, je veux bien que l'on me contredise. 
Mais une des choses que j'admire le plus dans ses 
livres, c'est le talent qu'il a de former l'esprit et de l'é- 
tendre , d'élever l'âme de ses lecteurs et de la tourner 
vers Dieu ; en un mot de communiquer aux autres une 
partie des grandes qualités qui le font si généralement 
estimer des connaisseurs. Car, Monsieur, permettez -moi 
de me consoler avec vous de notre perte en lui rendant 
une justice que tout le monde ne lui rend pas. 

Peut-on lire sa Recherche sans se sentir éclairé des plus 
pures lumières de la raison? ses Entretiens et ses Conver- 
sations sans y apprendre sensiblement que le bon sens 
et la politesse ne sont incompatibles qu'avec une cer- 
taine philosophie? ses Traités et ses Méditations mêmes, 
quoique nous en veuillent dire quelques fades railleurs, 
sans y prendre le véritable goût de la piété chrétienne? 
Voilà, Monsieur, je vous l'avoue, ce qui me charme le 
plus dans les ouvrages de ce grand homme; c'est qu'à 






400 Bibliothèque Oratorienne 

l'exemple de saint Augustin , son héros et celui de tous 
les bons philosophes, il a, si j'ose m'exprimer ainsi, 
christianisé la philosophie ; c'est que dans ses écrits tout 
mène à Dieu, comme à sa fin unique; c'est que la force 
extraordinaire de son esprit ne lui sert que pour abattre 
le cœur humain aux pieds de son Créateur. Quelque 
éloigné qu'il paraisse en certains endroits de ce terme 
essentiel de toutes choses, c'est là néanmoins qu'il 
aboutit toujours; quelque sujet qu'il traite, c'est toujours 
par là ou qu'il y entre ou qu'il y en sort. 

« Cependant, Monsieur, vous le savez, vous l'avez 
connu particulièrement, ce n'était là que la moindre 
partie du P. Malebranche. Tous ceux qui ont eu le bon- 
heur de le voir de plus près, grands seigneurs et autres, 
le pourront dire : sa qualité d'auteur excellent et peut- 
être inimitable, n'était pas sa plus belle qualité. Son 
bel endroit, c'est qu'il était en sa personne tel qu'il pa- 
raît dans ses ouvrages : même douceur, même politesse, 
même vertu, même religion. Nous avons beau nous dé- 
guiser dans le monde, il y a deux choses qui nous mani- 
festent infailliblement : la vie privée et la persécution. 
Dans l'une et dans l'autre, quel a été le P. Malebranche? 
C'est à toutes les personnes qui l'ont pratiqué autant que 
vous. Monsieur, à le faire connaître au public, qui en 
sera sans doute édifié. Vit-on jamais dans le commerce 
de la vie un homme plus accommodant, plus raisoil- 
nable, moins critique et moins jaloux? qualités si rares 
dans les savants de nos jours. Cet homme si profond et 
si élevé dans ses écrits était dans la conversation d'une 
simplicité d'enfant; ouvert, ingénu, modeste, humble , 
familier, ne s'apercevant ni de son mérite, ni de sa ré- 
putation, regardant l'estime qu'on lui témoignait comme 
une pure faveur, supportant avec bonté les défauts de 
ses amis, écoutant leurs moindres ditïicultés avec pa- 



La Vie du R. P. Malebranche 401 



tience et sans leur faire sentir le faible autrenaent que 
par la raison. 

« Je ne dis rien au reste que je n'aie souvent éprouvé. 
La plupart des auteurs ne sont de grands hommes que 
dans leurs livres. Ils se déguisent pour le théâtre, et pour 
l'ordinaire ils n'empruntent leur grandeur que de l'art 
ou de la décoration qu'ils se donnent. Mais j'oserai bien 
défier tous ceux qui ont le plus approfondi le P. Male- 
branche d'avoir de lui la même pensée. Non , ce grand 
homme n'avait pas besoin de cothurne pour s'élever; il 
était grand dans son naturel, et on le voyait dans sa 
chambre, à Saint- Honoré, aussi bel esprit \ aussi bon 
cœur, aussi chrétien , aussi saint que sur le tliéâtre et 
aux yeux du public. 

« C'est un caractère uniforme, qu'il a soutenu dans 
l'orage comme dans le calme. Ayant un mérite si rare et 
si éblouissant, il était bien difficile qu'il n'eût des ja- 
loux, et, par conséquent, des adversaires dans la répu- 
blique des lettres; car c'est, dit-on, l'empire de la jalou- 
sie. Mais surtout ayant attaqué d'un seul coup tous les 
préjugés humains, particulièrement ceux de l'école, si 
vénérables par leur antiquité, il était impossible qu'il ne 
s'attirât les clameurs des scholastiques, gens de feu et de 
salpêtre qui n'entendent point qu'on les vienne inquiéter 
dans la possession où ils sont de vivre au dépens du sens 
commun. Cela no manqua point d'arriver. L'envie joua 
son jeu, le feu prit à la pou<lre du collège'; chacun 
s'arma pour ses préjugés comme pour sa foi et sa reli- 
gion. Dieu sait (jucl fracas, quelle rumeur dans les esprits 
faibles! Vous êtes à Paris, vous ne pouvez l'ignorer; 
aussi. Monsieur, ne vous en parlé-je pas pour vous l'ap- 

' Ce titre n'avait pas la même acception qiCil a aujourd'hui. 

(Adry.) 

2 Expressions qui ne sont pas assfz nobles. (Adry.) 



402 Bibliothèque Oratorienne 



prendre, mais pour me rappeler moi-même l'agréable 
souvenir de la vertu de notre illustre Père. Pendant que 
tous ses amis, disons mieux, tous les honnêtes gens étaient 
indignés pour lui du procédé atroce d'un Louis de la Ville, 
le P. Malebranche regardait l'orage d'un œil tranquille, et 
laissait la calomnie tomber d'elle-même. On sait aussi avec 
quelle peine il prenait la plume pour se défendre. Il appré- 
hendait toujours de blesser la charité en combattant pour 
la vérité; et si l'on voulait bien y faire attention en lisant 
ses défenses, chacun sentiraitdans son cœur le contrecoup 
de la peine qu'il a lui-même de se voir dans la triste né- 
cessité de montrer à ses adversaires qu'ils n'ont pas raison. 

« Accusez-moi, Monsieur, tant qu'il vous plaira, de 
passer les bornes d'une lettre; mais je ne puis m'empê- 
cher de vous dire que cette modération et cette manière 
si admirable de se défendre en honnête homme, est une 
des plus belles choses que notre siècle ait vues. Pour en 
être bien persuadé, il faudrait connaître à fond la sensi- 
bilité de notre amour-propre, la délicatesse naturelle du 
P. Malebranche, les emportements du sieur de la Ville 
et la vivacité du grand Arnauld qui sans doute eût été 
plus grand, (on me permettra de le dire), s'il eût été 
plus maître de son humeur un peu extrême. 

« Certainement c'est une grande louange de conserver 
tout son sang- froid contre de pareils attaquants, et si le 
P. Malebranche eut besoin d'un courage héroïque pour 
entreprendre de combattre à la fois tous les préjugés des 
hommes, il est visible qu'il lui en fallut bien davantage 
pour se défendre lui-même contre ses deux redoutables 
ennemis; oui, Monsieur, redoutables, je ne dis pas par 
leurs raisons, mais l'un par l'autorité d'un corps célèbre 
qui n'avait alors qu'à crier bien haut pour se faire écou- 
ter, et l'autre par le crédit d'un parti aussi fameux que 
ce corps était puissant. 



La Vie du R. P. Malebranche iOS 

« Le P. Malebranche ne les craignait pourtant pas. Il 
répondit, mais de quel air et de quel ton! Tout le public 
en est encore témoin ; il ne parla jamais que le langage 
de la raison; il combat ses ennemis sans les insulter. Ce 
n'est pas lui qui triomphe, c'est la vérité et la charité : 
la vérité de ses adversaires, et la charité de ses plus 
justes ressentiments. 

« C'est l'impression générale qui m'est restée de la 
lecture des ouvrages du P. Malebranche et du commerce 
que j'ai eu l'honneur d'avoir avec sa personne. Veritatem 
diœ in Christo : non mentior. Je n'y aperçus jamais qu'a- 
mour de la vérité, que tendresse de piété, qu'attachement 
inviolable à la religion et que charité inaltérable pour 
les personnes mêmes qui s'étaient rendues les plus in- 
dignes de son amitié. Enlin, pour se former du P. Male- 
branche une juste idée, il faut concevoir un bel esprit 
chrétien et un philosophe bon cœur. Voilà, Monsieur, 
ce que nous avons perdu du moins pour quelque temps, 
et ce que vous aurez à me remplacer. Souvenez-vous, je 
vous prie, que vous êtes le dernier présent, comme le 
plus agréable qu'il m'ait jamais fait. Vous lui avez suc- 
cédé dans mon estime; que j'aie le bonheur de lui suc- 
céder dans votre amitié! Je suis avec respect et de tout 
mon cœur, comme je l'aimais , en Notre-Seigneur Jésus- 
Christ, in veritate , votre très humble et très obéissant 
serviteur, 

« AndiU') , Jésuite. » 



CHAPITRE XII 

VIE PRIVÉE DU P. MALEBRANCHE 
PAR LE P. ADRY ^ 



Sa méthode pour méditer et pour composer. — Sa conversation 
et ses amusements. — Sa piété. — Sa modestie et ses autres 
qualités. — Portrait du P. Malebranche et sa complexion. — 
Ses maladies et sa manière de se guérir. — Sa dernière ma- 
ladie. — Jugement qui a été porté de son éloge par .M. de Fon- 
tenelle. 



On rapporte qu'un hommo de beaucoup d'esprit, frappé 
de tout ce qu'il avait vu dans les ouvrages du P. Male- 
branche, eut bien de la peine à se persuader qu'il eût, 
en effet, autant de vertu et autant de zèle pour la re- 
ligion qu'il semblait l'annoncer dans tout ce qu'il avait 
composé. Il lui rendit plusieurs visites afin de s'en assurer 
davantage et s'en retourna persuadé que chez le P. Male- 
branche l'homme était encore plus admirable que l'au- 
teur. La même chose est arrivée à plusieurs autres per- 
sonnes, et nous ajoutons qu'un homme qui voulait 
passer pour un esprit fort, lui ayant demandé un jour de 

1 Le P. Adry termine sa vie de Malebranche , souvent citée 
dans les notes de ce volume, par ce chapitre qui complète bien, 
avons-nous pensé, l'ouvrage du P. André. L'auteur reproduit la 
plupart du temps les Mémoires du P. Lelong. 



La Vie du R. P. Malebranche 405 

sang-froid s'il croyait tout ce qu'il disait dans ses livres , 
le P. Malebranche, qui reconnut dans la conversation que 
cet homme n'avait point de religion , non seulement lui 
assura qu'il croyait tout ce qu'il avait avancé touchant la 
religion , mais que lui , qui lui faisait cette demande , de- 
vait s'en instruire incessamment et qu'il n'y avait pas 
de temps à perdre , tant la chose lui paraissait de con- 
séquence. 

Ce que cet homme faisait pour une mauvaise raison , 
qu'il nous soit permis de le faire dans un dessein bien 
différent. Descendons pour ainsi dire dans l'intérieur 
du P. Malebranche, et prouvons qu'on ne pourra jamais 
lui faire ce reproche: Quare tu enarras justitias meas... 
tu vero oclisti disciplinam '' . 

Sa méthode pour méditer et pour composer. — Lorsqu'il 
voulait méditer ou composer quelque ouvrage , il voulait 
être seul ^ Le bruit du dehors ne l'interrompait point, 
mais il était in([uiété par la présence de ceux qui étaient 
avec lui et dont il appréhendait d'être interrompu. Aussi 
il s'est retiré plusieurs fois à la campagne, afin d'y tra- 
vailler plus librement et pour y jouir d'un repos plus 
tranquille. Comme il puisait pour ainsi dire à la source 
les vérités dont il voulait traiter, en rentrant en lui- 
même et en consultant la sagesse éternelle, il n'avait 
pas besoin de beaucoup de livres '. La Bible et surtout le 



1 Psaume xlix, 16. 

2 Pendant ses méditations philosophiques il fermait les fenê- 
tres de son cabinet et rêvait ainsi dans l'obscurité. ( Lettre de 
l'Enfant à de Saiizet, Corresp. inéd., p. 44.) 

3 « // y a peu ou point de livres qui me plaisent. Si l'on fai- 
sait tous les ans un petit volume in-douze qui me contentât, je 
serais satisfait des savants. Quand je n'avais que vingt- cinq 
ans j'entendais ce que je lisais dans les livres; mais à présent 
je n'ji entends plus rien dans la plupart. » ( Lettre du P. Male- 
branche à .M. Barranil, Ibid., p. 4.) 



406 Bibliothèque Oratorienne 

Nouveau Testament faisait sa lecture principale. Il sup- 
posait toujours les dogmes reçus dans l'Eglise catho- 
lique, surtout ceux de la grâce, qu'il avait bien étudiés 
dans le concile de Trente et dans saint Augustin. 11 
avait beaucoup lu ce Père, malgré ce qu'en ont pensé et 
même dit ses adversaires ' ; mais comme il n'avait pas 
de certaines préventions, il n'y voyait point ce qu'ils 
voulaient qu'il y vît, et il y trouvait ce qu'ils appré- 
hendaient d'y rencontrer, ne s'écartant jamais de ce qui 
était de foi; il se bornait à concilier les contradictions 
apparentes et qui semblent se trouver dans la conduite 
de Dieu. 

Comme il remontait aux premiers principes dans nos 
connaissances qui sont métaphysiques et par conséquent 
fort abstraites, il se trouvait obligé de les répéter sou- 
vent, mais en les mettant dans un nouveau jour et en 
les rendant plus lumineux. « Il savait, dit Fontenelle, 
que la vérité sous une certaine forme frappera tel 
esprit qu'elle n'aurait pas touché sans une autre. C'est 
ainsi, à peu près, que la nature est si prodigue en se- 
mences de plantes; il lui suffit que sur un grand nombre 
de perdues, il y en ait quelques-unes qui viennent à 
bien. » 

Sa peine était d'écrire d'une manière nette et sans 
équivoque et à se mettre à la portée des lecteurs en qui 
il supposait facilement quelque lumière, du bon sens 
et de l'équité , et surtout une entière exemption de pré- 
ventions et de préjugés. Aussi disait-il qu'il trouvait' 
souvent plus de facilité à faire comprendre ses senti- 
ments à des femmes, pourvu qu'elles fussent capables 
de quelques applications , et cela parce qu'elles ne sont 
point remplies de préjugés de l'école, qu'à des docteurs 

1 Les jansénistes. 



La Vie du R. P. MaLebranche 407 

dont la tète était remplie de quantité de faits et de sen- 
timents qu'ils avaient reçus sans examen et sur la seule 
autorité des auteurs qu'ils avaient lus. Aussi comptait- 
on parmi les plus illustres disciples du P. Malebranche 
plusieurs dames encore plus distinguées par leur mérite 
que par leur naissance. Nous ne nommerons ici que 
M"" de Verthamont, M™° la marquise de l'Hôpital et l'il- 
lustre Elisabeth, princesse palatine, qui témoigna tou- 
jours la plus grande estime pour les ouvrages et pour la 
personne du P. Malebranche. Elle lui écrivit même pour 
lui témoigner le plaisir que lui avait donné la lecture de 
la Recherche de la vérité. Le P. Malebranche lui fit en 1678 
une réponse qui n'est point imprimée, qui mérite de 
l'être, à ce qu'on assure, mais que nous n'avons pu dé- 
couvrir ^ . 

Le savant Ménage dit que ni lui ni M"'^ de Lafayette 
n'ont jamais pu entendre le P. Malebranche et qu'il n'a 
jamais pu le goûter. C'est une preuve, pour ce qui le re- 
garde, de la vérité de ce que nous venons de dire; quant 
à cette illustre romancière, peut-être s'était-elle plus 
accoutumée à chercher des situations intéressantes pour 
les ouvrages qu'elle composait, qu'à réfléchir sur des 
vérités abstraites. Le P. Malebranche avait peut-être 
pour le moins autant d'imagination qu'elle, mais il avait 
su la dompter et diriger toute la force de son esprit vers 
des objets de la plus grande importance. La beauté et 
la justesse de ses expressions annonçaient la beauté et 
la justesse de son imagination. Il s'exprimait toujours 
nettement et éclaircissait les termes équivoques, et 
ainsi ce n'est pas sa faute si on ne l'a pas toujours 
compris. 

Sa conversation et ses amusements. — Nous distinguerons 

1 Voir page 27. 



408 Bibliothèque Oratorienne 

ici ]a conversation ordinaire des entretiens qu'il avait 
souvent sur la philosophie. 

Il avait la conversation agréable avec ses amis, il sa- 
vait se rabaisser et se mettre même à la portée des en- 
fants \ avec lescpiels on l'a surpris souvent se divertis- 
sant sans qu'il en rougît. Il préférait cet amusement à 
tout autre. « Il ne laisse, disait-il, dans l'esprit aucune 
trace désagréable et rien qui puisse troubler dans le tra- 
vail qui lui succède, m 

Son imagination était si fertile qu'il disait quelquefois 
que s'il avait voulu faire des contes, il en aurait fait de 
plus plaisants que la plupart de ceux qu'on nous a 
donnés. Il en donnait même souvent des échantillons. Il 
raillait quelquefois, mais jamais jusqu'à offenser; il était 
ordinairement doux et affable; il montrait cependant un 
peu de vivacité lorsqu'il croyait qu'on le combattait sans 
l'entendre; il paraissait alors fâché, mais il ne l'était 
point, car aussitôt que la dispute était terminée, le calme 
renaissait sur son visage, et même il faisait des excuses 
à ceux qu'il s'imaginait avoir choqués par sa manière et 
par ses discours. 

En général les conversations ordinaires l'ennuyaient, 
au lieu qu'il a dit une intinité de fois qu'il ne s'ennuyait 
jamais lorsqu'il était seul. Le peu d'intérêt qu'il mettait 
aux nouvelles et aux sujets que l'on traite d'ordinaire, 
faisait qu'il ne contait pas bien une histoire et qu'il cher- 
chait même ses mots; mais lorsqu'on le mettait sur des 
matières qu'il avait méditées , alors il s'expliquait aussi 
noblement que dans ses livres et il n'hésitait nulle part. 
Dans les discussions de morale qui ne dépendent que 
du sens commun et non pas des lois, il prenait toujours 



1 On l'a surpris plus d'une fois s'arnusant avec les enfants 
de la sacristie de Saint- Honoré. (Batterel, Op. cit., p. 324.) 



La Vie du R. P. Malebranche 409 

le bon parti , sans être ni trop relâché ni trop sé- 
vère ; car il condamnait l'un et l'autre; il penchait quel- 
quefois un peu plus pour la sévérité que pour le relâ- 
chement. 

Il aimait surtout à philosopher; c'était son terme , et à 
s'entretenir sur la physique , les mathématiques , la mo- 
rale et la métaphysique; et il ne plaignait point son 
temps quand il trouvait des esprits assez attentifs pour le 
suivre ou pour converser avec lui. Il se croyait alors le 
débiteur de tous ceux qui cherchaient à s'instruire et ne 
refusait jamais les éclaircissements qu'on lui demandait. 
Il découvrait bientôt le degré de capacité de ceux qui 
voulaient le consulter. L'habitude qu'il avait de réfléchir 
lui faisait saisir sur-le-champ le vrai point de la difficulté, 
et alors son esprit paraissait s'y appliquer tout entier. 11 
s'agissait de l'expliquer aux autres; ce qui n'était pas tou- 
jours aisé. Possédant bien tous les principes et les ayant 
présents à l'esprit, il envisageait toutes les circonstances. 
Or il n'était pas toujours facile de mettre les autres dans 
la même situation que lui ; il avait du moins la ressource 
de les interroger de nouveau et de pouvoir revenir sur 
des choses dont il les avait supposés parfaitement instruits. 
La raison contraire lui rendait désagréable le commerce 
de lettres pour philosopher, parce qu'avant d'expliquer 
les premiers principes il fallait faire beaucoup d'écritures 
inutiles. Dans la conversation, au contraire, on voit ce 
que l'on pense de part et d'autre, on voit ce que son 
adversaire accorde et on s'assure de ce qui reste à lui 
prouver. 

Sa piété. — Le P. Malebranche a eu toute sa vie un 
grand fond de religion ; mais on peut dire qu'elle a aug- 
menté avec ses lumières. Bien diflerent de ces philosophes 
orgueilleux qui semblent n'avoir fait de progrès dans les 
sciences que pour s'élever un temple à eux-mêmes, qui 



410 Bibliothèque Oratorienne 



se regardent comme les auteurs de leur propre science , 
et qui , bien loin que les cieux et tout ce que leur globe 
enserre leur annoncent un Dieu Créateur % ne font au 
contraire que se rendre coupables d'une plus grande 
ingratitude que les autres hommes, puisque ceux-ci 
n'ayant point les mêmes connaissances sont peut-être 
moins coupables qu'eux, s'ils n'ont pas entendu aussi 
parfaitement ce langage merveilleux de toutes les créa- 
tures. 

Il n'en était pas ainsi du P. Malebranche; comme il 
avait beaucoup médité sur les attributs divins, il en avait 
aussi plus de connaissance que les autres. Cette connais- 
sance n'était point stérile chez lui; elle lui donnait un 
plus grand respect pour la divinité. Il l'a fait paraître 
dans tous ses ouvrages, mais encore bien plus par la si- 
tuation où il se mettait devant le Sacrement de nos au- 
tels. Son recueillement en la présence de Dieu était si 
grand, qu'il inspirait les mêmes sentiments à ceux qui 
en étaient témoins. Des personnes même du monde et 
qui étaient peu touchées des pratiques de piété ont 
convenu qu'elles avaient été frappées de la disposition 
humble et respectueuse où on le voyait en présence 
du Seigneur. On voit par ses lettres qu'il était persuadé 
que la religion et la connaissance de nous-mêmes 
doivent être notre unique étude. Sa grande dévotion 
était envers Jésus -Christ qu'il considérait toujours 
comme son sauveur, son chef et son médiateur. Tous les 
jours , il lisait l'Ecriture sainte et y cherchait plus Jésus- 
Christ et tout ce qui lui a rapport que toute autre chose, 
étant persuadé que cela seul pouvait être utile à notre 
salut, auquel il rapportait tout-. Il a fait plusieurs fois 



1 Psaume xxi. 

2 // avait aussi de la dévotion pour la sainte Vierge, récitant 



La Vie du R. P. Malebranche 4H 

des retraites à la Trappe , dont le pieux réformateur était 
pénétré de respect et rempli d'estime pour lui. 

Ayant été consulté plusieurs fois par un disciple de Spi- 
nosa, il voulut examiner les ouvrages de cet impie; il les 
trouva si peu raisonnes et si remplis de contradictions, 
l'auteur accordant dans un endroit ce qu'il nie dans 
l'autre et quelquefois dans la même page, qu'il aima 
mieux laisser à d'autres le soin de réfuter dans les formes 
tant de contradictions et d'impiétés qui , selon lui , ne 
venaient pour la plupart que de ce que l'auteur croyait 
la création absolument impossible. 

Le respect qu'il avait pour les choses saintes l'empê- 
chait de regarder comme au-dessous de lui les moindres 
fonctions du service divin. Il a fait longtemps dans 
l'église de Saint-Honoré les fonctions de maître de céré- 
monies ^ et il s'acquittait de tout le détail où cet emploi 
l'engageait avec autant de présence d'esprit, d'attention 
et de dignité que s'il n'en eût pas eu d'autre ou que la 
philosophie, ou les mathématiques ne rendaient pas or- 
dinairement abstraite 

Enfin c'est avec raison que le Nécrologe de l'Oratoire 
fait son éloge en (îeux mots : Il a été un des plus grands 
philosophes de son siècle et il a su allier l'étude des sciences 
les plus abstraites avec une solide piété. 



souvent soji chapelet, surtout dans certains temps de la journée 
où il ne pouvait pas s'appliquer. ( Lclong.) 

1 C'est en cette qualité qu'il fut, en juin 1689, chargé, de 
concert avec les PP. Héron et Rainssant , « de dresser un mé- 
moire ou état de tous les offices, messes et charges de la sa- 
cristie, et de tous les usages qui s'observent dans notre église. » 
(Archives nat., MM 583, p. 309.) // fut aussi un certain temps 
bibliothécaire, u Je me suis défait à mon retour, écrivait -il le 
23 novembre 1680, de la clef et de la charge, véritablement 
charge, du soin de ta bibliothèque. (Corresp. inéd., p. 10.) 

2 Adry cite ici les Mémoires de Batterel, t. Il, p. 324. 



412 Bibliothèque OratoHenne 

Nous venons d'en donner la preuve et sa dernière ma- 
ladie le prouva encore davantage. 

Sa modestie et ses autres qualités. — Le P. Lelong se 
plaint de ce que la modestie ^ du P. Malebranche nous a 
privés de la connaissance d'une inliaité de faits qui au- 
raient pu entrer dans son éloge. Ce célèbre bibliothécaire, 
qui était son ami depuis longtemps, lui faisait des ques- 
tions à ce sujet lorsqu'il le vit avancé en âge. Le P. Ma- 
lebranche, qui s'aperçut de son dessein, refusa de se 
prêter à ses vues ou ne s'y prêtait que pour ne pas tou- 
jours refuser son ami. Le P. Lelong se vit même obligé 
de cesser ces questions de peur de lui faire de la peine. 
La môme chose était arrivée à M. d'Allemans. Cet ami 
intime n'a su du P. Malebranche que les faits dont il 
avait été témoin ou que ceux qu'il apprit par d'autres. 
Lorsqu'il lui en demandait la continuation avec quelque 
espèce de reproches, le P. Malebranche la donnait à la 
fin, et encore, ajoute M. d'Allemans, « avec quelle mo- 
destie, quelle discrétion et quelle peine les a-t-il avoués! 
Il changeait bientôt après de discours. » Rien n'était 
plus admirable que sa simplicité d'enfant, son humilité, 
sa droiture, sa sincérité, son affabilité. Il était très cha- 
ritable, excellent ami, d'une patience admirable et d'un 
désintéressement parfait; il en a donné plusieurs exemples. 
Nous avons déjà vu qu'il se défit d'un bénéfice que le 



1 Voici un trait que rapporte Batterel (Loc. cit., p. 324) : 
ii Me trouvant un jour dans la sacristie de Saint- Honoré où, 
tous les Pères étaient assemblés en attendant vêpres, je priai 
quelqu'un de me le montrer. Le P. Malebranche , qui était der- 
rière moi, Ventendit , et en me 7'etournant pour le regarder : 
« Oui, le voilà, ce grand nigaud , » me dit-il. Il était, en effet, 
d'une taille haute , maigre et sec. » Le P. Lelong rapporte « qu'il 
n'y a aucune pratique d'humilité (à l'Oratoire) dont il s'exempta. 
Il servit à son i-ang au réfectoire, autant que ses forces lui ont 
permis. » 



La Vie du R. P. Malebranche 4.13 



prince de Condé venait de lui donner ^ . En 1673, il donna 
à l'hôpital général une maison qui lui appartenait rue 
Saint-Honoré, ne se réservant dessus qu'une pension de 
1,600 livres^ qui éprouva dans la suite une réduction 
considérable. On voit par une de ses lettres qu'il était 
SI désintéressé et si ennemi des procès qu'il offrit de re- 
noncer à une succession un peu embarrassée. Un de ses 
frères, qui était fort estimé au Parlement, où il était 
conseiller de grande chambre, mourut sans enfants 
en 1703 et lui laissa tout son bien. Le P. Malebranche 
remit le plus tôt qu'il le put ^ toute la succession à ses 
neveux qui l'étaient aussi de son frère, mais à qui celui-ci 
n'avait rien laissé. 

La modestie du P. Malebranche l'engagea plusieurs 
fois à se refuser aux sollicitations de ses amis qui vou- 
laient avoir son portrait. On ne put l'avoir en 1695 
qu'en employant la ruse suivante : un père de l'Oratoire 
qui était son ami lui demanda une conférence pour une 
personne de sa connaissance qui voulait le consulter sur 
quelques problèmes de géométrie. Le P. Malebranche, 
qui était trèscommunicatif, s'y prêta volontiers. Cet ami 
prétendu était un peintre, comme on s'en doute bien , et 
il joua très bien son rôle. Pendant que le P. Malebranche 
était occupé à résoudre les difficultés qu'on lui proposa, 
le peintre l'envisagea avec tant d'effort qu'il pensa se 
trouver mal, mais il saisit très bien son air. Le P. Male- 
branche, après la conversation, dit au Père de l'Oratoire, 
son ami , que jamais personne ne l'avait envisagé comme 
l'avait fait le mathématicien qu'il lui avait envoyé. Il 



1 Page 108, ?ioie. 

2 Sur laquelle, nnus l'avons déjà dit, il payait à l'Oratoire 
une pension de cinq cents livres. 

3 Corre.tp. inéd., p. 23. « J'ai assez de viatique, y dit- il, 
pour le chemin qui me reste à faire. » 



414 Bibliothèque Oratorienne 

fallut alors avouer tout, et pour achever le portrait on 
obtint de lui, avec bien de la peine, qu'il accordât au 
peintre non pas des séances en forme, mais une ou 
deux entrevues pour corriger ce qu'il avait commencé. 
Pendant le séjour de deux ans que iMilord Quadrington 
fit en France, il voyait souvent le P. Malebranche; il 
avait fait tirer une copie du premier portrait, et obtint 
aussi de ce Père qu'il se prêtât à quelques corrections 
qu'on voulait y faire. Enfin deux ans avant sa mort, 
M. le maître des requêtes, ami intime du P. Malebranche, 
obtint avec les plus grandes difficulti's qu'il se laisserait 
tirer par le fameux Santerre, excellent peintre de por- 
trait. Ce tableau a passé depuis à M. Chauvin , qui le 
légua par testament à la bibliothèque de l'Oratoire. Tout 
le monde convenait alors qu'il était parlant et il a été 
toujours très estimé ^ Il a été gravé in -4" par Edelink, 
c'est la meilleure gravure que nous ayons ^ On en trouve 

1 Une dernière erreur de M. Blampignon à signaler. D'après 
lui (Op. cit., p. 29) l'original de ce portrait serait encore aii- 
joio'd'hui conservé à Juilly. C'est inexact : la toile de Juilly 
n'est qu'une copie , ancieiine il est vrai, mais assez médiocre. 
Une expertise faite récemment par M- Duplessis, le savant 
conservateur de la Bibliothèque nationale , que nous sommes 
heureux de pouvoir remercier ici publiqueinent , ne laisse aucun 
doute à ce sujet. On ne sait ce qu'est devenue la peinture ori- 
ginale de Santerre et si elle n'a pas été détruite penda7it la 
Révolution. 

- C'est cette gravure que j'ai fait reproduii^e en tête de ce 
volume. — On trouvera de plus amples détails que ceux que 
donne Adry sur l'iconographie de Malebranche dans /'Essai 
d'iconographie oratorienne, qui est en préparation. Mentionnons 
seulement ici la statue de Malebranche qui , au milieu d'autres 
Parisiens illustres, oriie le nouvel hôtel de ville de Paris, et 
qui est due à l'habile ciseau de M. G. Debrie. Une réduction de 
cette statue surmontera un jour le tombeau de Malebranche à 
Juilly si , comme je l'espère, je réussis à ramener, dans cette 
Tnaison qu'il aimait tant, les restes précieux de notre grand phi- 
losophe, en ce tnoment oubliés dans l'ancienne église de l'Ora- 



La Vie du R. P. Malebranche 415 

une aussi de Rochefort, faite en 1707, in-folio. Il y a 
aussi un portrait du P. Malebranche dans la collection 
Desrocliers et dans celle d'Odieuvre, et on en trouve un 
très exact dans les Philosophes modernes de Savérien. Il 
est gravé in-folio et in-12 d'après le dessin de Bachelier, 
par M. François, en manière de crayon. 

Portrait ' dic P. Malebranche et sa complexion. — Le 



toh^e oii il fut enterré. — Enfin signalons encore un petit 
monutnent élevé en l'honneur de Malebranche dans le ci?netière 
de la commune de Mesnil-Simon {canton d'Anet , arrondisse- 
ment de Dreux), terre qui était la propriété de la famille de 
Malebranche. Sur un marbre commémoratif érigé dans l'église 
de Not7'e-Da}ne-des-Vertus[Aubervilliers, près Paris) est égale- 
ment rappelé le souvenir du grand métaphysicien. 

' A côté de ce portrait du P. Malebranche , par le P. Adry , 
donnons celui qu'en a tracé le P. Lelong , dont M. Blampignon 
n'a publié qu'une partie. « Le P. Malebranche avait près de 
six pieds de haut. Il n'était pas gros à jrroportion, il était, au 
contraire, si maigre, qu'on sentait [voyait) .tous ses habits les 
battements de son cœur... Il était fort agile et fort adroit de 
son corps , dont il faisait tout ce qu'il voulait : il passait la 
jambe jjur - dessus son cou sa)is se faire violence. Il était fort 
adroit de la main. Il a été de son temps un des meilleurs 
joueurs de billard. Pour la paume , il n'y jouait pas volon- 
tiers, car les grands mouvements de ce jeu ne l'accommodaient 
pas. Il avait la tête grosse, le visage long et étroit, à la pari- 
sienne; le front fort découvert, le nez long , les yeux assez 
petits et un peu enfoncés, de couleur bleue tirant un peu sur 
le gris , fort vifs : c'était la partie de son visage qui marquait 
le plus d'esprit. Il avait la bouche grande et fjrl fendue, le 
menton un peu pointu, le col haut et long. La couleur du vi- 
sage aimit été de blanc pâle dans sa jeunesse , mais il était 
devenu fort rouge , et même il avait le nez violet en hiver. Il 
avait la propriété de fermer le conduit qui va du palais au 
nez, en sorte que quand il voulait il ne sentait pas les mau- 
vaises odeurs, aussi n'en avait-il pas d'aversion. Il avait la 
voix grêle, les pouvions faibles , c'est ce qui l'obligeait d'élever 
la voix dans la dispute, surtout lorsqu'il avait à faire à des 
personnes qui avaient de bons poumons. Il paraissait même 
quelquefois eji colère à cause de son son. de voix; mais à peine 
avait-on fini la dispute qu'il se retrouvait sans aucune émotion. 



'416 Bibliothèque Oratorienne 

P. Malebranche était trop grand : il avait près de six 
pieds. Sa complexion était trop faible; elle venait en 
partie de la conformation particulière de son corps. 
L'épine du dos est ordinairement un peu convexe dans 
le haut et commence vers le sternum à se recourber en 
dedans. Chez lui cette épine était tortueuse dans toute sa 
longueur et très enfoncée dans le bas, de sorte que, pour 
me servir des expressions de l'anatomie, depuis l'épine 
du dos jusqu'au cartilage xiphoïde, il n'y avait pas deux 
travers de doigts. Les clavicules étaient fort larges et 
laissaient un espace libre aux poumons qui sans cela 
n'auraient pas eu assez de place dans la poitrine. Ils 
étaient cependant encore assez serrés, et dès qu'il avait 
une fluxion de poitrine, il avait beaucoup de peine à 
respirer. Ses bras n'étaient point attachés à l'ordinaire. 
Comme son corps était fort large par en haut, ses bras 
n'étaient pas en avant, mais comme pendants au milieu 
entre les deux côtés de la charpente. On a dit que sur la 
fin de sa vie, son extrême maigreur avait rendu son 
corps comme diaphane. Les mémoires manuscrits que 
j'ai consultés n'en disent rien. Le P. Giraud , frère du 
traducteur de la Fontaine, m'a dit tenir du P. de la 
Valette, général de l'Oratoire, que le corps du P. Male- 
branche ayant été ouvert après sa mort , on trouva dans 
sa tète une quantité de cervelle beaucoup plus grande 
qu'on avait lieu d'en attendre. Je ne fais cette remarque, 
que je crois d'ailleurs très indifférente, que parce que 
je sais que plusieurs personnes ont cherché à vérifier 
l'assertion, que je crois si peu fondée, de nos philo- 
sophes modernes, sur la quantité plus ou moins grande 



Il avait la démarche grande; mais elle n'était pas majestueuse 
à cause qu'il paraissait tout d'une venue , tant il était maigre. » 
(Lettre du P. Lelong au P. André, Adry.) 



La Vie du R. P. Malebranche 417 

(le cervelle que l'on trouve dans quelques individus et 
dont ils tirent pour le moral ou plutôt pour l'esprit 
de l'homme des conséquences qu'il ne s'agit pas de re- 
lever ici. 

Ses maladies et sa manière de les guérir. — Cette confor- 
mation singulière, jointe à un acide violent qu'il avait 
dans l'estomac était la cause de la plupart de ses intir- 
mités. Cet acide était si fort, que pendant plus de vingt 
ans, depuis l'âge de vingt- cinq ans, jusqu'à quarante- 
cinq , il ne pouvait presque rien garder de ce qu'il avait 
sur l'estomac, et son gosier était presque déchiré des 
efforts qu'il faisait pour le rendre par la bouche. Pour 
adoucir cet acide, il buvait une fort grande quantité d'eau 
et il évitait tous les aliments qui pouvaient augmenter 
cette âcreté ^ . 

Dès l'âge de trois ans il avait rendu plusieurs pierres ; 
et on avait été obligé de le tailler. Il fut longtemps sujet 
à la fièvre. Ses infirmités, dont on ne s'apercevait que 
lorsqu'il ne pouvait plus les cacher, lui avaient donné 
occasion de s'instruire des aliments qui lui convenaient 
le plus. Il ne consultait pas pour cela les médecins ; ils ne 
venaient le voir qu'à titre d'amis et pour prendre part à 
ses maux et pour savoir de lui ce qu'il faisait pour s'en 
guérir. 

Il a eu plusieurs maladies dangereuses; il les a sup- 
portées avec une patience toute chrétienne. II était tou- 
jours las, à moins qu'il ne fût couché, et il sentait une 



1 Le P. Lehmg donne encore ces détails: « L'aigre de la pomme 
de cerises l'incommodait. Le vin, à moins qu'il ne fût doux et 
fort vieux, s'aigrissait dans son estomac, ù plus forte raison 
le vinaigre et presque tous les acides. Il ne pouvait souffrir 
l'oignon, aussi prenait-il fort garde d'en avaler, ce qui lui 
rendait les jours maigres fort incommodes. » {Mémoires, dans 
Cousin, Op. cit., paj-'O 4'i8.) 



418 Bibliothèque Oratorienne 

douleur très vive dans le dos lorsqu'il avait été longtemps 
sur pied ; cependant il assistait exactement aux offices de 
l'Église, pendant lesquels on se tient debout dans l'Ora- 
toire, ce qu'il croyait devoir à l'édification du prochain. 
La messe, qu'il disait presque tous les jours, le fatiguait 
à un point qu'aussitôt qu'il était rentr>' dans la sacristie 
et avant même de se déshabiller, il était obligé de s'as- 
seoir un moment pour se reposer. 

Son principal remède était l'eau. Etant un jour à la 
campagne très malade et abandonné du médecin, il lui 
vint dans l'esprit de boire de l'eau froide lorsqu'il sen- 
tait la plus grande ardeur de la fièvre dans sa poitrine, 
quoique les extrémités de ses pieds et de ses mains fus- 
sent froides ; il en but et sentait alors que la chaleur se 
répandait dans tout le corps. Il voulut redoubler. Celui 
qui le veillait craignant qu'il ne fût incommodé de tant 
de boisson, alla consulter ses maîtres. On lui dit que 
puisque le malade était abandonné des médecins , il fal- 
lait lui donner tout ce qu'il demandait. En effet, on mit 
auprès de lui une grande quantité d'eau qu'il but en 
entier pendant la nuit, et deux jours après il fut en état 
de se lever. Le médecin n'avait pas osé venir le lende- 
main parce qu'il appréhendait d'apprendre des nouvelles 
de sa mort. Depuis ce temps-là, le P. Malebranche re- 
garda l'eau commune, dont on néglige l'usage par cela 
même qu'elle est commune et qu'elle ne coûte rien, 
comme un excellent remède, surtout dans les ardeurs de 
la tièvre et dans les inflammations de poitrine. Il en con- 
seilla l'usage à tout le monde, excepté à ceux qui avaient 
découvert par expérience que l'eau relâchait les fibres 
de leur estomac. 

Pour les médecines et les purgations , quoiqu'il usât 
quelquefois de manne, de rhubarbe et de séné, il croyait 
qu'on risquait beaucoup à s'en servir et plus encore des 



' La Vie du B. P. Malebranche 419 

autres purgatifs. Il en exceptait l'émétique, dont il faisait 
quelquefois usage, mais en petite quantité. Il disaitqu'on sa- 
vait bien ce qu'on mettait dans son corps, lorsqu'on prenait 
des remèdes, mais qu'on ne savait pas s'ils en sortiraient 
et qu'ils y faisaient souvent beaucoup de ravages. Nous 
avons déjà dit qu'il s'était fait un herbier ^ plutôt par 
curiosité que pour toute autre chose. 

Il se servait depuis longtemps de tabac en mastication, 
ce qui n'a peu contribué à le rendre aussi sec qu'il était. 
Il fut un des premiers qui se servirent du café à Paris; 
il en a fait usage pendant plus de cinquante ans; souvent 
il le prenait avec un petit morceau de pain trempé, 
quelquefois il y mettait du beurre; il le prenait aussi au 
lait, mais le plus ordinairement à l'eau. Il n'était guère 
en état de s'appliquer avant de l'avoir pris, ce qui lui 
rendait le carême très pénible^ : son estomac ne pouvant 
d'ailleurs soulTrir certains légumes. 

Comme il avait le tempérament sanguin , il ne faisait 
point do difficulté de se faire tirer du sang. Il était per- 
suadé que cette liqueur se réparait bientôt par la nour- 
riture, surtout par le pain de froment qui selon lui eu 
formait davantage que tout autre aliment. Cette opinion 
qui a été reçue très longtemps ne l'est plus aujourd'hui 
de la plupart des médecins. Ce n'est pas à nous à décider 
si c'est avec raison. 

Cet article et le précédent pourront paraître peu inté- 
ressants pour bien des lecteurs, nous croyons que les 
philosophes et plusieurs médecins les regarderont d'un 
autre œil , et c'est ce qui nous a déterminé à ne point les 
retrancher de la vie du P. Malebranche. 



1 Un droguier, dit Leiong. 

2 Pendant lequel, par tnortification, il ne le prenait que lors- 
qu'on sonnait le diner. [ Leiong.) 



4-20 Bibliothèque Oratorienne 

Sa dernière maladie. — Il n'y avait guère de parties 
dans son corps où il n'eût à souffrir, mais il le faisait avec 
une si grande résignation à la volonté de Dieu, qu'on ne 
l'a jamais vu se plaindre. Sa dernière maladie qui a duré 
près de quatre mois, a servi comme d'une dernière 
épreuve à sa patience. 

Il commença à se trouver mal le 18 juin 1715, deux 
jours avant la Fête-Dieu; il était alors à la campagne à 
quatre lieues de Paris, chez un de ses amis. Il voulut 
dire la messe le jour delà fête; mais l'ayant commencée 
il essaya vainement par deux fois de l'achever et se con- 
tenta de communier à celle qui fut dite par un autre 
prêtre. Sa maladie était une faiblesse extrême qui ne lui 
permettait pas de changer de situation et de se mettre 
sur son séant dans le cas qu'il était couché. Il ne voyait 
plus rien; du reste il conservait toute sa connaissance et 
il entendait tout ce qu'on disait. 

On le transporta deux jours après à Paris, sans aucun 
accident. Le mardi dans l'ocLave, sentant sa faiblesse 
augmenter, il demanda les sacrements et les reçut avec 
beaucoup de dévotion. Les forces lui revinrent un peu, 
il se leva, mais comme sa maladie dura longtemps, il se 
fit transporter à l'infirmerie , où il y a un autel , afin de 
pouvoir communier les fêtes et dimanches. 

Il survint plusieurs médecins pendant sa maladie. L'a- 
cide de son estomac causait perpétuellement des douleurs 
très aiguës et il sentait dans les entrailles des déchire- 
ments violents lorsque la digestion se faisait. Il fit alors 
plusieurs expériences pour connaître ce qui convenait le 
mieux à son corps dans cet état. Un de ses amis^ prit la 



' C'était le P. Lelong qui le raconte ainsi lui-même dans la 
lettre au P. André qui a déjà été citée : « Comme il paraissait 
un peu trop occupé de son mal, tant ses douleurs étaient aiguës. 



La Vie du R. P. Malebranche 421 

liberté de lui dire qu'il devait s'occuper uniquement de 
son salut, et se servir de sa religion et de sa raison afin 
de ne point tant s'occuper de sa maladie qui pourrait 
même augmenter par là; il lui répondit avec autant de 
douceur que d'édification, que s'il se croyait et suivait 
les sentiments de son amour- propre, il demanderait à 
Dieu la mort plutôt que la vie, afin d'être délivré des 
maux incroyables qu'il souffrait, mais qu'il jugeait plus 
à propos de les supporter et de conserver pour cela son 
corps que Dieu lui avait donné en dépôt, pour lui en faire 
un sacrifice continuel. 

II eut quelques accès de fièvre, et il prenait alors peu 
de nourriture. Quelques jours avant de mourir, il se fit 
tirer un peu de sang, ce qui ne servit qu'à diminuer ses 
forces. Les deux derniers jours , il se trouva plus tran- 
quille, mais si faible qu'il pouvait à peine remuer la 
jambe ; il avait toujours le crucifix devant les yeux et le 
baisait souvent. 

Pendant toute sa maladie, il fit paraître de grands 
sentiments de piété; il se consolait avec Notre-Seigneur 
aux souffrances duquel il unissait les siennes, reconnais- 
sant que comme pécheur il ne méritait que le châtiment. 
11 espérait en même temps que Dieu agréerait ses souf- 
frances ainsi unies à celles de son Fils et qu'il lui épar- 
gnerait quelques-unes de celles qu'il aurait mérité de 
souffrir dans l'autre vie. 

Pendant la nuit du 13 octobre, on cûtditqu'il respirait 
à son ordinaire pendant son sommeil. La personne qui le 
veillait s'endormit, et, s'étant réveillée sur les quatre 
heures, elle trouva qu'il avait rendu l'âme. Ainsi il mou- 

je pris la liberté de lui l 'jpré.ienler que ces penxée.i ne pouvaient 
qu'augmenter sa inaladie, et qu'il calait mieux se contenter 
de les offrir à Notre- Seiyneur que d'en parler si souvent. Il 
n'en parla plus depuis ce temps-là. (Adry.) 

12* 



422 Bibliothèque Oratorienne 

rut sans lièvre, sans obstruction, sans inflammation, et 
par la seule nécessité de mourir, n'ayant plus les forces 
de vivre. Il était âgé de soixante-dix-sept ans, deux mois 
et sept jours. 

Il payait une pension de 500 francs à la maison de 
Saint-Honoré. Lorsque l'hôpital général eut diminué la 
renie qu'il lui devait, il ne paya plus que 400, et pour 
suppléer à ce retranchement, il laissa par son testament' 
ses meubles, l'argent qu'il pouvait avoir, et sa biblio- 
thèque à cette même maison de Saint-IIonoré, où il de- 
meurait depuis environ cinquante ans. Sa bibliothèque' 
était composée de douze cents volumes : elle consistait 
en un certain nombre de livres de théologie; si on en 
excepte quelques voyageurs , il n'y avait d'autres livres 
d'histoire que les Hommes illustres de Plutarque*; il n'a- 
vait presque point de poètes; la physique, l'histoire na- 
turelle et les mathématiques étaient la partie dominante. 
On y trouvait surtout un grand nombre de livres 
d'anatomie, plusieurs livres sur les insectes, quehiues- 
uns sur la métaphysique et sur la morale, et pas un seul 
livre de médecine. On y trouvait une traduction espagnole 
de quelques-uns de ses ouvrages , mais de toutes celles 
qui ont été faites de la Recherche de la vérité, on n'y voit 
que la traduction latine de M. Lenfant, ministre de 
Berlin. 

Jugement qui a été porté de son éloge par M. de Fonte- 
nelle. — En qualité de secrétaire de l'Académie des 

1 J'ai trouvé et publié ce testament page 11 et suiv. de Là 
mort, le testament et l'héritage de Malebranche , Poiissîelgue , 
1884, in- 8°. 

2 La brochure citée dans la note précédente contient {p. 13) 
des détails curieux sur la bibliothèque de Malebranche , d'après 
l'i?iventaire qui en fut dressé après sa mort. 

3 Ceci est une erreur : sa bibliothèque renfermait plus de cent 
volumes d'histoire. (Voir ibid., p. 14.) 



La Vie du R. P. Malebranche 423 

sciences, M. de Fontenelie fut chargé de faire l'éloge du 
P. Malebranche. L'éloge d'un grand métaphysicien par 
un homme qui se piquait ouvertement de mépriser la 
métaphysique, attira beaucoup de monde à la séance de 
l'Académie. Parmi les spectateurs et même parmi les 
académiciens, il se trouvait un grand nombre de disciples 
du P. Malebranche. L'enthousiasme pour ce grand 
iiomme était alors presque général. On jugea alors , 
comme on le juge aujourd'hui , que tout ce que Fonte- 
nelie avait touché de la vie du P. Malebranche, il l'avait 
fait avec la plus grande délicatesse. On y trouva un grand 
nombre de réflexions fines et ingénieuses. Le fond de 
l'ouvrage ne fut pas applaudi aussi généralement. Le 
panégyriste n'était pas entré assez dans les qualités per- 
sonnelles du P. Malebranche; il était peint seulement 
comme un illustre académicien dont les lumières et les 
connaissances n'étaient pas communes , et comme un 
disciple de Descartes qui n'avait pas été entêté du mérite 
de son maître, et qui avait su mettre en pratique ce beau 
précepte de ce grand philosophe, de ne se rendre qu'à la 
raison dans les choses qui sont de son ressort. On y 
parlait même un peu de son mérite en qualité de méta- 
physicien, et le peu qu'on en disait devenait plus flatteur 
dans la bouche de Fontenelie, mais celui-ci n'avait pu 
s'empêcher de laisser percer un peu sa manière de pen- 
ser sur les métaphysiciens. 11 le fit assez voir par plu- 
sieurs réflexions qu'on l'engagea à supprimer dans 
l'éloge imprimé et parmi lesquelles il ne laissa sub- 
sister que la suivante : « Les idées métaphysiques seront 
toujours pour la plupart du monde comme la flamme 
de l'esprit de vin qui est trop subtile pour brûler du 
bois. » 

Plusieurs traités du P. Malebranche, celui de la 
Nature et de la grâce surtout, n'étaient point placés sous 



424 Bibliothèque Oratorienne 

leur vrai point de vue et n'étaient présentés que par les 
endroits qui étaient plus susceptibles de diflicultés, et 
sur lesquels en effet on en avait proposé davantage. 

On aurait désiré que M. de Fontenelle eût spécifié par- 
ticulièrement en quoi le P. Malebranche avait suivi 
Descartes et en quoi il avait été plus loin que lui, soit 
en ajoutant à ses systèmes , soit en les mettant dans un 
nouveau jour, soit en les réfutant dans quelques parties; 
ce qu'il fallait faire voir dans la métaphysi([ue, dans la 
physique et même dans la morale. 

Mais le plus grand reproche que l'on fît à Fontenelle 
fut de n'avoir pas bien suivi, ou du moins de n'avoir pas 
bien montré rcnchaînement admirable qui se trouve 
dans tous les ouvrages du P. Malebranche et dans toutes 
les vérités qu'il a fait connaître. Une analyse de chacun 
de ses ouvrages , et que Fontenelle n'a pas même tou- 
jours faite , ne suffisait pas encore ; il fallait placer, sous 
un point de vue général , ce système si bien lié de toutes 
les connaissances utiles à l'homme et ne point se borner 
à quelques vérités éparses que la critique a moins épar- 
gnées que les auteurs ^ Ce défaut, au reste, n'est point 
particulier à Fontenelle; il lui est commun avec presque 
tous ceux qui donnent la vie d'un auteur. Le compte 
qu'on y rend de leurs ouvrages est assez semblable à 
l'extrait d'une procédure où l'on ne rapporte que les faits 
qui sont contestés par la partie adverse. Il s'en fallait donc 
de beaucoup que M. de Fontenelle eût épuisé la matière 
dans son éloge du P. Malebranche. Tous ceux qui ont 
donné après lui la vie de cet illustre philosophe n'ont 
cependant fait qu'abréger l'éloge qu'il en a fait. On peut 
s'en convaincre en consultant les dictionnaires de Moréri, 

1 Ce travail a été fait pour la première fois par M. Ollé- 
Laprune. (Op. laud.) 



La Vie du R. P. Malebranche 425 



de l'abbé Barrai et de Ladvocat. Le P. Niceron ne donne 
que la liste de ses ouvrages avec quelques réflexions 
tirées d'un éloge fort court du P. Malebranche qui parut 
en 17 lo dans le Journal des savants. Ce dernier éloge pa- 
raît composé par un ami du P. Malebranche qui se hâta 
de satisfaire l'empressement que le public témoignait de 
connaître quelque chose de la vie de ce grand homme 
que l'on venait de perdre. On trouve bien quelques 
anecdotes inconnues dans les mémoires que l'abbé Hu- 
blet a compilés sur la vie de M. de Fontenelle et qui 
regardent le P. Malebranche. L'abbé llublet dit les avoir 
apprises de Fontenelle , mais quelques-unes sont très peu 
intéressantes et d'autres me paraissent même plus que 
suspectes. , 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



Introduction 



CHAPITRE PREMIER 



Naissance de Malebranche (1638). — Ses étules. — Il entre à 
l'Oratoire (1660). — Il découvre sa vocation en lisant le Traité 
de l'homme de Descartes ( 1664), et se livre à l'étude de la phi- 
losophie. — Il publie le premier volume de la Recherche de la 
vérité (1674). — Succès extraordinaire de cet ouvrage. — Il 
est attaqué par Foucher, chanoine de Dijon 1 

CHAPITRE II 

Malebranche publie le deuxième volume de la Recherche de la 
vérité (1675). — Succès grandissant de cet ouvrage. — L'as- 
semblée générale de l'Oratoire vote des remerciements à Ma- 
lebranche. — Relations avec la princesse palatine Elisabeth. 

— Malebranche compose les Conversations chrétiennes [1676). 

— 11 publie, l'année suivante, les Méditations pour se disposer 
à l'humilité et à la pénitence (1677). — Objections qu'on fait 
sur certains points de la Recherche 22 

CHAPITRE m 

Le P. de Valois publie les Sentiments de M. Descartes touchant 
l'essence et la propriété des corps opposés à ceux de l'Église 
(1680). — Ses calomnies contre Malebranche et les cartésiens. 

— Le P. Malebranche hésite à lui répondre. — 11 le fait par 
deux petits traités. — Analyse de ces traités. — Lettre de Ma- 
lebranche àBasnage. — Il publie sa. Défense (1682). . . 41 



428 Table des matières 



CHAPITRE IV 

Portrait d'Arnauld. — Gomment il devint l'adversaire de Male- 
branche (1679). — Le Traité de la nature et de la grâce 
(1680). — Conférence avec Bossuet. — Malebranche publie 
ses Méditations chrétiennes (1683), et son Traité de morale. 

— Entretien avec le grand Condé. — L'oraison funèbre de Ma- 
rie-Thérèse d'Autriche 11 

CHAPITRE V 

Guerre avec Arnauld. — Le livre des Vraies et des fausses idées 
(16S3). — Malebranche y répond (1684). — La polémique con- 
tinue. — Un bon mot de Nicole. — M. de Harlay à Paris, Bayle 
en Hollande (1685), soutiennent Malebranche. — La lettre 
d'Arnauld. — Intervention de Bossuet. — Arnauld fait paraître 
les derniers volumes de ses Réflexions (1686). —Triomphe des 
jansénistes. — Malebianche y répond par deux lettres (1687). 

— Une conversation à l'hôtel de Condé. — Conférence avec 
Bossuet ". . 112 

CHAPITRE VI 

Arnauld publie contre Bayle ses Dissertations su)- le prétendu 
bonheur des sens (1687). — Nouveaux adversaires du Traité 
de la nature et de la grâce. — Malebranche compose les En- 
tretiens sur la métaphysique et sur la i-eligion (1688). — Dom 
Lamy en communique une copie à Bossuet. — Condamnation 
à Rome du Traité de la nature et de la grâce (1690). — Le 
rapport du consulteur de la congrégation de l'index. . 173 

CHAPITRE VII 

Les ouvrages du P. Malebranche se répandent dans tous les 
pays. — Il reçoit la visite de personnages illustres. — Jacques II, 
roi d'Angleterre. — Voyage en Saintonge (1688\ — Discus- 
sion avec Leibnitz. — Le Traité des lois de la communication 
des viouvements (1692). — Objections de Leibnitz. — Male- 
branche refond son traité d'après ces objections. — Il est at- 
taqué par M. Régis. — On le défend contre lui. — 11 publie 



Table des matières 429 



lui-même une réponse à. M. Régis (1603). — Réplique de cet 
auteur et nouvelle réponse de Malebranche. — Arnauld rentre 
en lutte (1694). — Réponse de Malebranche. — Le Traité 
contre la préve?ition. — Sa maladie 201 

CHAPITRE VIII 

Le P. Malebranche, guéri, compose les Entretiens sur la mort. 
— Ils paraissent à la suite d'une seconde édition des Entre- 
tiens sur la métaphysique (1696), due à la reconnaissance de 
M. Carré. — Le quiétisme. — Portrait de Fénelon. — Le P. Lamy 
engage maladroitement Malebranche dans ces affaires. — Il 
compose son Traité de Vamoicr pur (1697). — Bossuet, ravi 
de cet ouvrage, se réconcilie tout k fait avec Malebranche. — 
Les Éclaircissements de dom Lamy et les Réponses de Male- 
branche (1699). — Il est nommé membre de l'Académie des 
sciences, et jouit en paix de sa gloire 267 

CHAPITRE IX 

Les missionnaires de Chine se servent avantageusement des 
idées de Malebranche pour répandre la vraie foi. — 11 compose 
V Entretien avec un Philosophe chinois (1708). — Affaires des 
cérémonies chinoises. — Les jésuites critiquent Malebranche 
dans les Mémoires de Trévoux : il leur répond .... 304 

CHAPITRE X 

Le P. Malebranche donne de nouvelles éditions de ses ouvrages 
(1712). — Histoire du P. André. — Les attaques des jésuites 
contre Malebranche. — Ils persécutent les partisans du phi- 
losophe oratorion. — Le Traité de l'existence de Dieu de Fé- 
nelon paraît avec une préface qui oblige le P. Malebranche* 
d'écrire à l'auteur (1713). — Eénolnn donne raison à Male- 
branche 332 

CHAPITRE XI 

Boursier publie son livre de VAction de Dieu (1713). — Male- 
branche répond par des liéflexions (1715). — Sa dernière ma- 
ladie. — Sa mort. — Lettre du P. André au P. Lelong. . 377 



430 Table des matières 



CHAPITRE XII 

Sa méthode pour méditer et pour composer. — Sa conversation 
et ses amusements. — Sa piété. — Sa modestie et ses autres 
qualités. — Portrait du P. Malebranche et sa complexion. — 
Ses maladies et sa manière de se guérir. — Sa dernière mala- 
die. — Jugement qui a été porté de son éloge par M. de Fon- 
tenelle 404 



16541. — Tours, iaii)r. Marne. 







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B André, Yves Marie 

IS96 La vie du R.P. Malebranche 

A75 



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